HISTOIRE DES RELIGIONS
Intelligence; mais l'Intuition primitive est modifiée par la Raison qui se développe , et l'Intuition et la Raison sont modifiées par l'Intelligence, qui vient dominer l'une et l'autre. Ces différents modes de conception se succèdent donc l'un à l'autre, non pour s'effacer et s'exclure absolument, mais plutôt pour se limiter réciproquement et se compléter l'un l'autre ; ils ne sont pas seulement émanents l'un de l'autre , mais aussi immanents l'un dans l'autre. Cependant, comme chacun de ces modes de conception prédomine sur les deux autres, dans une des trois périodes indiquées , il est juste de nommer chacune de celles-ci d'après le mode de conception qui y est prédominant. On conçoit ensuite qu'il ne puisse pas y avoir de limite rigoureusement tracée entre ces trois périodes, et qu'on ne saurait assigner au commencement et à la fin de chacune une date précise. Mais on peut indiquer d'une manière approximative les limites de ces périodes et leur assigner, en conséquence, jusqu'à des dates chronologiques. Pour la Mythologie Scandinave, la période de l'Intuition, ou la période de l'origine et de la formation première, commence à l'origine de la souche scythique et s'étend à peu près depuis l'an 2500 jusque vers Tan 700 avant notre ère ; elle comprend l'histoire de cette religion telle qu'elle s'est formée chez les ancêtres des Scythes et chez les Scythes eux-mêmes , jusqu'à l'époque ci-dessus indiquée. La période de la Raison, ou la période du développement logique de cette religion , s'étend à peu près depuis l'an 700 avant notre ère jusqi^e vers l'an 500 après Jésus-Christ, et comprend l'histoire de cette religion telle qu'elle s'est développée, d'abord chez les Scythes depuis l'époque indiquée , ensuite chez les peuples de la branche gète, et chez les peuples Scandinaves, jusque vers l'an 500 après Jésus-Christ. Enfin, la troisième période , celle de V Intelligence, ou la période de la décadence, comprend l'histoire de la religion Scandinave, qui, depuis le septième siècle, tombe en décadence, et est remplacée, vers l'an iOOO, par la religion chrétienne. Telle est la division que nous suivrons dans l'exposé que nous avons à faire de l'histoire des métamorphoses subies par la religion Scandinave , depuis son origine en Asie jusqu'à son extinction en Europe.
§ 6. Nature et Caractères des Religions dans la période de l'Intuition. — Dans l'âge primitif de l'individu ou des races, l'âme, encore ignorante ou vide de notions, observe d'abord seule-
ment les objets visibles, dont elle ne perçoit que les qualités les plus générales et les plus extérieures. Comme ce mode de perception s'opère principalement par le sens de la vue , on peut l'appeler convenablement y Intuition. Par cette Intuition extérieure (qui est encore séparée par un abîme de l'Intuition intérieure de l'Intelligence) les objets visibles sont perçus de manière à laisser dans l'Esprit (qui se spécialise peu à peu et se différencie dans l'âme) , leurs images vagues et superficielles; et comme ces images sont tout ce que l'Esprit perçoit et connaît de ces objets , elles tiennent lieu primitivement de ce qui, plus tard , dans la période de la Raison, constituera les notions , de sorte que l'Esprit lui-même se manifeste presque uniquement en sa qualité à' Imagination passive.
On peut établir, en général , trois degrés consécutifs dans les perceptions de l'âme avant qu'elle arrive à Y Intuition. Le premier degré est celui où l'âme éprouve des sensations ou des impressions physiques causées par les objets visibles, sans cependant avoir la vue ou l'intuition des objets qui les produisent. Ce premier degré nous l'appelerons le degré de la Sensation; à ce degré, l'objet, qui est la cause de la sensation, existe bien pour lui-même, mais il n'existe pas encore pour l'esprit, parce que celui-ci ne le perçoit pas par la vue. Le second degré est celui où, par le moyen de la vue, l'âme frappée par un objet extérieur réagit sur cette impression, c'est-à-dire acquiert la conscience de la présence ou de l'existence de l'objet perçu par la vue. Cette impression n'est plus simplement une sensation renfermée dans le sujet , c'est la vue vague d'un objet présent qui existe et dont l'existence est perçue par l'esprit : c'est pourquoi nous nommerons ce second degré le degré de la Perception. L'image qui dans l'âme résulte ainsi de la perception de l'existence d'un objet, est nécessairement vague, puisque le sujet n'y distingue encore aucune qualité ni caractère ; il ne remarque que la présence et tout au plus la forme générale de l'objet qui frappe la vue. Après la Perception vient le troisième degré, où l'esprit n'est pas seulement frappé par la présence d'un objet, mais encore par une de ses particularités, soit qualités ou caractères. Ces caractères remarqués sont, pour l'esprit, les signes caractéristiques de l'objet, de sorte que l'idée d'un de ces caractères et celle de l'objet aperçu, auquel il est inhérent, se confondent entièrement dans l'âme, au point qu'en exprimant ce caractère, l'homme entend désigner l'objet lui-même, et exprime, eiTectivement,
LES RELIGIONS DE L INTUITION. \f
tout ce qu'il sait de la nature de cet objet. Ainsi , par exemple , en voyant le soleil, l'homme primitif en remarque le caractère d'être éclatant, et comme ce caractère constitue tout ce qu'il sail du soleil , éclatant est, pour lui, synonyme de soleil. Ce troisième degré, nous l'appellerons le degré de la notion ou de Vidée.
Les notions se rapportant à la Religion se forment exactement de la même manière que les autres notions et en portent , par conséquent, tous les caractères distinctifs. Les Scythes primitifs ou leurs ancêtres, qui ne concevaient encore que par V Intuition des sens ou par l'imagination, et dont la pensée ne s'élevait guère au-dessus de la vie matérielle, ne pouvaient concevoir la divinité autrement que comme un être puissant, visible et physique. Aussi les objets de la nature, tels que le ciel, la terre, le soleil, la lune, le feu, l'eau et l'océan passaient-ils pour des puissances surhumaines, c'est-à-dire pour des divinités.
Comme V Intuition ne perçoit que les objets qui, par leur mouvement ou leurs changements, attirent sur eux l'attention, et passent, à cause de leurs changements et mouvements, pour des objets vivants, les divinités conçues, dans cette période, étaient des objets considérés comme Êtres vivants.
Ces êtres vivants (gr. zôa), étant naturellement d'abord conçus sous la forme qu'ils ont réellement dans la nature, et ces formes diverses se rapprochant des formes variées du règne animal plutôt que de la forme unique de l'espèce humaine, il se fit que les divinités dans la période de l'Intuition, ne fussent pas d'abord conçues comme anthropomorphes (sous figure humaine), mais comme womorphes (sous forme animale).
Gomme, dans ces divinités zoomorphes, l'Intuition pouvait déjà admettre, ainsi que dans les animaux, la différence áe^ sexes, elle a aussi su établir cette différence entre ces divinités, et c'est pourquoi il y avait des divinités mâles et des divinités femelles déjà à l'époque où ces divinités n'étaient encore que zoomorphes. Mais ces divinités zoomorphes , ayant des formes différentes , ne pouvaient pas être conçues comme appartenant à une seule espèce, soit race, ou famille; par conséquent, les rapports, résultant du mariage, de la génération et de la parenté, n'existaient pas encore entre les divinités de cette période primitive.
Dans l'idée qu'on se faisait de l'objet physique considéré comme
divinité, ce qu'il y avait d'essentiel c'était le caractère ou le phénomène qui, dans l'objet physique divinisé, avait principalement frappé l'imagination, et, par cette impression sur l'âme humaine, avait donné de cette divinité l'idée d'une puissance surhumaine. Ce phénomène ou caractère devint le trait caractéristique de l'idée qu'on se faisait de cette divinité, et, comme elle passait pour un être vivant, ce phénomène de l'objet ou ce trait caractéristique de la divinité fut considéré comme son action volontaire. Mais, comme l'Intuition, qui est l'opposé de l'analyse, ne parvient jamais à séparer, dans la pensée, Vétre du phénomène, elle ne put non plus séparer le dieu de V action qu'on lui attribuait, de sorte que l'idée du dieu se confondait avec celle de son action caractéristique, et, par conséquent, désigner cette action, c'était désigner le dieu lui-même. Aussi le nom primitif que portait le dieu exprimait-il uniquement cette qualité caractéristique. Ainsi, par exemple, le Ciel, c'était le Brillant; l'Océan, c'était le Terrifiant, etc. Comme cette action était considérée comme résultant d'une puissance surhumaine ou divine , c'était précisément et uniquement à elle que les dieux, ses représentants, devaient nonseulement leur nom individuel et primitivement limgîte, mais en- ^ core le caractère divin qu'on leur attribuait.
L'Intuition, ne pouvant encore concevoir rien d'absolu, les dieux n'étaient pas non plus adorés, parce qu'on leur aurait supposé une puissance absolue; on ne leur supposait qu'une puissance surhumaine et seulement dans la sphère de leur action ou dans leur spécialité. Ensuite leur action n'était pas encore considérée au point de vue de la morale, et l'action surhumaine nuisible ou terrible était tout aussi bien réputée divine que l'action bienfaisante et conforme à ce que plus tard on a appelé h Morale. Pour gagner la faveur de la-divinité, l'unique moyen employé dans cette période, c'était l'Invocation qui était , ou bien conjuration pour demander du secours, ou déprécation, c'est-à-dire prière pour éloigner le mal ou le malheur. Le culte des dieux était encore peu développé; il n'y avait, non plus, ni fêtes, ni cérémonies, ni sacrifices, ni temples, ni images ou statues des dieux. (Voy. /.es Gaies, p. 263-301.)
Tels étaient, dans la période de l'Intuition, les principaux caractères distinctifs de la Religion en général et de la Mythologie des ancêtres des Scandinaves en particulier.
§ 7. Nature et caractères des Religions dans la période de
LES RELIGIONS DE LA RAISON. Il
la Raison. — Dans la seconde période, celle de la Raison, l'Esprit, en possession des images de ïlntuition, ne perçoit pas seulement Vexislence des objets physiques avec un de leurs phénomènes extérieurs; il perçoit encore quelques-unes de leurs qualités ^Xn^ on moins invisibles ; i\ ne se contente plus de connaître les choses seulement d'après leur image et leur forme ou par un de leurs phénomènes extérieurs, il veut les connaître encore d'après leurs qualités et leurs attributs. Aussi, la Raison, s'appuyant sur des notions plus complètes, qu'elle acquiert en combinant logiquement les attributs d'un objet perçus par l'Intuition, parvient-elle, peu à peu, d'un côté à prédominer sur l'imagination qu'elle modère et qu'elle corrige, et, de l'autre, à éveiller l'intelligence dont le germe , sous l'influence du raisonnement, commence alors à se féconder et à se développer. Aussi le mode de conception de la Raison est-il cause que la Religion ou la Mythologie prend maintenant des caractères tout à fait opposés à ceux qu'elle avait dans la période de Vlntuition.
La Raison , reconnaissant nettement la différence entre les êtres physiques ou choses et les êtres spirituelles ou personnes, les Divinités traditionnelles, savoir les objets divinisés, tels que le Ciel, l'Océan, le Soleil, etc., descendent du rang d'Êtres vivants zoo^ morphes à celui de Choses divines qui «e sont plus elles-mêmes des divinités , mais auxquelles président des Divinités conçues maintenant comme personnes anthropomorphes. Cette distinction entre la í/mn/í^ anthropomorphe et l'oíy^í physique, auquel elle préside, une fois établie, il arrive naturellement que le dieu et l'objet physique divin, qui dans la perception étaient autrefois identiques l'un avec l'autre, se séparent maintenant, de plus en plus, l'un de l'autre, dans la pensée des hommes, et finissent même par devenir entièrement étrangers l'un à l'autre. Cette séparation , entre la divinité et l'objet physique auquel elle était sensée présider, s'étant établie, la Raison, considérant la divinité surtout comme une personne anthropomorphe et anthropopathe , détermine et précise, de plus en plus, les caractères ou attributs de cette divinité , sans songer aux rapports existant traditionnellement entre elle et l'objet physique auquel elle présidait. Ce rapport tombant, de plus en plus, en oubli, on attribue au dieu anthropomorphe non-seulement les différentes qualités empruntées à la nature humaine en général , mais encore des qualités qui n'ont plus de rapport avec la spécialité traditionnelle du dieu , et qui même
sont en contradiction manifeste avec son caractère ou attribut primitif. Aussi, au lieu d'avoir, comme autrefois, un nom unique, exprimant son action caractéristique, le dieu, par suite de ses qualités et attributs multiples, prend -il maintenant, dans la période de la Raison, un grand nombre de noms épithétiques.
Les divinités étant devenues anthropomorphes, il devient possible de les considérer comme formant une espèce, une race, une famille; on suppose par conséquent aussi entre elles des rapports généalogiques et hiérarchiques. On assigne à cette famille divine pour demeure le ciel et ils prennent dès lors le nom commun général de Célestes (sansc. daivâs, gr. theoï, p. teifoï, lat. dîvt, norr. tîvar). Les actions attribuées aux dieux n'étant plus déterminées exclusivement , comme autrefois, par leur nature particulière primitive, ne sont pas non plus considérées simplement comme des attributions individuelles et nécessaires, mais prennent maintenant la forme et le caractère des actions humaines volontaires. On ne considère donc plus leurs actions comme l'expression symbolique de leur nature particulière ou comme des symboles de leurs qualités individuelles, on les envisage comme des faits ou événements historiques plus ou moins fortuits, et on les rapporte, comme tels, dans les mythes, de sorte que ces mythes, de symboliques qu'ils étaient primitivement, deviennent donc maintenant historiques ou épiques. Le Mythe n'étant plus l'expression d'une idée ou intuition, mais le récit d'une action volontaire, entre dès lors, de plus en plus, dans le domaine de l'imagination et de la poésie narratives, et passe, par conséquent, par les phases successives que, d'après sa nature, la poésie narrative parcourt, chez les différents peuples, d'une manière plus ou moins complète, depuis les rhapsodies, éléments constitutifs de l'épopée, jusqu'à l'anecdote.
La Raison étant, de sa nature, désireuse de posséder un ensemble complet de connaissances ou un système théologique , mythologique et dogmatique, elle détermine et précise, moyennant l'imagination, à défaut d'un savoir suffisant, et suivant la méthode de V analogie, les différentes parties de la Religion, lesquelles, jusqu'ici, étaient encore ou inconnues ou vagues et indéterminées. Ainsi, après avoir imaginé des rapports hiérarchiques et généalogiques entre les dieux et les demi-dieux ou héros, la Raison, appuyée sur l'imagination, conçoit, à priori, par antithèse et par analogie avec les divinités du culte,