LA THÉORIE ET LA PRATIQUE
cette idée, elle devrait, comme la vie physique , être reçue et donnée gratuitement. Celui qui la possède , peut , sans doute , légitimement la faire tourner à son avantage individuel, mais elle ne saurait devenir, raisonnablement, ni un privilège, ni une propriété. Si, de nos jours , la Science est encore considérée comme un avantage j^ersomie/, que celui, qui la possède, exploite à son profit, avec plus ou moins de bonne foi , et quelquefois même avec plus ou moins de charlatanisme, et si l'on fait valoir ce fonds, comme un capital, un bien ou une qualité , en un mot , comme une propriété qu'on n'obtient et qu'on ne donne pas gratis, il faut se rappeler que, dans l'Antiquité , la Science avait, sous tous les rapports, un caractère encore de beaucoup plus personnel et égoïstique , parce qu'elle était encore plus étroitement liée à la Pratique, qui est toujours moins désintéressée que la Théorie. C'est pourquoi, bien que la Science soit essentiellement conception, par la pensée, de ce qui est, ou de la Vérité, et qu'elle porte, par cela même , un caractère purement théorique , étranger à toute application et à tout but pratique et utile, cependant, dans l'Antiquité, on ne s'y est généralement intéressé, que parce qu'on y cherchait et trouvait sojtun moyen à' action, soit des résultats pratiques et des avantages matériels. Aussi, dans les Langues anciennes, le mot savoir était-il originairement synonyme de j^owvofr*; et encore, chez les Grecs, la différence entre la Science ou la Théorie , et l'Art ou la Pratique , était si peu tranchée, que le même mot Technè (art, pratique) désignait, le plus souvent aussi bien la Science pure que l'Art proprement dit. Dès lors la Science, étant considérée comme un pouvoir, on la recherchait aussi et on l'estimait, pour les mêmes raisons , pour lesquelles l'on recherchait et estimait la Force et la Puissance; par conséquent, chose digne de remarque!, elle donnait sur l'ignorant les mêmes droits , que la force physique donnait sur le faible, savoir le droit du plus fort, lequel pouvait aller jusqu'au droit de vie et de mort. De là les luttes , les joutes , les assauts de science, d'érudition et de sagacité, tels, par exemple, que se les donnaient, entre eux, suivant la tradition arabe, Soleimân (Salomon le Sage), le roi Hiram, de Tyr , et la Reine de Saba; de là les combats scientifiques à outrance , où celui qui succombait était mis à mort par le vainqueur,
1. Exemple. En sanscrit, iZjaw (pouvoir) et djnâ (savoir), en latin gfnafwi (produit) et gnôtus (connu) , en allemand, kiinnen (pouvoir) et kennen (savoir), dérivent de la même racine.
comme un ennemi à la guerre , ou un adversaire vaincu dans un champ clos.
Les Hindous avaient une si haute opinion des droits que conférait la supériorité scientifique, c'est-à-dire de la puissance et de l'empire absolu que donnait la Sagesse ou la Science , qu'ils étaient convaincus qu'Indras même , le Chef des dieux inférieurs , serait obligé de céder son trône céleste au Philosophe pénitent qui lui serait supérieur par l'Intelligence. Or, on croyait que par la pénitence contemplative (sansc. tapas , ferveur) on parviendrait à la Sagesse suprême. C'est pourquoi les terribles austérités que s'imposèrent certains Sages-pénitents (sansc. mounaïas) faisaient trembler, pour sa puissance, le Dieu Indras ; et pour ne pas perdre son Empire, il eut souvent recours au moyen extrême. Ce moyen était d'envoyer au Mouni une charmante Apsaras, espèce de Naïade, de Nymphe ou de Houri du ciel ou paradis hindou, laquelle , en inspirant à ce sage un amour violent , le détournait de sa pénitence et de ses contemplations, et lui faisait ainsi perdre le fruit et les droits de sa Sagesse (voy. Les Chants de Soi, p. 156 - 158).
S 27. Joute entre Vafthrûdnir et Odinn ;. Guerre de la Wartbourg. — Suivant la Mythologie norraine , Odinn n'était pas moins jaloux qu'Indras de la sagesse et du savoir d'autrui ; il craignait la supériorité d'esprit des Vanes (voy. Comm. § 95) , qui étaient les rivaux des Ases , et celle des Jotnes (voy. Comm. § 25) , qui étaient leurs ennemis. Ces derniers surtout lui inspiraient, sans cesse , de vives inquiétudes. C'est pourquoi, pour renforcer sa Science, il allait boire souvent h la Fontaine de Sagesse, gardée par l'Iotne Mimir (voy. Comm., § 74), et, plus tard, il allait consulter la Tête de ce géant dans les circonstances difficiles (voy. Pomesîs/., p. 202). 11 faisait de fréquents voyages dans le Pays deslotnes, pour mettre leur Sagesse à l'épreuve, et afin de constater, par lui-même, sa supériorité intellectuelle. Dans ces épreuves, il y allait toujours de la vie de celui qui était vaincu. Telle était la lutte ou l'assaut de science auquel nous fait assister le Poëme eddique intitulé : Dits de Vafthrûdnir (Vafthrûdnismâl). Voici l'analyse rapide de ce poëme qu'il importe de connaître particulièrement, parce qu'il a servi de modèle à Snorri, pour la composition de l'Encadrement de La Fascination de Gulfl.
Odinn ^ s'entretenant avec son épouse Frigg^ lui exprime le désir d'aller voir Vafthrûdnir, et il lui donne à entendre qu'il a résolu de