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LA MYTHOLOGIE EXPOSÉE COMME UNE HISTOIRE

tendue historique. — La disposition des matériaux, dans un ouvrage, tient à la fois du fond, ou de la science impliquant un ordre naturel, et de la forme ou de l'arrangement choisi pour mettre ce fond en lumière. Si la Science consiste dans l'intelligence profonde et complète qu'on a et de la nature de ses éléments et des rapports de ceux-ci entre eux, la disposition des matériaux, dans le but d'exposer cette science, sera la reproduction de l'ordre et de la suite, dans lesquels se sont produits soit les phénomènes, s'il s'agit d'une science physique^ soit les faits, s'il s'agit de l'histoire, soit les rapports et les idées, s'il s'agit de philosophie. La disposition des matériaux, c'est-à-dire le plan , le dessin et l'ordonnance , sera d'autant plus scientifique et conforme à la vérité et à la nature, que l'auteur possédera une connaissance plus profonde et plus étendue du sujet qu'il traite. Aussi cet ordre et cet enchaînement naturels des matières, qui sont l'expression de la science consommée , ne sauraient être appliqués, ni même entrevus, aussi longtemps que la Science est encore superficielle et incomplète. Si donc l'intelligence scientifique de la nature soit de la Mythologie, en général, soit de la Mythologie norraine , en particulier, avait été possible du temps de Snorri, cet auteur aurait disposé les matériaux dans le même ordre naturel d'après lequel ils se sont produits successivement dans la réalité.

Cet ordre naturel , génétique et historique, aurait, en même temps, expliqué la nature des mythes, en montrant de quelle manière ils se sont formés les uns des autres. Mais Snorri n'était pas en mesure de donner une explication , tant soit peu scientifique de la Mythologie norraine, pas plus que les philosophes et savants hindous ou grecs n'ont été en état de le faire par rapport à la Mythologie de l'Inde ou de la Grèce. C'est que dans l'Antiquité, et jusqu'au Moyen âge, la Mythologie, lorsque la Science s'en est occupée , s'était déjà tellement transformée , qu'on n'y soupçonnait plus ce qu'elle avait renfermé dans l'origine , savoir des Intuitions, des Notions et des Idées, (voy. § 5-8) , mais qu'on y voyait seulement des faits traditionnels , un vaste tableau de l'histoire des dieux et des choses religieuses. A moins que la signification ne fût par trop évidente , Snorri ne soupçonnait pas même que les mythes, sous leur forme épique ou narrative, exprimassent un sens symbolique. Il est vrai que déjà l'étymologie des noms propres mythologiques aurait pu le mettre sur la voie , pour lui faire entrevoir la signification primitive d'un grand nombre de ces

conceptions symboliques. Mais la connaissance exacte de la signification primitive des noms propres ne s'acquiert que par les études profondes et difficiles de la Haute Philologie ; et cette Science , on le conçoit, est restée une lettre close pour l'Antiquité, l'Orient et le Moyen âge, tout comme elle l'est encore aujourd'hui, généralement, pour la plupart des lecteurs et même pour le plus grand nombre des savants.

Les Mythographes anciens avaient envisagé la Mythologie comme une grande Epopée avec d'innombrables épisodes. Snorri n'y voyait, également, qu'un Ensemble de fables ou du moins de faits historiques défigurés par le mensonge ; et il a cru devoir , en conséquence , la traiter comme une espèce de grande Saga (Histoire traditionnelle). Dès lors n'ayant pas , d'après ce point de vue , à expliquer les mythes (parce qu'il les prenait pour des faits, et non pour des symboles), mais seulement à les exposer, Snorri, avec le talent de narrateur , et avec l'esprit historique qu'il possédait, ne pouvait être incertain sur la meilleure manière de disposer les matériaux de sa narration, ni sur le meilleur ordre à suivre dans le récit de cette grande Saga mythologique. Aussi, après avoir brièvement retracé l'histoire qui fait V Encadrement de son ouvrage (voy. § 30), a-t-il suivi, dans son Traité, l'ordre chronologique, c'est-à-dire, non pas l'ordre chronologique de la formation et de l'âge relatif des mythes , mais l'ordre présumé chronologique des événements , supposés réels , exposés dans ces mythes. C'est pourquoi iSwom, au lieu de commencer par les mythes les plus anciens, c'est-à-dire par ceux concernant les Divinités, qui sont ce qu'il y a de plus primitif dans toute religion, et dont la conception est bien antérieure aux idées de création et de cosmogonie, commence son Traité par les mythes sur Y origine du Monde, et sur les premiers Êtres cosmî^M^s ; puis il passe aux mythes qui racontent les actions , les aventures , les œuvres des Dieux , et il termine par les mythes sur la fin et le renouvellement du Monde. Si Snorri n'avait pas trouvé, par lui-même, cet ordre chronologique, celui-ci lui aurait été suggéré et indiqué par l'exemple du poëme intitulé La Vision de la Louve. En effet, ce poëme eddique, qui, par son origine, appartient à une époque où la Mythologie norraine avait déjà dépassé son apogée, et avait pris, au détriment de sa signification primitivement symbolique, une forme purement épique^ était un premier essai de retracer, dans son ensemble, le tableau prétendu historique de cette Mythologie.

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