LE NOBLE VIEILLARD
Après le déjeuner, les Botocudos s’accordèrent une heure de sieste.
Languéquétrou, qui ne paraissait nullement incommodé de la chaleur accablante, était retourné à l’arrièregarde, si l’on peut dire, car apparemment, tous ces braves gens ne portaient point d’armes.
Le noble vieillard ne reposait que d’un œil; de l’autre il ne cessait de surveiller Irène. Il bâilla, s’étira, vida sa gourde de ce qui pouvait y rester de « cachaça » et se rapprocha de la litière.
Son pas était ferme, mais il portait son front orgueilleux encore plus haut que de coutume. Ainsi les gentlemen
qui se sont un peu trop attardés au bar en sortent-ils .
sur une ligne droite que rien ne semble devoir fléchir, Irène pensa qu’il commençait à être dans cet état où l’on oublie assez facilement de déguiser sa pensée.
La petite troupe s’était remise en marche. On venait de pénétrer sous la voûte profonde que formaient les branches des quatelés gigantesques (cythis ollaria). Le Vieux playe avait allumé sa pipe sans en demander la Permission à la dame. Le négrillon, oubliant tous ses devoirs, dormait comme un petit ange.
Tout en fumant Sa pipe, le piaye confectionnait un Chapeau de paille d° « urucuri » et paraissait fort absorbé Par Sa besogne. Irène lui dit:
— Le senhor Languéquétrou est un bon maître!
— Le fils de la forêt n’a point de maître ! lui répli-
qua-t-il en relevant vivement la tête et en montrant, dans l'éclair de sa prunelle, un reste de cette flamme sombre qui était comme le reflet de l’existence aven-
. tureuse que ce vieillard avait menée au fond des soli-
tudes…
Il ajouta au bout d’un instant :
— Les Botocudos n’ont d’autres maîtres que Tarou !
Sur quoi, il se tourna vers ce que l’on pouvait apercevoir de la lumière du jour et invoqua l’astre invisible : « Tarou! Tarou! Tarou! avant de détourner ton œil de la terre: que tu as créée, souffle sur la mère des eaux et sur le fils de la sirène qui a vomi sa progéniture sur nos rivages. Brise le charme de sa voix qui n’est que mensonge et les Botocudos seront vengés | »
Il ajouta tout de suite :
— Languéquétrou est un ami !.….
Il grogna encore :
— Le premier sang qui l’a versé ? Qui sont ceux qui nous ont poussés devant eux comme un troupeau de « pécaris » ?
Et il se remit à tresser son chapeau de paille d’ « urucuri ».
Même en parlant et jusque dans l’exaltation religieuse, il ne lâchait pas sa pipe qu’il avait incrustée entre deux dents et qui empestait mais qui chassaïit les moustiques.
Irène en revenait à son idée :
— Le senhor Languéquétrou a été bon pour vous ?
— Languéquétrou est un frère de la grande terre, un fils de la solitude comme nous |
Irène saïsit l’occasion : à : :
— Languéquétrou a cependant apprécié, lui, les bienfaits de la civilisation !
Pas de réponse.
Elle continua, courageuse :
— Et il vous les a fait partager !.…
Pas de réponse... :
Le piaye avait fini RE ns = le mit sur la tête
issa la litière prendre les devants.
; Le Jui avait Dcrant adressé quelques-uns de Se plus charmants sourires, mais cet homme Parasse rebelle à toute séduction. C'était le premuer. |
por a +
Elle eut la sensation du chasseur de fauves qui vise
la bête, qui tire et dont le fusil fait long feu. C’est très
désagréable.
Soudain le piaye réapparut.
__ Tu me dis cela, lui dit-il, parce que Languéquétrou nous a « privés » de la chair des hommes |!
__ Tu veux dire qu’il vous en a « déshabitués !.. »
Le piaye réfléchit et parut ne point saisir la nuance qu’Irène jugeait avec raison des plus importantes.
Enfin il prononça, comme en se parlant à lui-même :
... — Qu'est-ce qui est préférable pour un vaillant soldat — je ne parle point des « soldados da conquista » ou des « capitaes de mato » (capitaines des bois) qui sont de la canaille — d’avoir pour sépulture les entrailles d’un guerrier ou ie ventre des urubus et des jaguars ?
— Explique-toi mieux, soupira Irène.
— Voici : après une rencontre entre les visages pâles et les Botocudos, quels honneurs penses-tu que tes frères rendent aux restes de leurs ennemis ? Crois-tu qu'ils les enterrent ? Non! ils les abandonnent aux bêtes immondes de la forêt !... Je te le demande, en vérité! Lequel est le plus barbare de l’Indien « qui donne ses entrailles pour tombeau à ses ennemis » ou du civilisé qui livre le guerrier tombé à la voracité des guaras et, des urubus (vautours) ?
L’horreur se confondit avec l’indignation sur le visage de Célimène.
— Ainsi donc, s’écria-t-elle, tu confesses que dans ta tribu on n’a pas encore renoncé à cette coutume exécrable ? \
Le piaye prit son air le plus majestueux.
.—— Je n’avoue rien, déclara-t-il, si ce n’est que les Visages pâles sont des pillards et des voleurs ! Rendeznous la terre de nos ancêtres dont nous avons été chassés Te vivrons à notre guise, comme vous vivez à la
Celles d’Irène n’étaient Point couleur de roses.
Elle ne comprenait point que Languéquétrou eût une si grande confiance dans ces gens-là ! Dès qu’il revint près d’elle, elle lui fit part de son inquiétude.
— Bah! fit Languéquétrou, ce vieux piaye radote ! C’est comme ça chaque fois qu’il a pris un coup de trop de cachaça ! En attendant, il lèche mes plats !