LES JOUTES DE SCIENCE
roi de France ; et Heinrich de Risbach donne la palme au Margrave Hemnann de Thuringe , leur hôte à la Wartbourg. Comme la lutte se dessine entre Risbach et Ofterdingen, celui-ci engage le combat à outrance, et désigne juges de la lutte Reinmar de Zweier et Walther de la Vogelweide. Alors Riterolf entre dans le Tournoyement , en chantant la louange du Comte deHenneberg ; Ofterdingen fléchit dans son plaidoyer pour Léopold, et se met à louer,outre le duc d'Autriche , encore le Prince de Rrandebourg. Mais le puissant poëte Wolfram de Eschenbach, ayant pris la parole, se déclare hautement pour le Margrave Herrmann ; Ofterdingen faiblit dans la lutte poétique , et tous les assistants, juges et jouteurs, le déclarent vaincu, et, conformément aux conditions du combat, décident de le livrer à Maître Stempfel, le bourreau d'Eisenach. Mais sur les instances de la Landgrave Sophie , on permet à Ofterdingen , de se faire remplacer, dans la lutte, par Klingsor de Hongrie, et l'on arrête que la question de la préférence à accorder à Léopold d'Autriche ou à Herrmann de Thuringe , soit décidée par l'issue de la lutte poétique ou de l'espèce de Tenson , qui va avoir lieu entre Klingsor et Wolfram d'Eschenbach. Wolfram , quoique laïque , est le plus pieux , le plus mystique , et le plus savant des poètes de son temps. Klingsor, quoique clerc, hait le clergé ; il est négromant, et a pour protecteur le démon Rasiant ou Nasian^ de Constantinople. Tous deux illustres poètes, luttent, cette fois-ci , puissamment l'un contre l'autre , non en chantant la louange des Princes, qu'ils admirent personnellement, mais en se proposant réciproquement des énigmes à résoudre (voy. Les Chants de Sôl^ p. 159). Ces énigmes plus ou moins difficiles, proposées sur des sujets appartenant à la Philosophie ou Théologie allégorico-mystique de l'époque, sont expliquées avec une sagacité victorieuse par l'un et par l'autre jouteur, de sorte que, à ce qu'il semble (car le poëme , qui est tronqué à la fin, ne l'énonce pas directement), la joute a dû être considérée comme une partie remise.
Ces combats scientifiques à outrance , dont nous venons de citer des exemples, bien qu'ils soient en partie fictifs, prouvent cependant que, dans l'Antiquité, la Science était considérée comme un moyen de puissance et de domination ; aussi , à ce titre, était-elle à la fois objet d'ambition et de jalousie ; on s'en réservait, autant que possible, la propriété exclusive , et on ne la communiquait qu'à regret à d'autres. Voilà pourquoi il est dit qu'il fallait contraindre, par la force, Protée,
les Sibylles , les Pythies à Delphes , les Valas Scandinaves , etc. , à rendre leurs oracles. La Science, au lieu de tendre à se divulguer, se changea, au contraire, en une espèce de Doctrine secrète^ qu'on gardait soigneusement, et qu'on transmettait seulement, ainsi qu'on le faisait pour la richesse et la propriété , aux membres de sa famille, et à ceux qu'on aimait ou qu'on favorisait spécialement. C'est ainsi que, dans l'origine, l'initiation aux Mystères chez les Grecs, était considérée comme une faveur extrême, qui ne fut accordée qu'à des hommes privilégiés, et après de longues épreuves. C'est ainsi que, selon la Mythologie norraine , Odinn , sous le nom de Grimnir, communique sa science à Agndr , son protégé (voy. Grimnismdl); que Hundla révèle ses secrets à Ottar (voy. Hyndlu-lioth) , son favori ; que Gripir donne des instructions à Sigurd (voy. Gripis-spâ) , son neveu , etc.
§ 28. La forme catéchétique de l'Enseignement. — En même temps que la jalousie donna à la Science le caractère d'une Doctrine secrète^ elle lui donna également la forme du Mystère^ en évitant, dans l'Enseignement, l'exposition claire et intelligible pour tout le monde , et en affectionnant , dans la Tradition , les formulas mystérieuses , mystiques et énigmatiques. Telle est la cause principale de l'obscurité , dans laquelle les Sibylles, les Pythies, les Valas enveloppaient leurs oracles. Voilà pourquoi, chez les Scandinaves, le mot rune{hrûna, rûna; sansc. cravanâ^ audition, auscultation, communication, tradition), qui, dans l'origine, signifiait simplement tradition , prit , de plus en plus , à mesure que la tradition devenait mystérieuse, la signification de Tradition secrète et de Mystère. Voilà pourquoi enfin, la forme obscure, alambiquée, énigmatique, qui aurait dû répugner à l'Enseignement, fut néanmoins employée, de préférence , dans la Tradition , de sorte que, dans l'Antiquité et au Moyen âge, Y Énigme (goth. frisahts, épreuve d'attention; norr. getur, devinations; vieux-allem. tunchli, obscurité; moyen-ail. /iû/"/, retenue) devint une forme littéraire très-usitée , favorisée encore , en Occident, par le genre allégorique , introduit par l'Exégèse et la Théologie mystique des docteurs chrétiens.
De même que les Mystères ne furent communiqués qu'à des hommes privilégiés , de même la Science proprement dite ne fut transmise, par le Maître, qu'à ceux qu'il considérait comme ses disciples, ses enfants spirituels. Aussi l'Enseigiioment était-il générale-