CHAPITRE V
FORMES LlTTÉRAiaES, ENCADREMENT ET TITRE DU TRAITÉ DE SNORRI.
§ 25. La Poésie et la Science confondues ensemble. — Dans
l'Antiquité , en Orient , au Moyen âge , et , en général , à toutes les époques , et chez tous les peuples qui ne sont pas encore parvenus à reconnaître les caractères différentiels qui séparent le Vrai du Beau, la Science et la Poésie se trouvent plus ou moins confondues et mêlées ensemble , de sorte qu'il est impossible de dire , de certains ouvrages , s'ils appartiennent plutôt à la Science ou à la Poésie de leur temps. Dans les ouvrages de cette espèce, le but de l'auteur est quelquefois purement scientifique^ puisqu'il s'y propose d'exposer ses idées, ses vues, son système, en un mot, ce qu'il croit être la Vérité; mais l'exécution et surtout la forme de l'ouvrage se
LA FORME SCIENTIFIQUE. 5i
rapprochent encore de l'exécution et de la forme poétiques, parce que l'auteur, semblable au poëte, ne donne, pour de la Science, que les conceptions de son imagination. Tels sont généralement , aux époques indiquées, les ouvrages de Théogonie , de Cosmogonie, de Philosophie et de Science, et même plus tard encore, par imitation, les œuvres appartenant au genre appelé la Poésie didactique, genre qui, par son caractère ambigu , se maintient dans le domaine littéraire jusqu'à ce qu'on parvienne enfin à reconnaître que l'enseignement poétique , par son hermaphrodisme impuissant , ne saurait ni remplir les conditions sévères de la Science, ni satisfaire aux exigences artistiques de la Poésie.
La forme d'un ouvrage étant déterminée par le fond , soit scientifique , soit littéraire, on conçoit que cette forme ne saurait être entièrement/î^rg, comme elle devra l'être, qu'autant qu'on aura séparé nettement, l'une de l'autre, la Science et la Poésie. Aussi le mélange de l'une avec l'autre aura toujours pour conséquence l'emploi de formes impropres, ambiguës et même discordantes.
Le but de la Science étant d'exposer ou d'enseigner ce qu'on croit être vrai , la meilleure forme d'exposition ou d'enseignement scientifique, c'est la forme directe ou discursive, employée déjà par Aristotélès exposant les résultats de la Science, par opposition à la forme indirecte et dialoguée ou à la discussion , employée par Platon exposant la méthode de la Science. La Science se compose non-seulement de la connaissance des choses, des faits et des phénomènes visibles, mais aussi d'idées générales et de raisonnements plus ou moins abstraits ; elle aura d'autant plus de valeur qu'elle sera plus complète, quant aux faits et quant aux idées expliquant ces faits. L'enseignement vraiment scientifique, s'adressant à des esprits mûrs , sera donc direct et complet, et ne supprimera rien d'essentiel dans les faits, ni dans les idées générales et abstraites, pas même sous prétexte ou par crainte de n'être plus agréable aux esprits faibles. En effet, la Science, ne devant plaire et intéresser que par les vérités qu'elle renferme, et ayant à s'adresser principalement à la Raison et à l'Intelligence , n'hésitera pas de se servir même d'une forme sévère pour faire ressortir et saisir ces vérités^ elle s'abstiendra de recourir, comme doivent le faire la Poésie et l'Eloquence, aux moyens de plaire à l'Imagination ou de flatter la Sensibilité et la Passion. Mais ces formes, essentielles à l'Enseignement scientifique, n*ont pas pu
se produire aux époques , où la Science était encore trop superficielle et incomplète, où, par cela même, elle était confondue avec la Poésie , et où l'Enseignement , s'adressant à des esprits peu mûrs , avait encore besoin d'amuser l'Imagination pour captiver l'attention et pour intéresser, de cette manière, la Raison et l'Intelligence. Dans ces temps , on dut donc généralement s'en tenir, dans les ouvrages scientifiques , à une forme plus populaire , plus concrète et plus rapprochée de celle des ouvrages littéraires proprement dits. On dut surtout employer, au lieu de la forme directe ou discursive, la forme dialoguée, laquelle était empruntée à la manière même dont la Science s'était formée et transmise dans l'origine.
§ 26. Le Dialogue, la Discussion et les Joutes scientifiques. — Avant de pouvoir songer à exposer, directement et continûment, un Ensemble systématique de connaissances , il fallait trouver d'abord cet ensemble, rassembler les matériaux pour construire, en quelque sorte, l'édifice de la Science. Or, la Science fut créée peu à peu par la communication qu'on se faisait réciproquement des faits, des observations et des idées qu'on avait recueillies; elle fut donc créée par l'entretien et la discussion; et, par conséquent , la forme dmlogiiée, employée dans les ouvrages didactiques, n'était au fond que l'imitation du dialogue, qui , dans l'origine , avait réellement mis au jour et transmis les faits et les idées de la Science. Ajoutons que la manière dont on envisageait la Science, par rapport à celui qui la possédait, devait aussi contribuer à donner, encore pour longtemps, la préférence à la forme dialoguée sur la forme akroamatique. En effet, la Science, telle qu'elle doit être, et envisagée comme elle doit l'être, semblable à l'Intelligence dont elle est l'expression formulée, est , de sa nature , essentiellement impersonnelle et désintéressée ; ainsi que la Raison et le Langage, elle appartient, non à l'individu, mais à V espèce humaine ; elle est le produit de l'Intelligence générale ou des efforts intellectuels de l'humanité, plutôt que le produit de l'individu, lequel, par son travail personnel , et moyennant un instrument qui n'est pas individuel , savoir la Raison ou l'Intelligence , ne fait, tout au plus, qu'agrandir le domaine de la vérité , dont il a pu profiter par suite de sa communication intellectuelle avec ses contemporains et avec les générations qui l'ont précédé. La Science , étant impersonnelle, n'a donc de signification et de valeur, qu'autant qu'elle se communique au plus grand nombre d'intelligences; d'après