LES ENCADREMENTS LITTÉRAIRES
thèque, Snorri rédigea son Traité sous forme catéchétique , ou sous forme de questions et de réponses. Mais il lui répugnait d'employer la forme entièrement abstraite d'un Questionnaire, c'est-à-dire de présenter les questions et les réponses, sans désigner les personnages par lesquels les unes et les autres étaient faites ; il ne se contenta pas même, comme cela se voit dans une foule d'écrits du Moyen âge, d'établir le dialogue entre deux personnages, pour ainsi dire, stéréotypes, nommés l'un le Maître (Magister), l'autre le Disciple (Discipulus) ; Snorri voulut donner au dialogue à la fois une forme plus animée et un à propos plausible plus direct. Il l'attribuait, par conséquent, à des personnages, supposés réels ou historiques, et ayant un intérêt particulier et immédiat , à se faire des questions et des réponses sur la Mythologie Scandinave. Voilà pourquoi il imagina une histoire, dans laquelle l'exposé des mythes fût, en quelque sorte, enchâssé, ou qui pût servir d'Encadrement, pour y placer le dialogue ou le fond même de son ouvrage.
Nous sommes donc amené, maintenant, à traiter, d'abord, des^icadrements littéraires qu'on trouve dans la plupart des ouvrages de l'Orient, de l'Antiquité classique, du Moyen âge, et, même, par imitation , dans plusieurs ouvrages des temps modernes. Nous expliquerons, ensuite, en détail, comment s'est formé l'Encadrement dans lequel Snorri a enchâssé son exposé de la Mythologie norraine.
S 29. Origine et raisons des Encadrements littéraires. — Nous avons vu (§ 26) qu'anciennemeiit on envisageait généralement la Science non comme impersonnelle, mais comme inféodée, en quelque sorte , à la personne du savant. Il y avait donc aussi tendance de lui donner, pour base unique , l'autorité personnelle. La vérité n'était pas jugée en elle-même , et pour elle-même , mais d'après la foi qu'on avait en celui qui l'énonçait; et au lieu d'examiner quelle était la puissance intrinsèque de la Science pour commander notre conviction ou notre approbation , abstraction faite de toute autorité et même contrairement à toute autorité, on s'enquit, généralement, de tout ce qu'on considérait comme pouvant lui imprimer ce caractère d'autorité personnelle. De là, ce soin puéril d'indiquer la personne qui avait dit telle ou telle chose , plus ou moins sensée , et de rappeler les circonstances dans lesquelles cette chose avait été dite , ainsi que toute la série des personnes qui l'ont tenue, l'une de l'autre, par tradition orale. De là dans les livres des
Arabes, cette formule si fréquente : tel a dit (kâla), lequel l'a appris de tel, qui le tenait de tel, etc.; de là, dans la théologie rabbinique, et surtout dansleTalmoud, cette énumération si ridiculement minitieuse de toutes les circonstances, dans lesquelles un fait, une idée ont été exposés; de là encore, chez les Hindous, cette manie de rapporter la valeur d'une règle médicale ou juridique , à l'autorité d'un dévarchis (Saint céleste) , ou la valeur d'une règle de grammaire, à l'autorité du grammairien céleste Panini. Or , de cette habitude d'appuyer la vérité sur des raisons d'autorité extérieure, est résulté l'usage, généralement adopté par les auteurs, de rattacher le sujet de leur ouvrage à l'exposé des circonstances , dans lesquelles ce sujet est censé avoir été traité. Dans la plupart des cas, ne pouvant rappeler des circonstances réelles , on en imagina de fictives, et l'on tâcha ensuite de rendre ces fictions aussi intéressantes , circonstanciées et vraisemblables que possible ; de sorte que l'histoire fictive, qui était ainsi racontée en tête d'un livre, d'abord uniquement pour l'accréditer auprès du lecteur, devint encore, et surtout dans les ouvrages de littérature, un Encadrement, ayant pour but de rendre cet ouvrage d'autant plus intéressant ou amusant.
Comme, en littérature, on a d'abord composé des ouvrages exposant des /««ïs plus ou moins historiques, avant de composer. des ouvrages exposant des notions plus ou moins scientifiques , les Encadrements se font remarquer, d'abord, dans la poésie épique; aussi les trouve-t-on généralement dans les épopéesdel'Inde. C'est ainsi, par exemple , que, dans le Mahdbhârata, le récit du Déluge est enchâssé dans un encadrement , consistant en une histoire épique traditionnelle ou fictive , d'après laquelle les fils de Pandous ou les Pandouïdes (sansc. Pândavâs), savoir tes cinq frères Youdhischthiras , Bhimas,Ardjounas, Nakoulas et Sahadaivas, \i\aient exilés dans une forêt solitaire, où le Brahmane Markhandêyas est venu les visiter, et pour leur faire oublier leurs chagrins, leur a raconté d'anciennes histoires ou traditions épiques. Unjour l'aîné des frères, Youdhischthiras, l'ayant prié de leur raconter la vie de Manous , fds de Vi vasvan, le Brahmane leur fit le récit du Déluge. Ce récit est donc renfermé dans l'encadrement formé par l'histoire du Séjour des Pandouïdes dans la Forêt, et il se trouve dans la troisième partie du Mahâbhârata, intitulée, d'après cet encadrement môme, le Chapitre de la Forêt (sansc. Vana-parvvan). Les encadrements furent ,