CHAPITRE IV
LE FOND HISTORICO-MYTHOLOGIQUE ET LA DISPOSITION DES MATÉRIAUX DANS LE TRAITÉ DE SNORRL
S 20. Formation du système historico - mythologique de Snorri. — Pour composer un Traité de Mythologie norraine, Snorri
pouvait puiser la connaissance des mythes à trois sources, savoir: 1° dans les anciens poëmes mythologiques et épiques, composés à commencer du septième siècle ; 2** dans les poëmes lyrico-épiques des Skaldes ; et 3° dans la tradition orale du peuple de son temps , tradition qui s'estpropagée, en partie, jusqu'à nos jours'. Or, du temps de Snorri, le Recueil de poëmes mythologiques et épiques, que nous possédons sous le titre de Edda de Sœmund, n'existait pas encore. Si Sæmund avait laissé une collection semblable, Snorri l'aurait connue, d'autant plus facilement, qu'il avait à sa disposition, chez son père adoptif lôn^ la bibliothèque provenant de Sœmund, l'aïeul de lôn. Mais ce qui prouve que Snorri n'a jamais eu en main ce que nous appelons VEdda de Sœmund , c'est que d'abord les citations , qu'il fait des anciennes poésies mythologiques, présentent généralement des leçons toutes différentes de celles qu'on trouve dans ce Recueil. Il y a plus ; Snorri ignore même l'existence du plus grand nombre des poëmes contenus dans VEdda de Sœmund. Des trenteneuf poëmes que nous possédons dans ce Recueil , Snoni n'en connaît que six, savoir: 1° Quelques fragments de la Vision delà Louve (norr. Volu-spâ) ; 2° le Chant de Hundla (norr. Hyndlu-liôd) ou la Petite Vision de la Louve (norr. Voluspâ hin skamma); 3° les Dits de Sublime (norr. Hâva-mâl)\ -4° les Dits de Grimnir (norr. Grimnis-mâl) ; 5° \esDits de Vafthrûdnir (norr. Vaflhrûdnis-7nâl) ; et 6" le Voyage de Skirnir (norr. Skirnis-fÖr). Enfin Snorri a ignoré jusqu'au nom de Edda , qu'on ne trouve dans aucun de ses écrits , ni même dans aucun écrit norrain ou islandais antérieur au quatorzième siècle. Ce n'était donc pas la Collection complète de VEdda que nous avons aujourd'hui , mais seulement quelques poëmes , recueillis peut-être par Sœmund, que Snorri put mettre à contribution pour composer son Traité de Mythologie. Cependant il connaissait encore quelques poëmes, que nous ne possédons plus dans VEdda de Sœmund; tels sont i^^V Incantation de Heimdall (norr. Heimdallar- Galdr) ; 2° un Poëme sur les Vanes ; 3° un autre Poëme sur Loki. Outre les chants mythologiques, Snorri pouvait encore consulter les poëmes skaldiques, dont il connaissait un très-grand nombre, mais où il ne trouvait que peu de renseignements sur les anciens mythes. Enfin 5wom pouvait, en outre, recourir à la tradition orale et aux récits en prose, qui, de son temps, avaient encore cours parmi 1. Voy. Maurer, /slândische Volkssagen der Gegenwarl. 1860.
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le peuple. Mais, de même que, depuis l'introduction du Christianisme, beaucoup de poèmes mythologiques s'étaient perdus de la mémoire des Norrains , de même la connaissance d'un grand nombre de mythes avait disparu chez le peuple du temps de Snorri ^ de sorte que cet auteur n'avait plus tous les documents nécessaires pour connaître l'ensemble complet de la Mythologie norraine. Cependant les matériaux dont il disposait, tout incomplets qu'ils fussent, étaient encore suffisants pour rendre possible à Snorri la composition d'un Traité de Mythologie.
Comment les matériaux, recueillis par Snorri pour son ouvrage, furent-ils conçus par cet auteur, et quel fut, en Mythologie, le point de vue, où il dut se placer d'après la science historico-mythologique, telle qu'elle lui avait été transmise par ses prédécesseurs, ou telle qu'il se l'était acquise par ses propres études et réflexions?. Snorri n'avait pas une science supérieure à celle soit de ses prédécesseurs , soit des érudits de son époque. Imbu de l'evhémérisme, comme tous les autres savants , il considéra la Mythologie norraine comme l'histoire des Ases, et rattacha cette histoire à celle des Suèdes et des Normands. Voici les éléments qui lui ont été fournis, soit par la Mythologie, soit par les traditions nationales, et qu'il a combinés, d'une manière plus ou moins ingénieuse ou arbitraire , pour en former son système mythico-historique.
§ 21. D'après Snorri, les Ases sont originaires de l'Asie. — Le nom d'/4se était, pour Snorri, la preuve de l'origine asiatique d'Odinn, et, par conséquent, de la population Scandinave, issue des fils, des compagnons et des sujets du roi Odinn. Cependant le mot norrain as, contracté de la forme plus ancienne ans, qui signifiait soutien, aide, protecteur, n'avait absolument aucun rapport avec le nom de VAsie. En effet, le nom d'Asie, dont l'étymologie ne se trouve dans aucune langue asiatique, est évidemment d'origine grecque, et signifie Humide. C'est que, dès le huitième siècle avant notre ère, les lônes ont désigné, sous le nom de Humide (gr. Asia), la contrée basse arrosée par le Kailstros, et ils l'ont appelée ainsi, par opposition à la contrée plus élevée , nommée Pays sec (pélasge Turs-àbia), qui était habitée autrefois par les Pélasges nommés Turrhèbes (Ceux de la Tursàbie), dont des colonies s'établirent, plus tard, dans quelques parties de la Hellade et de l'Italie. Le nom de cette Asie primitive , voisine de la Turrhèbie, fut étendu , par les Grecs, peu à peu , d'abord
à la Lydie et à l'Ionie, puis à l'Asie mineure en général , et enfin à tout le vaste continent dont l'Europe est l'appendice occidental. D'après cela , bien qu'il soit vrai que les ancêtres des Scandinaves sont réellement originaires de l'Asie, le nom d'Ases ne saurait cependant fournir, comme le croyait Snorri, la preuve de cette vérité historique. Snorri admettait, ensuite , comme ses prédécesseurs , que les ancêtres des Scandinaves , c'est-à-dire Odinn et les Ases^ avaient régné autrefois, pendant quelque temps, dans Byzance; il appuyait cette assertion sur une preuve aussi singulière que l'était cette assertion elle-même. En effet , dans son ouvrage d'histoire Le Cercle du Monde, il dit que les statues, qui, dans la Grand' Ville (norr. Mikligardr, Constantinople) ornueni le Padreim (p. Hip-/?orfrome), étaient les effigies des Ases^ c'est-à-dire des anciens héros, qui auraient régné autrefois dans cette ville, et dont les fils émigrés seraient allés se faire adorer dans le Nord. Cependant Snorri ne donne, nulle part dans ses écrits, à ces ancêtres des Ases ou des Scandinaves, le nom de Thrâkes ou de Grecs (v. p. 22). Mais, chose remarquable, il les désigne sous le nom de Tyrkir, qui, dans sa pensée, désignait évidemment les Turcs. Car, comme, de son temps, les Turcs ne s'étaient pas encore emparés du Bas-Empire, cet auteur n'a pas pu employer ce nom comme nom géographique substitué à celui de Grecs, à peu près comme Dante a désigné Virgile, XeMantouan, par le nom géographique anticipé de Le Lombard. Ensuite, Snorri (Ynglinga-saga, chap. 5) dit qu' Odinn SL\aii de grandes possessions en Turquie (norr. Tyrkland); et il se figurait ce pays, vaguement, comme situé à l'est de Mikligardr (Constantinople), et à l'ouest du Pays des Vanes (norr. Vanaland). Or, avoir des possessions en Turquie était, dans le langage emprunté au système féodal , synonyme de régner en Turquie ; et régner en Turquie signifiait , dans le langage des chroniqueurs evhéméristes du Nord, régner sur des Turcs , être le père, la souche des Turcs , et être Turc soi-même. Aussi un chroniqueur norrain donne-t-il directement à OdinnletiiredeRoides Turcs{yoY.Langebek, I, p.3); et d'après cela, Snorri pouvait également désigner comme Turcs Odinn et les Ases. C'était donc dans la Turquie d'Asie que Snorri supposait placé primitivement V Enclos des Ases (norr. Asgardr)-, et comme on donnait à la Turquie , à cette prétendue patrie primitive des Ases, le nom archaïque et savant de Scythie (norr. Cythia,^\oy. p. 25), Snorri semble vouloir indiquer (Ynglinga-saga , chap. 15) que
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les Scythes, au moins en partie, étaient originaires de la Turquie. Mais, sous le nom deScythie, on comprenait, du temps de Snorri, encore la Sarmatie et la Slavonie , pays que les Suèdes (qui, dans l'origine, les avaient habités, avant de passer en Scandinavie) appelaient Grande- Suède (norr. Svt-thiod hin mikla), c'est-à-dire la Suède- Mère, par opposition à la Suède proprement dite , considérée, en quelque sorte , comme la Petite-Suèôe ou la Suède-Fille. Voilà pourquoi Snorri emploie encore le nom de Grande-Suède, comme synonyme à la fois de Turquie, de Scythie et d'Ancien Enclos des Ases (norr. forn As-gardr).
% 22. L'âge, où les Ases ont vécu. — Pour s'expliquer, ensuite, comment les Ases, originaires du Pays turc en Asie, sont parvenus à se faire adorer en Scandinavie , Snorri admettait que les Fils des Ases asiatiques, après avoir succédé à leurs pères et les avoir imités en tout , au point de prendre , eux aussi, les noms propres d'Odinn, de Thor, deFreyr, etc., sont sortis de la Scythie sous la conduite de leur chef Odinn, le successeur de l'Odinn primitif, et se sont établis successivement en Saxe , en Danemark et enfin en Suède ; que ces Ases, magiciens et imposteurs comme leurs pères, dont ils suivaient en tout les errements , ont régné en Scandinavie, principalement à Upsal ; qu'ils y ont établi leur résidence, et se sont fait adorer en Suède ; qu'ils y sont morts et ont transmis leur domination et leur religion à leurs descendants , les rois de Suède , appelés les Ynglings (Issus d'Angul , Petit-Fils de Sublime). Cherchant, enfin, à déterminer V époque, à laquelle les Ases ont quitté l'Asie, pour s'établir dans le Nord de l'Europe , Snorri crut pouvoir arriver à le faire par la combinaison historique suivante.
Sachant que, d'après les traditions nationales , les rois des peuples Scandinaves tiraient leur origine d' Odinn et de ses fils , et prenant, comme tous les chroniqueurs du Moyen âge , ces généalogies mythico-épiques pour des généalogies historiques , il en fit la base de ses calculs chronologiques. En conséquence , calculant approximativement la durée du règne des rois , en remontant des princes de son époque jusqu'au roi Odinn, considéré comme leur père et leur souche , Snorri trouva que ce chef des Ases a dû vivre du temps de la naissance de Jésus-Christ. Ensuite la tradition norraine , ayant signalé le règne du roi Frôdi (Sage) , d'un des successeurs d'Odinn , à la fois comme un règne heureux, par une longue -paix, et comme
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une époque de grands bouleversements dans la nature, Snorri crut trouver, dans les données de cette tradition, une indication chronologique encore plus précise. En effet , il s'imagina que Frôdi a dû être le contemporain de l'empereur Auguste, parce que, pendant le règne de ce prince, le monde entier, d'un côté, a joui d'une longue paix, à laquelle pouvait correspondre ce qu'on appelait, dans le Nord, la Paix de Frôdi (norr. Frôda-fridr), et qu'il a éprouvé, de l'autre, (du moins à ce qu'on croyait au Moyen âge) de grandes catastrophes, savoir les bouleversements, qui sont arrivés le Vendredi-Saint, le jour, où Jésus mourut sur la croix (Cf. Dante, Inf. 12, 12). Frôdi ayant été, d'après cela, le contemporain d'Auguste, Odinn, l'aïeul de Frôdi, devait avoir vécu du temps de Jules César. Snorri s'imagina donc que ce chef des Ases a dû avoir été chassé de l'Asie, et dépossédé de son royaume par le capitaine romain Pompejus. Les Ases, vaincus, mais grands sorciers, arrivèrent, par leurs sortilèges, à découvrir que leur puissance serait rétablie plus forte dans le Nord. C'est pourquoi ils quittèrent l'Asie et allèrent s'établir en Scandinavie.
Telle était la combinaison historique , par laquelle Snorri parvint à s'expliquer l'arrivée des Ases dans la Suède, et à rattacher les trfiditions mythico-épiques des Scandinaves sur l'origine de leur race, à ce qu'il savait de l'histoire ancienne ou de l'histoire du monde. Si, d'un côté, d'après ses idées evhéméristes, Snorri considérait la Mythologie comme faisant partie de l'Histoire , il dut , d'un autre côté , d'après le dogme chrétien , n'y voir qu'un récit trompeur , ou l'histoire mensongère des actions accomplies , soit par les Ases du Nord, soit par leurs ancêtres, les Ases du Pays turc en Asie. Aussi n'avait-il pas à s'embarrasser beaucoup des nombreuses contradictions qu'il devait nécessairement rencontrer entre les mythes norrains et sa manière historique de les concevoir ou de les expliquer. Il se sentait , du reste , d'autant moins engagé à lever ou à concilier ces contradictions (si , toutefois , elles se sont présentées à son esprit) que, de son temps, et surtout dans son pays , la Critique, ou la science historique et philosophique, était chose inconnue, et qu'aucun de ses contemporains n'était à même, ni de présenter des objections sérieuses à son système mythico-historique , ni de redresser les erreurs qu'il commettait dans la conception et l'explication des mythes.
S 23. Snorri, expose les mythes dans leur succession pré-