LA SCIENCE DE LA MYTHOLOGIE DANS L^ANTIQUITÉ ET AU MOYEN ÂGE
§ 9. Origine du système évhémériste. — A mesure que les divinités zoomorphes de la période de V Intuition furent conçues, dans la période de la Raison, comme des divinités anthropomorphes (voy. § 7) , la Mythologie , devenant ainsi le tableau épique de l'histoire des dieux, se rapprocha aussi de plus en plus, dans toutes ses parties , de l'histoire proprement dite ou de l'histoire des hommes. Il est vrai, la Raison était mieux en état que V Intuition, d'établir une distinction nette entre la tradition religieuse (gr. muthos) ou mythologique et la tradition historique (gr. logos) \ mais ce qui prouve, entre autres, que, même à cette époque, dans la Science aussi bien que dans la Religion, cette distinction, à peine établie, s'effaça bientôt de nouveau, c'est que les Zy0^o//rojt?/ies de l'Ionie, qui auraient dû surtout la maintenir, furent les premiers à faire entrer la Mythologie dans la Logographie , et à ne voir dans l'histoire mythologique des dieux que des faits défigurés de l'histoire proprement dite. C'est ainsi que déjà Dionusios de Milet essaya d'arriver, par son explication de certains mythes , à des faits prétendus historiques qu'il croyait y être renfermés. D'un autre côté, les héros ou demidieux (par cela même que quelques-uns d'entre eux étaient considérés et représentés , dans la tradition religieuse elle-même , comme des mortels qui ont été apothéoses ou élevés au rang des dieux), devaient favoriser singulièrement la supposition que les dieux traditionnels de la Mythologie aient été également, dans l'origine, des mortels qui, par des circonstances favorables ou par différents moyens par eux employés, fussent parvenus à se faire passer, de leur vivant ou après leur mort, pour des êtres surhumains ou pour des dieux. Aussi, c'est d'après ce point de vue qu'un philosophe de l'école kurénaïque , Evhèmeros (qui vécut vers le commencement du qua-
l'evhémérisme. i 7
trième siècle avant Jésus-Christ), expliqua , d'une manière hardie mais erronée, l'origine des dieux traditionnels, et forma ainsi le système d'interprétation de la Mythologie grecque, auquel on peut donner le nom d'Evhémérisme. Cette explication de l'origine des dieux et des mythologies parut, dans la suite, d'autant plus plausible, et mériter la préférence sur l'interprétation morale et allégorique adoptée par l'école stoïcienne, que, vers le temps de la décadence et de la chute du Paganisme gréco-romain, l'usage devint plus fréquent, en imitation des héros apothéoses de la Mythologie, de rendre des honneurs divins , de leur vivant ou après leur mort , à des empereurs ou à d'autres hommes plus ou moins marquants et distingués. Lorsque, enfin, le Christianisme eut remplacé les religions polythéistes du Monde ancien, il nia, il est vrai, décidément le caractère prétendu divin des dieux du Paganisme vaincu ; mais la théologie chrétienne ne s'avisa pas de nier la réalité de ces prétendus dieux ou leur existence comme êtres réels; et, au lieu de déclarer, comme elle aurait été en droit de le faire, que ces dieux anthropomorphes n'ont jamais eu une existence réelle , qu'ils étaient seulement, dans l'origine, les personnifications de certains phénomènes ou objets réels de la Nature, et que quelques-uns d'entre eux n'étaient même que les produits de l'Allégorie et de l'Imagination poétique; en un mot, au lieu de dire que ces dieux n'ont existé que dans la pensée , ou ddns l'imagination et dans la croyance erronée des hommes, les théologiens et les apologètes chrétiens, déjà du temps des premiers Pères de l'Eglise, adoptèrent le système evhémériste, et crurent avoir assez fait, pour détruire le Culte des dieux mythologiques, en prouvant à leurs adversaires que , de l'aveu même des philosophes païens, les dieux du Polythéisme n'avaient été, dans l'origine, que de simples mortels. Cependant, tout en admettant, par rapport aux dieux mythologiques, le système evhémériste, la théologie chrétienne ne pouvait pas également admettre, avec les philosophes evhéméristes païens, que les nations eussent rendu des honneurs divins à des mortels , en reconnaissance de leurs vertus et de leurs bienfaits; elle admettait, au contraire, que ces mortels fussent parvenus à s'élever au rang de dieux , en trompant les peuples par les artifices de la Magie ; elle voyait même en eux des incarnations du Diable, ou du moins les instruments dont Satan s'était servi pour induire en erreur la pauvre humanité. En cela , elle fit, à peu de
iS INTRODUCTION.
choses ppès, ce que déjà, antérieurement, la théologie juive avait fait par rapport aux dieux des Gentils. Car, de même que la théologie juive, jtout en se moquant de l'adoration des statues de bois et de pierre , n'a jamais nié , comme l'ont fait positivement-quelques prophètes d'Israël, la réalité personnelle d'^rframm^M, de Kemosch, de Baal- Péor, de Baal-Seboub , etc., mais les a seulement ravalés au rang de mauvais Génies, opposés au seul dieu véritable Jehovah, de même la théologie chrétienne, elle aussi, ne voyait le plus souvent, dans les dieux du Paganisme vaincu, que des Démons ou des fds de Satan, ayant induit en erreur les hommes qui les onj; adorés.
§ 10. L'Evhémérisme chez les peuples de la branche gète. — Après la conversion des peuples du Nord au Christianisme , les idées evhéméristes de la Théologie chrétienne passèrent également, peu à peu, dans le domaine de la science de ces peuples, et les clercs les appliquèrent aussi aux divinités des nations de la branche gète. C'est ainsi que le moine anglo-saxon Aethelweard, vers 970, en parlant d'Odinn dans sa chronique, l'appelait «un ancien roi de peuple barbare, que les Païens trompés du Nord, lesDanes,les Normands et les Suèdes, adorent encore aujourd'hui comme Dieu.» Comme on admettait que l'erreur du Paganisme était née de ce qu'on avait divinisé des hommes, plusieurs chroniqueurs du Moyen âge crurent retrouver la vérité en faisant l'inverse de ce qu'ils supposaient avoir été fait par les peuples trompés, c'est-à-dire qu'ils considéraient les dieux mythologiques comme ayant été , dans l'origine, de simples hommes appartenant à l'histoire. C'est ainsi, par exemple, que Saxon le Savant (Grammaticus), vers l'an 1200, représenta, dans son Historia danica, les dieux du Nord comme des Chefs puissants qui excellaient dans la magie, et qui, après avoir régné à Byzance, passèrent dans les Pays Scandinaves , où ils réussirent à se faire adorer.
Ces idées paraissaient d'autant plus plausibles que, d'après les traditions des peuples de la branche gète, les Prophètes et les Inspirés eux-mêmes étaient considérés comme les fils des dieux (voy. Les Gètes, p. 297). Les érudits du Moyen âge, prenant donc au pied de la lettre ces traditions, se les expliquèrent tout naturellement en considérant les pères de ces Prophètes ou les dieux comme n'ayant été également, en réalité, que des hommes. 11 y a plus: chez les peuples de la branche gète, non-seulement les Prophètes et les Inspirés ,
SYSTÈMES MYTHICO-HISTORIQUES. 49
mais aussi les Rois et les Chefs do tribus et les Tribus elles-mêmes, prétendaient remonter, par leur origine, à quelque divinilé {\o^ . Lefi Gètes, p. 272). Les érudits, d'après leur système evhémériste, ne voyaient rien d'invraisemblable dans ces généalogies divines, et ils croyaient même trouver dans ces généalogies mythologiques et dans ces traditions épiques , des preuves nombreuses de la vérité de leur système. De cette manière, la ligne de démarcation entre la tradition mythologique ou épique et la tradition historique, étant complètement méconnue ou effacée. Mythologie et Histoire se confondirent ensemble. Les érudits et les chroniqueurs du Moyen âge crurent donc pouvoir trouver, dans les traditions mythologiques et épiques sur les dieux et les héros, des données historiques, pour établir l'origine de leur nation, qui avait adoré ces dieux et vénéré ces héros; et réciproquement , ils crurent pouvoir rattacher les traditions sur l'origine épique de leur nation aux traditions mythiques sur leurs dieux , pour reconstruire ainsi l'histoire de leur berceau, soit de leurs ancêtres primitifs ou premiers rois. Ils firent , sous ce rapport, ce qu'avaient fait, déjà dans l'Antiquité, les Logographes et les Mythographes des Egyptiens, des Assyriens , des Phéniciens, des Perses, des Grecs, etc. , qui avaient placé au commencement de l'histoire de leurs nations respectives, le règne des dieux, qu'ils considéraient comme leurs premiers rois y et qui avaient représenté la tradition mythologique de ces dieux changés en rois, comme l'histoire des périodes primitives de leur race. La Mythologie ayant donc été considérée au Moyen âge, ainsi que dans l'Antiquité, comme faisant partie intégrante de l'Histoire, il importe de savoir comment les érudits et les chroniqueurs chrétiens des peuples de la branche gète, ont combiné ou mis en rapport les traditions mythologiques et épiques de leurs ancêtres païens, avec les données de l'histoire universelle ou avec le système historique orthodoxe adopté par l'Église chrétienne.
§ 11. Systèmes mythico-historiques des Savants au Moyen âge. — Le Polythéisme, partant du point de vue que chaque peuple avait une origine différente et formait une race à part, ne pouvait arriver à l'idée d'une histoire universelle, et, n'ayant aucun intérêt ni matériel, ni intellectuel, ni moral de le faire, ne songeait pas même à y arriver; il se contentait de l'histoire nationale, parce que chaque nation se considérait comme la première de toutes, comme le centre et de la création et des événements de ce monde. L'Antiquité païenne
áO INTRODUCTION.
ne s'étant élevée que jusqu'à l'idée de VÉtat, n'a pas dépassé le point de vue historique de Titus Livius^ qui, dans son Histoire romaine , représente le peuple romain comme le centre autour duquel gravite, de plus en plus, le monde entier. Le Monothéisme, plus porté à considérer les diverses nations comme des membres d'une même famille, et tous les hommes comme des fils plus ou moins dignes et distingués du Dieu unique, s'élève au-dessus de l'idée de VEtat, et arrive à l'idée plus compréhensive de VEglise, qui n'est pas seulement, comme l'Etat, une communauté d'intérêts sociaux, mais qui doit être une communauté libre d'intérêts intellectuels et moraux, devant réunir tous les peuples, et par conséquent engendrant seule les idées de VHumanité et de l'Histoire universelle. Avec le Christianisme, qui ne vise pas à fonder des États, mais invite toutes les nations à entrer dans l'Église invisible, est née la possibilité d'une histoire universelle et d'un système scientifique de l'histoire du Monde. Comme c'est l'idée de la communauté religieuse ou de l'Eglise qui a engendré celle de l'histoire universelle, le système scientifique de l'histoire, qui se forme dans l'Église et qu'elle reconnaît comme orthodoxe, porte donc aussi un caractère théologique ou religieux. La chrétienté, se composant de l'élément judaïque, numériquement faible, et de l'élément païen, numériquement prédominant, trouva dans la doctrine religieuse des juifs, bien plus que dans la science historique des païens, des idées propres à former un commencement de système scientifique de l'histoire universelle; et quelque faible et insuffisant que soit ce système, au point de vue de la Science moderne, il était cependant plus près de la vérité que le système purement politique des meilleurs historiens grecs et romains. Or, voici les éléments dont se compose le système historique qui s'est formé dans l'Église, à commencer du deuxième siècle, et qui s'est maintenu, avec peu de modifications, jusque dans le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet. D'abord un livre de l'Ancien Testament, la Genèse, a fourni l'histoire de V origine du Monde et l'histoire des temps primitifs. Ensuite ce livre rattache à la dispersion des trois fils de Noah, Sem, Hham et Idfèl, l'origine de toutes les Nations de la terre. Il montre qu'au milieu de ces Nations, tombées dans le Polythéisme , se distinguent les descendants de Sem et plus particulièrement les fils à' Abraham, qui, gardant la religion de Jéhovah, deviennent le Peuple élu de Dieu et forment l'Église dans
ODINN, ROI DES THRÀKES. 24
laquelle doivent rentrer plus tard toutes les autres Nations, comme le présument les traditions historiques , et comme le prédisent les livres prophétiques de l'Ancien Testament. Puis, autour de l'histoire sainte du Peuple de Dieu, continuée dans celle de l'Église chrétienne, est venue se grouper l'histoire profane des Peuples païens, laquelle est résumée dans l'histoire dçs Quatre Monarchies figurées par les quatre Bètes de la vision de Daniel (Daniel , chap. 7), qui désignaient, d'après l'interprétation postérieure tacitement admise : 1° l'empire assyro-babylonien , 2° l'empire médoperse, S*' V emi^ire gre'co-macédonien, et 4° l'empire romain. Tel était le système de l'histoire universelle, formé par les premiers docteurs de l'Église. Ce système était suffisant pour l'horizon borné de l'Antiquité et du Moyen âge , et aussi longtemps que subsistait l'Empire romain ; mais il devint un cadre trop étroit après la chute de cet empire; cependant il s'est maintenu, dans tout le cours du Moyen âge et jusque dans les temps modernes, à cause de son caractère théologique et orthodoxe. 11 fut naturellement adopté par les érudits et chroniqueurs des peuples de la branche gète convertis au Christianisme, et adopté d'autant plus facilement que ces érudits pouvaient faire entrer, dans ce cadre donné, l'histoire ou les traditions mythicoépiques de leur propre nation. En effet , la table ethnologique de la Genèse étant supposée indiquer l'origine de tous les Peuples de la terre, il suffisait que le chroniqueur choisît parmi les fils de lâfêt , énumérés dans cette table, quelqu'un qui, pour quelque raison plausible, pût passer pour le père éponyme de sa nation. Dans l'impossibilité où ils étaient de trouver toujours le père éponyme véritable, les érudits du Moyen âge , en désespoir de cause ou par ignorance et manque de toute critique historique, choisirent à tout hasard, et arrivèrent ainsi, pour la plupart, à des combinaisons historiques qui sont curieuses par leurs singularités, et dont il nous importe ici de connaître les raisons plausibles, afin d'arriver à distinguer l'erreur de la vérité dans les traditions nationales, et, par suite, dans les ouvrages historiques des prédécesseurs de Snorri.
% 12. Odinn supposé d'origine thrâke et roi des Thrâkes.— Si les connaissances philologiques, linguistiques, historiques, géographiques et physiognomiques , qui sont nécessaires pour établir la généalogie des nations , avaient été aussi avancées au Moyen âge comme elles le sont de nos jours , on aurait pu reconnaître , déjà à
cette époque, que les peuples Scandinaves se rattachaient tout d'abord, par leur origine immédiate, à la branche gèle, qui elle-même se rattachait à la souche scythe. Mais , dans l'état imparfait de ces connaissances , ef dans l'absence de toute critique historique , on dut se contenter de combiner, tant bien que mal, les traditions de la nation avec les données que fournissait au chroniqueur le hasard de son érudition historique. D'après les idées evhéméristes en vogue, on admettait que Odinn et les ^ses avaient été non-seulement les ims et les chefs, mais aussi les fondateurs de leur nation; de sorte que les Scandinaves, qu'on considérait comme les descendants des compagnons des Ases, passaient pour être précisément de la race du peuple, dont les Ases avaient été autrefois les rois et les chefs. Or, c'était une tradition généralement répandue chez les peuples Scandinaves, que leurs ancêtres, soit Odinn et les Ases , étaient venus du swif-es/ de l'Europe dans le Nord; et cette tradition était conforme à la vérité. Il s'agissait donc pour les chroniqueurs de découvrir quel était le peuple, au sud-est de l'Europe, sur lequel Odinn et les Ases avaient autrefois régné dans ces contrées. Les Gantes de la Suède rattachaient leur origine aux Gètes, qui autrefois habitaient la Thrace. Les Dânes (Dacines) se reconnaissaient comme les descendants des Dakes, et donnaient à leur pays le nom de Dacie, en souvenir de leur mère-patrie , la Dacie de la Thrace. La Thrace était donc désignée , dans les traditions des Scandinaves , comme le pays d'où étaient sortis autrefois leurs ancêtres; ce qui, d'après la manière de voir des érudits au Moyen âge, équivalait à dire que Odinn, le fondateur de la nation , était Thrake d'origine , et avait régné, comme roi, sur les Thrâkes. Ensuite, ayant appris que, de leur temps, la Thrace faisait partie de l'Empire grec, et sachant que la ville de Constantinople ou de Byzance était située sur le Bosphore de Thrace, les chroniqueurs du Moyen âge, peu instruits en histoire et en géographie , crurent que les Grecs de leur temps étaient les descendants des anciens Thrâkes , et ils prirent, par conséquent, le nom de Grèce comme synonyme de Thrace. Voilà pourquoi un chroniqueur norrain dit: «Tiras, Tracta , c'est tout un avec Grèce (norr. Tiras, Tracia that er ail eitt ok Grikland). » Aussi Paul le diacre, iils de Warnfrid (f 800), dans son ouvrage intitulé: Gestes des Langobardes, ènonce-t-il qn Odinn (dont il fait naturellement un roi) a régné en Grèce, avant d'avoir Plé adoré comme dieu en
ODINN, R0I DES TURKS. 2^
Germanie et dans le Nord de l'Europe. Saxon le Savant (Grainmaticus), se figurait également qu' Odinn avait eu le siège de son gouvernement à Byzance , d'où il serait ensuite venu s'établir à Upsala, en Suède. D'après la Genèse, Tiras était fils de lâfet, et le père et le représentant ethnique des Thrâkes (voy. Les Peuples primitifs, p. 58); or, comme père des Thrâkes, il dut être considéré comme l'un des ancêtres du roi des Thrâkes Odinn, de sorte que l'histoire des Ases ou des peuples du Nord put être rattachée, par l'intermédiaire (l'Odinn, en tant que descendant de Tîrâs issu de Mfet, au système historique orthodoxe qui avait cours au Moyen âge.
§ 13. Odinn supposé d'origine turke et roi des Turks. — Les aiicêtres des Scandinaves ou les tribus scythes de la branche gète, se disaient issus ou fils du Soleil. Le Soleil portait différents noms épithétiques; et, à l'époque où ces tribus n'avaient pas encore de statues des divinités, il fut représenté par un Arbre symbolique, un chêne ou un frêne; voilà pourquoi le Dieu du soleil eut, entre autres noms épithétiques, celui de Arbre {Taru, Tiru, Triu, voy. Les Gétes, p. 193). Or, il y avait , sur les bords orientaux de la mer Caspienne, une tribu scythe qui se disait issue du dieu Tiru, et qui se donnait, par conséquent, le nom de Tiruinkai (Issus de Tiru), dont les Grecs ont fait Derbinkai, et les Latins Dervîcœ (cf Tavinkai, Dâvîkoi, Dàkoi). Quelques familles de celte tribu se sont transportées sans doute enThrace, et c'est pourquoi on trouve, parmi les tribus des Gotes établis dans ce pays, la famille des Thervingai, qui portaient le même non} que leurs ancêtres scythes les Tiruinkai. Cette famille gote a probablement donné naissance à une tribu qui s'est établie dans la Germanie orientale, et dont provinrent les tribus des Dures, des Hermun-dures et des Thuringes. De même que, de Tiruinkai, les Latins ont formé Dervicæ, et que Tavinkoi s' est changé en Dâkoi, de même le nom de Thuring s'est changé en Turk ou Durk (cf Durk-heim p. During-heim). Les Scandinaves savaient, par leurs traditions, que leurs pères, avant de venir dans le Nord, étaient établis en Germanie, principalement en Saxe, appelée aussi Pays des Turks (Thuringes), et c'est pourquoi les chroniqueurs ont pu dire (\\jl Odinn était d'origine turke et roi des Turks. Plus tard, la signification véritable et primitive du nom de Turk , comme synonyme de Thuring s'effaça, et ce nom fut confondu avec celui de Thrak et même avec celui de Tare. Kn effet, Odinn étant nommé roi des Trakes et
roi des Turks, quelques érudits se sont imaginé que Turk (Thuring) était le même nom que Trak (Thrace); par la même raison, la confusion dut s'établir encore entre le nom de Turk (Thuring) et celui de Turk (Turc); et cela d'autant plus facilement, que cette codfusion fut confirmée, en grande partie, par la fausse combinaison historique que voici :
D'après une tradition, qui porte tous les caractères de la vérité, une tribu tatare était établie, vers le quatrième siècle, en Asie au pied d'une montagne, qui, à cause de sa forme de casque, avait dans la langue tatare, le nom de Terk (heaume); le nom de la montagne devint également le nom ethnique de la tribu établie à ses pieds. Les Terks ou Turks étant devenus puissants et renommés, leurs parents, les Ourgs ou Ouigurs (chinois Hiong-niu), les lazugs, \ès Avars , les Madjars, etc., aimaient aussi 9 se donner le nom de Tz^f^s (chinois Thou-Kiu), soit comme nom ethnique emprunté à celui des Turks, soit comme nom honorifique guerrier, signifiant Heaumes, Protecteurs ou Porie-.casques (turk Terk-ûslân, Casque). Aa cinquième siècle, les Turks véritables, unis à leurs parents, les Avars ou Madjars, passèrent le Volga et entrèrent en Europe. Dans la suite, ces deux peuples frères, les Tarks et les Madjars (Hongrois) ou' Huns, furent confondus sous la dénomination générale de Turcs. Lorsque, au milieu du cinquièn)e siècle, Ethele (Attila) eut fondé son vaste empire, qui s'étendait depuis le Volga jusqu'au Rhin, et depuis la Baltique jusqu'à la mer Caspienne, tout cet empire fut désigné par les peuples germaniques et Scandinaves sous le nom de Pays des Huns (norr. Huna-land); et, par conséquent les sujets d'AltUa, à quelque race qu'ils appartinssent, furent compris sous le nom général de Huns. Les Gotes , appelés aussi Thrakes par les érudits (voy. p. 22), ayant été soumis à la domination d'Attila, furent également appelés Huns, et cela d'autant plus facilement que des peuples tatars, tels que les Alains, s'étaient réellement formés par le mélange des Gotes avec les Huns. Quelques chroniqueurs substituèrent donc le nom de Huns à celui de Gotes , de Gètes ou de Thrakes. D'autres érudits ne confondirent , sous la dénomination générale de Turks, que les Turcs proprement dits et les Hongrois. C'est ainsi que Constantin Porphyrogénète {De adm. hnp., c. 38) a donné à Arpad, premier roi des Madjars, le litre de roi des Turks. Selon Adam de Brème, 1056, les Skutes (Scythes,