HAMLET
Le dîner fut servi dans une petite salle intime, aux boiseries du plus grand prix et que ne décoraient que des peaux de grandes .bêtes, dépouilles magnifiques des chasses de Languéquétrou. Pas d'invités. Le « copeiro », en serviteur bien appris, occupait son poste à la droite du maître. Une « mucama » à peine vêtue, mais ayant dans ses cheveux une rose éclatante, se tenait derrière Irène, attentive au moindre de ses gestes.
Il n’y a aucune raison plausible pour que nous ne donnions point le menu :
Potage crème de lègumes aux petits pois, Homard à l'américaine Poularde farcie de morilles Terrine de foie gras Fromage à la crème
Fruits Bombe glacée
Les vins étaient de choix et servis comme il convient. Sans parler du champagne ni d’un certain chambertin, il y avait un madère 1812 1...
Irène fit fête à ce repas. Toutes ses terreurs s'étaient enfuies. Elle regrettait que ce pauvre Antonio ne fût Jamais venu à la « fazenda d’amor ». Il aurait bien ri en Voyant les victimes du terrible, de l’affreux Languéquétrou. Elles n'étaient pas à plaindre, ces demoiselles de Montmartre, si elles faisaient tous les jours
une chère pareille. Cela les changeai bancs publics avec les petits ee ar
Irène comprenait maintenant les ra ides conversi des anthropophages et elle le dit en Haut à son Neo
— Tous mes compliments à votre chef, prince ! Il n’y a pas de piaye, en effet, qui puisse résister à cela | D cb abeunees H
qui il traite ce soir. Il a voulu se surpasser. Sans compter qu’il sera très heureux d’avoir quelques nouvelles de Paris. Je l’ai pris au propriétaire d’un restaurant célèbre, qui m’a écrit des lettres redoutables !
— Est-ce possible ? Maïs vous ne reculez devant rien ! Faites-le monter !
— Demain, si vous n’y voyez aucun inconvénient !.…. Ce soir, je vous garde pour moi tout seul !..
Sur un signe, le « copeiro » et la « mucama » avaient disparu.
— Mais, mon cher ami, vous savez bien que demain je pars |
— Hélas ! gémit Languéquétrou... qu’il soit fait selon votre désir... Ma seule consolation sera de vous reconduire moi-même à bord de Ma Casa et nous nous quitterons à Montevideo puisqu'il le faut !..
Et il la regarda le plus tendrement, le plus tristement du monde.
— Avouez, lui dit-elle en riant, que vous n'êtes pas très malheureux ici !.. D'abord, vous avez de charmantes jeunes femmes pour vous distraire.
— Comment ! elles ont osé !.….. ; à
— Ne les grondez pas! c’est moi qui les ai surprises en plein « gaffonné » !...
— Eh bien! fit-il, je n’ai plus rien à vous cacher !.. mais sachez qu’elles ne me distraient pas du tout !.. Elles ont pu m'amuser un instant l.. Elles sont restées ici parce que cela leur plaît et que je n’ai pas eu le cou-
rage de les en chasser. oui. ce sont de jolis petits ani-
maux |.
— Des Parisiennes, prince! voilà comment vous
traitez des Parisiennes !.….
__ Je ne les cherchais pas! fit-il en hochant la tête; enues...
En Et .. cherchez-vous donc, senhor ? 6
— L'amour ! fit « Cœur sombre » en la regardant bien “or “Ah ! ne prenez pas cet air-là, vous me faites peur |
— L'amour, senhora, est la chose la plus difficile à rencontrer sur cette terre... du moins l’amour tel que je le conçois : l’union non seulement de deux cœurs, mais de deux cerveaux... Comment voulez-vous que je sois aux genoux d’une personne qui ne me comprend pas! Ah! partager le même idéal l.…. faire reculer ensemble les bornes de la barbarie !.…. faire la terre et les hommes meilleurs !... Oui, cette femme, je l’ai cherchée, passionnément cherchée... Hélas! il y a un proverbe portugais qui dit : « Une femme est assez instruite lorsqu’elle est capable de lire couramment une oraison et d’écrire la recette de la confiture de goyave ; plus de savoir serait un danger pour la paix du ménage! »
— Molière a dit aussi quelque chose comme ça!
— Molière a eu tort !... Molière au lieu de vivre dans la société la plus civilisée de son temps, aurait dû naître sur ces bords ! Il y aurait rencontré ce qu’il cherchait !.…. Moi, pas!... Et je désespérais de trouver jamais ce que vous appelez dans vos romans, l’Âme-sœur, quand je vous ai entendue, à cette magnifique conférence ! Avec
quel enthousiasme vous avez parlé des bienfaits de la :
civilisation ! Irène, mon amie, ce soir-là, j'ai eu le coup de foudre !... je vous aimais pour la vie... J'ai pu croire, dans ma première folie, que vous abandonneriez tout pour me suivre, pour m'aider dans la tâche formidable que je suis sur le point d’entreprendre |... vous m'avez fait comprendre que d’autres devoirs vous rattachaient à votre chère patrie... Hélas ! J'aurai fait un rêve bien court ! N’en parlons plus 1... Mais vous me pardonnez, n'est-ce pas, de vous avoir amenée jusqu'ici ?
—— De tout mon cœur, fit Irène très émue…
Il lui baisa passionnément la main et même le poignet et elle sentit une larme couler sur son bras nu.
De plus en plus troublée, elle se leva. Il fut debout aussitôt.
— Excusez-moi, soupira-t-i i due au nt je a suis votre esclave 1...
sachiez tous me j e se FRcENe. vou
s projets !... entrez ici... dit-il sant une porte. ae
Elle hésitait.
he ne ? vous ne voulez pas entrer dans mon bu-
C'était un bureau en effet ou plutôt une bi immense avec des tables sur ones ER Fe de grandes cartes coloriées, des atlas, ouverts tous à cette seule partie du monde qui intéressât Languéquétrou : la Patagonie |... Dans un coin, il y avait un lit de repos énorme recouvert de peaux de jaguars Quand Languéquét rou ne travaillait pas, il devait dormir au milieu des instruments de son rêve... Prudemment Irène s’éloigna du lit de repos.
Mais Languéquétrou ne paraissait en aucune façon penser à la bagatelle. Repris par son idée, il feuilletait des registres, regardait les cartes, jetait des chiffres et enfin, tel Napoléon à la veille d’une bataille, développant son plan à san chef d'état-major, il expliqua à Irène comment il était sûr de conquérir la Patagonie.
Cela dura un quart d’heure pendant lequel Irène n’entendit parler que d’élevage, de pâturages, de bêtes à cornes, de vigognes, de guanacos et de nandous, de zones à céréales, de terres perméables ou imperméables, d’irri-
gation, de ce qu’il convenait de faire au-dessous du
Rio Negro, du Chubut, du Descado, du Santa Cruz; puis ce fut la région des iacs et des montagnes avec leurs brèches profondes qui conduisaient à des terrains aurifères, argentifères, etc...
. Irène était trop inteiligente pour n'être point prise par un pareil exposé. Si elle avait eu en face d’elle un pêcheur de lune, elle eût pu se détourner en haussant les épaules, mais Languéquétrou avait fait ses preuves. Dans son genre, c'était un homme de génie, de génie réalisateur. Elle était dans l'admiration. Elle partageait cet enthousiasme. À ses yeux, COMME AUX yeux de Languéquétrou, elle voyait une nouvelle nation naître au monde ; les moissons ondulaient dans les vallées, un pro-
digieux bétail paissait sur les plateaux.
ncias » sortaient de terre, aussi belles et es-tu celles de la pampa argentine ; ps Fo s’élevaient sur les fleuves : un réseau de voies ferrées a and comimencez-vous ? demanda-t-elle.
— Au plus tard, le mois prochain | lui répondit Languéquétrou. Apprenez que le roi mon père est mort! mon peuple m'attend |
— Mais l'argent, où le trouverez-vous ge” ;
Languéquétrou eut un sourire des plus énigmatiques.
— L'argent, fit-il, l'argent !... J’en ai trop l... Sachez d’abord que j'ai réalisé en secret la grande fortune que j'ai acquise au Brésil... Elle se trouve dès maintenant
a Casa.
9 Mais ee que soit votre fortune, c’est tout à fait insuffisant !... Il/vous faudra faire appel aux fonds de l'étranger, créer des sociétés, vous mettre dans la main d’hommes d’affaires qui vous rouleront !... qui ne vous comprendront pas |...
— On ne roule pas Languéquétrou !.…
— Et s’ils ne viennent pas !...
— Is viendront, dit Languéquétrou, ils viendront si je mets un milliard ou deux dans l'affaire !.…
— Un milliard ou deux ! s’écria Irène, vous possédez un milliard ou deux !… ,
— Je ne sais point, senhora, ce que je possède !.. Le royaume de mon père est peut-être le plus riche de la torre::
Et comme elle le regardait, étonnée, il se dirigea vers un rayon de sa bibliothèque et en sortit un livre, un vieux
: livre.
— Avez-vous lu Ondegardo ?
. — Mon Dieu! non, je n’ai pas lu Ondegardo !
— Et Xérès ?
— Xérès... Non! fit encore Irène en souriant. je sais que cela se boit, mais je ne savais pas que cela se lût !
— Eh bien, Ondegardo était un moine qui accompagnait l’expédition des Pizarres, au Pérou. Vous avez bien entendu parler de cela ?
— Certes!
— Et Xérès était le secrétaire de cette expédition...
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Ils ont laissé des i :
sur ces manuscrits ren tn ne Te
de cette aventure formidable qui dé ee + one
au Mexique : la conquête du Pérou pr celle de Cortès
se Der le texte même d'Onbard de is a anguéquétrou ouvrit i :
eftet ds Cong. del ir do puthre'en
— Je n’ai pas à vous rappele iches qu'ils trouvèrent chez l'Inea. nd de se des années les galions de l'Espagne peer ve . Europe les débris des temples aux corniches a. ne tuiles d’or! Chez l’Inca, l’or n’avait pas de prix Vous savez que cet empire s’étendait de l’Équateur jus u’à la dernière chaîne des Andes, au delà du pays que ions appelons aujourd’hui Chili, dans cette contrée, qui est encore mon royaume, à moi : la Patagonie !... Suivezmoi bien, senhora ! 2
et Je ne perds pas un mot de ce que vous me dites, prince | Vous me faites entrevoir des horizons tellement magiques.
— C’est que vous êtes particulièrement intelligente, senhora !.. Or, si les Espagnols ont pillé le Pérou et une partie du Chili... la Patagonie, elle, est restée vierge et respectée !.…
— Respectée, oui, prince !..
— Certaines de ses régions, dans les Andes, n’ont jamais connu l’étranger !.…..
— Continuez, je vous en prie, continuez |...
— C’est là que mes frères gardent leur secret... et leur or! leur or improductif !.… leur or qui n’ira point enrichir l’Europe, mais avec lequel je ferai de la Patagonie la rivale de La Plata et du Brésil !..
— Mais c’est merveilleux ! Et vous êtes sûr de cet or-là, prince | \
— Écoutez, senhora, suivez bien mes déductions !.…
— Mais je vous suis, haletante | prince |
— L'Inca s’appelle aujourd’hui l « Indien Quéchua ! » Il a gardé dans les Andes, et même au Pérou, toutes les mœurs, les coutumes, la religion de ses ancêtres ! Comme les Tcheouelches, il adore le soleil [.. On lui a bien fait
adorer aussi la Vierge Marie, mais elle ne vient qu'après
‘ ience moderne, étonnée de l’im- R es = CR ; PRET de la perpétuité de ses he su de ses souvenirs, se demande à quel phé- RE dû un pareil miracle, elle est obligée d’enner ’] y a quelque part, dans les visager l'hypothèse quil Y < à Andes, un foyer sacré qui veille sur la tradition et sur l'avenir de la race! Eh bien, je vous livre mon secret aujourd’hui, senhora l.. Ce quelque part, il est chez moi ! dans mon royaume, le royaume des Tcheouelches !... Les grands-prêtres Incas, je Sais où les trouver !.…. Is sont venus à moi sous leur manteau de peaux de souris!
— Leur manteau de peaux üe souris ?
— Oui, c’est le manteau des grands prêtres, tels que Pizarre les a connus !.. Lisez Ondegardo, senhora ! lisez Xérès ! 2
— Je vous promets de les lire... soupira Irène désappointée en feuilletant négligemment le gros livre que Languéquétrou avait poussé devant elle... mais je crains bien de ne trouver là que « des mots! des mots! des mots !.. » Vous comprenez que cela ne m'étonne point du tout que vos Indiens soient venus vous trouver avec des manteaux de peaux de souris... Ah! s'ils étaient venus avec de l’or !.…
Languéquétrou lui saisit le poignet à la faire crier. C'était la première fois qu’il montrait quelque brutalité,
— Ils sont venus avec des lingots!
— Vous me faites mal!
— Avec des lingots, vous dis-je... Etes-vous contente ? Cela vous suffit-il 2.
Et il rejeta la main meurtrie…..
Maintenant elle le regardait avec effroi. « Cœur sombre», en effet, n’était guère plaisant à voir. Il avait une face de tempête ! Tout semblait combattre en lui... la civilisation et la sauvagerie s’affrontaient dans un terrible assaut. Irène ne comprenait pas !.. ne comprenait pas !.. D'où était venu l’ouragan ?.. D'où 7...
nue RSR fait ?... balbutia-t-elle, toute tremblante,
i-je dit
— Rien !... Et vous avez bien fait ! Plus de phrases |
plus de discours 1... Moi aussi j'en ai assez « des mots! des mots ! des mots !... »
I se tut. Il se laissa tomber d’ i ces peaux de jaguars et s’y un ct nu:
ne Re re pas faire un mouvement.
La eeton avait vale He Mo
— Je Vous demande pardon, fit-il… i réapparaît. mais je l'étoufe 1 Et Re c'est très rare [.… Il faut des occasions. des occasions tout à fait exceptionnelles comine celle-ci !
Il sonna et demanda un verre d’eau. Il but.
rte était tout à fait passée. Il dit d’une voix très
— Pour revenir à l’or des Incas, il est à vous ! je vous le donne !... si vous n’y croyez pas, j'irai chercher les lingots !.. tous les lingots que vous voudrez! je les mettrai dans une malle et je vous déposerai avec la malle à Montevideo 1.
Il lui avait repris la main, mais, cette fois, il la lui caressait.. Il la lui embrassait.…
Elle comprit. elle l’aimait mieux quand il lui brisait le poignet.
Elle lui arracha sa main.
— Je ne suis pas à vendre ! lui jeta-t-elle.
— Oh! fit-il avec un gros soupir... vous m’en voyez bien heureux !.. Non ! non ! vous n’êtes pas à vendre !.….. vous êtes une noble créature !.. Si vous saviez comme Languéquétrou, dès le premier moment qu'il vous a entendue, vous a placée haut dans son estimel!... si haut 1. si haut !.. La seule idée que vous étiez peutêtre à vendre m'avait rendu un instant plus fou, plus féroce qu’une bête de la forêt 1... Maintenant que je suis sûr que vous n'êtes pas à vendre, quel soulagement pour Languéquétrou !... Mais voyez son embarras |... Pauvre Languéquétrou !.. Vous n'êtes pas à vendre ! bien. Vous ne voulez pas venir avec moi civiliser la Patagonie |. Enfin! vous n’aimez pas Languéquétrou, je le regretle pour Languéquétrou !... Languéquétrou ne sait plus comment vous séduire. :
— Eh! senhor, je ne tiens pas à être séduite |...
— Mais je suis séduit, moi |!
— Par qui ?
__ Par vous! souvenez-vous de l’allée des bambous !.…
— Allons ! vous voulez rire !... Ah ! vous riez ! senhor! Je suis désolée de vous fausser compagnie, maïs je vais prendre un repos bien gagné !... Vous m'avez fait passer par des émotions !.….
Il l’accompagna jusqu’à la porte de son appartement. Là, il lui baisa, le plus correctement du monde, la main et lui dit :
— A tout à l'heure !
Elle croyait avoir mal entendu... Elle fit, toute pâle :
— Comment, à tout à l’heure ?
— Oui, senhora !... à tout à l’heure !... je ne suis pas un Carangola, moi, ni un Antonio |.