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LES RELIGIONS DE LA RAISON

des Êtres allégoriques cosmiques ou des Génies présidant aux différentes forces et phénomènes du monde physique. La Démonologie se forme et prend place dans la Mythologie. Ensuite, déterminant l'origine ou la naissance des différentes Divinités , la Raison les fait sortir ou naître des forces gigantesques supposées primitives de la Nature : la Théogonie vient s'ajouter à la Mythologie. Puis, par analogie avec ce qu'on observe dans la formation des choses , la Raison conçoit un système, plus ou moins rationnel ou imaginaire, pour exphquer Voriginc du Monde : la Cosmogonie s'ajoute à la Théogonie. Puis la Raison se rend compte, à sa manière et d'après l'état de la science d'alors, de Y origine et de la création du Genre humain qu'elle considère d'abord comme créé par les dieux, et, ensuite, comme issu généalogiquement des Dieux : V Anthropogonie^''diio\x\,Q à la Théogonie et à la Cosmogonie. Enfin , suivant toujours l'analogie avec ce qu'elle voit dans les choses de ce monde qui dépérissent et renaissent, la Raison se crée un système sur la fin du Monde {Eschatologie) et sur la Renaissance des choses, des hommes et des dieux (Palingénésie, VApokatastase). C'est ainsi que, dans cette période de la Raison, tous les cadres de la Mythologie sont dressés et remplis, peu à peu, par des systèmes cosmogoniques, théogoniques , anthropogoniques et eschatologiques. Comme, ensuite, tout ce que l'homme sait, sent et fait se rattache, dans cette "période, à la Religion, parce que tout, dans l'état intellectuel, moral et social d'alors, est censé se faire sous l'inspiration, sous les auspices et avec le concours et l'intervention des Divinités, il arrive aussi naturellement, à cette époque, qu'on songe à faire entrer dans la Mythologie toute tradition qui se rattache, par quelque côté que ce soit, à la présence, à l'influence, à l'intervention ou à l'action directe des dieux. La Mythologie embrasse donc, dans cette période, non-seulement les traditions religieuses proprement dites, mais tout le domaine de l'esprit humain, la poésie, la science et l'histoire traditionnelle de la nation. Comme c'est le propre de la Raison de concevoir les choses dans leur ensemble et leur en-^ chaînement , la Mythologie , dans cette période de la Raison , tend également, de plus en plus, au système, c'est-à-dire à un ensemble ordonné. Mais comme elle ignore complètement le système naturel des choses, elle s'en tient seulement, comme toute science novice, à l'ordre logique, tel qu'il est donné par la narration ou par la succession présumée naturelle des faits rapportés dans les mythes, de

sorte que la Mythologie devient une espèce de tableau général de l'histoire du monde, des dieux et des hommes. La Mythologie étant, dans cette période de la Raison, à la fois Science ou ce qu'on croit être vrai, et Poésie ou ce qu'on ^'imagine être vrai, reste ce qu'elle a été, dans l'origine, objet de foi, pour ceux du moins, chez lesquels cette foi n'est pas ébranlée par une science supérieure ou par un mode de conception plus parfait, tel que celui qui naît, à cette époque, du développement progressif et de la prédominance définitive de Vintelligence.

§ 8. Nature et caractères des Religions dans la période de l'Intelligence. — L'esprit humain, une fois en possession des nombreuses images perçues par V Intuition et des différentes notions conçues par la Raison^ tend plus haut et ne se contente plus seulement de concevoir des images fortuites et des attributs accidentels et extérieurs, il parvient encore à concevoir de plus en plus l'essence intime, le prototype parfait ou l'idée des choses. Ce mode de conception, qui fait comprendre (lat. intelligere) l'essence des choses, mérite le nom d'Intelligence , et la période dans laquelle il prédomine sur l'Intuition et sur la Raison se nomme la période de V Intelligence. La Religion, telle qu'elle est conçue par l'Intelligence, est directement opposée à la Religion delà Raison, comme celle-ci était l'opposé de la Religion de V Intuition. Ainsi , à la pluralité des dieux de l'intuition et de la Raison, l'Intelligence oppose le Dieu unique qui n'a pas de semblable ni d'associé. Au lieu des divinités anthropomorphes de l'Intuition et des Dieux-hommes de la Raison, l'Intelligence ne conçoit qu'un \)ieu Esprit pur ou Substance qui ne demanae pas des sacrifices et les vaines cérémonies d'un culte matérialiste, mais qui veut être adoré dans l'espni et dans la i;^n7^. L'Intelligence, en examinant, au point de vue de la vérité, les divinités de la Religion traditionnelle, les trouve insuffisantes, immorales, mesquines; elle commence à soupçonner qu'elles soient de fausses divinités, et elle finit par les pénétrer, et, dès lors, elle les rejette complètement et sans retour. Cependant la Religion polythéiste et mythologique, par cela même qu'elle est la Religion des pères et qu'elle est enracinée dans la tradition et par suite dans les habitudes, les mœurs et les intérêts matériels de la nation, continue encore à se maintenir dans la croyance de la majorité ou du vulgaire de bas et de haut étage, chez lequel l'Intelligence est toujours subordonnée à Vlntuition et h

LA RELIGION DE l'iNTELLIGENCE. 15

la Raison. Mais, tout en se maintenant telle quelle, cette Religion des pères et de la tradition ne peut se soustraire à la loi générale et fatale du développement. Or, dans la période de l'Intelligence, la Religion de l'Intuition et de la Raison continue à vivre, c'està - dire a se développer ; mais elle se développe dans un sens opposé aux principes qui ont présidé à sa formation; c'est-à-dire qu'en se développant elle se décompose ^ et la tradition, expliquée et appréciée à sa valeur par l'Intelligence, est obligée de céder à la puissance invincible de la Science. Enfin , quand le moment arrive où, sous la pression de circonstances impérieuses, soit politiques, soit philosophiques, l'ancienne Religion est forcée d'abdiquer, de céder sa place à une nouvelle Foi scientifique, plus conforme aux conceptions de l'Intelligence ou aux intérêts du siècle, la Religion de V Intuition et de la Raison disparaît et ne laisse plus , dans la croyance du peuple converti à la nouvelle foi, que ses éléments désagrégés. Ces anciens éléments se propagent, en partie, dans la nouvelle Religion sous forme de superstitions (lat. superstitio, reste de la religion antérieure), et même l'ancienne Religion se maintient quelquefois indéfiniment chez des hommes qui, par intérêt ou par faiblesse d'esprit, se contentent de la tradition surannée, ou ne sentent pas le besoin de s'élever à la Religion de l'Intelligence.

Tels sont les traits principaux de l'histoire de la formation, de la transformation et de la décomposition de toute Religion ou Mythologie, lorsqu'elle n'a pas été empêchée, par des causes extérieures, dans son développement spontané et normal'. Ce développement, il faut le connaître pour comprendre la nature, l'essence et les phénomènes de la Mythologie ; car, sans cette connaissance, toute Religion restera nécessairement un mystère et une lettre close. Or, cette connaissance n'est devenue possible que de nos jours, à la suite de longues études préliminaires en Philologie, en Histoire et en Psychologie.

Cette science n'existait encore ni dans l'Antiquité , ni au Moyen âge, pas même dans les plus grands philosophes, ni dans les érudits les plus distingués. Snorri ne pouvait donc, non plus, donner dans La Fascination de Gulfi l'explication véritable de la Mythologie nor-

1. Cette histoire sera retracée avec pius de détails mythologiques dans un ouvrage que nous nous proposons de publier sous le titre de : Formation et transformationf: des Mythologies, ou Lois du développement interne des religions naturelles.

raine. Il s'était formé sur celte mythologie un système scientifique, basé sur celui de ses prédécesseurs. Or, pour juger ce système et pour pouvoir corriger le faux .point de vue où se tient Snorri dans son exposé de la Mythologie norraine, il importe de faire connaître les idées qu'on s'était faites de la Mythologie en général, dans l'Antiquité et au Moyen âge.

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