INTÉGRITÉ DU TEXTE
terminant par les mots : « Aussi mérite - 1 - il d'être appelé Père ({universel, puisqu'il est le père de tous les dieux, des hommes et <f.de tout ce qui a été accompli par lui et par son énergie, » était suivi immédiatement du paragraphe 14, qui commence par la question de Piétonneur: c<.qu'a entrepris Père- Universel y quand l'Enclos «des Ases fut achevé?. » Mais, dans la suite, on plaça le paragraphe additionnel 11 , traitant de Sol et de Mâni, immédiatement après le paragraphe 9, traitant de l'établissement des Ases dans Asgard. Aussi, dans la question de Piétonneur: « Comment dirige-t-z7 la marche du soleil et de la lune?», le mot // se rapporte, directement et sans peine , à Odinn dont il était question à la fin du paragraphe 9. Ensuite , Snorri ayant encore rédigé des paragraphes complémentaires sur lord et NôU et sur Bifrost, ces paragraphes furent insérés , les deux premiers, après le paragraphe 9, et, le dernier, après le paragraphe additionnel sur Sol et Mâni. Ces insertions faites postérieurement , et sans que rien ne fût changé à la rédaction primitive de Snorri, expliquent: 1° le manque de liaison, dans le fond et dans la forme, entre le paragraphe 10 et le paragraphe 9; 2° l'absence, au commencement du paragraphe 10 de la formule ordinaire: « alors Piétonneur dit » ; 3) la contradiction entre ce que Snorri dit, au paragraphe 9, de la terre (norr. iord), fille et femme d'Odinn, et ce qui est dit de Terre (norr. lord), au paragraphe 10; 4° le manque de liaison entre le paragraphe 10 et le paragraphe 11 , où le mot il, dans la question de Piétonneur, ne se rapporte pas, comme on devrait le supposer, à Skinfaxi, dont il est question à la fin du paragraphe 10 , mais à Odinn, dont il est question à la fin du paragraphe 9. Il faut expliquer, de la même manière, les lacunes apparentes qui semblent exister entre les paragraphes 13 et 14-, 17 et 18 , 19 et 20 , 36 et 37 , 37 et 38.
Comme les additions faites à la rédaction première avaient pour but de compléter celle-ci, le texte vulgaire présente plusieurs additions postérieures , mais n'a subi aucun retranchement. Ces additions ayant été faites par Snorri lui-même, et peut-être même insérées par lui , on ne saurait les taxer à' interpolations. La seule interpolation que nous ayons dû retrancher du texte et de notre traduction, consiste dans les mots : that köllum vè'r Troja (nous l'appelons Troie) qui ont été insérés dans le paragraphe 9 , pour dire que l'ancien Asgardr n'était autre que la ville de Troie. Ces paroles ne sauraient
provenir de Snorri , ni appartenir soit à sa première rédaction , soit à ses additions, puisqu'il ne connaissait ni Troie ni les Troyens (voy . p. 28). Cette interpolation date du commencement du quatorzième siècle; car c'est à cette époque seulement que la tradition, sur la prétendue origine troyenne de plusieurs peuples de l'Europe, s'est répandue aussi en Islande et fut appliquée aux Ases par l'auteur du Prologue (Formdli) et de V Epilogue (Eptir-mâli) de l'Edda en prose. C'est même à cet auteur qu'il faut, sans doute, attribuer l'interpolation en question. Une interpolation bien plus considérable semble, à première vue , se trouver au commencement du Traité. L'histoire de Gefion ne semble avoir aucun rapport avec le sujet du Gylfaginning. Aussi, dans le manuscrit d'Upsal, toute cette introduction a été retranchée du texte. Mais , quand nous aurons expliqué l'intime liaison qu'il y a entre cette histoire de Gejion et le voyage de Gulfi , on comprendra que , loin d'être une interpolation , ce premier paragraphe fait , au contraire , partie intégrante et nécessaire de l'Encadrement de l'ouvrage de Snorri.
Ajoutons que, dans le paragraphe 5, le texte vulgaire présente une transposition d'une partie de phrase, transposition que nous avons fait disparaître dans notre traduction , en rétablissant la véritable leçon que nous justifierons dans le Commentaire (voy. N" 5).
§ 19. Comment le Gylfa-ginning se trouve dans l'Edda en prose. — Si, comme il est probable, la première rédaction du Gylfa-ginning di été achevée avant 1225, il a dû se passer encore quelque temps, jusqu'à ce que l'auteur eût ajouté à son ouvrage les paragraphes additionnels. Il paraît donc probable que Snorri, de son vivant, n'a pas laissé prendre copie de sa première rédaction : car, autrement, cette rédaction se serait propagée par quelques copies. Or, il ne reste que le texte de la première rédaction, augmentée déjà des additions ; ce qui fait supposer que cet ouvrage ainsi composé n'a guère été publié avant la mort de Snorri en 1241. A cette époque, les manuscrits et ouvrages de cet auteur paraissent avoir passé dans les mains de son neveu Olafr^ fils de Thôrdr. Dans la seconde moitié du treizième siècle, on a commencé, en Islande, à former des Recueils composés d'ouvrages de même nature. Ce fut sans doute Olafr, surnommé le Skalde blond (norr. Hvita-skald) , et mort en 1259, qui publia les ouvrages de son oncle Snorri , dont probablement il avait formé deux Recueils, savoir un Recueil historique, le Heimskringla,
l'edda de snorri. 39
composé des sagas des rois de Norvège, et un Recueil didactique , à l'usage des Skaldes, et composé du Gylfa-ginning , du Skaldskaparmâl et du Hâtta-idl. Ce fut sans doute aussi Olafr qui donna à ce dernier Recueil le titre de Edda (Aïeule), ce mot pris dans le sens de Vieille Narratrice (voy. Chants de Soi, p. 20). Il choisit ce titre uniquement en vue du traité de Gylfa-ginning , qui , se trouvant en tête de la collection , et racontant les anciennes traditions mythologiques, justifiait, par cela même, le choix de ce titre. Ce fut donc proprement le Gylfaginning qui, seul, a fait choisir ce titre de Edda, jusqu'alors inconnu. Au commencement du quatorzième siècle vivait en Islande un clerc érudit , dont le nom est resté inconnu, et qui publia une seconde édition de VEdda, en en faisant une copie, et en y ajoutant, au commencement, au milieu et à la fin, des morceaux de sa composition. Dans ces morceaux, que Rask a intitulés Prologue (Formàli), Epilogue (Eptirmàli) et Épilogue de VEdda (Eptermâli Eddu), l'auteur s'efforça de rattacher l'histoire des Ases à l'histoire de l'Ancien Testament (voy. p. 21), et de prouver que les Ases provenaient des anciens Troyens (voy. p. 29). Le manuscrit de ce clerc renfermait, outre ces morceaux, la copie des trois ouvrages suivants : i" le Gylfa-ginning, désigné sous le titre de : Des Ases etd'Ymir (voy. p. 32) ; 2*» le Skaldskap armai, et 3° le Hâttatâl. Comme Snorri, l'auteur de ces trois ouvrages, était de la famille des Sturlungs, le copiste et éditeur ajouta à son manuscrit la généalogie des Sturlungs, et, de plus, une Enumération des Skaldes {Skaldatâl), servant de complément et au Skaldskaparmâl (Langage skaldique) et au Hâtlatâl (Enumération des modes). Ce manuscrit paraît avoir été terminé vers 1310, comme le prouvent la Généalogie des Sturlungs et V Enumération des Skaldes, qui s'arrêtent à cette époque (cf. Sn.Edda, 1848 Il y vu). L'auteur de ce Manuscrit n'a pas imaginé le titre à' Edda-, il le reproduit , au commencement de sa copie , comme un titre déjà existant et reçu de son temps , car il dit : « Ce livre est appelé Edda. » II croit même que ce titre a été donné par Snorri, qu'il suppose être l'auteur du Recueil. Vers le milieu du dix-huitième siècle, ce Manuscrit passa de l'Islande en Suède ; il vint en la possession du chancelier Gabriel de la Gardie , qui en fit présent à la bibliothèque de l'université d'Upsal , où il est conservé aujourd'hui et connu sous le nom de Edda Upsalienne.
Vers 1320 fut achevée, en Islande , une autre copie de VEdda. Le
copiste suivit un texte autre que celui de VEdda Upsalienne, mais il emprunta à celle-ci le Prologue elles Epilogues, composés par l'auteur de ce Manuscrit. Cette copie, faite postérieurement à la précédente, fut achetée en 1640 par Bryniulfr Sveinsson, évêque de Skalholt, et envoyée au roi de Danemarc Frédéric III , qui la remit à la bibliothèque royale de Copenhague , où elle est désignée sous le nom de Codex Regius. Vers 4360 une troisième édition du Recueil de VEdda fut faite, en Islande, par un ecclésiastique érudit, dont le nom est également inconnu. Au quatorzième úecle, VEdda était devenue tellement le Manuel par excellence, pour étudier la Mythologie, la Poésie et la Versification anciennes , que , dans le poëme intitulé Lilia (Le Lis), composé vers 1360 par Eystein, fils d'Arngrim , les préceptes de Poésie sont appelés simplement Règles de VEdda (norr. Eddu-reglur), et que , dans un autre poëme, composé vers 1370, par Amas, fils de lôn , l'art poétique est appelé Vart de VEdda (norr. Eddu-list). L'auteur de cette troisième édition crut donc perfectionner et compléter ce Manuel de VEdda , en y ajoutant encore d'autres écrits philologiques sur l'alphabet latin , la grammaire et le langage poétique. Or , il existait, sur l'alphabet, deux traités composés par des Maîtres-ès-runes {norr. Rûna-meistari); l'un rédigé vers 1160 par Thoroddr, surnommé Je Maître-ès-rûnes, l'autre composé vers 1200 par un érudit inconnu. Ces deux traités furent ajoutés au Recueil par l'auteur de la troisième édition, lequel mit en tête de ces traités une préface, par laquelle il les rattacha au Skaldskaparmdl et au Hâttatâl de l'Edda. Il considéra le Prologue et les Epilogues comme la première partie de son édition; le Gylfa-ginning , qu'il désignait sous le nom de Récits (norr. FrasÖgnar), forma h seconde, et le Skaldskaparmdl avec le Hâttatâl, la troisième partie de l'Edda. Puis, à ces trois anciennes parties du Recueil, il en ajouta deux nouvelles, un€ quatrième et une cinquième. La quatrième comprenait les deux Traités des Maîtres-ès-rûnes avec la Préface. La cinquième se composait également de deux traités: le premier, intitulé Fondement de la Grammaire (norr. Mâl-frœdinnar Grund-völlr), avait pour auteur le neveu de Snorri, Olafle skalde blond (voy. Snorra Æ'í/íífl, Copenhague, II, p. 63); le second, intitulé Connaissance du Langage orné (norr. Mâl-skrûds-frœdi) , traite des figures de mot et de pensée ; il est la continuation du précédent, et a été, sans doute, composé par le même érudit qui est l'auteur de cette troisième édition de VEdda.
i/edda de snorri. m
Cette copie ou édition, découverte en Islande par Arngrim, vint en la possession du célèbre scandinaviste danois Ole Wo7'm^ dont le iils la vendit à Arni Magnusen : elle se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'université de Copenhague, et est désignée sous le nom de Manuscrit de Worm. Ce manuscrit renferme la collection la plus complète des ouvrages dont on a composé l'Edda en prose.
Aux quatorzième, quinzième et seizième siècles, le nom de Edda n'a jamais désigné autre chose que le Recueil appelé aujourd'hui VEdda de Snorri. Le nom de Edda était inconnu à Sœmund et à Snorri (voy. Chants de Sol, p. 18-22) ; le premier n'a jamais composé le Recueil de poèmes qu'on lui attribue et qu'on appelle aujourd'hui VEdda de Sœmund; le second n'a jamais eu entre les mains un tel recueil, composé par Sœmund. En effet, ce Recueil d'anciens poëmes mythologiques et héroïques a été formé seulement au commencement du quatorzième siècle. C'est de cette époque que date le plus ancien Manuscrit de ce Recueil. Ce Manuscrit, conservé à la bibliothèque royale de Copenhague et appelé Codex regius, ne porte ni le nom de Sœmund, ni le titre de Edda. Il a été découvert en Islande par Bryniulf, fils de Svein et évèque de Skalholt, qui, le premier, sans aucune raison suffisante, mais de sa seule autorité, a donné à la copie qu'il en a fait faire , le titre de Edda de Sœmund. Si l'on considère l'âge des poëmes renfermés dans ce Recueil , il faut avouer qu'ils sont tous antérieurs aux écrits dont se compose l'Edda en prose , appelée aujourd'hui VEdda de Snorri. Mais quant à la formation même de ce Recueil , il est hors de doute que la formation de VEdda de Snorri est antérieure, d'un demi -siècle, à celle de VEdda de Sœmund. Enfin, quant au titre à'Edda que portent aujourd'hui l'un et l'autre Recueils, il faut dire que ce titre a été donné, dans la seconde moitié du treizième siècle , à VEdda de Snorri, et que c'est seulement au dix-septième siècle, qu'il a aussi été attaché, avec le nom de Sœmund, au Recueil qui porte aujourd'hui le titre de Edda de Sœmund.