‹ La Farouche aventureChapitre 12 sur 27 · LES TROIS VIERGES · texte numérisé non relu

LES TROIS VIERGES

Des anthropophages ! Irène était tombée au milieu d’une tribu d’anthropophages ! ou plutôt on l'y avait conduite ! Et qui ?.. Un planteur, habillé comme vous et moi, et plus riche assurément, qui avait autos, yacht, etc... et commanditait une maison de modes dans la rue de la Paix de Rio-de-Janeiro ! Oui, mais qui s’appelait Languéquétrou !

Décidément, il faut des générations pour faire d’un sauvage un véritable civilisé. Un bon tailleur, une belle conférence n’y sauraient suffire.

C’est déjà très dangereux d'être coquette avec un monsieur de la bonne société, mais avec un roi des Patagons, on ne sait pas où l’on va !…

Étendue dans sa litière, déjà à demi-morte et prête pour le repas des cannibales, Irène jetait autour d’elle des regards égarés. On avait quitté la voûte odoriférante de ces bois, qu’elle comparait tout à l’heure au paradis terrestre, pour entrer dans le vrai serfao qui est une brousse immense aux hautes herbes desséchées par un soleil de plomb, puis on arriva aux premiers contreforts d’une chaîne de montagnes et l’on pénétra dans l’horreur obscure de la forêt vierge.

À la limite de cette forêt se dressaient encore quelques

pans de murs délabrés de ce qui pouvait avoir été autrefois une fazenda.

Le noble vieillard, d’un geste tragique, montra ces

ruines et prononça d’une voix “+ ; (les Trois Vierges). urde : Tres virgens!

Après quoi, il disparut derrière la litière que Languéquétrou venait prendre sa place. FE mue

Le roi des Patagons ne sembla pas s’apercevoir de l’état d’anéantissement dans lequel se trouvait Irène et il raconta en portugais une terrible histoire que nous T- traduire à peu près en ces termes :

« Y a une quarantaine d’années, pas davant : ue « Tres Virgens » contenait une 44

L posée du père, de la mère, des aïeuls, de deux rapazes (garçons) et de trois moças (jeunes filles). La beauté de celles-ci était renommée. Aussi, une foule de prétendants soupiraient pour elles, mais sans parvenir à toucher leur cœur, La plus jeune se décida pourtant à accepter un époux. Un rapaz d’Iguapé réussit à se faire agréer, et le mariage fut résolu entre les grandsparents. À l’époque fixée pour la célébration, le rapaz se rendit avec les personnes de sa famille à la demeure de sa fiancée. Mais il trouva le fazendeiro et tous les siens plongés dans la désolation. Depuis la veille, la moça avait disparu.

» On battit les boîs, on organisa même une expédition dans la forêt, car on avaît eu vent de l’apparition de chasseurs botocudos dans le voisinage. Toutefois, on ne rencontra pas les sauvages, et il fallut se résigner à pleurer la belle moça, sans savoir ce qu’elle était devenue.

» Plusieurs moîs s’écoulèrent.

» À son tour, l’aînée des filles du fazendeiro s’attendrit enfin, en faveur de lhéritier d’un riche senhor d’engenho (exploitation sucrière).

» Un soir, la moça et son futur époux devisaient non loin de l'habitation. L'heure du repas était arrivée. Les frères de la jeune fille, ne voyant personne apparaître, se rendirent au lieu où, d'habitude, les deux fiamcés se retiraient pour causer à l'écart. Un aflreux spectacle s’offrit à leurs yeux. Un homme gisait ensanglanté au pied d’un arbre ; c'était le fils du senhor d engenho. Quant à leur sœur, ils ne la retrouvèrent pas. C’est en vain qu'on prodigua des soins au rapaz pour le rappeler à la vie ; une flèche lui avait pee le cœur Lies rar sans pouvoir noncer un mot. Cest en vain: s 1 ét appdl à its chasseurs de la contrée, et qu’un déta-

diens civilisés (soldados da conquista) ds bois. Les sauvages s'étaient ichantement, sans laisser de

chement d’In s’enfonça dans les gran évanouis comme par el traces de leur pas-age.

» Lors de l'enlèvement de sa plus jeune fille le fazendeiro avait pu soupçonner quelque ennemi de sa famille d’être l’auteur de ce crime. La flèche à pointe elliptique (ouagické comm) qui traversait le corps de son gendre futur disait clairement de quelle main était parti le coup. Le senhor avait encouru, sans le savoir, la haine des Botocudos, et les Indiens s’acharnaient contre les objets de sa tendresse,

» Devenu défiant par ce double attentat, le fazendeiro usa de ruse et employa contre les Botocudos les stratagèmes dont ils se servent eux-mêmes afin de ne pas être . surpris. Il fit creuser des chausse-trapes devant Son habitation ; il plaça des chevaux de frise en maints endroits, et il exerça une surveillance de tous les instants. Ces précautions furent vaines. La dernière des trois sœurs disparut également sans qu’on eût signalé la présence d’un Botocudo dans les environs.

» Le malheureux père et sa femme inconsolable pensèrent mourir de chagrin. Les frères organisèrent une formidable expédition qui ne dura pas moins de quinze jours. La disparition des sauvages tenait de la magie; on n’en rencontra pas un seul.

» Cependant on retrouva des traces de leurs haltes au milieu des bois. Des os à demi-rongés, des branches à moitié consumées, une chevelure suspendue à un arbre, indiquaient assez le genre de festin auquel se livraient les Botocudos quand ils avaient dû s’enfuir.

» Un des fils du fazendeiro, après avoir attentivement examiné la chevelure oubliée, crut y reconnaître la teinte blonde qui distinguait les cheveux de sa sœur. Il voulut prégas crs seul la poursuite des Indiens. On eut beaucoup

e peine à lui faire comprendre toute l’insanité de ce projet. Il se laissa ramener pourtant, et il opéra sa retraite avec ses compagnons.

» L’insuccès de cette expédition et l’idée du sort affreux que les Botocudos avaient fait subir aux trois

filles du fazendeiro accablèrent celuisa femme au tombeau.

» La fanzenda fut abandonnée.

» Ce ne fut que deux ans après cet événement qu’on parvint à connaître le destin des trois moças. Une bande de Botocudos se laissa surprendre par des « soldados da conquista ». Ceux parmi les sauvages qui ne gagnèrent pas à temps les profondeurs des forêts tombèrent sous le EE des Brésiliens. On fit six prisonniers qui avouèrent

out.

» La chevelure retrouvée et les os qui couvraient le sol appartenaient bien à la malheureuse jeune fille que recherchait l’expédition. On fut également instruit du sort de ses deux sœurs. L’explication des Indiens était simple.

» Leur chef, vaillant guerrier et « piaye » redouté, voulant donner plus de solennité à la fête de l'initiation, avait décidé qu’elle serait suivie d’un grand festin. Les chasseurs prirent leurs arcs et se répandirent dans la forêt ; lui-même partit avec quatre Indiens. Son absence dura plusieurs jours. Lorsqu'il revint au campement il ramenaïit avec lui une Brésilienne d’une rare beauté ; c'était la plus jeune des trois sœurs. Après l'initiation des guerriers, la victime fut conduite au sacrificateur qui ne se laissa émouvoir ni par ses charmes ni par ses prières. Le festin commença, qui se prolongea jusqu’au lever du jour. La jeune fille venait d’être dévorée.

» Une nouvelle fête se préparait. Le chef s’éloigna une seconde fois, et la même scène sanglante se renouvela.

» Félicité par ses compagnons sur la chair de ses victimes, le chef ne craignit pas de déclarer qu'il avait un « garde-manger bien garni » à l'extrémité de la forêt et qu’il leur réservait pour la prochaine occasion une meilleure surprise encore. , :

» Le chef tint parole et a dernière des trois Sœurs subit le sort des deux autres ”... » :

Telle est l’histoire de la fazenda des « Tres Virgens », conclut le roi des Patagons. Vous n’en ignorerez plus rien,

ci et conduisirent

1. Cette histoire est rapportée tout au long dans le livre de M. Charles Expilly sur le Brésil.

116 LA FAROUCHE AVENTURE ho and vous saurez que le terrible « piaye »

pue TRE est ce noble vieillard qui commande votre rte !

he agonisante, lui jeta dans un râle : « Sauvage | » et laissa retomber une admirable tête de morte. Cependant elle n’était point morte tout à fait, car elle perçut encore fort nettement ces paroles inattendues

dans la bouche de celui qu’elle s’obstinait à prendre pour

son bourreau :

— Vous pouvez le dire, senhora, ces hommes étaient

les plus redoutables des sauvages... Avec les cannibales qui peuplent encore les forêts de la Guyane française, ce sont les derniers propagandistes en Amérique d’ur mode d’alimentation qui, heureusement, a fait son temps. On chercherait en vain dans les coins les plus reculés du royaume de mon père des anthropophages. On n’en fait plus! Je vous ai déjà dit, senhora, en sortant de votre magnifique conférence sur les « Bienfaits de la civilisation », quel était mon but. Je ne vous ai rien caché de mon plan pour le jour où je monterai sur le trône de mes aïeux. Je veux faire de la Patagonie une des nations les plus riches, les plus prospères, les plus civilisées de la terre. En attendant, je me suis livré au Brésil à des expériences qui sont des plus encourageantes. Je me suis attaché aux choses et aux hommes. J'ai défriché des terrains immenses, je les ai rendus propres à la Culture du maïs, du riz, du tabac, du coton... j'ai vaincu des hectares de forêts et j’en ai tiré le caoutchouc... Quand je pense que la Norvège fournissait du bois au Brésil !.… que les ports côtiers lui demandaient les poutres, les caisses d'emballage, les planches dont leur commerce avait besoin Parce qu’une importation, si extravagante vous parût-elle, coûtait moins cher que le travail de débit de 1 immense forêt, toute proche. Depuis la suppression de l'esclavage, la main-d'œuvre fait défaut. J'ai créé, moi, des entreprises, des scieries mécaniques, j'ai fait venir des machines qui m'ont donné vingt fois les résulms que j'aurais obtenns autrefois avec le travail de

gres sous le fouet des esclavagistes !... Et mes scieries

expédient aujourd’hui à l j palinsar te l’Europe leurs acajous et leurs

» Voilà ce que j'ai fait contre les choses... Et voilà maintenant ce que j’ai fait pour les hommes !.…

» Dans tous mes Chantiers, dans toutes mes plantations, des écoles |... je me suis adressé à Ja nature la plus rs es rebelle d’entre eux l.. j'ai appris tout : Fe Les asard, à Rio, cette histoire lamentable des

rgens »... J'ai su que, depuis cette époque, les planteurs épouvantés avaient abandonné ce coin du sertao où les derniers des Botocudos après avoir traversé tout le Brésil étaient venus planter leurs tentes et vivaient leur vie de cannibales. Je résolus d’aller créer a ce pays une fazenda et d’y expérimenter mes méodes.

» J’ai, comme cela, une vingtaine d’exploitations, indépendantes les unes des autres, répandues ou plutôt perdues dans l’immense territoire. Aucune n’est à mon nom. Bien peu se doutent de mon effort ; je ne fais aucune * propagande. Ce pays ne m'intéresse que comme champ d'expérience et parce que la civilisation y marche à pas de géants. Je suis pour tous ces Brésiliens un être assez singulier : le roi des Patagons, doué d’une certaine intelligence, ayant l'instinct commercial et qui a réussi dans la culture du tabac. On ne me comprendra que plus tard, quand j'aurai ma statue de bronze sur la place centrale de la capitale de mon empire, capitale à laquelle je veux donner votre nom, Irène. Et ainsi passerez-vous avec moi à la postérité !.… :

» Pour en revenir à mes anthropophages, je n’ai pas mis deux ans à en faîïre les êtres les plus humains qui peuplent ces forêts. Certes ! Ils n’ont pas encore rompu tout à fait avec le passé, par exemple avec leurs traditions bassement fétichistes, mais leurs mœurs se sont considérablement adoucies : ils me fournissent d’excellents serviteurs. En ce qui concerne leur nourriture, ils ont complètement renoncé à leurs festins honteux. Je peux même affirmer que la viande humaine leur répugne ![.…

— Vous avez fait cela, vous ! s’écria Irène, que chaque parole de Languéquétrou semblait tirer du coma.

— Mon Dieu, oui, senhora !... répondit modestement

Languéquétrou en baissant les yeux.

__ Mais savez-vous bien que vous êtes admirable!

— Je ne demande à être admiré qu'après ma mort, quand mon œuvre Sera accomplie, dit encore Languéquétrou, d’un air tout à fait détaché des biens de ce monde. AA /

Mais enfin ! demanda Irène, qui finissait par prendre aux discours de Languéquétrou un intérêt passionnant... comment êtes-vous parvenu à de pareils résultats !.. . pour... pour la nourriture, par exemple !.….

— Pour la nourriture comme pour tout le reste, répondit Languéquétrou : par la persuasion !...

—— Comment! par la persuasion |... savez-vous que vous m'’intriguez extraordinairement !.…

— Qui... ils ignoraient ce que c'était que la cuisine, ce que vous appelez chez vous la bonne cuisine bourgeoise... Mon premier soin a été d’arriver ici avec un chef qui fit des sauces incomparables... vous en goûterez !. Au bout de six inois, ils ne voulaient plus manger d’autre cuisine que celle-là ! J’installai alors une école cuisinière sous la direction de mon chef qui trouva chez eux d’excellents élèves, d’une aptitude tout à fait remarquable, car ils sont très portés sur la bouche!

— Voyons ! voyons ! voyons !... tout ce que vous me racontez là tient du rêve !.…

— Senhora, vous n’avez qu’à interroger le « piaye »..

— Ce noble vieillard ?

— Oui, ce noble vieillard qui a fait rôtir autrefois les « Tres Virgens » et vous serez peut-être convaincue... Du reste, au fond, ce que je vous raconte n’a rien de bien extraordinaire. Voyez les indigènes, chez vous, en Nouvelle-Calédonie, n’ont-ils pas renoncé peu à peu à manger leurs prisonniers. et même à se manger entre eux ?.… La civilisation païtout fait son œuvre... seulement, ce dont je puis me féliciter, c’est de l'excellence de ma méthode qui a fait en quelques mois ce que la civilisation ailleurs ne réalisera qu’en quelques siècles !

CE nd. pe au lendemain, ils ont renoncé à la Sartie tire ne insista Irène qui semblait tenir plus gene ent à éclaircir ce point de la conversation. Et U jour au lendemain, c’est beaucoup direl.… tenez, je vous avouerai que, dans le fait, et pour

frapper leur imagination dès le début, mon chef eut recours à un petit subterfuge. I1 leur présenta d’abord ses sauces comme un accommodement de leurs repas ordinaires !... La vérité était qu’il leur servait, à sa manière, des tranches de thon !

— Des tranches de thon ?

— Oui, des tranches de thon... Une tranche de thon rose et bien sectionnée ressemble à s’y méprendre à de la chair humaine proprement désossée. Si vous l’accommodez d’un ragoût convenablement épicé, un anthropophage s’y tromperait 1... C’est ce qui est arrivé !.… Ils redemandaient toujours de ce plat. Au bout de quinze jours, le chef leur dévoila le stratagème. Ils ne lui en voulurent point. Ils redemandèrent du thon !

On était arrivé à la halte. Irène put assister au repas des cannibales. Elle constata en effet qu’ils mangeaient avec décence des fourmis grillées, des lézards nommés iguanas, très joliment écartelés comme des agneaux à l’étalage des marchandes du Largo do Rosario, un leitao, appétissant cochon de lait qui s’étalait dans une jatte oblongue, entre une volaille sans tête et la feijoada, régal brésilien par excellence... mais l’enthousiasme devint général et toutes les dents se montrèrent dans un sourire qui ne laissa point Irène sans inquiétude, quand on sortit les tranches de thon de la conserve et qu’on les leur servit arrosées d’une sorte de mayonnaise dont ils faisaient leurs délices.

Puis, comme dessert, on leur apporta des doces. Ÿ

— Vous voyez, dit Languéquétrou à Irène, je suis arrivé à leur faire aimer les confitures !..,

Tout de même, l'attrait indéniable que ces honnêtes Botocudos montraient encore pour les tranches de thon qui ressemblent si singulièrement à « de la chair humaine proprement désossée », remplissait Irène d’un Rae dont elle n’était point maîtresse de se débarrasser. e résolut d'interroger, à la première occasion, le noble

vieillard.

Page 1