LA FAZENDA D’AMOR
Depuis plusieurs heures on avançait sur la piste obscure, dans une atmosphère étouffante, humide, et cependant l’on n’avait fait qu’effleurer la forêt ; vers le soir on en sortit tout à fait, l’horizon s’éclaircit tout à coup et l’on pénétra dans un vallon verdoyant entouré à l’est et au sud par des hauteurs boisées que l’éloignement revêtait de teintes bleuâtres. A mesure que l’on avançait, les lignes faiblement estompées au flanc des monts se dégageaient de la vapeur lumineuse qui les accusait à peine et déployaient aux yeux charmés leurs imposantes proportions. Le panorama prenait à chaque seconde des tons plus vigoureux et plus éclatants. Le paysage se montrait dans toute sa majesté sereine.
Au centre du vallon coulaient les eaux miroitantes d’une rivière dont le cours semblait protégé par de grands arbres aux fleurs d’un rouge vif. A l’orient, la forêt étalait ses profondeurs mystérieuses.
En présence de cette sève luxuriante, de cette vie qui débordait de partout, des arbres, du fleuve, du ciel, de l’air que traversait, joyeux, le vol doré des « paravives », bleu des « catingas », l’éclair tricolore des « tangaras », l’âme d’Irène se détendit.
D'autant que des champs de maïs apparaissaient, précédant d’autres cultures, au centre desquelles, à un détour du chemin, surgit la plus délicieuse fazenda que l’on pût rêver.
La maison du senhor, au fond d’une immense cour
plantée d'arbres, avait déjà le meïlleur air du monde avec sa silhouette de villa cossue, peinte en rose, entourée de balcons et de vérandahs où l’on accédait par de vastes escaliers à colonnades qui l’entouraient entre un jardin et des pelouses ombragées de magnolias, d’orangers, de cèdres, sous lesquels s’enorgueillissaient sottement trois paons magnifiques.
Autour de cette somptueuse demeure, les communs, de vastes bangars, les étables, les écuries, des pompes à vent qui distribuaïent l’eau de la rivière dans ‘toutes les parties de l’exploïtation, aux gens et aux bêtes.
Imaginez maintenant que la casa, les communs, les hangars et chacun de ces édifices qui avait sa physionomie propre étaient revêtus de plantes grimpantes et des fleurs les plus éclatantes de cette terre enchantée, et vous comprendrez le cri d’allégresse qui s’échappa de la poitrine oppressée de notre belle comédienne. En vérité, la civilisation ne lui avait encore offert aucun accueil aussi attrayant. Elle se retourna avec un sourire qui pardonnaït tout vers celui qui avait su créer un tel paradis au milieu de ces solitudes et pour tout dire, elle se réjouit de la douce violence qui lui était faite.
— « La Fazenda d’amor ! » prononça simplement le maître de ces lieux.
Irène trouva ce nom bien joli.
Elle ne savait pas, la coquette, que dans ces fazendas reculées, derrière le désert qui leur sert de barrière, le maître «exerce, sans contrôle possible, un pouvoir sans limite. Comme un baron du moyen âge, il a, dans ses domaines, haute, moyenne et basse justice. Ses arrêts, pratiquement, ne sont point susceptibles d'appel. En réalité — car l'administration compétente est si loïn | — le maître dispose à son gré du repos, de l’honneur et de la vie de tous !.…. : FREE 5
Elle n'avait retenu de tout ce que l’on lui avaït dit des « fazendeiros », que ceci : c’est que l’on trouve chez eux «et dans les « engenhos » (exploitations sucrières), l'hospitalité la plus large et la plus bienveillante et aussi que le dernier des « lavradores » (laboureurs, petits fermiers) se croirait déshonoré s’il acceptait le plus petit présent de l'étranger qui a mangé ou bu chez lui.
fierté se remarque, à plus forte raison, 26 ed Hropriétairs. Et connaissait-elle, au monde, quelque chose de plus fier que l'âme de Languéqué- RTS ul de serviteurs accouraient avec des cris joyeux. Languéquétrou les remercia d un geste souverain et comme ils se montraient curieux de la senhora que l’on amenait dans la litière, un autre geste, non moins auguste, les renvoya en avant.
Cependant, les instruments de musique les plus bizarres, dans une harmonie douteuse, faisaient entendre une marche sautillante des plus plaisantes et telle que la civilisation n’a pu se les procurer qu’en faisant venir les jazz-bands des contrées les plus sauvages.
Ainsi le cortège pénétra-t-il dans l’immense cour de la fazenda.
Les intendants, les maîtres de culture venaient apporter leurs vœux au senhor et s’inclinaient avec une gravité parfaite devant la litière sans oser regarder Irène, ce qui eût été contraire aux bonnes mœurs, lesquelles rappellent d’une façon singulière les mœurs de l'Orient, aux temps où l’Orient avait encore des mœurs !... nous entendons : des mœurs orientales.
La litière s’arrêta devant le perron et Languéquétrou tendit la main à Irène qui s’y appuya pour descendre,
Des mulâtresses la conduisirent aussitôt dans son appartement qui était frais, simple, de bon goût et des plus confortables. Elles lui firent prendre un bain, la massèrent, la revêtirent d’une étoffe légère qu’elle ne repoussa point et s’éclipsèrent. Elles n'avaient pas prononcé une parole.
Curieuse, Irène ouvrit la porte par où elles avaient disparu... Elle se trouva bientôt dans un vestibule. En face d’elle, une autre porte entr’ouverte. Peas Se retrouva ses négresses occupées à bro-
T... Au milieu d’elles se trouvaient trois senhoras étendues sur des nattes et ayant la tête appuyée sur les RU . trois mulâtresses, leurs « mucamas », c’est-à-
quelque chose comme leurs esclaves favorites. Les
trois senhoras étaient à eine vêtu es, les cheveux en désordre et indolemment RE 1 :
Elles appartenaient, en ce Am: à cet enchanteur tropical que pl le + ss
He que le « gaffonné » ? HÉPRREn
‘est, paraît-il, un plaisir de s très répandu au Brésil au ne se Pace Su dans certaines régions reculées il est encore fort en honneur. À l’époque des grandes chaleurs, lorsque se mouvoir et même parler devient une fatigue, les senhoras retirées dans les appartements intérieurs, se renversent sur les genoux de leur « mucama », à laquelle elles livrent leur tête. La mucama passe, repasse ses doigts câlins dans l’épaisse chevelure déroulée devant elle, laboure en tous sens cette luxuriante toison, gratte délicatement la racine et pince la peau avec adresse. Cet exercice indéfiniment répété devient une source de délices pour les sensuelles créoles. Un voluptueux frisson parcourt leurs membres, au contact de ces doigts caressants. Envahies, accablées par le fluide qui se répand dans tout leur corps, elles finissent par succomber et se pâment sur les genoux de ces étranges soubrettes.
C’est cela que l’on appelle le « gaffonné », ou chatouillement de la tête.
A Rio et dans les grandes villes on ne le pratique plus : guère, à moins que ce ne soit en secret et loin du regard des étrangers, mais au fond des provinces et dans les fazendas, à l’occasion des solennités religieuses ou nationales qui servent de prétexte à des ripailles qui durent quelquefois plusieurs jours de suite, il n’est pas tout à fait extraordinaire de voir une demi-douzaine de senhoras se renverser nonchalamment sur le dossier de leur chaise, et livrer leur tête à une jeune servante pendant que la conversation suit son cours. Mais ce sont là de vieilles mœurs appelées comme tout le reste qui faisait l’originalité de la vie à disparaître.
Les trois senhoras, qui ne paraissaient point autrement surprises de l’arrivée de cette étrangère, lui expliquèrent la chose sans interrompre le travail savant et délicat de ces demoiselles. :
— Ma foi, dit Irène, nous n’avons pas idée de cela en
France ! ; À peine avait-elle prononcé ces mots, que les trois
ui étaient du reste des plus charmantes, bonnt sur leurs petites pattes en làchant là leur « gafnr mére on s’était exprimé en portugais. Ce fut en
. i elles s’écrièrent : ;
a. ps vous êtes Française!
— Mais ouil dit Sons leur pemat je suis Irène ie. de la Comédie-Française | RTE possible ! c’est vous, Irène de Troie |.
— Mais ouil c’est elle! : a
— Moi, je me suis dit tout de suite, voici une dame qui ressemble comme deux gouttes d eau à Irène de Troie, de la Comédie-Française l... Eh bien! vrai, l'on ne pensait pas vous rencontrer ici ie
— Moi! fit la troisième, j’ai vu son portrait dans les
ines, c’est frappant | un de ça est “ee de la blague ! renchérit la première, moi je l’ai vue jouer dans Le Marquis de Priola...
— Je n’ai iamais joué dans Le Marquis de Priola! déclara Irène, vous faites erreur !
— Allons donc! je vous dis, moi, que je vous ai vue jouer dans Le Marquis de Priola ! C'était en matinée... un jour qu’il pleuvait... Faut pas nous raconter des histoires ! J'suis de la rue Pigalle 1.
— Je l’avais deviné! laissa tomber Irène qui était légèrement ahurie de l'incident, mais vous ne m’avez pas dit, vous, mesdames, qui vous êtes, et comment vous vous trouvez ici |.
— C'est pas sorcier ! jeta l’une d’elles. Nous étions arpètes au « Roi des Patagons », rua do Ouvidor, à Rio! C'est connu. Le patron nous a, à tour de rôle, invitées à venir visiter sa ferme... Une partie de campagne, ça val... Croyez-vous qu’elle est chouette, sa fermel.. Moi, je n’avais jamais vu une ferme pareille!.… Et ce qu'on y est reçu l..… Ce qu’il est gentil, le patron !.. il fait tout ce qu’on veut |.
J'étais si bien ici que je n’ai jamais voulu m’en aller!
— Ni moi!
— Ni moil
— Et il nous a laissées. Vive Languéquétrou!….
— Dites donc, madame Irène de Troie, de la Comédie-
es “is Ml Éd Éd
Française, vous verrez que vous ferez comme nous | PE quand on est ici, on ne peut plus en partir !...
— Ah! pardon ! Il faut que je parte demain, moi 1...
— Pensez-vous !.. Vous ne regretterez pas longtemps la poussière des coulisses, allez ! On vous en offrira souvent une loge comme la « fazenda d’amor »1 -
— Et puis, il y a le « gaffonné »!
— Vous verrez ! Vous verrez ! quand vous aurez goûté au « gaffonné »!
Elle les quitta... décidément elles étaient restées trop arpètes.. Une d’elles chantait maintenant à tue-tête d’une voix du reste charmante :
D’amor e sens danos
Me fiz larrador !
(Je me fis un beau jour, Le fermier de l’amour !.…
Words! Words! Words !
(Des mots! des mots, des mots)