MADEMOISELLE AMANDA
— Pourquoi, dit Meloenis, chasser toute espérance ? J’appellerai, j’irai ! 2 Mais la vieille : « Silence ! »
Louis BoUILHET.
Sitôt dans sa chambre, elle tomba aux mains des « mucamas », qui lui firent sa toilette de nuit, la frottèrent d’onguents et de pommades aux parfums subtils mais légèrement enivrants, la massèrent, la raclèrent et la laissèrent dans un bain ambré dont elle sortit aussitôt qu’elle fut seule. En vain avait-elle essayé de leur parler ; assurément elles étaient sourdes-muettes. Un moment elle avait tenté de repousser leurs soins impérieux, elles ne s'étaient même pas aperçues de sa résistance. Elle était entre leurs mains comme une carpe encore vivante, que le maître-queux prépare pour la table des maîtres sans s’émouvoir de la voir sauter dans la casserole.
Ayant jeté sur ses épaules une tunique de pourpre qui eût produit son petit effet à la Comédie-Française, Irène ne perdit point son temps à se contempler dans la glace : elle courut aux portes pour y pousser les verrous. Mais il n’y avait pas de verrous. Elle secoua les portes. Elles résistèrent. Elle avait voulu s’enfermer. On avait prévenu ses désirs. Nous pensons qu il est tout à fait inutile de nous étendre sur l’état d esprit de la malheureuse femme ! Il y a des moments où 1 analyse psychologique devient superflue. Irène cherchait ser arme ; peut-être pour se tuer. Nous n en:savons rien.
’ it rien elle-même. On ne sait vraiment pin de se tuer que lorsque l’on est mort, Elle ne trouva pas d'arme. La question ne se pose plus, Elle ne cria pas. Elle savait que C était inutile. Et c’eût été grotesque. Mais elle était décidée à se défendre pe une lionne. Languéquétrou n'était pas au bout de ses peines. Elle non plus. C’est alors que la porte de la garderobe fut poussée et qu’une étrange figure apparut. C'était une femme qui avait un masque de soie noire sur le visage. Ce masque prenait au-des ous des yeux et descendait plus bas que le menton... Irène crut voir entrer chez eile quelque bourreau femelle. Cette fois, elle cria. Le bourreau lui fit signe de se taire. Et commé il avait de charmants yeux bleus qui lui souriaient, sous sa chevelure oxygérée, elle se tut.
— Qui êtes-vous ? demanda Irène, la voix rauque,
— Je suis mademoiselle Amanda, lui répondit le bourreau avec douceur. Vous avez bien entendu parler de Mie Amanda ?
Et elle s’assit près d’elle en lui prenant les mains comme à une vieille amie. Elle reprit :
— Mie Amanda, de la rue do Ouvidor !.….
— Ouil oui! fit Irène qui essayait de rassembler ses idées. Mile Amanda, de la rue do Ouvidor 1...
— Eh bien, c’est moi, la modiste |.
— Oui, la modiste ! parfaitement ! la modiste { Alors vous êtes icil vous êtes encore ici!... On vous a cherchée partout 1... Vous avez eu une histoire terrible!
— Oh! ne parlons pas de cela ! C’est si vieux !.…
— Pourquoi êtes-vous venue ? Que voulez-vous de moi ?
— Je voulais que vous me donniez des nouvelles de
Paris.
— Alors, vous êtes venue pour bavarder !.. Eh bien c’est entendu, mademoiselle Amanda, nous allons bavarder | bavarder toute la nuit! J'en ai des choses À Vous raconter |... Je vous défends de me quitter, par exemple !
— Ah ! pardon ! un peu avant son arrivée 1. je vous quitterai.
— Vous savez donc qu’il va venir ? dit Irène en se
penchant sur elle... Pourquoi ce masque ? Enlevez ce
ro Es De vous à moi, ce masque est tout à fait inuile]...
— Non! non! il n’est pas inutile 1... Ne touchez pas à mon masque |.
— Quand doit-il venir ?
— Oh! je n’en sais rien 1... Le piaye est venu le trouver. et ils viennent de sortir de la fazenda tous les deux !.. Mais il sera de retour bientôt... soyez-en sûre !…
Irène se dressa :
— Il n’est pas là! Nous allons fuir toutes deux!
Les yeux bleus au-dessus du masque noir la regardèrent avec étonnement.
— Mais, madame, on ne peut pas fuir ! En admettant même que vous puissiez sortir de la fazenda, vous seriez rejointe par les Botocudos, avant vingt minutes !... Et, en admettant que vous échappiez aux Botocudos auxquels ôn n'échappe jamais... vous seriez dévorée par la forêt... tout simplement !
— Vous avez essayé de fuir, vous ?
— Jamais !... Et je n’en ai jamais eu l’envie!... On est très bien ici! Je regrette bien un peu Paris de temps en temps, mais qu'est-ce que j'irais faire à Paris ? Je ne suis plus de la première jeunesse... et si vous saviez la vie que nous menons ici | c’est un rêve!
— Oui! je sais, le « gaffonné ! » Mais moi, on m'attend
à Montevideo !.… — Vous partez demain soir ! les ordres sont donnés !..
Dommage !
— Une chose m’étonne, voyez-vous, mademoiselle Amanda, c’est qu’on ne me retienne pas de force.
— Pourquoi ? si vous êtes raisonnable ! :
— Raisonnable ? Qu’entendez-vous par être raisonnable ? Ce qui est raisonnable pour vous, mademoiselle Amanda, peut très bien ne pas l’être pour moi |! comprenez-vous |
ME Dieu, oui, je vous comprends |... Je vous comprends très bien |
— Et alors ? :
— Eh bien !... qu'est-ce que vous voulez que je vous
dise, moi, il est très gentil, il fait tout ce qu’on veut,
cet homme-!là, mais quand il a une idée dans la tête!
— Quand il a une idée dans la tête ?
— Eh bien, il vaut mieux ne pas se mettre en travers de son idée! Entre nous, c’est un bon conseil que je vous donne |... Il ne se connaît plus quand on lui résiste ..
— Enfin! qu’arrive-t-il quand on lui résiste ?
— Eh bien ! eh bien...
Elle semblait hésiter à parler. Elle alla aux fenêtres, écouta derrière les persiennes, revint à Irène. elle avait sans doute réfléchi car elle se taisait..
— Parlez, mademoiselle Amanda, les instants sont précieux |! Je vous écoute!
— Nous avons le temps, fit Mile Amanda, quand il reviendra je serai avertie par le cri du singe rouge! dites-moi |... Est-ce que les sœurs Martens sont toujours rue de la Paix ?
— Écoutez, mädemoiselle Amanda : je vous jure qu’en ce moment les sœurs Martens me sont complètement indiflérentes ! Je vous demande ce qui m’arriverait si je lui résistais ?.. Au fait, vous ne devez pas le savoir! personne ne lui a résisté ici !
— Si!
— Qui donc ?
— Moi!
— Et alors ?
— Voilà !.…
Mie Amanda souleva son masque et Irène vit une
chose horrible, Mie Amanda n'avait plus de nez !... On lui avait coupé le nez! |
Où LES MALHEURS D’'IRÈNE DE TROIE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE COMMENCENT
Mie Amanda avait rabattu son masque. Irène s’était éloignée d’elle en poussant un cri d’épouvante. Maintenant elle tremblait. Sous le choc de cette affreuse vision, ses idées commençaient à s’égarer. Allait-elle devenir folle ? Amanda eut pitié d’elle.
— Vous auriez tort de mettre les choses au pis ! ditelle. Je vous préviens seulement pour que vous ne le poussiez pas à bout.
— C'est. c'est lui, qui ?
— Oui! d’un seul coup de son couteau des bois. C’est un couteau court qui leur sert dans la forêt vierge à se tracer un chemin. Avec cela, ils abattent tout. Il n’a pas eu besoin de s’y reprendre à deux fois. Un éclair. Du sang, je n’avais plus de nez 1.
— Et !... et vous êtes restée ici 2...
— Raison de plus ! répondit simplement M1ie Amanda.
— Avec un monstre pareil ? :
— Il n’est point de soins dont il ne m’ait entourée depuis. De mon côté, je n’étais pas sans reproche... On vous a peut-être dit que je le trompais à Rio avec un jeune artiste de la troupe française. C'était exact !... Raphaël m’aimait beaucoup et je le lui rendais bien...
1. L'histoire de la modiste parisienne au nez coupé par un planteur brésilien (de couleur) qu’elle trompait avec un artiste de la troupe française se trouve rapportée dans le livre de M. Expilly.
144 LA FAROUCHE AVENTURE ? io, après nous Quand Languéquétrou m re ir cu © are i is, je ne sus ce qu étai ; F
a jusqu'ici, par un miracle d'amour.
ue nd à cet homme. Un jour, une vieille .: . pt és un bouquet dont le sens était clair So ds we a L’épine et la jacinthe exprimaient la ones t'éraitee amère qui en occupait le a signifiait amour violent et les feuilles d’ananas Le " touraient rappelaient les heures de bonheur mi l’amour. Il ne faisait plus de doute pour moi ee ES quet vînt de Raphaël. Je demandai qui lui avait donné. muy répondit sans me regarder qu’elle l'avait cueilli la nuit même, à une heure d'ici, dans une clairière de la forêt que je connaissais bien, sur le coup de minuit,
» Je compris que Raphaël me donnait ainsi rendezvous. Je m’y rendis la nuit suivante, déguisée en vieille servante. J’aperçus un feu. Je pensai que Raphaël guidait ainsi ma course, mais je trouvai ce signal imprudent. Cinq minutes plus tard, je tombai au milieu d’une bande de Botocudos qui avaient ficelé Raphaël à un gros bâton et qui le faisaient cuire.
— Quelle horreur !
— Je poussai des cris atroces auxquels répondit derrière moi la voix de Languéquétrou. Il était furieux. Il avait sa chichotte. Il en distribua des coups terribles aux Botocudos et leur ordonna de creuser immédiatement un trou dans lequel ils enterrèrent sous nos yeux, et sans qu'ils osassent faire entendre une protestation, les restes de mon malheureux ami. Puis Languéquétrou fit une croix avec deux bâtons et la planta dans cette
terre fraîchement remuée. Après quoi il lava la tête aux Indiens.
— Oui ! il leur adressa des reproches énergiques, leur disant qu’ils trahissaient Sa confiance, qu’il n’aurait jamais pensé qu'après tout ce qu’il avait fait pour eux, i i urs ignobles coutumes et qu’il finirait par se désintéresser tout à fait de leur sort,
$ ux, implorant son pardon et lui promettant de ne plus recommencer.
» Nous rentrâmes tous ensemble rl s'aé es marchais desire ne ner
1ons pas adressé la parole. ivi tenant Tail me er Il me suivit dans mon appar-
— Ce pauvre garçon n’a pas de chance d’être tombé sur eux. Îl n’y a pas encore assez longtemps que j'essaie de les civiliser. Je ne saurais trop leur en vouloir. Mais s'ils recommençaient une chose pareille dans un an, je les ferais tous périr sous la chicotte, le piaye en tête.
» Là-dessus il s’approcha de moi et voulut m’embrasser. Je le repoussai avec indignation. Il faut vous dire, madame, que depuis notre arrivée à la fazenda, pleine de rancune de la violence qui m'était faite et de désespoir de me voir séparée de Raphaël que j'aimais pardessus tout, j'avais refusé les hommages de Languéquétrou ; ce n’était point après l’horreur du spectacle qui venait de m'être offert et qui avait fait naître en moi des soupçons terribles, (que je crois maintenant injustifiés sans en être, du reste, tout à fait sûre), que j'allais me soumettre aux embrassements de Languéquétrou.
» Je le repoussai donc et assez brutalement. Peutêtre même soulignai-je mon geste de quelque injure dont je ne pouvais, dans l’état où je me trouvais, apprécier toute l'importance. Tant est que je vis passer devant mes yeux, comme je vous le disais tout à l’heure, un éclair, et que le sang jaillit de mon visage affreusement mutilé, cependant que mon nez tombait à mes pieds. »
Miie Amanda avait à peine terminé son récit que, dehors, par trois fois, se fit entendre le cri du singe rouge.
Elle se hâta de prendre congé et disparut. Irène, chancelante, se releva pour la suivre ; elle pénétra dans la garde-robe, mais il lui fut rem trouver la porte
i it livré passage à e Amanda.
En ce td Fe dans sa chambre. Une glace était devant elle. Elle put se voir des pieds à la tête. Elle se fit l’effet d’un spectre. Instinctivement ses mains se portèrent à son nez. Il était glacé. Mais il était toujours là que combien de temps y était-il encore ? Question
par : nez était le plus beau nez abominable si l’on songe que ce nez € * un fort beau nez qui se pût voir, en ce sens que © étal
de femme mais qu’il avait quelque chose aussi de noblement masculin. Considéré séparément, puis dans sa liaison avec le front, il annonçait la fierté, le courage, la résolution et la dignité. Jules César avait ce nez-là.
À ce moment des pas furtifs se firent entendre dans la garde-robe. Irène crut que c'était M'e Amanda qui revenait. Elle était résolue à ne plus se séparer d’elle, Elle y courut.
Elle se trouva en face du piaye et de deux autres Botocudos qui eurent vite fait d’étoufter ses cris et de l’envelopper dans une couverture. Is l’emportèrent hors de la fazenda. Et elle reconnut la voix de Languéquétrou qui disait derrière elle :
— Démonio ! ne faites pas de bruit !.
Ce n’était plus le sort de Mlle Amanda qu’elle redou: tait, c'était celui de Raphaël.
Languéquétrou la livrait aux cannibales !
COMMENT LES INDIENS BoTocupos PRÉPARENT LA « BARBAQUE »
On ne lui avait pas bandé les yeux. Elle i qu’on la déposait sur une civière dl ne Pr A sn rien à la magnifique litière dans laquelle elle avait fait son entrée triomphale à la fazenda. C'était une toile grossière entre deux bâtons que deux Botocudos portaient sur leurs épaules.
Sur l’ordre du piaye, ils prirent le pas de course et traversèrent ainsi dans la nuit claire la zone des cultures qui entouraient la fazenda. Ils pénétrèrent ensuite sous bois, dans une obscurité profonde, mais qui ne semblait nullement les gêner. Ils devaient voir la nuit, comme les chats-tigres.
Languéquétrou était resté à la fazenda. Sans doute sa cruauté n’allait-elle point jusqu’à se réjouir du hideux spectacle de la mort infâme à laquelle il avait condamné celle qui avait refusé de s’asseoir sur le trône de Patagonie.
La malheureuse ne douta plus de son sort quand elle aperçut la lueur d’un feu à travers les arbres et qu’elle déboucha dans une clairière qu’elle n’avait jamais vie mais qu’elle reconnut tout de même. Non loin d’un grand feu, se dressait une croix de bois, celle que Languéquétrou avait plantée de ses propres mains au-dessus des restes du pauvre Raphaël.
Autour du feu, il y avait ce que l’on appelle encore là-bas une foldoria, qui est une réunion de tentes (toldes);
qui abritent e plus souvent les Indlens Toba st queue fois même les Indiens Mangos, q ter ts ints déjà par la civilisation. Seu emen pue ni à des Tobas, ni à des Mangos. Elles etaient la demeure des derniers Botocudos. # à
Bien qu’ils ne dussent point manger cette nuit-] a cuisine de M. Casimir, leurs faces avaient un rictus affreux qui accusait déjà de la réjouissance.
On avait déposé Irène sur le sol qui était encore tout noirci des foyers antérieurs, entre le feu qui crépitait avec des étincelles joyeuses et la petite croix de bois.
Bientôt il y aurait deux croix dans cette clairière, Et encore ce n’était pas sûr. Languéquétrou n’était pas là pour rendre à Irène les derniers devoirs. Elle le regrettait. S’il avait été là, elle eût gardé une dernière espérance. Mais, en vérité, après avoir tant travaillé à faire perdre aux Botocudos le goût de la chair humaine, il eût été contraire à ses principes de sembler présider à un festin qui avait toujours eu sa réprobation. .
Le plus étonnant de l’affaire était qu’Irène n’eût point succombé déjà à l’horreur de la situation, qu’elle ne se fût même point évanouie, qu’elle eût même les yeux grands ouverts.
Passé une certaine limite de l’épouvante, la bête humaine devient comme toutes les bêtes, incapable de la moindre réaction.
Soumise à la fatalité, elle attend.
Avez-vous vu un bœuf à l’abattoir ? Il a résisté souvent avant d’y entrer. Un instinct sûr l’avertit de son prochain trépas. L’odeur du sang répandu, les meuglements de ses frères que l’on pousse au champ de massacre l’ont incité à une dernière révolte. Il s’est arcbouté en tremblant sur ses jambes... mais le voilà dans l’abattoir. Pour lui, c’est déjà fini 1.
Son regard est fixe et sans éclat et quand le maiïllet : AT n'a pas un recul. Il tombe foudroyé, mais il
al Ja mort.
Ainsi Irène n’eut Pas un mouvement quand le piaye S’approcha d’elle avec son couteau,
Elle ne ecommMmanda même pas sa belle âme à Dieu. Elle n'avait Plus de pensée ni Pour le ciel, ni pour la
tm
terre, ni pour rien. Et si elle eût pensé, elle n’eût c i nement point imaginé que le piaye glissait son Rs sur Sa poitrine uniquement pour couper ses liens.
Elle ne recommença à associer deux idées que lorsqu’elle se vit libre de ses mouvements. Elle se redressa. La vie recommença de battre en ses artères. Et alors, la peur la reprit.
Un grand chaudron était un peu au-dessus du feu. De temps à autre, quelques Indiens en remuaient le contenu avec un long bâton et en la regardant avec leur sourire hideux. Les autres étaient assis autour d'’elle avec des couteaux.
Elle eut le courage surhumaïn de demander au piaye ce que tout cela signifiait. L’autre lui répondit :
— Nous allons faire un long voyage. Nous ne savons combien de jours il durera. Alors nous sommes obligés de mettre de la viande en conserve. Nous faisons fondre des morceaux de graisse dans ce chaudron. Puis nous la laissons refroidir. Nous l’étendons ensuite sur la viande cuite en nous arrangeant de façon que l’air ne puisse atteindre. La viande alors se dessèche rapidement et devient noire comme du charbon. Quand nous voulons la manger, nous raclons la couche desséchée et nous retrouvons la viande qui a gardé toute sa saveur. Arrosée de cachaça ou de ginebra (genièvre) c’est fameux. C’est M. Casimir qui nous a appris à l’arroser de « cachaça » et de « ginebra », mais le procédé est aussi vieux que nos pères et nous appelons cette viande de la « barbacoa ».
__ À Paris aussi! ne put s'empêcher de dire Irène qui n’était pas ignorante des mots les plus répandus de
l’argot.
« Barbacoa » au Brésil, « barbaque » à Paris. Comme
tout se tient dans le vaste univers | ; — Mais la viande, où est-elle ? demanda-t-elle soudain,
reprise de la plus grande inquiétude.
__ Elle vient d'arriver! fit le piaye en se levant et en la laissant sur ce dernier mot qui la replongeait au
fond de l’abîme.
u donneras ton nom à ces races nouvelles, . dans un chant divin qui ne doit plus finir Apolionide Ion! nos lèvres ne t ta jeune gloire aux races à venir.
Re LECONTE DE LIsLE,
Elle ne commença à être rassurée que lorsqu'elle vit d'énormes morceaux de bœuf et de venaison dèjà cuits
et prêts pour la barbaque, qu’apportaient sur leurs
épaules quelques Indiens qu’Irène reconnut pour lui avoir servi de première escorte.
Ils se hâtaient tous à la besogne et ne semblaient plus s’occuper d’elle. Le piaye, qui avait un instant disparu, excita leur zèle. Tout à coup il fit un signe. Le silence le plus absolu régna aussitôt dans le camp et le feu fut éteint.
En quelques secondes les tentes furent par terre et roulées. Quelques bêtes de somme furent réunies. Languéquétrou survint alors. Il était sur un cheval encore tout écumant de la course qu’il venait de fournir.
Irène fut de nouveau jetée sur sa litière et toute la troupe s’enfonça au plus épais de la forêt.
Languéquétrou se rapprocha d’Irène et s’excusa de
la façon un peu précipitée dont on lui avait fait quitter la fazenda. »
— Rien, dit-il, ne faisait prévoir un pareil événe- :
ment. Un détachement militaire vient de descendre sur la côte et traverse le sertao. Il est déjà arrivé aux
« Très Virgens ». Le Brésil mobilise contre moi, Nous verrons bien !
Irène se dressa frémissante ;
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EL. if
nes à à ur» dde D né 2 OURS à A D
— Tout, au contraire, devait vous faire prévoir qu’on ne vous laisserait pas traiter Irène de Troie (de la Comédie- Française) comme vous avez traité Mille Amanda !. Le monde entier se mettra contre vous! Revenez de votre folie! Il en est temps encore ! Réfléchissez !
— C’est tout réfléchi ! répondit Languéquétrou. Maintenant, un conseil : si vous tenez encore à la vie, ne poussez pas un cri!
— Je ne tiens plus à la vie ! lui jeta Irène. Je n’y tiens plus depuis que je vous connais !.….
— Ne criez pas tout de même! fit Languéquétrou, qui la laissa passer devant lui avec ses deux porteurs et le piaye, lequel, cette nuit-là, ne fumait pas sa pipe mais ne lâchaït pas son couteau.
Elle garda donc le silence, mais presque aussitôt des clameurs et des hurlements frappèrent ses oreilles. La forêt parut remplie d’une agitation extraordinaire. Le bruit se rapprochaïit de plus en plus. Les porteurs précipitaient leur marche. Un immense espoir gonfla le cœur d'Irène. Elle crut un instant que les soldats indigènes et les « capitaes de mato » avaient réussi à les rejoindre et qu’elle allait enfin sortir de ce cauchemar. :
Elle le.crut d’autant plus que, à la lueur incertaine qui tombait du ciel étoilé, à travers les branches, elle aperçut soudain, autour de la troupe qui l’emportait, une véritable armée d’ombres qui gesticulaient en pous-
nt des cris effroyables. ; Es Il y en avait erpre et jusque dans les arbres qui paraissaient s’animer. Des centaines d’acrobates velus couraient même au-dessus de leurs têtes, se balançant au bout des lianes. C’étaient des quadrumanes d’une audace irritée, qui + ere décidés à barrer le chemin
uveaux «indésirables ». < e Mais Languéquétrou ayant visé le plus effronté d sb eux qui s'était établi dans la fourche d’un nt ii montrait des dents qui + ide dagHa tonshe et le singe bascula. Aussi e feu db une tempête et l’armée des DRE tBideEE en arbre, ne tarda pas à disparaître dans les P ren Pr
»aurore, les mules et les chevaux qui pe
de eurent emmenés par une dizaine d’Indiens qui
152 LA FAROUCHE AVENTURE re piste. Ainsi la tribu se sépara Re Lois cire certainement destinée ji la poursuivaient.
: ét diet 3: pied maintenant, fermant la marche de la colonne qui emportait Irène sur sa ve Elle céda à la fatigue, physique et ÉVErs et Es les yeux. Quand elle sortit de cette sorte È coma, elle s’aperçut que la troupe était arrêtée au bor d’un ruisseau. Elle se leva et cs à quelques ablutions. Un indi i les pieds.
a es du lait concentré. Quand on se remit en marche, comme on suivait le ruisseau, elle ne voulut point remonter tout de suite dans sa litière. Elle avançait en proie aux plus sinistres pensées. Chaque pas, chaque détour, l’enfonçaient au plus tragique de son aventure : sa séparation d’avec le reste des humains, Elle n’était plus qu’un jouet entre les mains du plus trompeur et du plus féroce des sauvages, qui sont les sauvages récemment civilisés et qui transportent dans les mœurs de la vieille société la ruse, la longue patience, l’hypocrite candeur des êtres nouveaux pour qui il n’est
point de véritable triomphe sans le massacre, le viol
et la douleur.
Elle n’était point la première à être tombée dans leurs embüûüches. D'illustres exemples auraient dû l’instruire. La semaine passée, Sylvie ne lui lisait-elle point la terrible aventure survenue à la Malibran ? Un journal rapportait, suivant le manuscrit de M. Lavocat, comment le pharmacien Oudard, qui était venu s'installer au Mexique, était, un beau matin, tombé sur cette scène aux environs de son hacienda : « I] lui semblait apercevoir des formes humaines qui s’agitaient, tandis qu’au loin une volée de vautours, toujours en quête de proie, tourbillonnaient en se rapprochant du sol.
Il accourut et que vit-il ? Une famille de cinq personnes nues comme vers, rôtissaient sous les feux d’un
soleil ardent tandis que les moustiques — commençant
l'œuvre des vautours — les dévoraient.
La famille comprenait : le père, la mère, un garçon et deux filles. Le père et le fils étaient attachés chacun à un arbre ; la mère et les deux filles ne sachant où de-
mander du secours et n’a :
cheveux se répandaient AE 1 be Pont Fe
Oudard i ? É D Ferre Ft a no rare de cheval, d’un les hommes captifs et lorsqu'il rar 5 . rENonsent tunés qu’il peut les sauver, des cris de joie cet. de de lui. Il jette son manteau aux femmes. Il en hacienda et en revient avec des vêtements. pis
inertie donc cette famille si intéressante ?
ue, Me ve - = ou la Malibran, qui était
; : 1 eprésentations théâtrales.
Les Garcia avaient réussi au delà de toute espérance et c’est au moment où ils venaient de quitter la ville avec une véritable fortune qu’ils avaient été dépouillés de tout et réduits en cet état par des indigènes, qui avaient peut-être, la veille, applaudi la Malibran dans le grand théâtre de Mexico, assis dans un bon fauteuil d'orchestre et des fleurs à leur boutonnière. »
L'histoire ne disait point, si parmi ces gentilshommes, il y avait un Languéquétrou amoureux. Irène trouvait la Malibran moins malheureuse qu’elle. Et cependant ce n’est pas une chose gaie que d’être abandonnée toute nue, dans la savane, à la voracité des vautours.
Mais quoi! Irène n’en avait pas fini avec les Botocudos ! Si, quelque matin, la « barbaque » manquait
Elle avançait difficilement au milieu des hautes herbes quand, tout à coup, elle s’arrêta et se mit à trembler d'horreur. Sa bouche, grande ouverte, ne pouvait laisser échapper aucun son.
— Pas un geste ! fit la voix de Languéquétrou derrière elle, et priez Nossa-senhora de Victoria ! (Notre-Dame de la Victoire).
Des sons rauques — prières ou imprécations — sOrtaient du plus profond de la poitrine des Botocudos... En face d’Irène, à quelques pas, se dressait, aussi haut qu’elle, un monstre |
C'était comme un énorme câble noir et jaune qui se tenait debout et barraïit le chemin. Le giboya (boa constrictor)ne faisait aucun mouvement. À peine si un léger clignotement de la paupière indiquait qu’il ne fût pas endormi.
Pour les indigènes, c'était le redoutable Panga, dieu des reptiles. : t, comme pour se dén, un mouvement, e dé
: sa en sur Irène, mais Languéquétrou s'était Fésqen pe y eut un éclair entre Irène et le « giboya » se celui qui avait privé à jamais M°° Amanda de son appendice nasal. Et le monstre s’agita en deux tronçons qui rampaient furieusement l'un vers l’autre, comme pour se ressouder. Le façdo (ou couteau des bois) de Languéquétrou avait fait son œuvre.
On dut porter Irène dans sa litière.
Deux jours et deux nuits, on marcha encore dans la ie nuit, les cris des animaux faisaient sortir Irène de sa fiévreuse torpeur. C’étaient des miaulements de jaguar qui paraissaient tout proches, puis s éloignaient, et se rapprochaient encore ; des branches s’écartaient. Irène n'osait plus faire un mouvement dans la terreur du bondissement du fauve. Le fauve en effet surgissait sur la piste. C'était un Botocudo qui était allé faire son tour dans les environs et qui empruntait le langage du chat-tigre pour instruire ses frères qu'aucun danger ne les menaraïit.
Depuis l’affaire du « panga », elle n’avait plus revu Languéquétrou qui était retourné à l’arrière-garde, Elle n’avait pas eu l’occasion de le remercier. Le quatrième jour elle découvrit soudain qu’ils étaient arrivés sur la côte. Ils n’avaient pas eu à traverser la brousse. Is étaient arrivés là sous le couvert de la forêt qui accrochaïit ses dernières racines aux rochers mêmes d’une crique sauvage.
On créa, avec des branches, une installation de fortune. Irène eut une hutte spéciale. Languéquétrou vint . la visiter. Elle sortit de la hutte immédiatement. Elle
an les tempes battantes. Languéquétrou était très calme.
— Vous me détestez bien! lui dit-il.
— Oui! pourquoi m'avez-vous sauvé la vie Te
—— Parce qu’il le fallait ! répliqua-t-il d’un ton assez
glacé... votre vie est sacrée. Elle ne vous appartient ni à vous ni à moi!
— À qui donc appartient-elle ? demanda Irène, stupéfaite une fois de plus car cet homme était une énigme nouvelle, chaque fois qu’ils s’abordaïient !
— À nos enfants !
— À nos enfants ?
— Oui! à la race qui sortira de nous ! A nous deux, nous serons l’union de deux mondes et de cette union sortira la Patagonie nouvelle !... L’esprit d'Ouénétrou est en moi!
— Et vous m’emmenez en Patagonie ?
— Nous y serons dans quelques jours !
— Mais vous m’aviez promis de me déposer à Mon-
tevideo !
— C'est Languéquétrou qui vous avait promis cela ! Mais Languéquétrou est mort !... Ouénétrou a parlé !... Ouénétrou veut que nous ayons de beaux enfants !...