‹ La Farouche aventureChapitre 8 sur 27 · LE COMMERCE D'AMES · texte numérisé non relu

LE COMMERCE D'AMES

Irène avait retrouvé à Rio ses triomphes des premiers

soirs. Partout elle était accueillie avec une sympathique

admiration qui n’était point, du reste, sans la gêner, quelquefois. Partout on se pressait sur ses pas. Quand son auto traversait l’avenida centrale, des saluts lui venaient d’amis inconnus qui occupaient les plus beaux équipages. On la saluait comme une reine. C'était bien.

Mais, par exemple, quand elle allait faire quelque emplette .

dans la rue do Ouvidor, la rue commerçante par excellence et si mouvementée, elle ne laissait point que d’être

légèrement agacée par la précipitation que mettaient les boutiquiers et leurs dames à paraître sur le pas de léur

porte, avec d’accueillants sourires aux fins de l’apercevoir, ne fût-ce qu’un instant. .

Derrière la vitre du magasin où elle était entrée, on s’écrasait. A sa sortie, on l’applaudissait, comme à Paris, quand elle apparaissait à la porte des artistes, mais dans cet empressement, elle démêlait un sentiment singulier qui ne s’adressait point uniquement à la grande comtdienne ni même à l’une des plus belles femmes et des mieux parées que l’on eût jamais vues, et ce sentiment, sans qu'elle eût pu dire pourquoi, ne lui était pas très agréable.

C'était surtout quand elle était accompagnée dans ces promenades de don Manoël avec qui elle continuait son commerce d’âmes, qu’elle avait conscience de ce malaise auquel elle ne savait donner un nom. Son Excel-

lence lui faisait visiter Rio et ses environs, qui sont admi-

rables. Volontiers, il la conduisait dans i assez déserts, mais où ils étaient de de der quelques flâneurs qui ne manquaient point de les saluer avec insistance, en. les suivant longtemps des yeux. Les | femmes surtout l’inquiétaient par leurs regards où elles mettaient un trop sympathique encouragement. Sans doute lui étaient-elles reconnaissantes d’avoir montré de la patience avec ce brave homme, l’honneur de la cité, dont la compagnie ne devait pas être drôle tous les jours.

Les jours, elle les comptait. Il n’y en avait plus que deux! Le navire qui devait l’emporter à Montevideo était en rade. Jamais celle-ci ne lui était apparue aussi belle que depuis qu’elle était sur le point de la quitter. : Et cependant elle avait là une occasion unique d'admirer le génie de l’homme, qui avait fait, d’un pays fiévreux, l’un des plus sains que l’on püût rêver autour de ce golfe enchanté, tout couronné de palais! Pourquoi, Irène, montrer tant d’impatience ?

C'était, hélas! que le commerce d’âmes devenait d'heure en heure plus difficile. Un jour, don Manoël l'avait conduite sur la place Carioca et lui avait fait boire dans un gobelet d’argent dont il s'était muni et qu'il venait de remplir, l’eau fraîche et limpide qui coule des antiques fontaines :

— Vous voilà prise, lui avait-il fait sournoisement, car cette eau a une légende : quiconque se désaltère à la fontaine de Carioca éprouve pour toujours le besoin de revenir à Rio : c’est un philtre auquel nul ne peut se

soustraire | SE Ce disant, il lui avait serré la main d’une façon qui lui

avait déplu. Ce n’était pas grave.

Mais le lendemain, il l’avait conduite, sur sa demande, au Corcovado, par le funiculaire. D'abord la promenade avait été charmante. A la station de Peneiras, ils avaient dégusté des orangeades en face d’un panorama Ssomptueux. Quand ils furent au sommet, elle resta comme anéantie d’admiration. De la proue rocheuse qui termine le Corcovado, toute la baie se découvrait, toute la ville apparaissait, blanche, coquette, sinueuse, alanguie. Un

funiculaire, conromeneurs, déposés par le , C0 nc … ne distance respectueuse l’extase, qu'il

i int troubler, de la célèbre artiste. A la se Rs oc extase, il n’y avait point Surprise, À ann même, elle avait lu dans le Voyage en Amérique line, de notre regretté confrère Henri Turot, les Lignes qu’il a consacrées à ce magnifique spectacle. Elle les avait apprises par cœur dans un noble but de propagande, Le moment était propice.

Elle se dressa dans un beau désordre et s’écria comme si elle ne pouvait plus contenir les sentiments qui l'agitaient : « Je ne sais où fixer mes regards émerveillés | Sur Nitcheroy la gracieuse qui s’adosse à la chaîne des Orgues ? sur le « Pain de Sucre » aride, sauvage, meraçant ? sur les îles nombreuses qui, par centaines, égaient la baie d’azur de leurs reflets d’émeraude, sur ces jardins fleuris ? ou sur ces vastes forêts mystérieuses dont les masses d’un vert sombre couronnent le Tijuca ? »

— Vive la France ! s’écria une voix derrière elle. Elle se retourna et remercia. Le quarteron de promeneurs applaudissait discrètement. Don Manoël, très ému, prononça à mi-voix :

— Quel ambassadeur vous feriez !

Elle ne lui répondit pas. Elle s’était assise sur un r0cher, les coudes aux genoux et sa belle tête inspirée dans la coupe de ses mains de déesse, Elle avait fait son choix parmi tant de merveilles si ardemment énumérées et elle fixait la forêt non seulement de son regard mais de sa pensée profonde : quelques instants écoulés, elle dit, la voix sourde :

— Là est le mystère 1. Derrière cette couronne verte

qui nous enlace de toutes parts, il y a le Brésil, l'immense

Brésil !... Don Manoëi, parlez-moi de l’immense et mystérieux Brésil !.….

—— Irène, lui dit-il, je ne le connais pas plus que vous !..

Comme vous, je ne connais du Brésil que Rio où je suis né et Sâo-Pa

Pour pénétre il faut savoir de ma vie!

ulo où je suis allé chercher ma femmel r dans limmense et mystérieux Brésil, Monter à cheval! Je n’ai monté à cheval + Pour se nourrir dans ses prodigieuses soli-

an il faut savoir chasser ; les armes à feu me font

Elle le regarda avec mépris :

— Vous avez des chemins mouvants comme l’Amazone qui joint deux océans, vous avez des chemins de fer qui font reculer tous les jours la barbarie. Prenezvous quelquefois le chemin de fer, don Manoël ?

Il se leva, le sourcil froncé : il y avait en lui quelque chose de belliqueux qu’elle ne lui connaissait point.

— Irène, je suis un homme de cabinet, je suis un homme qui a fait le tour du monde, quand il a fait le tour de sa pensée... Je suis un homme de commerce d’âmes | N'est-ce point vous qui l'avez exigé, Irène?

— Mais, mon ami, fit-elle, quelque peu intimidée par une irritation à laquelle elle ne s’attendait pas... Il ne s’agit point de cela!

__ Si! il s’agit de cela! Car si vous désiriez que je fusse autre chose que ce que je suis, je le deviendrais, Irène !. © Irène! je me sens jeune comme je ne l’ai jamais été... Je me sens de force, si vous l’ordonnez, à étreindre le monde !

Et don Manoël s’avançait, les bras tendus comme si, tout d’abord pour un premier essai de ses forces, il allait étreindre Irène, devant tout ce monde qui était là. f lui parut beaucoup plus redoutable que lorsqu'ils étaient seuls tous deux, dans son boudoir du Palace.

Elle regagna en hâte son wagon. I ly rejoignit encore tout enflammé. Leurs compagnons de voyage, de plus en plus discrets, les y laissèrent seuls, ce qui fut bien pour la surprendre autant que pour lui déplaire.

M. le secrétaire perpétuel avait, derrière ses lunettes, des yeux de braise.

— ÇCalmez-vous, mon ami, supplia-t-elle.

Il s’épongea le front et prononça d’une voix tremblante de passion mais qui empruntait aux circonstances une certaine solennité : x

— Jrène, vous me rendrez cette justice que j'ai tout fait pour tenir mon serment ! Et quoi qu’il m'en coûte, je le tiendrai, jusqu’au bout l.… jusqu’au bout, hélas ! ce ne sera pas long! Vous allez partir aprés-demain. Vous laisserez dans cette ville un souvenir éternel et

il montra son cœur) une image impérissable ! Jamais je n’oublierai l'honneur que vous me fites de m’admettre, moi, le moins séduisant des hommes, à votre « commerce d’âmes [ » Vous m'avez sauvé la vie! Si vous voulez me la conserver, il faut couronner votre œuvre, Irène, par une dernière faveur ! Donnez-moi un

baiser d’âmes |!

— Vous dites ?

— Je vous dis : donnez-moi, madame, un baiser d’âmes! Je veux boire votre âme sur vos lèvres, Irène !... sur vos belles lèvres! votre belle âme, sur vos belles lèvres !.…

Elle dut lui donner des coups d’ombrelle pour qu'il laissât son âme tranquille. Il n’insista pas davantage parce qu’ils étaient arrivés. Irène s'attendait quil s’échappât furieux. Elle fut bien étonnée de le voir tirer un peigne de sa poche, mettre de l’ordre dans sa chevelure et lui offrir le bras d’un air vainqueur.

Le quarteron de Voyageurs faisait la haïe sur leur passage et les murmures les plus flatteurs les accompagnèrent jusqu’à la voiture.

Il la conduisit à l’hôtel, sans faire aucune allusion à ce fâcheux incident, la salua avec avantage et lui donna rendez-vous pour le lendemain soir chez le préfet qui donnait une grande fête en l’honneur de Miie Irène de Troie.

On comprendra maintenant J’impatience d’Irène de quitter un pays où le commerce des âmes était obligé de se eu à coups d’ombrelle,

ylvie faisait les malles. Depuis quelque temps elle aflectait de ne prendre aucun intérêt aux An) a de Si près sa maîtresse, Celle-ci, de son , SyIvi A ar la moindre allusion. Irène trouvait ection un peu glacée. Irène, qui était

dans ce cœur (

ES mais après ce qui s’est passé entre madame et

— Pardon de vous arrêter, Sylvie, mais j'imagine difiicilement que quelque chose puisse se passer entre vous et moi...

— Il s’est passé cependant ceci : que je me suis confessée en toute sincérité à madame, que je n’ai plus rien de YO pour madame et que madame se cache de moi !.… y

— Ce serait bien de l’honneur pour vous, Sylvie !.…. Vous vous accordez, ma fille, une importance.

— Il n’y a d’important à mes yeux que le dévouement que j’ai pour madame... Madame n’ignore pas que je me ferais hacher pour elle. Quand il s'agissait d’éviter à madame l’esclandre dont elle était menacée, ai-je donné de mauvais conseils à madame ? Maintenant on ne m’en demande plus, on ne me dit plus rien ! je n’existe plus! je le regrette car j'aurais pu continuer à rendre des services à madame |! je tiens à la réputation de madame moi |

Irène, en vérité, était prête à la gifler. Elle se domina, mais tout juste. Et elle dit avec toute la sévérité nécessaire : à

— Que signifie un pareil langage, Sylvie ! Etes-vous folle 2... Qu'est-ce que ma réputation peut avoir à faire dans tout ceci ?

— Madame me comprendra en quelques mots : quand madame ne voulait plus le voir, j'ai dit à madame : « Voyez-le ! » mais maintenant je lui dis : « Vous le voyez trop ! Madame, battez-moi, mais écoutez-moi Fée Toute la ville croit que vous êtes la maîtresse de don Manoël 1»

Irène fit un pas terrible sur Sylvie, puis elle étendit les bras. La femme de chambre eut tout juste le temps de la recevoir. Elle lui fit respirer des sels avec la satisfaction d’un bon serviteur qui a enfin l’occasion de prouver son dévouement qu’on a laissé trop longtemps sans emploi. dois dia

oignant vie disait : :

2 5 dr Es madame pour ajouter la moindre foi à ces affreux racontars. Si madame était moins Aa tueuse, madame aurait vu Son Excellence en cachette,

il convient entre amants, et nous n’aurions point ee beau tapage. Je ne fais aucun reproche à madame, Madame ne m’a pas consultée. N’en parlons plus !

Irène, tout en se pâmant, réfléchissait. C'était sinistre, Elle comprenait maintenant la signification de ces trop encourageants sourires qui, dans la ville, accompagnaient ses moindres déplacements. La vision de don Manoël à son côté, répondant à ces sourires par des saluts avantageux lui rendit soudain toutes ses couleurs.

—— Le misérable! râla-t-elle, il me compromettait|

— Il a tout fait pour cela, madame !.….

— Était-il au courant de tous ces bruits ?

— Madame !... je sais qu’on l’a félicité !...

— De quoi ?

— De ce que madame pense!

Elle bondit, tragique :

— Et alors ?

— Et alors il a été on ne peut plus convenable. Chacun l'a complimenté de sa discrétion. Il avait refusé les félicitations, mais il a accepté les compliments. M. le secrétaire perpétuel n’est pas un misérable, mais c’est un collégien, glorieux de produire à son bras une jolie femme. Il a crié très haut votre vertu comme s’il avait seul le droit de la défendre ! Il eût mieux fait de se taire.

Irène était effrayante à voir : « Il me le paiera | » fit-elle entre ses dents dont l’ivoire éclatant crissait. Elle finit par avoir une attaque de nerfs. Au naturel.

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Où IL EST PARLÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS DU ROI DES PATAGONS

Le dernier soir était venu. Mlte de Troie allait clore la série de ses triomphes à Sâo-Paulo et à Rio-de-Janeiro par une conférence au Grand Théâtre Municipal sur « les bienfaits de la civilisation ».

Elle avait revêtu un magnifique fourreau très décolleté de satin « poker » noir et blanc (black and white) que coupait une ceinture de pierres éblouissantes. Elle avait coiffé une toque de paillettes de jais brodé qui se relevait au sommet de la tête, en diadème. Cette toque, toute Ia rue do Ouvidor l’avait déjà admirée à l’enseigne du Roi des Patagons. Ce magasin recevait les dernières créations de Paris, et Irène avait pensé que cet achat serait d’une bonne propagande à la fois pour le commerce local et pour le génie français, union qu’on ne saurait jamais trop encourager. Somptueuse dans sa simplicité, cette toilette la faisait d’une beauté écrasante.

Pour ce dernier soir, le Grand Théâtre avait allumé tous ses feux, toutes ses girandoles, sorti tous ses vélums, ses velours et ses courtines. La loge d’Irène débordait des fleurs les plus rares. Don Manoël s'était distingué par son envoi, Elle fit cadeau de ses bouquets à l’habilleuse. Elle ne le vit point de la soirée : «Enfin ! pensa-t-elle, j'en suis débarrassée ! » Et elle se recueillit avant d’aller prendre la parole. On vint l’avertir que le tour était venu det « Bienfaits de la civilisation ». :

— Je suis prête, dit-elle, et elle montra un front ins-

piré. Son entrée en scène déchaîna un premier tumulte d’acclamations. Enfin elle put parler. |

Cette conférence était une occasion pour elle de dire — comme elle seule savait le dire — le magnifique poème de Sully-Prudhomme sur l’Amérique :

.… posant sa tête au pôle Et laissant ses pieds pendre aux flots du Magellan.

et d’exprimer l’émoi de ses sauvages habitants à la vue des premières caravelles qui leur venaient d’Orient comme des messagères du soleil. Après quoi elle faisait la critique du poème. Si elle en applaudissait la beauté, elle n’était point d’accord avec l’auteur. Celui-ci finalement plaignait les Peaux-Rouges d’avoir appris d’autres joies que celles de se mettre des plumes sur la tête et des anneaux dans le nez et d’avoir quitté l’état de nature qui leur donnait le vrai bonheur pour tous les tourments et complications qu’apportent avec eux les inventeurs de la poudre à canon et les bâtisseurs de cités.

Les poètes sont souvent de pauvres philosophes et elle le prouvait dans une glorification enthousiaste du progrès humain qui dégage invinciblement la pensée de sa guenille animale pour faire des descendants d'Adam « les Rois de l’univers, les conquérants de l’Infini ».

Des idées aussi élevées ne vont point sans un peu de « pathos ». Libre à vous, les sceptiques, de qualifier de « pathos » un langage qui s’enflait à la mesure du sujet traité. Celui ou celle qui craint le « pathos » ne sera jamais pathétique, et Mlie Irène de Troie était, par-dessus tout, pathétique.

Elle connaissait des Peaux-Rouges qui étaient devenus Professeurs de grammaire, membres de l’Université ; c'est à ceux-là qu’il fallait demander s’ils regrettaient leur tomahawk ou la danse du Scalp. Les bienfaits de la civilisatio | 1 : = Su x : RE Où étaient-ils plus visibles qu’au Brésil, HAS aTdis pionniers » avaient transformé de funestes

8es en celte perle du monde : Rio-de-Janeiro ?

Un véritable délire, une pluie d jecti “ més accueillit cette parole cûi rene ie ues PMR mage à l'effort d’un 6 qui rendait justement hcm-

Peuple intelligent et obstiné.

Elle avait préparé une péroraison où il était dit que la beauté ne pouvait paraître dans tout son éclat sans la civilisation, mais cette dernière phrase, qui était comme la récompense du couturier, de la modiste et du bijoutier, se perdit dans le bruit des bravos dont le signal était descendu des loges officielles.

Ce fut le préfet lui-même qui la reçut, défaillante de bonheur et de gloire, à sa sortie de scène.

Il ja fit monter dans son auto pour la conduire au Palais. En route, il la complimenta, sur un ton un peu officiel, du succès de la soirée, puis de sa robe, puis de son chapeau. Irène était trop intelligente pour ne point saisir toutes les nuances d’une réserve excessive qui n’était point dans la manière de ce parfait galant homme et qui ne s’imposait pas. Elle fut peinée de ne point retrouver chez lui cette cordialité savoureuse à laquelle ils étaient arrivés dans leurs rapports.

Ælle ne savait que lui répondre. Elle dit : « Ah! mon chapeau vous plaît! Vous m'en voyez d’autant plus satisfaite que je l’ai acheté chez vous, au Roi des Patagons !

— C'est une maison de premier ordre, dit le préfet, qui reçoit ses derniers modèles de Paris. =

— Mais pourquoi « Le Roi des Patagons » ? demanda Irène.

— Parce que c’est le roi des Patagons qui dirige cette maison.

— Le roi des, Patagons ?

— Le roi des Patagons! -

— Étrange ! fit Irène. D’abord, je ne savais pas qu’il y eût un roi de Patagonie.

— Oh ! il y en a plusieurs ; il paraît que ce n’est pas ce qui manque en Patagonie.

— Vous voulez dire des caciques, des chefs de tribus.

— Peut-être, mais s’il faut en croire celui-ci, il n’y a que son royaume qui compte. C’est un Tcheouelche. Ce peuple s’est retiré dans les derniers contreforts des Andes, conservant jalousement ses dieux, ses MŒurs, ses Coutumes |! , :

— Mais enfin, c’est loin, la Patagenie !

— Très loin, madame !

__ Ft le roi des Patagons vend des chapeaux à Rio-

- iro | ee comme j’ai l'honneur de vous le dire.

__ Ft il fait venir ses articles de Paris ?

— Il ytient beaucoup !... ses articles et ses vendeuses |

— J'ai trouvé, en effet, dans ce magasin, de charmantes Parisiennes, mais je n’y ai jamais vu le roi des Pata-

ons !

è — C’est qu’il y vient rarement, madame, il a autre chose à faire !... Le roi des Patagons est très occupé. il s’occupe de culture... le tabac l’intéresse beaucoup [...

— Il lui en faut pour son calumet !.. fit Irène qui riait de bon cœur en voyant le préfet se dérider, lui aussi... Ah! monsieur, vous vous moquez de moi! ça n’est pas joli, cela !.…

Le préfet protesta en reprenant tout son sérieux :

— Vous pouvez parler du roi des Patagons à qui vous voudrez ici. Chacun vous dira ce que vous venez d’entendre et bien d’autres choses encore !.…

— Quoi donc ? =

— Eh bien ! mais par quelle suite de circonstances 1 roi des Patagons vend des chapeaux de Paris dans la rue do Ouvidor !

— Je vous écoute.

— D'abord il n’est pas roil

— Ah! vous voyez bien 1...

— Ce n'est que le prince héritier. Vers l’âge de vingt ans, il a quitté le royaume de son père, à la suite d’une vilaine histoire. Il avait assassiné son îrère !.… ee Mais c’est un affreux homme! Et c’est vrai

— 11 vous le dira lui-même pour peu que vous lui fassiez l'honneur de l’interroger. So frère était bien SR c était son cadet, mais le favori de son père, dE br : “tp — du guerriers comme son suc- | politique ! + Après tout, il n’y avait que crime

== ss il a dû fuir ?

— Très lo eue ë relancer au a 4 Re Nb de RE et jusque dans les forêts d one.

u Haut-Chaco. Le sentiment de

la vengeance est très développé chez les Tcheouelches Notre jeune homme devait s’astreindre à d’autant plus de Prudence que nombreux sont les Patagons qui ont émigré en Argentine, se sont établis là-bas gauchos et eussent volontiers cru faire œuvre patriotique en li vrant à la justice du puissant roi des Tcheouelches un aussi noir criminel.

— Et il vint jusqu’à Rio-de-Janeiro ! Et il s’y établit marchand de chapeaux 1...

— Pas tout de suite ; je vous ai déjà dit qu'il s’était mis à cultiver le tabac.

— Pour son calumet ?

— Pour son calumet !

— À propos, demanda Irène, que cette histoire amusait, comment s’appelle-t-il, ce méchant prince ?

— Il s'appelle Languéquétrou !

— Vous dites ?

— Je dis Languéquétrou !

— Drôle de nom! fit Irène... J'aime mieux, quand vous me parlerez de lui, que vous disiez : le roi des Patagons !

— Vous avez raison, madame, c’est plus noble! acquiesça le préfet qui n’avait jamais contrarié une jolie femme... mais revenons si vous le voulez bien à notre histoire... De temps en temps Langué... pardon, le roi des Patagons, quand il était fatigué de cultiver son tabac. l

— Et de fumer son calumet.… :

— Et de fumer son calumet !... venait faire un petit tour à Rio!

— Pour sa provision « d’eau de feu » !.….

— On voit, madame, que vous êtes au courant des mœurs de la forêt vierge l. Vous avez lu Gustave Aymard !..

— Vous faites erreur, mon cher préfet... je laisse ces œuvres à ma femme de chambre. Moi... je m’en tiens à M. de Chateaubriand et au Dernier des Abencérages…

Pour cacher son humiliation, M. le préfet lui baisa la main.

— Nous voilà encore bien loin des chapeaux ! soupira Irène.

58 LA FAROUCHE AVENTURE — Nous y sommes ! madame, nous ÿ sommes 1... En passant dans la rue do Ouvidor, PARENT

— Après tout, déclara Irène, si rente ue

isir, appelez-le ainsi, puisque c'es .… rade not l'habitude !... Le roi des Patagons s’arrêta devant une vitrine où étaient exposées les dernières modes de Paris.

— Il voulait acheter un chapeau ?

— Non! mais il en acheta un tout de même... pour faire plaisir à la marchande, qui était fort jolie. Nous l'avons tous connue; elle s’appelait Mlle Amanda. C'était bien la plus coquette chiffonneuse de fleurs et de rubans que Paris nous eût jamais envoyée... Mie Amanda ne manqua point de faire une violente impression sur le roi des Patagons. Dès le lendemain, celui-ci lui fit transmettre des propositions de mariage. Vous pensez s’il y eut des éclats de rire dans le magasin de la modiste ! Cependant le roi des Patagons revint acheter des chapeaux. Il acheta tous les chapeaux. Cela faisait tout à fait l'affaire de Mile Amanda, qui se réjouissait des folies du roi des Patagons avec un jeune acteur de la troupe française, qu’elle avait pris en grande estime. Vous pourriez croire que, du coup, le roi des Patagons était ruiné ? Mais non! Et il est probable que la culture du tabac avait pris une ampleur suflsante pour allumer d’autres pipes que son calumet, car, un beau jour, il dit à Mie Amanda :

— Si vous consentez à m'épouser, je vous reconnais cent cinquante mille francs de dot ! (j'indique la somme en chifires français).

He ee les raïlleries de ses compagnes, la moecida à combler les vœux de son admirateur.

Elle promit le mariage.

a . Are de He à toutes ses volontés ce ane ea ntfs: Charmes ; elle comptait sur sa beauté . € Pour établir solidement son empire

n somptueux équipage,

de réduire au silence, par l’étalage d’un luxe insolent, les langues envieuses qui affirmaient que sa petite fortune toute neuve sentait la calingua, cette odeur sui generis des hommes de couleur ; cette injure la révoltait d'autant plus que son sauvage n’était ni un nègre, ni même un Peau-Rouge et qu’il était d’une blancheur dorée comme il sied à un roi des Patagons.

Quelque temps avant la date fixée pour le mariage, le roi des Patagons dut faire un petit voyage. Il revint à l’improviste et surprit Mlle Amanda en grande conversation avec ce jeune artiste de la troupe française, qu’elle tenaït en si grande estime. Le roi ne demanda pas son reste. Il déclara fort tranquillement que tout était rompu et retourna cultiver sa plante à tabac.

— Et fumer son calumet... Savez-vous bien, dit Irène que, pour un sauvage, votre roi des Patagons n’avait guère de rancune |

— Savoir ! dit le préfet. Mlie Amanda et le jeune artiste en question ne s’y fièrent point... Le lendemain, ils prirent la poudre d’escampette et on ne les revit jamais plus à Rio-de-Janeiro 1...

— Mais où sont-ils allés ?

— On ne l’a jamais su !... Ils ont disparu !...

— Disparu.. Vraiment, ils ont disparu! Et l’on n’a pas fait une enquête ?.…

— Mon Dieu, sil... mais le Brésil est si grand !.….

— Dites donc, senhor |... ce ne serait pas un coup de votre sauvage, ça !.…

— Tout est possible! tout le monde se l’est demandé.

— Et il a acheté la boutique ?

— Languéquétrou a le sens des affaires. Il s’est rendu maître de celle-ci aussitôt qu’il l’a pu! Depuis que le magasin est sous sa direction, il a pris de l'allure. nous ne manquons ni de jolis chapeaux, ni de jolies filles !… on y vient prendre le thé! c’est tout un petit coin de Paris qu’il a créé là ! e ù

— Ces sauvages, tout de même! fit Irène. j'aurais cru cependant qu’ils étaient moins commerçants et qu'ils avaient plus de cœur !... Cette maison doit lui rappeler un si cruel souvenir |!

— I] la conserve peut-être pour ne pas oublier la leçon, à savoir qu’un sauvage doit rester libre et se méfier des femmes qui manient si bien les chiffons. à moins que, plus sentimental qu’on ne le pourrait supposer, il n’ait voulu garder pour lui cette maison où il avait entrevu le bonheur !.…

Ils étaient, depuis quelqüe temps, arrivés. La réception allait commencer. Elle fut courte et les toasts prononcés avec une si sérieuse sympathie que l’on n’eût pu trouver d’autres termes pour parler à un ambassadeur. Irène en fut touchée plus qu’on ne saurait dire, et, en quelques mots, qui furent fort applaudis, elle en rapporta tout l'honneur à la France, sa patrie.

Elle croyait tout terminé, maïs le préfet lui prit le bras en lui annonçant qu'il la conduisait au Jardin botanique où une dernière surprise l’attendait.

— C’est don Manoël de Carangola qui la prépare, dit-il. Voilà pourquoi vous ne l’avez point vu de la soirée.. C’est lui qui en a eu l’idée... c’est lui qui en aura toute la récompense !... ajouta-t-il à mi-voix avec un mystérieux sourire qui n’était point dénué d’amertume. : A ces paroles, à ce sourire, Irène redescendit sur la

erre.

Où L’ON VGIT EN CHAIR ET EN OS LE ROI F DES PATAGONS

Au Jardin botanique, tout était illuminé. Des tentes avaient été dressées, vastes comme des nefs de cathédrale. Des fontaines lumineuses lançaient çà et là leurs

éaux dorées qui semblaient jaillir d’un inépuisable pac-

tole.. Là se promenait la société la plus aimable et la plus policée que l’on püût rêver. Pas une faute de goût chez les hommes ni dans la toilette des femmes ! Pas de bijoux fastueux, pas de plaques ridicules. Un peuple raffiné de courtisans autour de sa souveraine.

Voilà ce qu’Irène put voir, mais ce qu’elle vit aussi, c'est que tous ces yeux qui la regardaient étaient habités par la même pensée... la même horrible pensée... celle qu'avait si bien traduite le sourire ambigu de M. le préfet !… Hélas ! pourquoi fallait-il que la sottise, le criminel enfantillage d’un pauvre homme qui ne connaissait rien de la vie que les livres, fussent venus troubler cette heure inoubliable et obligeassent Irène à rougir d’une manifestation qui, d’abord, l’avait remplie d’orgeuil pour elle et pour son pays 9. Car, en vérité, c'était moins celui de l’illustre comédienne que son propre triomphe que célébrait ce peuple : la victoire de l’un de ses enfants sur la vertu d’frène | À

Une femme — la plus belle des femmes — bien connue pour sa superbe, n'avait traversé les mers que pour permettre à un petit savant à lunettes jusqu alors poussiéreux de se prévaloir d’une faveur que l’univers se disputait sans jamais l'avoir espérée L...

62 LA FAROUCHE AVENTURE ifiai ir c'était l” ’elle ‘on magnifiait ce soir c'était l'hommage que se fait nes à la cité 1... O honte! voilà ce que

l’on croyait |...

Pensée insupportable !.…..

croire !… : , La lèvre a’Irène, qui n’avait encore connu que la

mots, cette lèvre intacte, qui avait refusé ME Re te d’âmes », elle la mordait à en faire jaillir ‘le sang ! Ses ongles, qui n'étaient en"ore trop roses que de la science de la manucure, ét.ient prêts à déchirer!

C’est sur ces entrefaites que don Manoël parut. M. le secrétaire perpétuel n'avait jamais été plus souriant. Il lui adressa d’aussi loin qu'il la vit un petit signe d’intelligence qui n’était pas très intelligent mais que chacun comprit cependant à sa manière.

Elle sembla ne point le voir et, faisant des efforts surhumains pour cacher son irritation, elle se pencha du côté du préfet en lui disant :

— Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ?

— Nous allons descendre dans les jardins, répondit celui-ci : d’äilleurs don Manoël me fait signe que le moment est venu et l’on ne résiste pas à don Manoël !

Ce dernier coup acheva d’étourdir notre Célimène nationale. Elle se laissa conduire, en rêvant mille Supplices dont M. le secrétaire perpétuel était la victime agonisante.

Un peu d’air lui rendit ses belles couleurs. Dans le moment qu’elle parut, une clameur formidable monta vers les étoiles et, plus près d’elle, mille étoiles s’allumèrent.

C’étaient, si l’on peut dire, surtout quand on parle du Brésil, mille étoiles vénitiennes qu’un cortège immense d'étudiants et autres agitaient en son honneur.

Sous la haute direction de don Manoëi, les colonnes défilaient devant elle, brandissant non seulement des lanternes mais encore des drapeaux brésiliens et français entrelacés qui mêlaient leurs couleurs... A cette ss le cœur d Irène se fondit et don Manoël fut presque par onné, tant 1 amour de la patrie effaçait chez Irène

out autre sentiment.

Les clameurs joyeuses des manifestants se muèrent

Voilà ce qu'il avait laissé

ne — mm É -

bientôt en un chant qu’elle connaissait bi L ien pour l’avoi entendu souvent soupirer tout bas par M. . Énbhétairé

ee !... Maïs, ce soir, il éclatait comme une fanare :

Notre ciel a des feux sans nombre,

Nos prés nous donnent plus de fleurs, Nos bois ont plus de vie et d’ombre.

L'amour jait mieux battre les cœurs!

Et quand ce chant fut terminé dans l’enthousiasme général, Irène entendit un cri mille fois répété, qui lui commandait son devoir : L’accolade ! L’accolade !.…

Don Manoël était devant elle, illuminé lui aussi, et plus souriant que jamais. Et elle dut subir l’accolade, cependant qu’il lui murmuraïit de ses lèvres qui avaient effleuré sa joue : « Je l’ai eu, mon baiser d’âmes ! »

Elle lui tourna le dos et prit au hasard le premier bras qu’elle rencontra :

— Conduisez-moi dans les jardins, j’étoufte !

Le bras obéit aussitôt. Le bras la conduisit sous les palmiers géants, sous la voûte, pareille à un cloître gothique, des bambous inclinés, dans le pittoresque enchevêtrement des camphriers et des baobabs, des figuiers et des mangoustans, loin de cette fête qui lui était redevenue odieuse, enfin dans la solitude à laquelle elle aspiraïit.

Le bras était intelligent, c'était déjà beaucoup pour un bras. Irène s’étonna cependant qu’il ne parlât point. Et elle leva les yeux pour savoir à qui ce bras appartenait.

Il appartenait à un fort bel homme. Sa taille dépassait de beaucoup la moyenne. Mais il n’avait rien du tambourmajor. Une grande souplesse et une aisance naturelle accompagnaient tous les mouvements d’un corps aux proportions magnifiques. Cet homme avait Je teint blanc, à peine ambré, les cheveux d’un noir de jais, ses yeux vifs et bruns, brillant par instants d’un éclat extraordinaire qui n’était point toujours celui de la franchise, mais d’une curiosité aiguë. Ils s’éteignaient à volonté et instantanément, comme ure lampe que l'on voile. Peut-être étaient-ils alors aussi trompeurs que l’eau

64 LA FAROUCHE AVENTURE i qu’il en fût, ces yeux donnaient à ce aus ie ee pére banale. L’ovale de la face était parfait, le front bombé ; la ligne du menton solide, le nez légèrement aquilin et volontaire ; la bouche offrait un inquiétant phénomène, apparaissant tour à tour mince et charnue. Les lèvres disparaissaient avec la même facilité que le regard se voilait. Les dents se montraient éclatantes dans le sourire qui avait un charme un peu féroce. Cet homme était habillé par le bon faiseur. Il n’avait d’autre bijou qu’un anneau, à l'index de la main gauche, où s’enchâssait une pierre bleue d’un dessin bizarre. I! était entièrement rasé. Ses sourcils présentaient une

ligne très mince, comme dessinée au pinceau. Il était un.

mélange de force et d’aristocratie.

I1 n’y avait pas eu de présentations. Irène @emanda à son cavalier servant de lui faire le plaisir de lui dire son nom ; il lui répondit en français :

— Grand honneur pour moi, madame, que vous daigniez vous intéresser à cette toute petite chose que je suis (il avait au moins un mètre 75, ce qui, déjà, fit sourire Irène), je m'appelle Languéquétrou !.…

— Comment, monsieur, c’est vous Languéquétrou!

— Moi Languéquétrou !..

— Le roi des Patagons !

— Héritier direct, s’il vous plaît, de Ouénétrou, roi des Patagons !

‘ frène le considérait maintenant avec stupeur.

— Vous n’en avez pas l'air, monsieur, lui dit-elle. Vous me diriez que vous êtes grand-duc, je vous croirais plus facilement.

— Pourquoi cela, je vous prie ?

— Ordinairement, les héritiers des rois de Patagonie ne Sont pas habillés comme ça !

FR Pas comme Ça ! non, senhora !

— Et ils ne parlent Pas français avec l’accent de

Montmartre 1... Où avez- i i ses Z-Vous appris le français, mon-

— Dans ma boutique...

— Et dans la fréquentation de Mie Amanda ?.…

Le regard de Languéquétrou se voña instantanément,

ses lèvres rentrèrent :

oo — … … —

EE vo —

st Se. on id

— Connais pas Mie Amanda!

Fes Sp rie pardon, monsieur, fit Irène, je Sapie !... Je sais que vous avez b

souffert ! DR

— Oui, dit-il, d’une voix morte. Languéquétrou a beaucoup souffert ! Languéquétrou, dans la langue de mes aïeux, signifie : « Cœur sombre ! »

— « Cœur sombre »! répéta Irène. J'aime beaucoup ce nom-là : « Cœur sombre »…. Prince, désormais, je vous

-appellerai « Cœur sombre ».

ce Cœur sombre » Languéquétrou, comme vous vou-

— Et que signifie Ouénétrou !

— « Cœur magnifique »... On ne donne pas chez nous d’autre nom à Dieu... Pour les Patagons, leur roi est dieu !... Ouénétrou, maître tout-puissant, notre dieu !

— J'ai compris... Et lorsque « Cœur magnifique » mourra, « Cœur sombre >» lui succédera ?.…

— Exactement, senhora... j’ai reçu dernièrement des messages du parti qui m’est resté fidèle à la cour. J’ai su par eux que ie roi, mon père, n’en a plus que pour quelques lunes.

— Et vous partirez ?... Et vous quitterez cette civilisation à laquelle vous vous êtes si bien adapté, vos plantations prospères, votre magasin de la rue do Ouvidor….

— Exactement, oui, tout !. mes autos, mon cher petit yacht à vapeur...

— Vous avez un yacht à vapeur ?

— Pourquoi Languéquétrou n’aurait-il pas un yacht à vapeur ?

— Évidemment !.… Vous quitterez tout cela... pour quoi ?.. pour quelques tentes de cuir dans le désert !.…

Un singulier regard vite éteint jaillit de la prunelle inquiétante du prince héritier... : Ed

— Véritablement, c’est vous, senhora, qui conseiileriez à Languéquétrou de ne point tout quitter pour sa patrie ?

Ceci avait été dit d’une voix sourde, sans emphase et qui trouva un écho immédiat dans le cœur de la grande artiste. Honteuse de s’être laissé surpreAdre sur un pareil terrain, elle voulut le regagner d’un coup. Ceci

ne fut point le résultat spontanéité du mouveme poitrine de cet homme

d'un calcul vulgaire, mais la nt qui la jeta à peu près sur la fut aidée par une coquetterie

i l'avait toujours servie quand il s'agissait onde d’un contradicteur obstiné ou qu'il fallait, par les grands moyens dont dispose TOIQUES une jolie femme, effacer même le souvenir d'une parole maladroite : les yeux en flamme, la poitrine frémissante, ses belles mains allèrent chercher celles de l’Indien et les retinrent prisonnières dans une étreinte que celles-ci ne demandaient qu’à subir :

— Prince, s’écria-t-elle, vous êtes un grand cœur | « Cœur sombre », vous avez un « Cœur magnifique ». Languéquétrou est digne de succéder à Ouénétrou

— Jrène ! on n’atiend plus que vous pour prendre le champagne. fit entendre, à quelques pas de là, la voix timide de M. le secrétaire perpétuel.

Elle l’eût tué. Languéquétrou aussi l’aurait tué et ça aurait été mieux fait. Elle jeta à Carangola comme à un domestique importun :

— Dites à M. le préfet que je suis à lui tout de suite!

C'était maintenant Languéquétrou qui ne lui lâchait plus les mains, ce que voyant M. le secrétaire perpétuel dit à Irène, sur un ton, du reste, des pius déplaisants, qu’il restait à sa disposition pour la ramener sous la tente,

Exaspérée, elle le renvoya avec des paroles dures, lui disant nettement qu’elle n’avait nullement besoin de lui pour savoir ce qu’elle avait à faire. Elle pensait qu’il les avait espionnés, ce qui était vrai, et l’espionnage était une de ces choses qui lui faisaient lever le cœur... Rs qe que ce ne fût un espionnage de guerre, bien

endu.

Don Manoël de Carangola s’en fut, la cervelle tout à fait brouillée, avec la vision de ces quatre mains qui Sig ns Jamais on ne lui avait serré la main de Diaz roRES ar me même devant le buste de Gonsalvez ions omprages enchanteurs du « Paseo Pua n’entendirent pius le bruit de ses pas, ils oi Me + conversation. Elle dégagea doucement ses

4 anguéquétrou lui prit la taille,

— Oh! fit-elle, prince, cela ne se fait pas 1.

— J'ai appris ce geste, dit Languéquétrou qui ne se démontait pas facilement, comme étant bien parisien.

— À Montmartre ! peut-être, et encore, avec les midinettes.

— Je sais « midinette »! dit le prince en ôtant docilement son bras, ce dont elle lui sut gré tout de suite en le récompensant de ce sourire qui a aidé à la gloire de Célimène... « Vous ! » continua le prince, vous êtes une très illustre artiste et très noble dame ! et la plus savante | Languéquétrou a assisté à la conférence de la senhora ce soir et il est tout à fait d'accord avec la senhora française sur les bienfaits de la civilisation.

Irène inclina la tête sous le poids des compliments princiers. Décidément ce sauvage lui plaisait beaucoup. Si elle avait levé son regard vers lui à ce moment, elle eût pu se rendre compte, à l’éclat de ses yeux qui brillaient comme deux diamants noirs, que cette sympathie était pour le moins partagée. Il s'était penché sur elle et elle sentit soudain son souffle chaud sur son épaule.

C'était là un sérieux avertissement dont elle eût pu profiter pour mettre un terme à un entretien qui présentait ses inconvénients. Mais l’idée que le Carangola les épiait derrière quelque buisson et souffrait de cet aparté l'incita à la patience, d’autant, qu’après tout, l’émoi, si proche, d’un être si nouveau (et si magnifique dans ses proportions) n’était peut-être point pour Jui déplaire. On ne rencontre point tous les jours un roi de Patagonie et, quand elles ne courent aucun danger, les coquettes aiment à s’instruire. Elle n’avait que quelques pas à faire ou un cri à pousser et elle se retrouvait au milieu d’une foule idolâtre. Enfin, nous ne saurions rs que Languéquétrou venait de lui dire qu il était tou à fait d’accord avec elle sur les bienfaits de la civilisation.

— Senhora, lui dit-il d’une voix entrecoupée de silences qui sont destinés, au théâtre, à re re multe d’un cœur, senhora, Languéquétrou tes se voir ce soir, vous parler !.. Il est sorti Ho é des flammes dans le cerveau !... Voilà, s’est-1 ;

femme qu’il lui faut pour régénérer un peuple ! Elle sera

reine des Tchéouelches et les tentes du désert devien- -

s !. Languéquétrou est riche ! très riche !

te à Languéquétrou $a richesse si son peuple est pauvre 1... I a fait un rêve... Il 14 ma le Rio Negro un paÿs trois fois grand comme la France. T1 fera pour son pays ce que d’autres ont fait pour le Brésil et La Plata! Il mettra en valeur un sol qui ne. demande qu’à produire |! il fouillera la terre pour en extraire les métaux les plus précieux ! Il bâtira des cités. I1 construira des écoles. Il révélera à ses sujets tous les bienfaits de la civilisation ! Et vous, illustrissima senhora, vous apprendrez le tchéouelche et vous ferez des conférences à mon peuple! à votre peuple ! O senhora!. Languéquétrou fera de vous Îa plus puissante reine du monde |

Ayant dit le noble Indien mit les deux genoux en terre et baisa ceux de la reine.

Très troublée par la véhémence assez roublarde d’un discours dont la naïveté ne manquait point d’une certaine saveur, mais dans lequel Irène, qui était une « femme de tête », apprécia surtout un programme politique, économique et social qui était en rapport avec les idées que l’on doit se faire du progrès... très troublée, disonsnous, la grande artiste prit les mains du Patagon, et l’aida à se relever.

— Relevez-vous, lui dit-elle, mon beau « Cœur sombre»! Vous faites des rêves dignes du fils d’un grand roi, mais hélas ! je ne puis que vous suivre de loin dans l'effort admirable que vous aïilez accomplir ! Peut-être même, dès ma rentrée en France, pourrai-je vous aider: je ne manquerai point, en tout cas, d’aller trouver le ministre des Affaires étrangères, qui est l’un de mes amis et je lui dirai qu’une ère nouvelle s’ouvre pour l'Amérique du Sud, au-dessous du Rio Negro ! Comme il a l'esprit très ouvert, il me comprendra tout de suite et ainsi préparerai-je les bases d’une alliance entre la France et la Patagonie avant que l’Angleterre ait eu vent de Es ne Mon ami, méfiez-vous de l'Angleterre l.…. pa vin Re qe re fit Languéquétrou

— Je ne vous abandonne pas, mon ami, c’e Î

: : , c’est le destin seul qui nous sépare ! je me dois à mon pays comme

dront des palai mais qu'impor

sil

vous Vous devez au vôtre... Offrez-moi

Ru : Les a la tente où ce ee de arangola doit nous î »:

Fe attendre avec bien de l’impa-

« Cœur sombre » ne disait plus un mot.

Elle le regarda tandis qu’il la reconduisait vers la tente. Ses yeux étaient de nouveau voilés, ses lèvres rentrées. Il avait une face obscure. :

— Allons ! lui dit-elle, ne faites pas le méchant... Gardons des dernières minutes que nous passons ensemble e heureux souvenir qui, chez moi, ne s’effacera qu’avec a vie.

« Cœur sombre » restait toujours silencieux. Elle pensa qu'il devait beaucoup souffrir. Elle eut pitié de lui.

— Tout nous éloigne l’un de l’autre, lui dit-elle... On ne vous a peut-être pas dit que j'étais mariée ?

Enfin « Cœur sombre » dit, d’une voix sourde :

—— Cet homme vous est-il fidèle ?

Elle trouva la question baroque...

— Si mon mari m'est fidèle ?.. Je le pense! fit-elle, en riant de son beau rire clair.

— Chez nous, déclara « Cœur sombre » sur un ton assez dur... chez nous, un homme est toujours fidèle à sa femme ! Et la femme au mari... C’est une question de vie ou de mort l.. On ne trompe pas, chez nous |...

—- J'ai pourtant entendu dire, fit Irène sur un fon badin destiné à ramener la bonne humeur chez ce beau ténébreux, que les caciques avaient plusieurs femmes Frse

— Légitimes! expliqua l’autre sans se dérider.…. jamais un chef digne de ce nom ne trompe ses femmes légitimes. Quand ses désirs vont à une femme qui ne lui appartient pas, il l'épouse. Cela lui fait une femme de plus. Et tout reste dans l’ordre.

— Alors vous me réserviez le rôle de favorite ! continua Irène sur le même ton enjoué.

— Non! pas une favorite ! répliqua de plus en plus sombre « Cœur sombre », Languéquétrou en montant sur le trône deviendra Ouénétrou XIV, dieu des dieux, roi des rois ! Vous auriez été la reine !

« Madame . de Maintenon! » fit en elle-même Irène qui commençait à s’amuser follement et se promettait,

à Paris, un joli succès en racontant à ses intimes d’abord, aux journalistes ensuite, qu’eile avait été demandée en mariage par le’ Roi-Soleil de la Patagonie.

— Mais dites done, mon cher prince, il me semble que pour un exilé vous parlez avec beaucoup d’assurance d’un pouvoir qui vous sera sûrement disputé. Je me suis laissé dire que vous aviez beaucoup d’ennemis à la cour du roi votre père !...

— Quand mon père mourra, je n’aurai plus d’ennemis, senhora ! je les ferai tous massacrer |

Elle eut un haut-le-corps et regarda Languéquétrou. Il avait un air si parfaitement féroce qu’elle fut tout à fait heureuse de lui quitter le bras à l’entrée de la tente. Ils étaient arrivés. Elle chercha des yeux don Manoël de Carangola, mais il avait disparu.

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés !

Dis, connais-tu l’irrémissible ?

Connais-tu le Remords aux traits empoisonnés

À qui notre cœur sert de cible ?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

L'irréparable — BAUDELAIRE.

Ce fut Languéquétrou qui la reconduisit à l’hôtel, dans sa superbe auto. Aux lumières et avec quelques coupes de champagne, il était redevenu tout à fait plaisant. Toutes les manières du «parfait galant homme ». Et elle s’était plûe à reprendre avec lui, devant tous, son jeu de grande coquette. En la quittant sur le seuil du Palace, il lui baisa longuement la main. Elle lui dit encore :

— Je n’oublierai jamais cette soirée.

Et elle ajouta :

— Cher prince, vous m’écrirez. Vous savez que tous mes vœux sont avec vous !

Et ils se séparèrent comme s'ils ne devaient jamais plus se revoir.

Dans l'ascenseur elle trouva sa femme de chambre qui était venue au-devant d’elle. Sylvie avait l’air consterné, mais Irène ne s’y trompa point. Une certaine allégresse intime faisait ses yeux trop brillants et perçait sous une agitation qu’elle eût voulu faire prendre pour du désespoir. -

— Qu’y a-t-il encore, Sylvie ?

— Il y a, madame, que votre salon est transformé en un reposoir |! Toutes les fleurs que don Manoël avait envoyées à madame dans sa loge et dont madame s'était débarrassée. ont été renvoyées ici par les soins de don

Manoël. £ À — Eh bien! Sylvie, vous n’aviez qu’à les jeter par la

fenêtre !

72 LA FAROUCHE AVENTURE , - que j'allais faire, madame, quand don un ne D mn nn I1 vous attend là-haut avec te 4 exemple ! voilà qui est trop fort ! Et vous avez laissé s'installer chez moi cet imbécile ! \ va voir comment je vais le recevoir, moi! Nous partons demain à la première heure. Les malles sont prêtes ?

— Tout est prêt, madame | ù — C’est fini, Rio-de-Janeiro! Je n'ai plus aucun ménagement à garder avec ce fou !... Ne me quittez pas, Sylvie, je sais que cela vous amuse !

— Moi, madame! Comment madame peut-elle dire ?.. Si madame savait...

— Oui, oui, je sais !.. votre dévouement !.…. Eh bien! je ne vous demande pas grand’chose... je vous demande de rester là pendant que je vais exécuter M. le secrétaire perpétuel, cela ne va pas traîner, allez ! Irène pénétra dans son salon comme une lionne à

Jaquelie on a pris ses petits.

« Elle va le dévorer ! » pensa Sylvie.

Sylvie n’avait pas exagéré quand elle avait parlé de «reposoir »…. Il y avait des fleurs partout. sur les tables, sur les sièges, sur le parquet :; le divan en était paré comme un autel le jour de la Fête-Dieu. Au cœur de ce bouquet, M. le secrétaire perpétuel se tenait debout, bras croisés, un peu pâle.

— Vous! s’écria Irène. encore vous! Mais vous ne voyez donc pas que vous « m’excédez ! ».… Vous vous serez conduit avec moi, jusqu’au bout, comme un goujat l... Après m'avoir horriblement compromise par des manières indignes — je ne dirai pas d’un gentilliomme, car vous n’avez du gentilhomme que le nom, mais d’un honnête homme — vous continuez de me poursuivre jusqu'ici, chez moil!... Vous venez me voler mes dernières heures de repos ! Vous ne craignez pas le scandale, Avez-vous dit un jour. Eh bien! soyez heureux, le Scandale, vous allez lavoir, et complet ! et plus grand . vous ne l’eussiez désiré ! Tout Rio-de-Janeiro saura . Ru. ne ho êtes! Un boufion! Un être RARES : eSque ! Sylvie, ma fille, vous voyez cet ++ VOuS allez aller me chercher les domestiques

pour qu’on le jette dehors! Réveillez tout l'hôtel s’il

le faut ! Plus il y aura de monde, plus l’ i Sylvie 1... ; plus l’on rira !... Allez,

“7 Bien, madame !… ais soudain Irène se tut et Sylvie i M. le secrétaire perpétuel ou ce so .

Il tenait dans chaque maïn un énorme pistolet chefsd'œuvre de l’armurerie du xvrr° siècle. à ut Dee menacées, dit-il aux deux S, pistolets sont pour moi. Ce sont des armes de famille. Celui que je tiens dans la main droite a déjà servi à mon aïeul don Fernandez de Carangola pour se brûler la cervelle un jour de mélancolie. J'ai beaucoup d’autres armes de famille que ma fille Isabella entretient avec piété, aidée du capitao Vermhelo, le premier armurier de la rue do Ouvidor. Isabella n’est point comme son père : elle ne craint pas les armes à feu et souvent elle s’amuse avec le capitao à faire des cartons avec ces pistolets passés de mode, mais qui envoient encore très bien la balle à leur but avec un bruit terrible. Après ce qui s’est passé ce soir, dans l'allée des bambous, la vie m’est devenue insupportable.

— Eh bien, monsieur! s’écria Irène, vous avez là l’occasion de faire usage de vos armes, si la main vous en démange…

— Je sais, madame, que vous avez comblé mon rival !

— Celui que vous appelez votre rival est un galant homme qui ne refusera point de se rencontrer avec vous, mais pour Dieu, monsieur, débarrassez-moi de votre présence |

Je ne me battrai point avec cet homme, madame, parce qu’il pourrait me rater ! Si maladroit que je puisse être, je ne me manquerai pas à bout portant |

— Et vous allez vous tuer ici!

— Oui, madame, sur cette couche fleurie !... Madame, vous m'avez fait entrevoir la porte du paradis (et il montra la porte de la chambre) et vous partez après m'avoir infligé le plus horrible supplice ! à

— Mais, monsieur, je ne vous ai rien fait entrevoir du tout ! et je suis tout à fait ignorante du supplice dont

vous me parlez !

74 LA FAROUCHE AVENTURE __ Vraiment, madame, vous l’ignorez .. vous l'ignorez !.. Eh bien! je vous crois, madame ! Et un sourire d’une amertume infinie passa sur la face ravagée du pauvre homme... Vous faites naître d’un regard le plus bel espoir dans un cœur paisible, et vous l’ignorez !.. Vous l’emplissez ensuite d'une douleur irréparable en portant ce regard sur un autre, et vous l’ignorez toujours !. Et si l’on vient vous dire : « A cause de vous, madame, je souffre comme un damné! » vous passez en disant : « Ce pauvre homme a perdu le jugement | » Deux lourdes larmes coulaient sur les joues de don Manoël, et quand il prononça, d’une voix mouillée où i1 y avait tout le désespoir du monde, ces vers d’Alceste à Célimène, il n’était pas si ridicule, même avec ses pistolets.

Oui, oui, je l’ai perdu lorsque, dans votre vue, J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue.

Et que j’ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté...

Sur quoi, il s’étendit sur le lit de fleurs qu'il s'était préparé :

— Je vous demande bien pardon, madame, j'aurais pu me tuer, comme d’autres l’ont sans doute déjà fait

dans des circonstances identiques, sur votre paillasson,

maïs j’ai préféré mourir au milieu de ces fleurs dont vous n’avez pas voulu !

Et il approcha un pistolet de sa tempe.

Irène se précipita et arrêta sa main. Un moment elle avait pu croire à une vengeance de comédie, à un jeu odieux destiné à la punir de ses coquetteries de la soirée

qui, en effet, avaient dû faire souffrir terriblement ce :

cœur maladroit et sincère, mais les larmes qu’elle avait vues couler, le ton très simple sur lequel don Manoël lui avait parlé, l’intime désespoir qui était peint sur ses traits de cire, le geste décidé avec lequel il avait rapproché Je pistolet de son front, tout lui criait que cet homme allait mourir pour elle si elle ne trouvait pas instantanément quelque chose pour le sauver 1.

++ que comprit qu’un grand sacrifice devenait nécessaire.

e ne guérirait point cette plaie avec des mots.

eme |

ex Je vous préviens, lui dit-il, que si vous vous sauvez, je me tue ! que Si vous appelez, je me tue ! que si vous m'arrachez ce pistolet que vous tenez dans votre main, je me tue avec l’autre !.…

— Mon ami! supplia-t-elle... mon ami, un instant |... — Pourquoi ?...

Elle posa une main sur son sein bondissant. Elle venait de trouver !.….

— Vous m’accorderez bien cinq minutes ?.….

— Pourquoi ? répéta-t-il.…

Elle murmura, défaillante :

— Dans cinq minutes, mon ami, je vous appellerai !..

Et elle disparut dans la chambre avec Sylvie. ds Oh !.. fit don Manoël en ouvrant de grands yeux...

Et il se releva tout doucement de sa couche funèbre... seulement il ne quitta point ses pistolets. Il leur avait trop de reconnaissance.

Les couleurs lui étaient tout à fait revenues. Il attendit. Il attendait fiévreusement, mais sans crainte. Il connaissait l'appartement. Il savait que la chambre n’avait point d'autre issue que la porte devant laquelle il attendait.

Au bout de cinq minutes, exactement, la porte s’entr'ouvrit et il entendit Sylvie qui lui disait : ÿ — Entrez, monsieur, madame vous attend !... Il entra. Sylvie sortit tandis qu’il entrait et referma la porte. Quand elle eut refermé la porte, Sylvie traversa le salon, entra dans le cabinet où il y avait une penderie. Elle prit le manteau de voyage qu’elle avait préparé pour madame, et sa toque. Elle s’enveloppa dans le manteau, ôta la ruche tuyautée qui ornait ses cheveux et mit la toque. Elle se regarda dans une glace et constata avec satisfaction que jamais Sylvie n’avait autant ressemblé à Mie Irène de Troie. Avons-nous besoin de dire que c'était Irène elle-même ! Elle prit à la hâte un sac de voyage, descendit dans le vestibule de l'hôtel, donna un royal pourboire à un groom de nuit pour qu il l’accompagnât jusqu’au port, sortit et respira avec délices la brise qui lui venait du large...

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