‹ La Farouche aventureChapitre 9 sur 27 · LE JOLI PETIT NAVIRE · texte numérisé non relu

LE JOLI PETIT NAVIRE

Quelques jours auparavant, Irène avait lu dans un journal français qui venait d’arriver à Rio le récit de la première nuit de noces de lord Byron, racontée par luimême. On connaît les malheurs conjugaux de l’auteur de Childe Harold. Voici comment ils débutèrent : « Il faut que je vous fasse le récit de ma première nuit de noces : je l’ai d’ailleurs décrite dans mes Mémoires. Cette première nuit de noces peint à merveille la pruderie de lady Byron et la haine que m’a jurée sa gouvernante, cette

miss Charlm... que j’ai si bien habillée dans une de mes

satires.

» Miss Charlm... avait tant alarmé son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir versé bien des pleurs, lui déclara qu’elle aimait mieux mourir que de ne pas faire lit à part. Il y eut entre elles un long débat pendant que je me morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale. Bref, miss Charlm.… Par un dévouement que je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première nuit, afin de pouvoir lui dire le lendemain ce qu'il en était.

» Quand j’entrai, je vis une femme, s’éclipser par la porte du boudoir et je crus tout naturellement que c'était miss Charim.…. qui me laissait seul avec ma femme tandis que c'était celle-ci qui s’en allait se réfugier ‘nocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible nr d une veilleuse favorisait cette substitution.

aut vous dire que j'étais horriblement fatigué ; j'aurais

Se debout. Témoin d'une partie des terreurs pudiq e ma femme, je m'étais d'autant plus i tienté du temps qu’elle avait mis à pu ges A era) que j'étais bien résolu à lui laisser passer u Ée ne afin de l’apprivoiser, er re

» Je m’approche du lit; ma co déjà plongée dans le sommeil. Je Re rap et les fatigues de la journée ont agi sur elle comme rss moi et je me hâte de me glisser à son côté, mais os doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur son front tourné contre le mur un baiser modeste ; je croise mes bras sur la poitrine, selon mon habitude, et je m’endors comme l’eût fait un marié de soixante ans. À

» Le lendemain, je fus tout surpris en me réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève moi-même et la journée fut calme comme la nuit. I n’en fut pas de même probablement de la nuit suivante car j'entendis lady Byron, le surlendemain, reprocher à sa gouvernante de l’avoir trompée. Et c’est depuis ce moment que miss Charlm... a tout fait pour persuader à son élève qu’elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon cœur quand le hasard me fit découvrir la supercherie de cette excellente miss Charlm.….. »

C’est le souvenir de cette lecture qui avait tout à coup apporté à Irène le moyen suprême qu’elle cherchait pour dénouer l’aventure farouche où elle se trouvait entraînée à son corps défendant. Mais Sylvie aurait-elle le dévouement de miss Charlm ?... Il n’y avait pas de temps à perdre ; dès qu’elles furent seules dans la chambre, Irène dit à sa soubrette :

Vous m'avez dit souvent, Sylvie : « Madame ne sait pas ce que je suis capable de faire pour madame ! » Eh bien ! ma fille, voilà ce que je vous demande. Si vous y consentez, je vous en serai reconnaissante toute ma vie. Ce n’est plus une servante que vous serez pour moi, mais une amie, la plus chère des amies...

__ Oh! madame, répondit Sylvie, parlez, je suis prête à tout !

Alors Irène lui expliqua en quelques mots ce qu’elle espérait d’elle. 11 ne fallut point cinq minutes pour con” vaincre Sylvie. Irène n’eut même pas besoin d’exciter

78 LA FAROUCHE AVENTURE Î Î Byron, zèle en lui racontant la nuit de noces de lord Byr ed était pourtant d’un exemple illustre. Sylvie posa elle-même sa ruche tuyautée sur les cheveux de sa maitresse, lui noua à la taille son léger tablier de dentelle, se débarrassa en hâte de ses vêtements, se glissa dans le

lit et dit à Irène :

— Je suis prête, madame n’a qu’à éteindre l’électri-.

cité et à entr’ouvrir la porte. J’appellerai moi-même don Manoël en lui disant que madame l'attend !

__ Vous vous tournerez ensuite contre le mur, fit Irène, et vous ferez semblant de dormir. Si ce n’est pas un monstre, don Manoël respectera votre repos.

— Que madame se tranquillise. Madame sait maintenant ce que je suis capable de faire pour elle! Avant le jour, don Manoël déguerpira. Où rejoindrai-je madame ?

— Sur le bateau, Sylvie, avec mes malles.

Comme nous l’avons vu, tout s’était passé le mieux du monde. Irène avait bien des doutes sur la façon dont M. Je secrétaire perpétuel respecterait le repos de Sylvie, mais en songeant que toute Ja haine de miss Charilm... pour lord Byron lui était venue de ce que celui-ci s’était montré justement trop respectueux, elle se sentait la conscience légère.

Irène, en quittant le Palace avec le groom de nuit, était tellement occupée de se féliciter de l'imagination

qu’elle avaït eue et de l’heureux événement qui s’en

était suivi qu’elle ne prêta nulle attention à une auto de grand luxe qui stationnait dans un retrait de l'hôtel tout au coin de la rue. De son côté, le groom était si satisfait de son pourboire qu’il ne pensait qu'aux plaisirs qu'il en pourrait tirer. Si bien que ni l’un ni l’autre ne virent des ombres qui descendaient de l’auto et les sui- Vaient pas à pas sans faire entendre le moindre bruit. re précédée du groom arriva bientôt sur le quai, alors à peu près désert. Il lui fallait trouver une embarcation pour rejoindre en rade le Bahia qui devait la a à Montevideo avec l’impresario Hauptmann et La RÉ de Justement, il y avait 1à un petit canot set ile dont lie chaufieur s’occupait de mettre en rat moteur. Elle allait s’adresser à cet homme, quand atelot surgit devant elle et lui demanda s’il ne pou-

vait rien pour son service. Elle lui répondi i qu’elle désirait se rendre tout de Fe ie has Le matelot lui désigna le canot automobile et Irène déclara que cela ferait parfaitement son affaire. À ce moment, l’aurore commençait à poindre. Le matelot, un . homme de couleur, s adressa au chauffeur qui était lui

aussi un sang-mêlé et ils échangèrent quelques propos qu’Irène ne comprit point. Le chauffeur ôtait sa casquette et lui désignait son canot. Une minute plus tard, elle était installée avec son sac sur la banquette, le groom se hâtait de regagner son hôtel et le chauffeur allait mettre en marche, quand une demi-douzaine de matelots aux visages de bronze eux aussi sautèrent dans le canot. Irène pensa que c’étaient des marins du Bahia qui retournaient à leur bord. Ils paraissaient du reste assez joyeux, d’une ivresse bonne enfant qui attestait qu'ils avaient passé une excellente nuit dans les cabarets. Le canot sortit du port et entra dans la rade. Le jour était venu radieux. Irène était heureuse. Ses tribulations étaient terminées. Soudain elle s’aperçut en levant la tête que le canot, au lieu de se diriger vers le Bahia, filait tout droit sur un charmant petit navire qui avait jeté l’ancre dans un coin opposé de la rade. Elle interpella vivement le chauffeur qui parut ne rien comprendre à ce qu’elle lui disait. Elle se retourna du côté des matelots qui s’étaient mis à chanter une complainte bizarre avec des rires, des contorsions grotesques, des claques sur les cuisses et des coups de poing dans l'estomac à assommer un bœuf. Elle sortit tout ce qu’elle savait de portugais et d’espagnol. Elle protesta. Elle cria. Les autres n’en avaient cure. Ils ne l’entendaient même point. Elle s’adressa à l’homme de barre qui était justement celui qui l’avait abordée sur le quai. Il paraissait avoir gardé tout son bon sens. Elle lui dit qu'il se trompait, que c'était à bord du Bahia qu’elle allait. L'homme lui fit signe qu'il comprenait et il continua sa route sur le joli petit navire.

— Les brutes ! s’écria-t-ellé. ;

Pour calmer son irritation, elle calcula que le Bahia ne partirait pas avani deux heures de là et qu’elle aurait

tout le temps de faire cesser ce stupide quiproquo dès

80 LA FAROUCHE AVENTURE qu’elle serait à bord Se br navire et qu’elle aurait officier quelconque.

“lle fut p* effet spa le plus courtoisement du monde par un jeune homme, de couleur lui aussi, qui avait deux galons d’or sur les manches. Elle expliqua son Cas, Le jeune officier exprima son regret d'une telle méprise et déclara qu’on allait la reconduire à bord du Bahia dans un instant. Il la pria, en même temps, d'accepter de partager son déjeuner du matin : une tasse de thé, du lait et des toasts. Rassurée, elle accepta. L'offcier la conduisit dans une coquette salle à manger et Ia laissa seule un instant. Quand il revint il avait l’air préoccupé,

— Tout ceci est bien étrange, dit-il... Je viens d’avoir un entretien avec Marco, l’homme à qui vous avez parlé sur le quai. J'avais envoyé le canot automobile au port pour y prendre le patron. Mais le patron lui a dit qu’il allait revenir avec une dame, mais que si, par hasard, cette dame arrivait avant lui, qu’on ne la fît pas attendre, qu’on la conduisît immédiatement à bord et qu'on revînt le chercher à terre. |

— Mais il ne saurait s'agir de moi! s’écria Irène. Moi... je me rendais à bord du Bahia et non à bord du.

— Du Minha casa hé à seros ordens ! fit l’officier en souriant.

Irène sourit aussi.

ee Joli nom ! fit-elle ! un peu long mais joli tout de même...

Jusqu’alors ils avaient parlé portugais. Au grand étonnement d’Irène l'officier dit en français :

— Cela se traduit dans votre belle langue par : Ma maison est à vos ordres !

— Eh bien, monsieur, dit Irène, puisque votre maison est à mes ordres, je vous en prie, faites-moi conduire Ash à bord du Bahia. je n’ai perdu que déjà trop

— Attendez, senhora, je vais faire venir Marco!

Marco vint. L’offcier l’interrogea devant Irène, ll répéta exactement ce que l'officier avaït dit.

à es AE ee avais dit, moi, que je voulais aller

— C'est la vérité, senhora ! mais le maître m'avait

—@—@ oo S

dit : « La senhora que tu conduiras à bord, c’est une senhora qui devait aller à bord du Bahia!» 1] s’agissait donc bien de la senhora !.…. je ne me suis pas trompé ! j'ai exécuté les ordres 1.

— Mais c’est impossible 1... je vous dis que c’est impossible !

Et se tournant vers l'officier :

— Voulez-vous me faire conduire oui où non à bord du Bahia ?

Le jeune homme avait l’air de plus en plus soucieux :

— Cela change tout, senhora !... Cet homme paraît avoir exactement suivi sa consigne !.…

— Mais je vous dis, moi, qu’il y a erreur ! clama Irène. Vous ne savez pas qui je suis : je vais vous le dire : je suis Irène de Troie, de la Comédie-Française (officier salua).. Si vous ne faites pas exactement ce que je vous dis, c’est à notre ambassadeur que vous aurez affaire ! à notre gouvernement dans lequel je n’ai que des amis |... des amis que je reçois tous les jours à ma table, monsieur ! sans compter que votre patron aura à payer à M. Hauptmann, mon impresario, une somme considérable, si je ne suis pas à Montevideo le jour de la représentation annoncée |

— Madame, un marin à son bord n’a d’autre chef que son commandant. En la circonstance, le commandant, c'est le propriétaire! Je vais envoyer immédiatement le canot à terre prendre les ordres du propriétaire !

— Mais nous perdons encore un temps précieux 1

— Oh! madame, ce fâcheux malentendu sera vite dissipé et vous serez à bord du Bahia plus d’une demi-

on départ. PSE Pa si Sven DRE PRES se ess Irène le rejoignait jà le canot s’éloignait : :

ee a De et revenez tout de suite ! cria Irène à Marco. F :

igne que l’on pouvait compter sur lui.

Fe 'appellet-il, votre patron ? demanda

Irène au jeune officier.

ïi-ci répondit en saluant :

ne res heureux de vous le dire lui-même !

Elle ne le revit plus, bien qu'elle le réclamât.

Elle arpentait le pont d’un pas irrité en jetant un regard hostile sur ce bâtiment qui l’accueillait cependant de toute la grâce d’une armature légère, de toute la plaisance et de toute la reluisance de ses acajous et de ses cuivres. Le joli petit navire pouvait jauger une tonne et demie, il avait deux mâts coquets parés de toile blanche et de pavillons frais entre lesquels la cheminée s'élevait avec un petit air penché qui semblait dire : « Venez avec nous, senhora ! Vous verrez le joli voyage que nous ferons ensemble ! » Et la fumée qui s’en échappait par petites bouffées haletantes précisait l'invitation du yacht séducteur : « C’est pour vous que je chauffe ! »

Eh bien ! Irène n’était pas séduite du tout ! Un autre spectacle vint s'emparer d'elle tout entière.

C’était celui de la rade ; dans la splendeur du jour nouveau il offrait une rare magnificence.

Pour une âme qui s’était donnée à la beauté et qui ne voulait connaître que le frisson sublime de l’art, il y avait là l’occasion d’une fête nonpareille, dans la vision de cette prodigieuse faucille d’azur enfoncée au creux vert des collines où s’étageaient les plus belles architectures. Irène avait fini par s’immobiliser à l’arrière du sb o elle resta là de longs instants. Elle semblait

ypnotisée.

Hélas ! hélas ! la vérité nous force encore à avouer que, dans ce moment, Irène n’est nullement dans l’extase ni dans l’enchantement... car un seul point du tableau la préoccupe : c’est ce coin de la rade où elle a vu disparaître un canot automobile qui devrait être déjà revenu.

Les minutes qui eussent passé trop vite au gré d’un amateur de beaux paysages, lui redonnent au contraire, au fur et à mesure qu’elles s’écoulent, une agitation qui n’a rien à faire avec une fièvre esthétique La PA sa marche fébrile de l’arrière à l'avant

js a, S i res ven date ce pont désert que tous semblent lui ] Ee A es dents cruelles font. des Estado fe uchoir. Encore de la dentelle

Et ce canot de malheur ne revient toui Ï

PR jours point l... Soudain, comme un éclair, une pensée la tac ts

PPT

Disons même qu’elle la renverse, car chanc

doit s'appuyer au bordage (en terme a nn Le roi des Patagons lui aussi a un yacht à vapeur !.… et le roi des Patagons l’enlève ! er

— Non! non!.….. non! Ça n’est pas i devient folle !.. Le roi des Patagons pe rer en vage L.. Le roi des Patagons connaît les bienfaits de la civilisation !.. Tn’ignore pas qu’on n’enlève pas Mile Irène de Troie, de la Comédie-Française, comme il eût enlevé Miie Amanda, par exemple !.… es

Et puis, « Cœur sombre » est un noble cœur !

Il s'était conduit avec elle d’une façon parfaite !.…. Il lui avait bien exposé de singuliers projets, mais elle n'avait eu que quelques mots à prononcer pour qu'il les jugeât lui-même irréalisables, et la preuve en était qu’il avait eu le bon esprit de n’y plus faire la moindre allusion, dans cette fin de soirée où il avait remplacé si avantageusement près d’elle M. le secrétaire perpétuel.

En voilà un (M. le secrétaire perpétuel) qui s'était conduit comme n’eût pas certainement osé le faire... mettons le dernier des Abencérages !.…

Enfin, Languéquétrou et elle ne s’étaient-ils pas quittés sur des adieux de la plus touchante mélancolie, tout à fait en gens du monde !.…

Elle chassa donc cette idée épouvantable, mais n’en reprit pas moins Sa déambulation forcenée…

Tout à coup, l'attention d’Irène est attirée par l’appel strident d’une lointaine sirène l' Ses yeux, que mouillent les larmes d’une rage impuissante, se tournent une fois de plus vers la masse imposante que la silhouette du Bahia dessine là-bas sur la glace immobile de ce lac bleu et indifiérent.

Plus de doute, c’est le Bahia qui annonce son départ !.….

C’est le Bahia qui l'appelle !

Elle crie comme s’il pouvait l'entendre ! Mais il ne

l'entend pas et il l’appelle toujours |...

Lasse de vivre, ayant peur de mourir |! pareille Au brick perdu jouet du flux et du reflux, Mon âme pour d’affreux naufrages ppareille.…

L’Angoisse. — VERLAINE,

Elle court, écumante, au rouf par où elle a vu disparaître ce jeune officier si poli, qui se tient si bien à cheval sur sa consigne. Elle a bien entendu dire que les marins adorent l'équitation mais il y a des moments où un galant homme doit se laisser désarçonner. Pour un tel résultat, elle est prête à jouer sa plus grande scène. Tout l'y porte, tout l’y a préparée. Elle est déjà dans un beau désordre. Qu’il vienne et il ne résistera pas à une Irène échevelée qui, dans un égarement tragique, saura lui faire oublier toutes les consignes de la terrei.

Hélas ! il doit s’en douter, le monstre, car il ne se montr point.

Et des matelots surgis de ce trou où elle le cherche lui barrent le chemin de leur jovialité inépuisable.

Et la sirène appelle toujours !... C’est maintenant un cri déchirant ! une clameur désespérée ! Le Bahia n'a jamais dû crier comme ça! ni Irène non plus, assurément !.. Elle se représente les scènes qui doivent se passer à bord ! Il n’y a point d’indifiérents ! Chacun se réjouissait de faire la traversée avec M1ie Irène de Troie |... PE SE de Troie n’est pas là! On va partir sans = rène de Troie, de la Comédie-Française | Les pas-

gers, la troupe, l’impresario, M. Hauptmann, doivent supplier le commandant de retarder l’heure du départ. Mais ces marins ne connaissent que leur consigne. Ils laisseraient mourir père et mère pour leur consigne.

NS

Et Sylvie, dans quel état doit-elle être du dévouement de laquelle elle n’a plus le a Fee Quel que soit le résultat du sacrifice qu’elle lui a imposé et dont toute l’étendue n’aura dépendu que de la galanterie de M. le secrétaire perpétuel, Irène connaît maintenant Sylvie suffisamment pour imaginer son désarroi

(qui est en train d’effacer tous les autres, y compris

ceux de cette nuit) en face de ce malheur inexplicable : l'absence de sa maîtresse !

Et le Bahia partit...

Et le canot ne revenait toujours pas.

Trois heures s’écoulèrent ainsi.

Irène ne pleurait plus. Irène ne criait plus. Elle était anéantie.

Cependant, comme la raison finissait toujours par dominer en elle, elle rassembla ses idées tandis que, dans l’entrepont, la chanson à boire des matelots ne cessait son rythme lancinant.

Elle se persuada encore qu’il ne pouvait s’agir d’un enlèvement. La première raison en était simple. Depuis beau temps Ma Casa eût levé l’ancre. Or, le joli petit navire ne paraissait nullement pressé de partir. Et son patron ne se hâtait guère de rejoindre le bord. Au fond, cet extraordinaire malentendu pouvait s'expliquer normalement par le fait d’une parole mal comprise d’un matelot inintelligent et d’une interprétation trop rigoureuse de la consigne, de la part d’un officier qui ne tenait point à engager sa propre responsabilité dans une histoire aussi embrouillée.

Il n’y avait plus qu’à attendre le commandant. Tout s’expliquerait et Irène en serait quitte pour trouver un nouveau moyen de transport jusqu’à Montevideo. Hauptmann était débrouillard et quand elle lui aurait télégraphié il s’arrangerait bien pour reculer de quarantehuit heures la première représentation, si cela était absolument nécessaire. ;

Elle eut honte de sa faiblesse, rentra dans la petite salle à manger et prit quelques gorgées de lait, puis elle tira une petite glace de son Sac, répara le désordre de sa chevelure, se mit de la poudre, et se passa le bâton de rouge sur les lèvres. Elle ressortit de là tout à fait mai-

tresse d'elle-même et prête à nouveau à commander

ments. s ment . le canot automobile avait fait sa réapparition et se hâtait vers Ma Casa de toute la vitesse de son hélice, ce qui était de bon augure. Irène pensa que le maître d'équipage avait dû chercher son patron jnutilement pendant des heures, le trouver enfin, et maintenant que le commandant savait tout, il accourait pour la livrer. :

races sur le bastingage, elle aperçut bientôt un homme debout qui lui faisait des signes avec son mouchoir. Qui pouvait être cet homme ? Il était tout de blanc habillé avec des galons d’or sur les manches et à la casquette.

Elle le reconnut d’abord à sa taille exceptionnelle, ensuite à la facon dont il lui jeta : « Illustrissima senhora ! » enfin à son visage : c'était Languéquétrou lui-même, le roi des Patagons |...

Elle ne savait plus que penser, mais le canot ayant accosté à l’échelle de coupée, en deux bonds, Languéquétrou fut près d'elle.

— Ahf illustrissima senhora! quelle chose! quelle chose !... Cet homme m'a dit !... Je suis au désespoir, en vérité, au désespoir !

Languéquétrou paraissait, en effet, complètement désespéré.

Irène le regarda fixement.

— J'espère, lui dit-elle fort sèchement, qu’il n’y a là que le plus fâcheux des malentendus ! :

— Mais comment donc! senhora ! oui! assurément, on peut le dire : le plus fâcheux des malentendus ! Vous m'en voyez tout à fait fâchél!... tout à fait fâché!... Vous aussi, n’est-ce pas 7... Ne dites pas non! Languéquétrou voit tout !

— Mais je ne dis pas : non! fit Irène, toujours sur la défensive.

— Eh bien! Languéquétrou va tout faire pour le réparer ! tout au monde! illustrissima senhora !.. Languéquétrou Vous conduira lui-même à Montevideo !…. il vous conduira sur son bateau... votre bateau! Vous êtes la maîtresse ici |. Tout vous appartient !.…

le navire, les hommes, l’officier, le sous-officier, d'équipage et moi-même, senhora !.… ee PEN

Et il appela d’une voix retentissante : « Antonio! s»

Le jeune officier se présenta, dans une attitude toute militaire :

a Antonio ! donnez les ordres ! nous partons tout de suite ! nous allons à Montevideo !...

— Non! fit Irène... nous allons rejoindre au plus tôt le Bahia.

— Comme vous voudrez! senhora! Ma Casa est bonne marcheuse !.… Et le Bahia fait une courte relâche à Santos !... Nous l’aurons rejoint avant qu'il en soit parti, soyez-en assurée, senhora !

Languéquétrou paraissait si malheureux de la peine et des ennuis qu’il avait causés à Irène, que celle-ci finit par lui tendre la main :

: — Je vous pardonne ! lui dit-elle.

— Vous me pardonnez! s’écria Languéquétrou.…. Le cœur de Languéquétrou déborde! Il aurait payé un million un malentendu qui lui vaut le plaisir de rester quelques instants de plus avec la senhora !…

Déjà on avait levé l’ancre.. les matelots précipitaient la manœuvre. Le jeune officier, qui lançait un ordre, ne put se retenir de sourire en voyant qu’une entente aussi rapide réunissait deux personnes dont l’une au moins avait toutes sortes de raisons pour en vouloir à l'autre.

Je vous l'avais bien dit ! senhora ! fit-il à mi-voix en passant près d’Irène.

Languéquétrou l’arrêta d’une main ferme qui lui broyait l'épaule.

2 At-il été convenable, au moins ? demanda-t-il à l'artiste.

Si elle eût hésité à répondre il eût peut-être jeté son officier par-dessus bord. Elle se hâta de déclarer :

— Oh! tout à fait! tout à fait convenable! Seulement un peu timide... après qu’il eut renvoyé le canot, il est allé s’enfermer dans sa cabine et je ne l’ai plus revu.

Ce fut sa seule vengeance. On sortait de la rade. On avait mis le cap sur Santos. Irène n’avait plus aucune raison de garder rancune à ces braves gens. Le déjeuner,

88 LA FAROUCHE AVENTURE : :nvité Antonio fut des plus gais : le auquel avait ee raue et servi frais. Irène, qu’Anchampagne de bonne marque €* âtes- Er ri tonio dévorait des yeux, faisait des grâtes.

ui se fût fait tuer pour elle | Comme elle ne demandait généralement point ce sacrifice, ni aucun autre, du er et qu’elle se déclarait le plus souvent satisfaite d'une muette adoration, elle était bien excusable de se croire sans péché. Maïs il fallait plaindre ces pauvres hommes |...

Quand Antonio eut quitté la salle, Irène, en allumant une cigarette et en regardant de coin Languéquétrou, lui dit : F '

— Mon cher prince, vous ne m'avez toujours pas dit comment avait pu se produire cette heureuse méprise, et je ne vous cache pas que jusqu’à plus ample informé, je ne suis pas loin de croire qu'il y va beaucoup plus que vous ne me l’avez avoué, de votre faute !

— Tout est de ma faute! acquiesça ingénument Languéquétrou.

— Qu’avez-vous fait de cette dame qui devait partir avec vous ? demanda-t-elle malicieusement.

— Mais il n’y a jamais eu d’autre dame que vous! s’écria Languéquétrou.

— Oh! alors! vous m’accorderez que vous méritez tous les châtiments,

— Tous!

— Je n’ai jamais dû partir avec vous, moi ! et si vous aviez eu vraiment le désir de me conduire vous-même à Montevideo, il eût été beaucoup plus simple de me le dire hier soir !... Et vous n’auriez pas eu à inventer tout cet imbroglio auquel je n’ajoute aucune foi!

— Mais justement ! fit Languéquétrou, je ne pouvais vous faire cette proposition hier soir attendu que mon yacht n'est arrivé en rade que cette nuit ! Et vous allez Voir comme tout est simple, au fond! Ayant appris par mon maître d'équipage l’arrivée de Ma Casa en rentrant chez moi, je donne immédiatement des ordres pour qu'il se tienne prêt à repartir ce matin. Je lui dis encore ; « Je dois venir avec une dame qui doit prendre le Bahia et qui fera le voyage sur Ma Casa. Il se peut at cette dame vienne avant moi, auquel cas vous ne a ferez pas attendre et vous la conduirez immédiatement

à bord. » Je pensais, en effet, qu’après vous i

nue, j'aurais encore à régler Fra ne à Rio. Et j’espérais bien que vous ne me refuseriez pas la faveur que j'allais vous demander 1. Jugez dons de mon dépit quand, me présentant à l'hôtel ce matin on m'apprend que vous êtes déjà à bord du Bahia et que votre femme de chambre vient de vous y rejoindre avec vos malles ! Je rentrai chez moi où ma présence était nécessaire, tout à fait désolé mais décidé à une nouvelle tentative dans la matinée. Je voulais me faire conduire à bord du Bahia, quand un messager de Patagonie arrivé par le bateau de Puntas-Arenas ce matin même, demanda à me voir sur-le-champ. Cette entrevue, des plus importantes, m’a retenu beaucoup plus longtemps que je ne l’eusse voulu. Heureusement que sur ces entrefaites j’apprenais par mon maître d'équipage tout ce qui s’était passé et que vous étiez à mon bord ! Vous voyez ma joie |.

— Votre joie !... Eh bien ! et ce grand désespoir que vous m'avez montré quand vous m'’eûtes rejointe |. fit-elle en lui souriant, car en effet, tout s’expliquait et le plus normalement du monde...

— On ne peut rien vous cacher, senhora !... C’est vrai! Le cœur de Languéquétrou était dans l’allégresse à votre vue !.. car ce pauvre Languéquétrou, jusqu’au dernier moment, craignait de trouver à son bord une autre dame qui eût pu, elle aussi, avoir été sur le quai dans le dessein de prendre le Bahia !

— Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait passer un mauvais moment !

Languéquétrou lui baisa la main comme un bon chien fidèle :

— Battez-moi ! dit-il.

Non seulement elle ne le battit point, mais elle ne lui retira pas sa main tout de suite.

Le roi des Patagons soupira avec la dernière humilité :

— Le bonheur de Languéquétrou serait parfait, dit-il, si la senhora lui permettait de la conduire, comme il le lui a déjà proposé, à Montevideo ! Que la senhora songe qu’elle arrivera là-bas bien avant le Bahia. Celui-ci est un gros et lourd navire qui fait toute la côte depuis

90 LA FAROUCHE AVENTURE : ’ -Avyres avec des escales dans

+ ne a nn pitt Avec lui, vous vous un à Santos, Pararragua, Laguna, Rio Grande do Sul, est-ce que je sais, moi ! Tout ceci n'offre aucun intérêt pour la senhora !...

— Prince, vous êtes un grand enfant L.. Ce que vous me demandez est impossible [... Je ne puis rester sans robe et sans linge et sans femme de chambre...

— Mais nous nous arrêterons à Santos pour prendre votre femme de chambre et vos malles !.. et ainsi vous pourrez tranquilliser tout le monde sur votre sort et rassurer votre impresario qui doit être inquiet !.…

— Évidemment ! c'est une solution ! fit Irène.

— Songez, senhora, que si vous acceptez, nous aurons tout le temps de passer vingt-quatre heures dans Je serlao et que Languéquétrou pourra vous faire les honneurs de sa fazenda !

— Qu'est-ce que c’est que ça, le sertao ?

— Comment ! vous n'êtes jamais allée dans le ser- {ao ?... Mais c’est extrêmement curieux !...

— Ah! prince! vous me tentez !... vous me tentez !... Savez-vous bien qu’avéc vos airs de bon toutou coupable, vous me faites faire tout ce que vous voulez!

Quand ils arrivèrent à Santos, ils apprirent que le Bahia venait d’en repartir.

— Nous l’aurons rejoint avant la fin du jour! dit Languéquétrou. Il avait sur nous plus de trois heures d’avance et nous venons de le manquer de peu.

De fait, ils aperçurent bientôt le Bahia devant eux, à l’horizon.

Ma Casa força ses feux. Irène était de plus en plus tranquille. Une mer d'huile, une traversée heureuse, des esclaves à ses pieds. Sa cabine était coquette. Elle y goûta un doux repos !.…

Quand ils arrivèrent devant Pararragua, où était le Bahia, elle trouva très naturelle cette nouvelle proposition de Languéquétrou :

Co Pnau Le déranger, senhora |... Mon officier ne 2° Eros le désirez) ira à bord du Bahia e Vous à votre femme de chambre et

LA FAROUCHE AVENTURE oi

la ramènera avec les malles. Vous donnerez également une lettre pour votre impresario.

Elle se mit à écrire dans le salon-fumoir, sur le papier à en-tête de la Casa, un joli petit papier bleu, couronné d or, Sans doute les armes du roi des Patagons (un bouclier soleil croisé de deux flèches)... « Ma chère Sylvie, vous devez vous demander ce que je suis devenue. Je vous raconterai cette aventure qui est la plus drôle que vous puissiez imaginer. Je suis à bord de Ma Casa avec le roi des Patagons qui est délicieux pour moi et qui fait toutes mes volontés. Faites comme lui et je continuerai à vous traiter comme une amie que vous êtes devenue pour moi. Suivez l'officier qui vous remettra cette lettre et n’oubliez aucune malle ! J'écris en même temps à Hauptmann qui doit être dans un bien triste état !.… Mais il n’y va point de ma faute si je ne l’ai pas prévenu, comme je le lui expliquerai. A bientôt, ma chère Sylvie ! » Et elle signa : « IRÈNE DE TROIE (de la Comédie- Française). »

Elle remit la lettre à Languéquétrou qui la mit dans sa poche et remercia avec effusion.

— Attendez! fit-elle... il faut encore que j’écrive à mon impresario. ,

— À vos ordres !... fit l’autre en s’inclinant. Et il alla faire un tour sur le pont... Elle écrivait encore quand Antonio entra dans le fumoir.

— Vous êtes content, dit-elle au jeune officier, de me conduire à Montevideo ?.…

— Je voudrais vous faire faire le tour du monde toute ma vie, illustrissima senhora! répliqua l’autre en la regardant d’un air languissant.

— A bord de Ma Casa ce serait charmant ! fit Irène avec politesse.

— Oh! on ne manque de rien à bord de Ma Casa !.… Du reste nous avons eu tout le temps de nous approvisionner à Rio !.….

— Mais vous y êtes arrivé de nuit, lui dit-elle.

— Oui, mais nous y sommes restés huit jours |... <

— Comment -celal! fit-elle, stupéfaite... quand je suis venue à votre bord, vous étiez là depuis huit jours ?..

— Huit jours pleins, senhora !.…..

ui avait donc menti, en . ee -enait d’arri à Rio et qu'il luie

que fa dede DER + voyager Die tôt. Elle

impossible de lui proposer de voy RER

se mit à réfléchir tout en continuant d'écrire aupt-

mann. La voyant occupée, Antonio, discrètement, s’en

fut. Et elle arracha la lettre qu’elle écrivait à son impre-

sario. Sur ces entrefaites Languéquétrou se présenta et

it ? ier en MOrCeAaUx.

hi mr êtes cmbarrassée pour expliquer votre esca-

pade à M. Hauptmann l.. fit-il en souriant.

— Oui, dit-elle, j'ai réfléchi !... I vaut mieux que je le voie moi-même. Après, nous pourrons continuer ce charmant voyage tranquillement et j'aurai lesprit plus libre !

Languéquétrou ne broncha pas :

— Comme la senhora voudra | dit-il. Et il sortit sur le

ont...

à Quelques instants plus tard, comme elle se félicitait à tout hasard de sa ruse, et se préparait à quitter le bord, elle se souvint que Languéquétrou avait toujours dans sa poche la lettre à Sylvie. Elle alla Ia lui demander :

— La lettre que je vous ai donnée est devenue inutile! Vous seriez tout à fait aimable de me la rendre !.…

— Je l’ai donnée à Antonio qui devait se rendre sur le Bahia.

— Veuillez, je vous prie, la lui demander!

— Je n’y manquerai pas, senhora !... ‘

— Au fait, je la lui demanderai moi-même, C’est lui qui doit m’accompagner à bord du Bahia ? :

— Non, senhora !.…

— C’est vous, alors ?

— Non plus, senhora !

— Et qui donc viendra avec moi à bord du Bahia?

— Personne, senhora !

Dans le même moment une certaine trépidation parcourut le joli petit navire... c’était la machine qui se remettait en marche... Et Ma Casa rèécommença de glisser sur les eaux.

—— Comment ! nous repartons ! s’écria Irène.

er senhora !... vous n’avez plus confiance en Lan-

quétrou... Languéquétrou m'a plus confiance en

Languéquétrou 1

rie ne seriez plus revenue à bord de Ma Casa ! par exemple !... s’écria-t-elle..…. V 5 donner l’ordre d + PONT AURE Étant. e de stopper tout de suite !.. Savez-vous ere nets que ce que vous faites Là est indigne d’un

— Languéquétrou n’est pas un gal isqu” est indigne de la éme de la À ae Re reve cos ui FRS A monsieur |... Cette fois-ci

enlevez !.… i < is vel chissez bien !... Cela peut être

— Je vous enlève! dit Languéquétrou... je vous enlève jusqu’à Montevideo !... c’est un crime, je le sais !.… mais si vous devez tuer Languéquétrou, ne le tuez, je vous prie, senhora, qu’en arrivant !... Languéquétrou aura passé quelques heures de plus avec la senhora !..

En disant cela, le regard de Languéquétrou se voilait étrangement. Languéquétrou était redevenu « Cœur sombre ».

Irène le regarda avec une grosse inquiétude... puis elle le quitta brusquement, furieuse ! Elle sentait bien qu’elie le supplierait en vain d’aller rejoindre le Bahia.

Elle s’enferma dans sa cabine... Elle fit savoir qu’elle ne dînerait pas...

La nuit tombée, elle sortit un instant sur le pont. Elle y rencontra Antonio.

— Ce que fait là votre patron, lui dit-elle, dépasse toutes les règles de la plaisanterie permise. On ne se conduit point de la sorte avec une femme comme moi ! Votre patron est un sauvage ! Vous pourrez le lui dire de ma part! Il a perdu toute mon estime |. Quand serons-nous à Montevideo ?

— Cela dépend du temps que la senhora passera à la fazenda, soupira l'officier avec douleur.

— Je ne veux plus aller à sa fazenda |. dites-lui encore cela de ma part ! ne l’oubliez pas l.. A propos, rendezmoi ma lettre |

— Quelle lettre ? :

— Ma lettre, qu’il vous a remise et que vous deviez porter au Bahia !

__ Jlne m’a remis aucune lettre ! :

— Mais c’est effrayant | s’exclama Irène... mais où

suis-je ?.. Il peut faire de moi tout ce qu’il veut, cet homme-là ! et, avec ma lettre, il pourra prétendre que c'est avec mon consentement !. mais c’est abominable 1... Qu'est-ce qu’il m'arrive ? Où me mène-t-on ?..

— Dans le sertao ! répondit l’autre d’un air fort lugubre.

Ii poussa encore un soupir et s’éloigna.

Elle se traîna dans sa cabine, s’y enferma à nouveau, poussa les verrous... Elle claquaït des dents. Et a n'était pas de rage. . Irène avait peur !…

TP UNE = di 7 u | % 1

Partez !... Partez !.. Vous savez ce que vous ne devriez pas savoir !..

Macbeth. — SHAKESPEARE.

Elle ne ferma pas l’œil de la nuit. Le matin on lui apporta du linge, une jupe et une veste de coutil blanc, comme les femmes en portent souvent à bord. Elle ne voulut pas toucher au linge, qui était cependant des plus fins et tout neuf, elle se résigna à passer le vêtement blanc qui était à peu près à sa taille : elle ne pouvait garder éternellement sa toilette de la fameuse soirée de gala, la robe de surah très décolletée avec laquelle elle avait fait sa conférence sur les « bienfaits de la civilisation » au Théâtre municipal et sur laquelle elle n’avait eu que le temps de jeter son manteau en quittant le palace.

Malgré l’art avec lequel elle savait user des crayons et de la poudre, il n’était point difficile de voir qu’Irène de Troie avait passé une fort méchante nuit. Malheureusement pour elle et pour les autres, et en particulier pour le jeune Antonio, ses malheurs, en donnant à ses

yeux un cerne sombre et naturel, l'avaient faite plus

belle encore. Une mauvaise nuit, cela va très bien à une jeune et jolie femme ; cela la rend intéressante. La journée s’annonçait merveilleuse. Irène sortit sur le pont, prête à prendre la direction de l’aventure puisqu’elle était obligée de la courir. Languéquétrou vint aussitôt à elle. Il était sérieux et un peu triste. — Je sais, lui dit-il, que vous ne me pardonnerez

96 LA FAROUCHE AVENTURE jamais. Mais Languéquétrou sait souffrir ! Quel jour fautil que la senhora soit à Montevideo ?

— Le plus tôt possible, répondit Irène. 2"

—— Mais enfin ! quel jour aura lieu la représentation ?

Elle mentit d’un jour sur la date qu’elle avançait.

— Bien! fit Languéquétrou. Vous y serez et nous aurons encore le temps de passer vingt-quatre heures à la fazenda.…

— Je ne veux pas aller à votre fazenda |

— C’est tout près d’ici, dans le serfao !

— Pour moi, c’est comme si vous me disiez qu’elle est dans la lunel!... Je n’irai pas dans la lune, même avec vous, surtout avec vous !... Je vais à Montevideo !..

Et elle le laissa Jà, entrant dans le fumoir où elle espérait trouver Antonio. Mais Antonio n’y était point.

Il y avait un atlas sur la table, un des derniers livres parus sur la géographie du monde. Elle le feuilleta. Elle arriva au Brésil. i

Elle en regarda les cartes, les photos, elle lut le texte, qui était court et substantiel. « Au Brésil, la forêt est partout présente autour des villes qu’elle enserre. Dans cette zone côtière, le domaine de l’homme ne déborde guère au delà de la superficie des villes. Malgré l'effort prodigieux et intelligent accompli par un gouvernement

que n'arrête aucune difficulté et qui fait tout pour aug-

menter le réseau des chemins de fer, on peut dire que le développement du sol d’où sortiront d’incaiculables richesses est à peine commencé.

» Presque partout, l’agriculture est routinière, gênée par l’indolence, l’apathie, l’irrégularité de la maind'œuvre nègre (depuis la suppression de l’esclavage) et le manque de communications. Seules les plaines et les Vallées proches de la côte sont mises en valeur. L'intérieur est à peine entamé. Là, chacun a sa vie propre, est séparé des autres par une sorte de cloison étanche. .

» Passé cette zone côtière, on se trouve dans la forêt Vierge, domaine des Indiens, qui forment des peuples

divers, avec toutes les variétés possibles de taille, de:

ere d'intelligence, de dialecte et de mœurs, ist ke ribus ont encore une existence absolument €; COMME nos ancêtres de l’âge de pierre ou du

bois, ne sachant ni cultiver le sol, ni domestiquer l’animal, ni tisser les fibres textiles, ni même souvent nager ni construire un canot. Absolument nus, les lèvres, les oreilles déformées par des ornements de bois, ils s’abritent sous des huttes formées de quelques feuilles soutenues par des branches d’arbres, ramassent les fruits sauvages, chassent ou pêchent avec le lasso, l’arc ou la sarbacane ; les sons rauques qui s’échappent de leurs lèvres méritent à peine le nom de langage humain.

» Ces peuplades sont les plus rares. D’autres tribus avaient, même avant la conquête, une civilisation moins rudimentaire. Les Indiens de ces tribus savaient construire des huttes, tissaient des hamacs et des filets, confectionnaient des poteries ornées de dessins grossiers. Ils entrèrent en contact avec les missionnaires et ne repoussèrent point d'emblée les bienfaits de la civilisation. D’autres, après y avoir semblé prendre un certain goût, s’en lassèrent vite, à cause du travail qu’on leur imposait. Les indigènes purs jouissent encore aujourd’hui avec volupté de leur droit de ne rien faire. Même ceux qui consentent à s’employer pour un temps au service des planteurs retournent le plus tôt possible à l'ombre des grands bois où la nature leur fournit sans peine le peu dont ils ont besoin, et où ils « vivent de paresse ». Les anthropophages sont rares. Le sertao, qui est immense, est formé par cette région, qui, au delà de la zone côtière, s'éloigne des centres civilisés. C'est là le domaine des Indiens. »

Elle savait maintenant ce que c'était que le ser{ao ; elle en savait peu de chose en vérité, mais cela lui suffisait pour passer une très mauvaise journée et lui couper l'appétit. , :

En effet, elle ne toucha guère au repas qu on Jui Rp” porta dans sa cabine puisqu'elle refusait de S asseoir -

é de Languéquétrou. te ° utndent L joli petit navire continuait immuablement sa route, longeant, par moment, la côte brésilienne. Il avait laissé loin derrière lui le Bahia, 3 avait toujours le cap sur Montevideo. Que redoutaf : elle au fond ? Elle fit un gros effort pour Dre . fois de plus son émoi et tâcha d’envisager normaleme

la situation. Zl ne la débarquerait pas de force. Rien jusqu'alors dans ses manières ne pouvait lui permettre de supposer la possibilité d’un tel attentat ! Et puis Languéquétrou paraissait se rendre parfaitement compte de ses actes. S’il faisait une chose pareille, il pouvait s'attendre à mille ennuis avec un gouvernement qui ne tenait certainement point à ce que le Brésil fût considéré par le monde entier comme un repaire de sauvages, car dans le monde entier ce serait un joli tapage, le jour où l’on apprendrait que l’on avait forcé Mie Irène de Troie (de la Comédie-Française) à faire un tour en forêt malgré ses protestations |

Elle réfléchit encore. 6

Au fait, il ne s’agissait que d’aller faire un tour en forêt ! Languéquétrou, dans son obstination de barbare, nouveau venu aux bienfaits de la civilisation, n'était 4 en réalité coupable que d’un geste un peu trop audacieux : il voulait faire les honneurs de sa fazenda à une artiste qui eût préféré se rendre d’une traite à Montevideo ! Le monde entier crierait-il autant que cela ?

Et il ne pouvait être question que de cela ! Elle voyait. du drame alors qu’elle n’en était qu’à la comédie! Et ça n’est du reste que dans les mélos, tout à fait passés de mode, que l’on enlève les jeunes et jolies femmes pour attenter à leur vertu avec menace de mort !

Dans les mélos, Irène ! Dans les mélos et dans les journaux qui rapportent les faits divers de Paris, de Londres et de quelques autres capitales que n’entoure point le sertao !

Que de femmes découpées en morceaux, dépecées après « les derniers outrages », jetées au poêle ou enfouies dans un trou, dans dix trous... un par morceau!

Pourriez-vous jurer, Irène, que Languéquétrou n’est pas capable de commettre un crime et de creuser dx | trous ?... |

Alors que dans cette Europe, que la civilisation subsm ds ses bienfaits, on peut — bien souvent impuné- = . commettre de pareilles horreurs, pourquoi ul!

AtaSOn, qui vit dans la forêt vierge, loin des sergents |

de ville, se gênerait-il ?

vous le demande | Je vous le demande, Irène, je

onu. À

or

Hélas ! Irène aussi se le demandait !... C’était la seconde nuit qu’elle ne pouvait fermer l’œil.. Elle s’enveloppa dans son manteau et s’en fut respirer un peu sur le pont. Elle tomba sur un banc à l’arrière.

Elle ne vit que le timonier debout sur la dunette. Languéquétrou dormait, luil... Tout était si calme à bord, et dans le ciel et sur la mer !.….

Languéquétrou dormait, du sommeil de l’innocence re et elle était là, elle, à se faire des imaginations !...

Soudain, émergeant de derrière un rouf, une ombre apparut. Elle reconnut Antonio. Il prenait des précautions pour ne pas être aperçu du timonier et il vint échouer près d’elle, derrière elle. Enfin il se blottit contre son épaule.

— Pauvre, pauvre senhora ! murmura-t-il à l’oreille d'Irène, dans un souffle qui lui caressa désagréablement la nuque.

Elle tressaillit, non point parce que cet homme était vraiment trop près d’elle, mais parce qu’il l'avait plainte.

— Dites-moi tout ! fit-elle, en lui prenant la main et en la lui pressant de cette façon assurément encore correcte mais si joliment amicale que don Manoël de Carangola avait tellement appréciée sous les ombrages enchanteurs du Paseo Publico… dites-moi tout et je vous considérerai comme un ami!

— Plus bas ! lui soufila-t-il, si l’on savait que je suis ici et que je vous parle en cachette, sa colère serait redoutable. On ne sait pas ce dont cet homme-là est capable au fond !

— Pourquoi le servez-vous ?

— Parce qu’il le faut! Je ne descends jamais à terrel Je suis recherché par la police. j'ai tué une femme qui me trompait.. et puis il paie cher !.. j'amasse mon pécule... dans deux ans, j'irai me réfugier en Europe. Il paraît que là-bas la police vous laisse faire tout ce que vous voulez !.….

__ Vous avez tué une femme! Vous me dites cela comme la chose la plus naturelle du monde |... mais savez-vous bien que vous êtes terribles dans ce pays-ci !..

Li i e dans tous les pays, tous les hommes qui cho Aer devenir terribles... quand une femme se joue d’eux, vraiment !.. Cependant je ne suis pas méchant. j'ai un caractère très doux! Enfin, n’en parlons plus !.. Adieu, senhora, je me Sauve parce que si l’on m'apercevait jamais !.. Je le crois très ja- Joux. Vous ne l’aimez pas, dites ?

__ Oh! non! mais ne vous en allez donc pas comme cela !.. A cette heure-ci, il dort !

__ Oui, il dort, sans quoi je ne serais pas ici ! mais il y en a d’autres qui ne dorment pas !..

— Pourquoi avez-vous dit : « Pauvre femme ! » (elle lui serra à nouveau la main). Quel danger croyez-vous donc que je cours ?

— Je n’en sais rien !.….

— Mais enfin, que va-t-il m’arriver ?

— Je n’en sais rien ! :

— Alors, pourquoi avez-vous dit : « Pauvre femme»

— Parce que justement je ne sais point ce qui peut vous arriver ! É

Il soupira encore : « Pauvre femme ! »

Ces deux mots la mettaient hors d’elle. Elle lui serra encore la main, cette fois avec une véritable fièvre.

— Voyons : vous en savez plus que vous ne me dites! parlez, je vous en conjure !...

— Eh bien, je vais vous dire une chose !... une chose! ça n'est peut-être rien... on ne sait pas !... mais ça peut être épouvantable, est-ce qu’on sait ?...

* Elle l’écoutait, haletante. L'autre se rapprocha encore: ses lèvres touchaient presque son oreille.

. —— Vous n'êtes point la première femme qui vient icil... Il y a eu avant vous des Françaises... Il adore

les Françaises. Voilà pourquoi il a gardé son magasin |

de la rue do Ouvidor.. Il leur fait le plaisir de les inviter |

à sa fazenda... Elles partent joyeuses !..… je ne les ai jamais revues 1... Et maintenant, partez! quittez-le! le plus tôt possible !... Vous savez ce que vous ne devriez Pas savoir !.… Il s'était levé à demi prêt à se glisser à : 4 nouveau der fière le rouf.,, Elle le retint, s’accrocha à lui,

— Mais il m’est impossible i Ce dei à : de partir! Comment

— Vous ne serez pas toujours à bord !.… serez à terre, à la première occasion, PR po avant d'arriver à la fazenda... puisque. puisqu’elles n’en sont jamais revenues !…

— Mais où est sa fazenda ?

— Je n’en sais rien!

— Il y a pourtant des gens qui y sont allés ?

— Je ne connais personne qui puisse dire qu’il est allé à sa fazenda.… personne !... absolument personne !.….

= Ne vous en allez pas! Antonio! Antonio ! mon ami

— Plus bas, plus bas ! au nom du ciel, plus bas, senhora !…

— Comment voulez-vous que je m’échappe toute seule dans ce pays désert !.…

— Je ne sais pas, moi... Au premier champ, à la première culture, sauvez-vous... Vous ne tarderez pas à découvrir une fazenda ! et je vous souhaite que ce ne soit pas la sienne !..

— Antonio! mon cher Antonio! Mon enfant | écoutez-moi encore !.. Vous me disiez que vous vouliez quitter l'Amérique, aller en Europe! eh bien! je vous ramènerai en Europe, moi !... et l’on ne vous tracassera plus pour cette vieille histoire !.. une faute de jeunesse, Antonio! j'en fais mon affaire! Partons ensemble, Antonio | Antonio la regarda... La main d’Irène était plus pressante que jamais... et il la lui serra, lui aussi, nerveusement, douloureusement…

Il se pencha sur elle.

— Vous le voulez ?.. implora-t-il.

Les lèvres d’ Irène remuèrent.… mais elle n’eut pas même le temps de dire ouil... Il y avait collé les siennes... Ce fut un baiser brutal, sauvage, qui lui déplut souverainement, mais qu’eile subit tout de même. sl

Quand elle put parler, ce fut elle, cette fois, qui lui dit : { — Partez maintenant !... que l'on ne nous surprenns

pas !

— C’est entendu! dit-il, la voix rauque.. Tout est entendu !. quand vous serez débarquée, je quitterai Ma Casa sans que l’on s’en aperçoive... et je vous suivrai !.. et je vous jure que je vous sauverai |.

Il partit après lui avoir demandé encore un baiser que, réflexion faite, elle n’osa pas lui refuser.

Page 1