DANS LEQUEL IRÈNE RETROUVE SYLVIE
t trois jours sur cette côte, cachés dans ce era où ont mourir la forêt. Irène passait son temps à se demander d’où lui viendrait du Secours. Elle interrogeait l’horizon qui ne lui répondait pas. Que faisait l’armée ? Que faisait la flotte brésilienne ?
Le soir du troisième jour, elle aperçut ‘une petite fumée qui venait du nord-est puis elle distingua un bâtiment qui longeait la côte; ce devait être le premier navire de la flotte qui avait mission de la délivrer. Mais elle se rendit bientôt compte que ce léger bâtiment n’était suivi d’aucun autre. Au surplus, s’il avait quelques canons et s’il surprenait le camp des Botocudos, il pourrait faire l’affaire….
Ceux-ci semblaient ne s’être aperçus de rien. Languéquétrou, retiré dans sa hutte, passait son temps à aligner des chiffres. Sans doute établissait-il sa liste civile, préoccupation fort absorbante pour un nouveau souverain.
Une heure plus tard, Irène jugea qu’il était impossible que ce vapeur n’eût été aperçu que d’elle seule, et la sérénité parfaite avec laquelle les Botocudos le voyaient s’approcher n’était point pour la réjouir, Bientôt, elle reconnut Ma Casa. C’était le yacht de Languéquétrou qui allait la transporter en Patagonie !
Languéquétrou se montra sur ces entrefaites et la confirma dans cette pensée :
EE oui, senhora !... bientôt vous serez dans mon
Ma Casa stoppait en ce moment devant eux. C'était le même joli petit navire tout blanc, avec ses deux mâts qui paraissaient cirés à l’œuf, ses voiles et ses pavillons frais, sa même cheminée courte et penchée qui semblait 2 ei à : “es avec moi, senhora, nous ferons un
Le canot automobile qui s’en détachait, elle le connaissait bien ! Maudite était l’heure où elie était descendue dans cette coquette embarcation pour la première fois !
Avant de quitter la côte, Languéquétrou fit un long discours aux Botocudos, leur promettant qu’il les ferait venir dans ses États, s’ils continuaient à se bien conduire, et qu'il créerait pour eux une garde spéciale du palais.
Il donna l’accolade au piaye, qui ne lâcha pas sa pipe pour si peu, et il descendit dans le canot en faisant passer Irène devant lui.
Quand ils abordèrent Ma Casa, le yacht arbora le pavillon de Ouénétrou, qui était tout blanc avec un soleil rouge en forme de bouclier croisé de quatre flèches. Aussitôt, se détachant de l’équipage, un homme parut qui se prosterna trois fois. C'était une sorte de géant aux longs cheveux, au teint de cuivre doré, qui pouvait mesurer 1 mètre 90 et qui était revêtu d'une robe assez singulière.
Le roi de Patagonie le présenta à Irène en ces termes :
— Celui-ci est « Couron-Lafquène » (Lac noir). Reconnaissez mon grand-prêtre à son manteau de peaux de souris. C’est lui qui nous mariera | é
Elle ne répondit pas. Elle courut à Sa cabine. Elle avait hâte de prendre un baïn, ce qui lui avait été détendu au bord de la côte par le piaye, non point à cause des requins, mais parce que l’Indien était au plus mal avec la « Mère-des-Eaux », cette sirène qui, depuis des siècles, jouait aux Botocudos de si méchants tours.
Chose incroyable, l’idée de retrouver une pe une glace, un jeu de brosses et des draps fins, après ’€
A : facait en un instant toute misères de la forêt vierge, eHaçalr © Ness es autre préoccupation dans l’esprit d’Irène, qui co
si
çait à se faire aux plus grandes épouvantes. Si sa ve ji n’avait transigé avec rien, même devant le supplice, devait un jour se lasser, ce serait pour un seau d’eau! Elle se préparait à pousser une porte derrière laquelle elle allait trouver cette chose inestimable : un peu de confort. Déjà elle se réjouissait, mails nous renonçons
à dépeindre son exultation quand, la porte poussée, elle.
retrouva sa femme de chambre.
Oui ! Sylvie était là. Sylvie en personne, avec Sa figure de tous les jours, d’une correcte austérité, son teint effacé, ses yeux vert pâle, intelligents, mais sans flamme, ses cheveux lisses, sa robe noire et son petit tablier de dentelle.
Elle était assise et cousait. :
Irène poussa un grand cri et lui tendit les bras. Elle eût retrouvé une sœur chérie dont elle eût été privée depuis dix ans qu’elle n’aurait pas eu vers elle un plus tendre élan.
Sylvie se leva, un peu étonnée, et dit :
— Je n’attendais pas madame si tôt!
— Embrassez-moi, Sylvie !
Sylvie lui baisa humblement la main :
— Voyez, madame, je mettais de l’ordre dans le linge de madame !
— Je vous dis de m’embrasser !
— Oh! madame !
Ce fut Irène qui la prit dans ses bras. Elle l’y serra à l’étoufter. Sylvie se demandait si madame n’était point devenue un peu folle. Surtout quand madame se prit à sangloter sur son épaule. ;
— Mon Dieu! qu’y a-t-il ?... Mais madame est brûlante ! madame a la fièvre !.…
Jusqu'’alors, elle l’avait mal vue, à contre-jour. Mais cette scène les avait déplacées et elle apercevait Irène
pour la première fois dans toute sa misère et dans toute sa détresse.
Elle eut une exclamation de pitié :
— C’est le roi des Patagons qui a mis madame dans cet état 1... |
— Un monstre, Sylvie, un monstre |!
— Mad : &
j'a re dr su si enthousiaste dans sa lettre!
— Mais la lettre que vous m’ ‘ commandait de ss Mister D'abord + nat trouver madame sur ce yacht !... on m’a éufèué Er que vous aviez pris les devants avec le roi des Patagons et que je retrouverais madame à Montevideo 1... Nous ne devons plus en être loin maintenant, de Montevideo ! ms be re ! tie £ si vous saviez !... mais d’abord,
in, Sylvie, vite un bain !... j i
ns Ni! l... je vous raconterai tout
Oh! je vais bien soigner madame !... madame en a besoin l... c'est épouvantable l’état dans lequel madame me revient ! ?
Quand Irène fut dans son baïn parfumé de son essence favorite, elle ferma d’abord les yeux pour mieux goûter la douceur ineffable de cette minute qu’elle avait cru ne plus jamais retrouver.
Sylvie disait :
— Et moi qui croyais madame si heureuse avec son roil Je pensais : « Comme il faut qu’il soit gentil pour que madame ait tout oublié pour lui et laisse se débrouiller ce pauvre M. Hauptmann avec sa tournée ! Sans madame il ne doit certainement pas faire des ors et des argents ! »
D'un signe amical, Irène qui avait toujours les yeux clos, pria Sylvie de se taire... Quand elle les rouvrit, ce fut elle qui interrogea :
— On vous a apporté ma lettre à bord du Bahia ?
— Mais non, madame, on m'a apporté votre lettre à Rio-de-Janeiro |
— Je ne vous comprends plus |
— Mais moi non plus je ne comprends plus rien !.. Il y avait beau temps que le Bahia était parti sans moi
__ Comment ? Vous ne vous êtes pas rendue tout de suite à bord du Bahia, en sortant de lFhôtel... comme Je vous l’avais dit ?
— Mais si, madame | avec toutes vos mailles ! °
— Voyons! voyons | voyons | nous n’en sortirons pas! Vous allez me dire, Sylvie, ce qui VORs est mx à vous, depuis que je vous ai quittée, et je vous dir. ensuite les horribles traverses par où j'ai passé !
LA FAROUCHE AVENTURE. ne
Sylvie commença :
! Madame se rappelle qu’elle m’a quittée avec M. le
secrétaire perpétuel ?
t elle se mit à rougir. :
es Oui, Sylvie, je me rappelle cela et je vous remercie, ma fille.
— C'est moi qui remercie madame |
Et elle rougit davantage. ee
— A propos, il ne veut plus se tuer, M. le secrétaire
erpétuel ?
3 . Non madame !... mais je suis sûre que maintenant il se ferait tuer pour madame !
Et eïle devint écarlate. Ps
— Vous l’avez fait sortir avant le petit jour ? Personne ne s’est aperçu de rien ?
— Pas même lui, madame !... Oh! M. le secrétaire perpétuel a été parfait | parfait |
— Passons, Sylvie. Alors ?.…
— Ators, à la première heure je suis sortie moi-même du Palace et je me suis fait conduire à bord du Bahia avec les malles. Là, je fus bien étonnée d’apprendre que madame n’était pas sur le bateau. Mais vous ne pouviez tarder à venir et c’est ce que je dis à M. Hauptmann et à tous les artistes de la troupe qui commençaient à être inquiets. Je l’étais plus qu'eux!
» Une demi-heure avant le départ, M. Hauptmann jurait et parlait d’aller vous chercher, Il m'interrogea, Je lui dis que vous étiez sortie avant moi, au tout petit jour, et nous commençâmes à nous demander si vous “n’aviez pas été victime d’un attentat. Quels instants nous avons passés là ! Enfin, dix minutes avant le départ, il demanda au capitaine de faire donner sa sirène sans cesser. Ne vous voyant toujours pas arriver, il s’arrachait les cheveux : « Que voulez-vous que j'aille faire à Montevideo sans elle ? Il faut que j'aille la chercher ! »
» Il donna ses ordres à son secrétaire et la troupe resta à bord. Il descendit dans un canot et moi je descendis
avec lui et avec toutes les malles dont j'avais la responsabilité.
» Nous nous fimes conduire à l'hôtel. On ne pas revue. Le groom qui vous avait atom Th GR ée pâtes dit tout ce qu'il savait |! Pendant ce temps, le Bahia quittait la rade. Hauptmann courut chez le préfet. C'est là-dessus que les choses commencèrent à se gâter pour madame !
— Comment cela!
— On fit une rapide enquête et l’on sut, je ne saurais dire comment, que M. le secrétaire perpétuel était venu, la veille au soir, à l'hôtel avec des fleurs et qu'il n’était rentré chez lui qu’à la première heure du jour. On sut “es . passé toute la nuit dans l’appartement de madame
— Mais c’est abominable!
— On courut chez M. le secrétaire perpétuel que l’on eut toutes les peines du monde à réveiller. Quand il sut de quoi il s'agissait, il pâlit. Le préfet lui demanda de ne rien lui celer des événements de la nuit, mais il sut garder une discrétion à toute épreuve. Je le répète : dans toute cette malheureuse affaire, le rôle de M. le secrétaire perpétuel a été parfait ! parfait !
— Ce qui n'empêche personne de croire que don Manoël.
Elle ne précisa pes davantage sa pensée, mais dans un tumultueux jaillissement, Irène sortit de sa baignoire plus furieuse que Diane surprise au bain par Actéon
— Que madame se calme! On le croyait avant! fit Sylvie en épongeant sa maîtresse. et que madame me permette, à ce propos, de lui signaler une erreur qui m'est propre et dont je ne m'étais rendue coupable que pour avoir trop prêté l'oreille à la calomnie. Jamais M. le secrétaire perpétuel, ni par son attitude, ni par ses paroles, ni même par son silence, n’a laissé entendre qu’il y avait entre madame et lui autre chose qu ne loyale et pure amitié! Je le répète à madame... JE e secrétaire perpétuel est un parfait galant homme
— Vous le défendez bien, Sylvie |! :
— Si madame savait comme il aime pren e
… tes mieux renseignée que moi, Im
La as ou vu surtout, reprit Sylvie avec candeur,
Œ ’il était arrivé un malheur à ma- Dar Le a découvert que vous aviez été victime du roi des Patagons L... C'est lui quis É à la tête de l'enquête, qui a dirigé toutes les recherches, car M. Hauptmann avait déjà frété un petit vapeur et était parti rejoindre sa troupe à Montevideo, On peut dire que don Manoël de Carangola a remué pour vous tout le Brésil. Il levait une troupe, l’embarquait à bord d’un aviso pour donner la chasse au yacht du roi des Patagons, se faisait donner carte blanche par le gouvernement et jurait, lui qui n’était jamais sorti de sa bibliothèque que pour soigner ses petits oiseaux, qu il saurait vous retrouver, fût-ce au fond de la forêt vierge l... En même temps il pensait à tout. Avant de s’embarquer, il avait fait le tour des journaux, des agences... et s'était assuré le silence de toute la presse !.. Il en faisait une question de patriotisme ! Le monde devait ignorer que Mie Irène de Troie, de la Comédie-Française, avait couru le plus petit danger sur le sol brésilien !.…
— Ça, c’est bien! s’écria Irène... Vous avez raison, Sylvie, j'ai méconnu cet homme !…
— Je voulais le suivre avec toutes les malles. C’est lui qui me conseilla, qui m’ordonna de rester à Rio dans votre intérêt. « Tant que vous serez à Rio avec toutes les malles, me disait-il, on pourra toujours prétendre que votre maîtresse ne l’a point quittée et que si elle n’a point suivi la troupe à Montevideo, c’est qu’elle est souffrante. C’est du reste ce qu’annoncera Hauptmann si votre maîtresse ne le rejoint pas à temps. Comme cela nous évitons le scandale de cette fabuleuse aventure ! »
— Maïs il est parfait ! Il est parfait !
. —— Quand je le disais à madame [.… Il y avait quelques Jours que j'étais sans nouvelles de lui, quand un jour on vint frapper à ma porte. C'était un jeure homme de couleur qui m’apportait une lettre. Je crus que c’était le grand maître qui m’envoyait un message, Jugez de ma joie quand je reconnus sur l'enveloppe l'écriture de madame! Et jugez aussi de ma stupéfaction quand j,APPriS que madame, Sur le sort de laquelle tout le monde S'apitoyait, avait fait Simplement une fugue avec Je roi
nn Va était à bord de son yacht unique plein gré !... Alors, je partis à ri à à rire! Je ne m'arrêtais pas Le site il ns ne de M. le secrétaire perpétue, qui s’était conduit comme un héros, mais à cause du bon tour que madame avait joué à ce brigand d’Hauptmann qui, lui, n’avait de craintes, dans toute cette affaire, que pour son business |...
» Je dis tout de suite au jeune homm j'étai à le suivre. Il me oiedait la Seréion : e Vous pensez que c’était bien inutile. Nous prîmeés le triin de nuit pour Sao Paulo et de là pour Santos : je compris que nous faisions des détours pour tromper les recherches.
» La nuit suivante, à Santos, nous embarquions sur un canot automobile, avec toutes les malles, hien entendu. Nous rejoignîimes bientôt dans un coin de la côte le yacht qui nous attendait, tous feux éteints. Là j’apprenais que vous étiez subitement redevenue raisonnable et que vous étiez partie rejoindre au plus tôt Hauptmann à Montevideo, avec le roi des Patagons. Je trouvais naturel également que, pour éviter les commentaires, après tout ce qui s’était passé, vous n’entriez pas officiellement sur le navire du roi dans la capitale de l’Uruguay.
» Comme madame a dû le voir, i’étais bien tranquille, tranquille et heureuse, parce que je croyais que madame l'était aussi et que je pensais qu'il n’était pas trop tôt que madame prît enfin quelque distraction. »
— De la distraction ? Sylvie, eh bien, je vais vous dire maintenant comment je me suis distraite |
Sa toilette était achevée depuis beau temps qu’irène de Troie parlait encore.
Quand Irène eut achevé son affreux récit, Sylvie se leva, dans un mouvement où elle avait mis toute sa colère et toute son indignation et qu’elle avait copié, du reste, sur les plus nobles attitudes de madame.
Presque aussitôt on entendit le bruit encore lointain d'un coup de canon... puis deux, puis trois coups de canon !.… En même temps il y avait un grand branie-bas
sur le pont. ee — Je parie que c’est Carangola quiarrivels écria-t-elle.
Elle bondit sur le pont. Irène la suivit presque aussi
vite qu'elle.
A quelques milles dans le nord un petit navire de guerre tirait à blanc sur Ma Casa pour lui ordonner de
stopper.
C'était en effet M, le secrétaire perpétuel qui arrivait |
LE ROYAUME DE OuÉNÉrRrou XIV
« Cœur sombre », sur la dunette, considérait longuement par le truchement d’une longue-vue, l’aviso bombardeur. A côté de lui « Lac noir », agitant ses deux bras, entrait dans une lutte épileptique avec Honacouvou (Esprit du mal). Les Patagons l’appellent encore Gualitchou, à cause de tous les maux dont il accable l’humanité, mais c’est là un terme vulgaire dont un sorcier qui tient le rang et qui a reçu l’éducation de Courou Lafquène ne saurait se servir dans ses exorcismes.
« Cœur sombre » pria « Lac noir » de mettre un terme à ses invocations pour qu’il pût donner les ordres nécessaires. Ceux-ci furent promptement exécutés. Ma Casa sortit toutes ses voiles et le mécanicien força ses feux.
Fut-ce l’effet de l'intervention du grand-prêtre auprès des puissances divines, ou le résultat des dispositions prises par Languéquétrou ? Toujours est-il que la distance parut augmenter entre les deux navires.
Aussitôt « Lac noir », s’agenouillant dans son manteau de peaux de souris, remercia l'esprit de Ouénétrou-le- Père d’avoir protégé son fils Languéquétrou, devenu Quénétrou XIV, contre les maléfices de Honacouvou, vulgo : Gualitrhou (Le Diable),
Sûrement Ouénétrou qui était aux cieux avait envoyé à ce vaisseau diabolique, prêté aux blancs par la Mèredes-eaux, un accident de machine. :
Quand le soir tomba, l’aviso brésilien avait disparu. . Le lendemain, toute la journée, il resta invisible. Ce fut
, assa au large de l'estuaire de La : per Montevideo: puis de Buenos-Ayres, Tène erdait tout espoir. Comme elle en manifestait une A encombrante, on l’enferma avec Sylvie dans sa ee minutes avant le crépuscule, on permit aux deux femmes de se montrer sur le pont et tout à coup réapparut en même temps, dans le nord, l’aviso de M. le secrétaire perpétuel. | He
ll avait recommencé de tirer, mais, cette fois, il ne s'agissait plus d’un simple avertissement. On voyait les obus ricocher au loin sur les flots.
La nuit tomba sur ce commencement de drame maritime qui se continua le lendemain.
Ma Casa s'était rapprochée de la côte. Le yacht doubla une presqu'île qui le masquaïit entièrement et, là, il stoppa.
Aussitôt Irène et Sylvie furent jetées à terre avec trois ballots, deux caisses que protégeaient d'énormes ferrures et une malle à chapeau.
« Lac noir » et « Cœur sombre » se trouvaient déjà sur la plage.
Languéquétrou avait une ceinture toute garnie de revolvers, de cartouches, et portait en bandoulière une
carabine dernier modèle, chef-d'œuvre de l’armurerie
de la rue do Ouvidor.
Dans cet attirail, il ne rappelait en rien M. le secrétaire perpétuel qui, lui, n’avait jamais touché à une arme à feu et qui avait eu la prétention de se suicider avec de vieux pistolets à pierre.
Ma Casa, tous feux éteints, avait repris le large.
Maintenant l’aviso brésilien pouvait poursuivre le yacht pendant des jours et des nuits et même l’atteindre. Don Manoël ne trouverait pas à son bord le trésor qu'il y cherchait : nous parlons, bien entendu, d’Irène.
Elle n’était cependant point le seul trésor que Languéquétrou eût descendu sur la côte. Ces deux caisses, aux solides ferrures, contenaient ce qu’il avait, en quelques semaines, réalisé de sa fortune.
On passa la nuit dans une sorte de salle crayeuse,
pratiquée dans la falaise même. En pénétrant dans ce
réduit pour troglodytes, Languéquétrou s’excusa : — J'avais rêvé, Senhora, de vous recevoir dans mon royaume avec plus de magnificence, mais les circonstances ne l'ont pas voulu. Nous ne pouvons même nous risquer à allumer du feu. Le mieux, pour le moment, est de 0 aurons besoin de toutes nos forces demain matin :
Les deux femmes se roulèrent dans leurs manteaux. Elles apercevaient la haute silhouette de « Lac Noir » qui veillaïit à l’entrée de la grotte. Languéquétrou était sorti et ne reparut plus de toute la nuit.
Irène, silencieusement, pleurait. Sylvie lui serrait la main en soupirant.
Sylvie n'aurait pas donné sa place pour un empire, à moins que ce ne fût l’empire de Languéquétrou. Elle n'avait jamais vu un si bel homme. Dommage qu’il fût si féroce 1... Maïs sait-on jamais ce qui se passe dans la cervelle d’une demoiselle d’un certain âge, au teint effacé, aux cheveux lisses et aux yeux vert pâle ?.…
Mlie Sylvie Vernot, qui était une personne d’ordre, curieuse de tout et surtout de s’instruire, ne pouvait manquer de prendre des notes au cours d’un voyage qu’elle n’avait pas espéré aussi exceptionnel.
Voici quelques pages détachées de son carnet, dans lesquelles elle nous retrace les premières étapes de Mie Irène de Troie, de la Comédie-Française, et de sa fidèle servante dans le royaume de Ouénétrou XIV...
« Ce fut le 18 mai que nous fîmes les premiers pas sur le sol désert de la Pampa, dans la direction ouest ; mais cette époque de l’année, qui coïncide avec l'hiver de ces régions, nous faisait entrevoir plus de mauvais que de beau temps. En effet, le jour même de notre départ, une pluie torrentielie, qu’augmentait se e vent violent et glacial, soufflant des profondeurs e la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais ee dura quatre mortels jours, pue ts mé D re
Ï our nous reposer, ae - x de détirés. sans qu’il nous fût possible de faire
du feu.
» Ce fut seulement le quatrième jour que la pluie cessa,
et que survint fort à propos un rayon de soleil qui nous permit de faire sécher nos vêtements. sb)
» Pendant tout ce temps, le roi Ouénétrou XIV n'avait cessé d’être aux petits soins avec ma Pauvre maîtresse, Nous ne possédions qu’une bête de somme, un vieux cheval que le roi avait emprunté sans doute à l’un de ses sujets pendant la première nuit que nous avions passée dans la grotte de la falaise. Le vieux cheval, qui pliait déjà sous le poids des ballots et des conserves que l’on nous avait jetés du bord, ne pouvait malheureusement pas porter Madame, Aussi, bien souvent, quand ma malheureuse maîtresse, qui était fort déprimée, ne pouvait plus se traîner, bien que je l’y aidasse de tout mon pouvoir, le roi la prenait dans ses bras et la transportait ainsi pendant des heures jusqu’à ce que la fatigue le forçât à me la rendre.
» Alors elle s’accrochaïit à mon bras, et, s’appuyant de l’autre sur un roseau que le roi avait coupé à son intention, elle nous suivait comme elle pouvait, avec un grand courage, sachant du reste que si elle restait dans ces solitudes, une mort certaine l’y attendait.
» Soit qu’elle fût à pied, soit qu’elle fût dans les bras du roi, celui-ci ne cessait de lui adresser de bonnes paroles, lui promettant que, sortis de ce désert, nous ne manquerions plus de rien,
» Madame ne lui répondait jamais.
» C'est en vain que j’essayai de lui faire entendre raison là-dessus, Il ne parvenait pas à lui tirer une parole. J'imagine que ce n’était point là de la bonne politique et qu'il finirait par se lasser, cet homme !
» Quant à moi, je n'existais pas pour lui,
Re me: conan par signes, comme à une bête, Prat te jamais eu à me plaindre de ses mauvais » Je re lui en voulais pas, car il faut a i Re Fund d'éduestion qu’ils ont . PRES mirais aussi sa j :
a avec madame, Si ot peer PRES M u’elle m'avait di M $ Pentai que dame pee sniare. de le (aéaads es imaginatio sous le coup de la terreur que lui inspiraient A Boto-
cudos, mais que Langué : : !
tenant Ouénétrou, MER conte i-sppellera De PE
vraiment coupabl 4 98: pays, H'était Pable que d'un trop grand amour
» Une telle considération, à mes yeux, n'était point pour me faire mépriser le monarque de la Patagonie ee En ce qui concerne le grand-prêtre Courou Lafquène Ar cherie en CARPE avec son maître.
8 rès chargé et i | ME Pt 8 portait la malle à chapeaux … ji rs ie était pour moi une énigme,
: ons autre chose à emporter du bord qu’une malle à chapeaux.
» J'avais cru d’abord que c'était par mégarde et j’avais pris sur moi de renseigner le roi sur son contenu. Comme toujours, il me répondit par un geste signifiant que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas,
» Le plus beau était qu’il re cessait de veiller que cette malle à chapeaux ne souffrît point du voyage. Quand il pleuvait, il l’enveloppait de sa propre couverture et quand il faisait du soleil il la garantissait des rayons de l’astre du jour. Si bien que j'avais fini par me persuader qu’il avait dû mettre dans cette malle quelques objets de prix auxquels il tenait beaucoup et qu’il avait peut-être extraits des deux caisses à grosses ferrures qui étaient intransportables et qu’il avait enfouies dans quelque cdin de la falaise pendant la première nuit de notre séjour en Patagonie.
» Ces caisses contenaient en effet son trésor particulier, mais en ce qui concernait la malle à chapeaux, ma conjecture était entièrement fausse. Quand on l’ouvrit, plus tard, elle ne contenait que les chapeaux de madame !
» Beaucoup en riront et j’en J'avais tort, comme on le ver connaissait bien les hommes.
» Donc, le quatrième jour,
les quelques heures que nous no fut loisibie d'admirer les immenses plaines vertes et
touflues qui se déroulaient sous nos yeux jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait ressortir
toute la beauté.
ai ri la première. Eh bien | ra par la suite. Ouénétrou Il était digne d’être roi.
la pluie avait cessé. Durant us reposâmes, il nous
e, elle, ne cessait de regarder du côté de En du l'espéranée Qi Aie ne enfin arriver le CHE d, Le miel Eden Courou-Lafquène ragenoulité et tendit vers lui ses a s’agenouilla derrière lui. Et moi re l g ; Mais madame, à qui je dis tout bas de faire comme nous, ne voulut rien entendre. Elle resta debout, dans son inébranlable fierté. Elle semblait en vouloir à Dieu même
infortune. k à
eee ce temps le en ME disait la prière du
i anscris textuellement :
RE CHU Oh Péri Vita Ouénétrou.
» — Etre suprême. — Reyne mapo. — Roi de cette terre. »y — Frénéan votrey, — fais-moi faveur, cher ami, — file » arreteux, — tous les jours, —— comé qué hiloto — d’une » bonne nourriture, — comé qué pitoco, — de la bonne » eau, — comé qué omaotu, — d’un bon sommeil | »
» Puis il montra au soleil agonisant un morceau de « barbaque » qu’il avait tiré de son sac et il termina de la façon la plus touchante : :
» Povré lagan intché. — Je suis pauvre, moi. — Hiloto éleamy ? — As-tu faim ? — Tefa quinié ouésah ! — Voilà un mauvais manger! — Hiloto tuffiguay! — Mange si tu veux !.…..
» Après cette humble offrande (que du reste, le grandprêtre remit dans son sac), nous nous relevâmes. Ce n’est, bien entendu, que plus tard, que je compris les termes mêmes et toute la beauté de cette prière du soir, mais déjà j’en avais goûté la primitive poésie.
» Nous couchions sur la terre détrempée, enveloppées de nos manteaux et d’une couverture que le roi avait abandonnée à ma maîtresse et qu’elle avait la bonté de partager avec moi. £
» Au matin, notre marche reprit. Elle devenait de plus en plus difficile. Nos chaussures nous quittèrent vers le soir alors que nous étions engagés dans. un bas-fond
vaseux, dont nous eûmes toutes les peines du monde à nous tirer.
» Dès lors,
nous en fûmes réduites à affronter pieds nus un sol hériss
é de pierres anguleuses et d’épines qui nous
à cost de saignaient, moins que mon cœur ais l’état pitoyab Le pitoyable de ceux de ma mat- » Elle, qui avait été habituée à toute ; s les douceurs d luxe le plus raffiné, ne se plaignait pas. Elle se nt es de rs Ouénétrou XIV d’une façon terrible, même quand celui-ci la prenait dan Res s ses bras pendant » Je le répète, cette attitude, qui était d’un or « pète ; Î ; ueil Meet n’était point faite pour améliorer notre situe on.
» Après tant de fatigues et de privations, Ouénétrou XIV, jugeant sans doute qu’il était à l’abri de toute poursuite, hous accorda deux jours de repos. L’endroit où nous étions était favorable. Grâce à de nombreuses touffes de «generium » qui encadraient un étang, il nous fut
‘facile de nous abriter et de nous faire un lit convenable.
La fièvre nous quitta. Mais le lendemain le temps devint menaçant.
» Le roi et le grand-prêtre nous construisirent un petit réduit dans un pli de terrain, à l’aide de pierres plates. Pendant quarante-huit heures, assiégés par une aftreuse tourmente, nous restâmes là comme ensevelis.
» Le roi soignait les pieds de ma maîtresse et les frottait d’un onguent qui fit merveille.
» Mais personne ne s’occupait des miens. Je dus les soigner moi-même.
» Quand la tempête s’apaisa, le roi s’en fut à la chasse
et nous revint avec quelque venaison qu’il fit cuire sur
un feu d’épines mamouël ceton.
» Nous reprîmes notre marche, et le pays, au fur et à mesure que nous avancions, prenait une plus riche apparence. Nous rencontrâmes la trace de nombreux foyers, ce qui nous annonçait le voisinage des Indiens.
»y Tout à coup, ils surgirent fort nombreux, comme par enchantement, de tous les replis du terrain et vinrent à nous en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs lances, leurs boleadoras, boules reliées par une corde qui leut sert à la chasse et dans les combats, — en
patagonais locayos — et leurs lassos. ï » Ils étaient des plus menaçants, mais lorsqu ils-eurent
rou-Lafquène et quand Ouénétrou XIV avé ut où brillait un singulier anneau orné rase pierre bleue, à laquelle la nature s’est plu à donnes une forme presque humaine, ils firent entendre des gla-
ts de joie et se prosternèrent comme ils ont pissemen : ] jière devant coutume de le faire aux heures de la prière devant Je HS pierre bleue, nommée calfoucousat, avait été envoyée dans sa jeunesse au petit prince Languéquétrou par Honacouvou (l'Esprit du mal) aux fins de protéger le véritable héritier du trône de tout danger et pour Je renäre invincible, d
» À ce talisman, ils reconnaissaient celui qui leur avait été promis et qu’ils attendaient.
» Rien ne me parut plus bizarre que l’aspect de ces êtres demi-nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une sauvage prestesse, ainsi que la couleur brülée de leurs robustes corps, leur épaisse et inculté chevelure, tombant autour de leur visage, et laissant entrevoir un ensemble de traits hideux, qui exprimaient une férocité infernale.
— C'est cela, votre peuple ? demanda Mie Irène de Troie, de la Comédie-Française, au roi Ouénétrou XIV,
» — Oui, madame, répondit Ouénétrou, et j'en suis fier. Ceux-là ne se sont point encore mêlés, comme tant de leurs frères, aux éléments impurs qué la vieille Europe a déversés sur nos côtes. Ils n’ont point troqué contre de mauvais fusils les armes terribles qui ont sufñ aux ancêtres à s’illustrer dans maints combats. Ils boivent à même l’eau des sources et ils ignorent l’eau de feu que l’on débite dans les bars de Santa-Cruz ou de Punta- Arenas. Nous les Prendrons tels que la nature nous les donne pour en faire des hommes de lumière et dignes de la vraie civilisation !
» — Vous aurez fort à faire ! lui répliqua madame avec ce sourire d’une ironie souveraine qui n’appartenait vraiment qu’à elle et qui lui valut de si beaux triomphes dans la comédie classique.
» C’est alors que je jugeai que malgré tant de traverses
et de si cruelles avanies, notre Célimène nationale n'était point morte.
» Je ne sais si Ouénétrou s’aperçut qu’elle se moquait de lui, mais je ne fus point trop rassurée pour madame à cause de la façon dont il lui répondit : « Avec votre aide, senhora, je serais un bien grand coupable de douter de moi-même ! »
» On nous donna des chevaux, ce qui nous permit de fournir les dernières étapes sans trop de souffrances. Et ainsi nous engageâmes-nous, accompagnés de tous nos sauvages, dans les défilés des derniers contreforts de la Cordillière des Andes où nous nous trouvâmes tout à coup en face d’un vaste camp qui était comme la capitale du roi Ouénétrou XIV. Toute la horde était déjà rassemblée devant les tentes et les caciques s’avancèrent les premiers.
»y — Vous connaissez déjà mon peuple, je vais vous présenter mes courtisans ! » dit le roi.
LA « Cour » DE OUÉNÉTROU XIV
» Je vais essayer de vous les décrire. Les vêtements des caciques se composaient d’une sorte de chemise à manches courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d’une peau de lama. Le tout était enjolivé de dessins bizarres, d’un aspect des plus grotesques. Dans les combats, ces vêtements leur tiennent lieu de cuirasse ; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et surmontée d’une plume d’autruche.
» Cette tunique bariolée et ce chapeau étrange distinguent les courtisans du peuple qui, lui, est à peu-près nu. Enfin, ils usent des fards, ce qui constitue pour eux un privilège dont ils sont fort jaloux.
» Ils se peignent en noir l’origine des paupières et les cils, se mettent du rouge sur les joues et du bleu sur les lèvres.
» Tout fraîchement peints en l’honneur du roi, ils le saluèrent très bas et firent de grands serments que Ouénétrou accueillit avec une froide dignité, comme un prince qui connaît sa valeur et qui sait ce qui lui est dû,
» Et ce fut le tour de la horde qui, après s’être prosternée, se prit à nous considérer, madame et moi, avec une curiosité farouche.
» Sur quoi nous passâmes dans la salle du festin qui était servi par les trente-deux femmes de Ouénétrou XIV, Sous une vaste tente qui, à côté des autres abris, pouvait être considérée comme un Palais"! Ces trente-deux femmes
lui appartenaient de droit, ayant appartenu à son père et à ce frère qui devait régner.
» C’est ce que Ouénétrou expliqua à madame.
Are Mais votre frère qui devait régner, ne pourrait-il point revenir et troubler la fête ? dit-elle au roi dans l’attente, à peine déguisée, de lui être désagréable.
» — Non ! répondit Ouénétrou, je ne crains point cela !
» — Est-ce que l’on sait jamais ?... Où donc est-il ?
» — Demandez-le aux vautours ! répondit le roi.
» Depuis notre arrivée au camp, Ouénétrou ne nous montrait guère de belle humeur.
» Madame avait sûrement grand tort de l’agacer, mais s’il faut que je dise ici mon sentiment, j'imagine que le mécontentement du roi lui venait moins de l’attitude dédaigneuse de madame que du très petit effet que nous avions produit sur ses sujets.
» Après nous avoir regardées avec une curiosité inquiétante, ils avaient été à peu près tous d’accord pour nous marquer, par leurs façons d’être, leur mépris ou leur indifférence.
» Certains — et c'était pis — riaient sottement en nous fixant, quand le roi ne les regardait point. à
» À la vérité, avec notre pauvre figure et nos habits en loques, nous n’étions guère plaisantes à voir et tous ces gens devaient se demander pourquoi leur prince amenait avec lui des étrangères aussi misérables quand il y avait d’aussi belles femmes chez lui.
» Du reste, chaque peuple a sa façon de comprendre la beauté des femmes et nous n’étions point, comme on
it, leur « genre ». de :
& Celles ou étaient là et qui avaient été choisies parmi les plus séduisantes, étaient de formes puissantes et massives, car elles développent leurs forces physiques en maniant le lasso et la « boleadora » avec beaucoup d'adresse ; leurs épaules larges et carrées SV UE ln poitrine qui ne saurait passer, aux yeux des Patag . acieuse, si, à force de massages spéciaux, cetle site ne s'était allongée, détirée comme une outre. Éctte outre, si appréciée à cause de son volume exceptionnel, est ‘destinée ainsi, dans la pensée des Patagons, à contenir une plus grande quantité de lait pour la nour
riture des enfants qu’elles ont ou qu'elles ne sauraient ss Diet met 1 nous n’avions rien de semblable à offrir ieurs. : j à tn des caciques à notre frs dns :
déplaisantes que le . note ordonna brusquement de i ous nos . M — ss dd mettait nettement à la porte, ce qui était tout à fait pour plaire à madame, mais ce que je regrettais sincèrement, car j’eusse été curieuse d'assister au roi. 3 rer courtisans étaient assis en rond, à l’orientale, et le roi au milieu d’eux sur des peaux de vigogne et de puma. Fr
» Au moment où nous nous retirions, accompagnées de Courou-Lafquène, ces dames offraient à ces messieurs le premier plat qui était de foies d’autruches et de rognons de gamas crus nageant dans du sang caillé.
» Courou-Lafquène nous poussait devant lui fort rudement et nous montrait une humeur copiée sur celle de son maître.
» Sur notre passage, nous n’entendions que ces mots : Théoas-oniguécaès, ce qui veut dire, comme je appris plus tard : chiennes de chrétiennes !
» Courou-Lafquène était le seul de ces sauvages à savoir quelques mots d’espagnol avec lesquels il ne nous faïsait point de compliments.
» Nous arrivâmes devant deux tentes, une grande et une petite, qui avaient été préparées pour nous et qui se touchaient presque. La grande, qui était pour madame, naturellement, était confortable et toute garnie et décorée de fourrures et de plumes d’autruches qui faisaient à la couche un somptueux baldaquin.
» Notre stupéfaction fut grande de découvrir alors toute la garde-robe de madame. Elle était en vérité un peu chiffonnée. Deux esclaves captives, appartenant à une tribu ennemie, sortaient les toilettes de ces gros ballots que notre vieux cheval avait eu tant de peine à traîner jusqu’au pays des Tcheouelches !
» La fameuse Malle à chapeaux était là, comme vous pensez bien, Les chapeaux n’avaient nullement souffert,
A à — 7: En ee — —
» Devant toutes ces merveilles, les deux captives poussaient de petits cris d’admiration.
» Courou-Lafquène dit à madame qu’il lui fallait s'habiller au plus vite et revenir avec sa plus belle toilette dans la tente du roi.
» Madame s’étendit alors sous le baldaquin de plumes d’autruches, et comme elle eût fait à Paris pour quelque invitation importune, déclara que ce soir, elle avait « sa migraine » et qu’elle priait qu’on ne la dérangeit
oint.
jé » Courou-Lafquène nous quitta en nous lançant des regards affreux, cependant que madame chassaït les servantes.
» Quant à moi, j'étais épouvantée des conséquences possibles d’une si audacieuse attitude.