LE ROI DIT : « JE VEUX
» La porte de cuir de la tente ne tarda pas à se soulever. Des esclaves nous entourèrent. Je crus que lon venait nous couper le cou, mais c’étaient les serviteurs de cuisine qui nous apportaient du lait, des œufs et des gâteaux de maïs.
» Nous réparâmes nos forces et madame parut presque
aie.
» — Que ceci, Sylvie, me dit-elle, vous serve de leçon. Si vous connaissiez le cœur des hommes, vous ne vous étonneriez point de la façon dont je mène notre sauvage. Je ferai de ce roi de la montagne un bien petit garçon et M. le secrétaire perpétuel, avec toutes les forces que le Brésil a mises à sa disposition, aura tout le temps d’arriver avant que Ouénétrou XIV ait eu ça de moi!
» Parlant ainsi, elle faisait craquer ongle de son pouce entre ses dents éclatantes.
« Eh bien, vrai, pensai-je, madame a de la résistance ! » et je ne pouvais, une fois de plus, m'empêcher de l’admirer.
» Sur ces entrefaites, Courou-Lafquène réapparut et me fit signe que j’eusse à le suivre.
» — Voyez ce que l’on vous veut ! me dit madame, et revenez ici tout de suite ! |
L Courou-Lafquène, en passant, me montra ma tente. J'y jetai un coup d'œil. Il n’y avait là que des murs de
méchante toile et un lit de terre battue recouvert d’une natte grossière,
» Il me conduisit sous Ja tente du roi. Je tombai d F R D an la plus étrange tabagie que l’on puisse imaginer. k
— » Le roi a quelque chose à vous dire 5 prêtre, attendez ! » me fit le grand
» En attendant, je regardais.
» Après leur repas, les caciques avaient pris leurs calumets tout allumés de la main des femmes. C’étaient des pipes de pierre, de la forme d’un parallélogramme er S très étroitement et orné de plaques d’argent et
» Les Indiens ne fument jamais le tabac seul. Is le mêlent à de la fiente de cheval ou de bœuf sèche.
» Les fumeurs se couchent sur le ventre et fument de suite sept à huit bouffées pour ne les rendre que par les narines lorsque, à demi suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de les garder plus longtemps.
» Et ils recommencent. L’effet de cette fumigation intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent aux trois quarts ; on n’en voit plus que le blanc. Ils se dilatent à un tel point qu’on les croirait prêts à sortir de leurs orbites. La pipe, qu'ils n’ont plus la force de retenir, glisse de leur bouche, leurs forces les abandonnent ; ils sont pris d’un tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l’extase ; ils renâclent bruyamment ; en même temps leurs lèvres laissent échapper des flots de salive ; leurs pieds et leurs mains sont agités de mouvements semblables à ceux d’un chien à la nage. |
» La cause de leur extase et de leur ivresse doit être attribuée au mélange du tabac avec des herbes odoriférantes qui, bien que réduites à l’état de fente, n’en conservent pas moins toute leur force 1.
» Le roi, qui avait voulu faire honneur à la coutume et aux mœurs de ses ancêtres, me paraissait lui aussi « à point ».
é juind il m’aperçut, il trouva cependant la force
de se lever et me dit : .
» — Va dire à ta maîtresse que la cérémonie du cou-
t it de ma captivité 1. Trois ans d’esclavage chez les Palagons : réc par Guippard, membre de la Société de Géographie.
t et du mariage aura lieu demain et que je lui tel l'honneur de lui rendre visite cette nuit, comme il est de coutume, dans mon royaume, à la veille des
noces. w. " » Je n’avais plus qu’à saluer et à me retirer. Je rentrai
ente de madame.
—. re bien ! me dit-elle d’un ton dégagé, que te voui re tyran ? 7 1 2 ex: n'a chargée d’une commission, fis-je, qui ne
sera certainement point du goût de madame |
» — Mais encore ? é
» — Il m’a ordonné de vous annoncer que le mariage était pour demain et qu'il passerait cette nuit même avec vous, suivant la coutume de ses ancêtres |...
» Elle suffoquait d’indignation. « Il n’osera pasl » fit-elle.
» — Il est dans un état, répliquai-je, à tout oser!
» Et je lui dépeignis l’état dans lequel je l’avais trouvé,
» — Eh bien, déclara madame, puisqu'il est ivre, il faut en profiter pour le tromper ! Ce sera moins difficile, tout bien considéré, qu’avec don Manoël de Carangola !..
» Je n’en pouvais croire mes oreilles. Mais elle se mit à me cajoler comme elle avait fait à Rio, et mon dévouement est tel pour madame que je me laissai encore persuader. |
» Cependant je n’augurai rien de bon de cette nouvelle aventure.
» — Ce sont des choses, lui dis-je, que l’on ne réussit jamais bien deux fois!
» — Mais, puisqu'il est ivre!
» — Sans doute, mais demain soir, il ne le sera peutêtre pas!
» — Allons donc! le jour du mariage!
+ — Après-demain ?
» — Après-demain, nous serons peut-être délivrées, quelque chose me dit que don Manoël n’est pas loin!
— » Et si nous ne le sommes pas!
» — Eh bien, j’aviserai!... mais nous aurons eu trois jours pour penser à la conduite à tenir et peut-être préparer notre évasion. J'ai mon idée.
» Je soupçonne qu’elle n'avait aucune idée du tout,
en dehors de celle de se soustraire aux exigences de Ouénétrou XIV, mais j'aime tellement madame que je risquai encore cette affaire pour elle.
» Je lui donnai donc mon vêtement qu’elle mit et je pris sa place sous le baldaquin de plumes d’autruches.
» Nos deux tentes étaient tellement rapprochées qu’il nous avait suffi d’un coup de ciseaux (que nous trouvâmes dans le petit nécessaire de toilette) pour couper les liens qui reliaient entre elles les peaux de cuir de la tente de madame d’abord, de la mienne ensuite, sans que les gardes qui bavardaïient entre eux, à quelques pas de là, se fussent aperçus de rien.
» Par ces étroites ouvertures, madame se glissa.
» Le soir était tombé. Il faisait déjà nuit sous la tente. Je me recouvris entièrement d’une couverture de peaux de puma, et j’attendis les événements. »
LE roI OUÉNÉTROU XIV SE MARIE
Le texte que nous venons de donner est celui-là même de Mie Sylvie Vernot. Ici s’arrête sa rédaction et nous ne saurions trop le regretter. Ce que nous avons encore d’elle n’est que notes brèves, petits aperçus décousus, une sorte d’aide-mémoire qui était certainement destiné à lui permettre de compléter un jour son récit. |
Pourquoi n’a-t-elle pas mis son projet à exécution ? C’est que sans doute sa discrétion et, aussi une pudeur bien naturelle, y trouvèrent quelque embarras.
Quoi qu’il en soit, ces notes et aussi ce que Mie Irène de Troie, de la Comédie-Française, a bien voulu laisser entrevoir de sa terrible aventure, nous permettent de donner ici les détails les plus complets sur les événements qui suivirent.
Irène n’était point sans inquiétude relativement aux suites que pouvait comporter pour elle — et aussi, disons-le, pour son héroïque servante — Je subterfuge auquel elle venait d’avoir recours pour la seconde fois.
Que Ouénétrou XIV s’aperçût du tour qu’on Jui jouait, il était bien capable de prendre la pire revanche. Dans l’état où, d’après le récit de Sylvie, l’orgie du tabac l'avait fait descendre, on pouvait tout redouter d’un amourpropre si audacieusement bafoué, et Irène se trouverait désarmée devant ce lion de Patagonie que n’enchaînerait
plus son sourire ou que n’impressionneraient plus ses grands airs.
Aussi passa-t-elle une fort mauvaise nuit.
Dans les habits de sa
servai s battue, dans l'attente gen sur son lit de terre ones Poil, at terrible, elle ne put
Cependant les heures s’é i
; coulaien i :
troubler la paix du camp ni la a te venait
Au petit jour, Irène vit sortir le roi de la t So avait laissé Sylvie. a tente où elle
Ouéné âi ’éti Le ess XIV bäilla, s’étira les bras et se dirigea
palais de cuir, d’un pas léger et avec toutes 1 nn des Fees grande satisfaction dut ussitôt Irène se glissa sous la te e où i it si
heureusement pris sa place. nn RO pa dote
— Eh bien, chère amie, s’écria-t-ell i
| ; -t-elle, pleine .
naissance, Vous voyez bien qu’il ne s’est PR Se a oi es !
" Ouénétrou XIV n’est pas un homme que l’on trompe aussi facilement que le croit madame ! prononça, au fond de l’ombre, Ja voix grave et alanguie’ de la fidèle serbe I n’était pas plus tôt près de moi qu’il a dit : « Je parie que c’est Sylvie |! » et il voulait nous faire la tête à toutes les deux. se
— Ciel ! s’écria Irène.
— Heureusement, j'ai tout arrangé { Mais madame me fera l honneur de croire qu il m’a fallu beaucoup de diplomatie. Madame croit connaître Ouénétrou XIV, je le connais maintenant mieux que madame |!
— Oui, Sylvie.
Lee Madame le croit tout près de la nature, tantôt sincèrement tendre, tantôt féroce, capable d’une ruse naïve, le plus souvent instinctif, facilement enthousiaste, et tout cela à tort et à travers : eh bien, je puis le dire à madame, Ouénétrou XIV est tout le contraire de cela : c’est un roublard ! Un point, c’est tout !
— Peste! Vous ne l’aimez point, ma fille!
— Ça, c’est une autre affaire! dit Sylvie. Il n’est point défendu d’aimer un roublard ! Mais comme roublard, madame peut me croire, on ne fait pas mieux. J'ai reçu ses confidences et j'aurais bien ri si, en fin de compte, nous n’étions les tristes victimes de cette rou-
blardise-là !
— Sylvie, pour moi |
je n’oublierai jamais ce que vous avez fait
1 i non plus, madame |
— nue ire qu’il est tout à fait calmé ? |
— Oui, madame |... Maintenant, on ne sait jamais avec un homme aussi roublard que ça 1... Je ne m'étonne plus qu’il ait fait fortune |... Ce qu’il a de tours dans son spas Je vois que vous avez eu une conversation très intéressante | # Ë
—— Très intéressante, madame !... Ce qu il a enfariné de gens au Brésil ! C’est un sauvage qui devait faire son chemin dans la civilisation. Il ne l’apprécie, du reste, cette civilisation, qu’autant qu’elle le sert. Il n’en reconnaît les bienfaits qu’autant qu’elle remplit ses coffres. C’est un homme d’affaires avant tout. Et pas un rêveur, je vous prie de le croire ! Son royaume, je voudrais que vous entendiez comment il en parle sur l’oreiller |
« Je me moque pas mal de la Patagonie, dit-il ; cependant, bien lancée, elle peut devenir une affaire de banque considérable et mondiale ! »
» Son peuple! il a entrepris de le faire travailler à son projet comme les esclaves, jadis, sous la chicote.
» Son voyage ici a été déterminé par l’idée qu'il a qu’il pourrait bien retrouver dans ces montagnes l'or des Incas. Que vous dirais-je ? Deux ingénieurs doivent le rejoindre le mois prochain pour prospecter certains terrains aurifères.
» Mais qu’il revienne bredouille de cette expédition , et vous verrez si Ouénétrou XIV fera de vieux os sous la tente des Tcheouelches 1.
— Tout ce que vous me dites là est incroyable ! s’écria Irène... mais moi! Que veut-il faire de moi ?
— Sa maîtresse, tout simplement. Irène de Troie, de la Comédie-Française, c’est flatteur ! Et il ne manque point d’une certaine fatuité. Pour arriver à ses fins, il a usé patiemment de tous les moyens avant d'employer la force.
— Avant d'employer la force 1.
. 77 C'est ce qu’il m'a dit. D'abord il a paru enthouane ce Free: de madame, qu'il est incapable d’appré- EM en Le e valeur. Ensuite, comme madame est
Pour Son patriotisme, il l’a fait au patriote
patagon.. Ayant entendu madame :
férence sur les bienfaits de la chaetlon ei et montré enivré. Mais savez-vous ce qu’il m'en a dit ? —- car je ne veux rien avoir de caché pour madame. — Il m'a dit ceci : « Elle est d’une naïveté, sa conférence à faire pleurer un enfant !... Mais là justement gît toute sa valeur. C’est tout à fait ce qu’il me faut pour mes sauvages qu’elle ne manquera point de séduire ! »
« J’en suis fort aise! lui répondis-je assez vexée C’est moi qui l’ai écrite! » CN.
— Vous avez eu tort de lui dire cela, Sylvie!
— Madame me pardonnera : mais chacun a son amour-propre. Là-dessus il m’a dit : « Vous êtes donc savante, Sylvie ? » Je lui ai répondu que j'avais mon brevet supérieur.
« Et madame, m’a-t-il demandé, a-t-elle son brevet supérieur ? » |
» Je lui ai répliqué : « Elle a mieux que cela, elle a son talent et sa beauté! »
— Et que vous a-t-il répondu, s’il vous plaît ?
— Ouénétrou XIV a voulu être galant, madame...
— Que vous a-t-il répondu ? Je veux que vous me le disiez ?
— Il m'a dit : « Et vous, Sylvie, vous avez tout pour vous | »
Irène en avait assez entendu. Elle se préparait à dire à Sylvie qu’elle ne la retenait plus et qu’elle pouvait retourner sous sa tente quand Courou-Lafquène parut et prononça à peu près ces paroles :
— Le roi ordonne que la reine se prépare pour la céré-
monie | Irène se sauva, dès que le grand-prêtre eut tourné
le dos.