LES ENCADREMENTS LITTÉRAIRES
à plus forte raison , adoptés aussi dans presque tous les ouvrages didactiques des Hindous. Gomme exemple nous citerons l'ouvrage intitulé Enseignement salutaire (sansc. Hitaiipadaiças). C'est proprement un Recueil d'apologues ou de fables. Mais ces apologues ne nous sont pas présentés , l'un après l'autre , sans lien extérieur entre eux, comme, par exemple, les fables à' Esope ^ deLokmân, de Phèdre ou de La Fontaine. Tous ensemble sont enchâssés dans un Récit général, qui expose comment cette collection s'est successivement formée , et dans lequel, s'emboîtent d'autres narrations particulières, qui font voir, dans quelles circonstances les différents apologues ont été débités. Ainsi l'Encadrement général de ce livre consiste dans un récit exposant que Soudarçanas, roi de Patalipoutra , sentit la nécessité de faire instruire ses fds ignorants et méchants; que, pour trouver un précepteur, il assembla les brahmanes; que Vichnousarmas s'offrit d'instruire les princes en six mois, et qu'effectivement, après ce laps de temps, ce sage présenta à leur père les princes complètement changés quant à leur conduite et à leur instruction. Dans cet Encadrement général se trouvent emboîtés les encadrements particuliers, qui consistent à exposer comment le précepteur s'y prit , pour instruire les princes ; comment il leur a débité des vers, renfermant des maximes de morale et des allusions à des fables , et comment , sur le désir exprimé par ces princes de connaître ces fables , auxquelles le Maître avait fait allusion , celui-ci les leur a ensuite racontées. Ce même système d'encadrement et d'emboîtement se trouve dans la plupart des ouvrages narratifs et didactiques des littératures persane et arabe.
Nous ne parlerons pas des ouvrages philosophiques de Platon , ni de ceux de Cicéron, dans lesquels on trouve une histoire fictive, servant d'Encadrement au dialogue, et destinée à faire connaître les interlocuteurs , le temps , le lieu , les circonstances et les incidents de ces discussions philosophiques. Quant aux ouvrages appartenant au Moyen âge de l'Orient et de l'Occident , nous rappellerons seulement les Contes des mille et une nuits et le Décamerone de Boccacio, deux Recueils de contes , qui appartiennent déjà presque aux temps modernes, mais qui résument, en quelque sorte , le système d'encadrement usité dans la plupart des ouvrages narratifs et didactiques du Moyen âge, en x\sie et en Europe. La Scandinavie, elle aussi , avait adopté cet usage littéraire , presque dès le commencement de
la littérature norraine. C'est ainsi , par exemple , que l'auteur du poëme eddique Vafthrûdnismâl s'est servi du Mythe sur la lutte entre Odinn et l'Iotne Vafthrûdnir , comme d'un cadre, dans lequel il a enchâssé l'exposé sommaire de plusieurs traditions mythologiques . Le même procédé a été suivi , dans un but semblable , par l'auteur du poème eddique, intitulé Dits de Grimnir (norr, Grimnismâl). Ajoutons encore que l'auteur du poëme eddique, intitulé Dits d'Alvîs (norr. Alvîs-mâï) a formé également , du Mythe sur Thôr trompant le Dverg Alvîs, l'Encadrement dans lequel il a renfermé un petit Traité du Langage poétique, qui est, en quelque sorte , le germe du Skaldskaparmdl dans l'Edda de Snorri (voy. p. 31).
On le voit, l'usage des Encadrements littéraires était généralement adopté pour la plupart des ouvrages narratifs et didactiques , dans l'Antiquité et au Moyen âge, en Orient et dans l'Occident. Ces Encadrements ne servaient pas seulement à réunir, entre elles, par un lien extérieur, des productions littéraires de la même espèce, telles que , par exemple , des fables ou des contes , comme cela se voit dans V Hitaupadaiça ^ ni à motiver, en quelque sorte, les dialogues, en indiquant les interlocuteurs et les circonstances qui les ont fait naître, comme cela s'est fait dans les Traités philosophiques de Platon , ils servaient encore , et surtout dans les ouvrages littéraires proprement dits, comme, par exemple, dans le Décamerone^ à ajouter un agrément de plus , celui d'une histoire intéressante qui encadrait tout l'ouvrage. Aussi, pour renforcer l'intérêt, qui , de la forme extérieure d'un ouvrage, rejaiUissait naturellement sur le fond même , on employait souvent l'Encadrement comme un moyen propre à produire ce résultat. Ensuite, pour donner un intérêt plus dramatique à cette histoire servant d'Encadrement , on y représentait quelquefois le dialogue , non pas comme un simple entretien ou une discussion scientifique, mais comme une lutte d'esprit, une tenson, un tournoiement , une joute de science , un assaut d'érudition et de sagacité (voy. p. 54). Puis , pour augmenter encore l'intérêt dramatique qui s'attachait à une telle joute , on en agrandissait , dans certains cas, l'importance qu'elle avait, par son issue, en montrant que cette issue n'entraînera pas seulement l'humiliation morale, mais la mort du vaincu, lesjouteurs ayant mis leur vie en enjeu. Enfin, pour rendre la joute encore plus difficile, plus chanceuse et par conséquent plus remplie d'émotion, les questions que s'adressaient lesjouteurs
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étaient quelquefois présentées sous forme â^énigmes, comme par exemple, dans la joute poétique à la Wartbourg (voy. § 27).
S 30. Origine de l'Encadrement du Traité de Snorri. — Comme ces différentes espèces d'encadrements se faisaient remarquer dans la plupart des ouvrages littéraires et didactiques de son temps, Snorri songea aussi^naturellement, à revêtir son ouvrage scientifique de cette forme si généralement admise. Il s'agissait donc, pour lui, de trouver une histoire qui pût servir d'Encadrement à son Exposé de la Mythologie norraine. Cet Encadrement pouvait être, soit une histoire fournie directement par la Mythologie elle-même, comme, par exemple, dans le Vafthrûdnismâl, le Grimnismdl et VAMsmdl, soit une histoire imaginée par l'auteur, et arrangée avec des éléments empruntés à la tradition mythologique, comme, par exemple, dans la Tradition de rHôte des Nomes (norr. Norna Gests Saga), où l'histoire mythico-épique de Sigurd et des Volsungs est supposée être racontée, au roi Olaf, par VHôte des Nomes, qui est dit âgé de 300 ans, et dont les aventures forment l'Encadrement de cette Saga.
Snorri ayant adopté, pour exposer la Mythologie norraine, la forme de dialogue, il fallait, pour que les questions et les réponses fussent coïwenablement motivées, que l'histoire, qui devait servir d'Encadrement, mît en scène, principalement, deux Interlocuteurs, l'un interrogeant , parce qu'il ignorait complètement la Mythologie norraine, et l'autre répondant, parce qu'il la savait à fond. Or, comme, chez les Norrains, tout le monde était censé connaître cette Mythologie, depuis que l'Odinisme se fut répandu dans le Nord, il fallait, pour trouver quelqu'un qui pût l'ignorer, remonter à l'époque où, selon les idées evhéméristes de Snorri (v. § 22) , Odinn venait seulement de quitter l'Asie, et après s'être établi, successivement, dans V Empire des Enceintes (norr. Garda-riki) en Russie , puis au Pays de Saxe (norr. Saœland), s'était enfin fixé , depuis peu , à Odinsey, en Fionie. A cette époque, qui, d'après le calcul de Snorri, correspondait à peu près au commencement de notre ère (v. § 22) , Odinn et ses sectateurs , c'est-à-dire les Peuples Scandinaves proprement dits , n'avaient pas encore pénétré en Suède. Ce pays était donc encore uniquement occupé par des peuples finnes, qui, n'ayant pas adopté la religion &' Odinn, ignoraient complètement la Mythologie Scandinave. C'est donc parmi les personnages mythiques des Finnes, établis en Suède, que Snorri choisit le personnage dont il fit le premier In-
terlocuteur dans le dialogue de son ouvrage. Ce personnage choisi était le roi mythique Gulfi (norr. Gylfi). Pour second Interlocuteur, qui avait à répondre aux questions faites par GxUfi, SnorriávX naturellement choisir Odinn lui-même, le contemporain de Gulp., l'auteur de la religion Scandinave, celui qui, d'après la Mythologie norraine, passait pour le plus savant, le plus intelligent et le plus rusé des Ases, et qui était déjà représenté, comme tel, dans le poëme eddique : Les Bits de Vafthrûdnir, (v. p.55), que Snorri prit précisément, comme modèle, pour composer certaines parties de l'Encadrement de son Traité. D'après les idées evhéméristes de Snorri (v. p. 4-5), Odinn était à la fois Roi et Père des Scandinaves; par des supercheries, et moyennant des pratiques de magie, il était parvenu à faire passer, lui et les siens, pour des dieux. Avant qu'il eût pris possession de tous les Pays du Nord et qu'il y eût introduit son culte, il était, comme le supposait Snorri, établi en Danemark , et résidait à Odins-ey (lie d'Odinn; danois Odenso)^ en Fionie (norr. Fiôn\ cf.gaël. fi,onn, brillant, oriental). C'est là qu'eut donc lieu, selon Snorri, l'entrevue et le dialogue entre Gulfi , le roi fmne , venu de la Suède , et Odinn , le roi de la Marche dane (norr. Dan-mork).
Pour amener ensuite, et pour motiver, en quelque sorte, l'entrevue et le dialogue en question, Snorri imagina ou dut supposer que Gulfi avait un intérêt tout particulier d'apprendre à connaître la Mythologie norraine. Ce ne pouvait être un intérêt purement scientifique, qui r«ût poussé à venir en Fionie ; puisque, dans ces temps, on ne s'intéressait pas à la Science pour elle-même , mais seulement pour les avantages qui en résultaient (v. p. 53). Gulfi voulait donc connaître la religion d' Odinn, uniquement, parce qu'il espérait y trouver le moyen de se maintenir comme roi de Suède, ou le moyen de s'opposer à l'envahissement dont le menaçait Odinn. En effet, Gulfi avait appris à connaître la puissance prodigieuse des Ases, par un événement extraordinaire, qui, rapporté parla tradition mythologique , fournit à Snorri un récit qu'il fit entrer, comme partie intégrante, dans la composition de l'Encadrement de son Traité. Cette tradition , que Snorri a encore racontée dans son ouvrage historique, le Cercle du Monde (Ynglinga-saga, chap. 5), énonçait qu'Odmn, après avoir soumis beaucoup de principautés, dans le Gardariki et en Saxe, et après les avoir données à gouverner à ses nombreux fils, s'établit à ödmsey en Fionie. Mais comme il lui restait encore d'autres fils à établir, il dut songer à faire de nouvelles
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conquêtes dans le Nord, principalement en Suède. Il envoya donc, pour reconnaître ce pays, Gàfion, l'épouse de Skioldr, la déesse adorée en Fionie. Cette femme d'Ase, ou Asynie, pour bien remplir son rôle d'espionne , et afin de ne pas éveiller les soupçons du roi Gulfi, prit, moyennant la magie, dont elle disposait en sa qualité d' Asynie, l'extérieur d'une Femme ambulante (norr. farandi kona), c'est-à-dire d'une Devineresse (norr. Spâkona\ ou d'une Prophétesse ou Magicienne, appelée aussi Fille de Loup chez les Slaves (s\.Volchova) et chez les Scandinaves (norr. Volvo). Ce déguisement lui facilita beaucoup sa mission; car il était d'usage, dans l'Antiquité et au Moyen âge, d'envoyer en ambassade des Prophélesses, aussi bien que desDevins et des Poètes (v. Les Gèles, p. 128). Ces femmes étaient donc toujours et partout bien reçues, et d'autant mieux accueillies, que non-seulement elles étaient à même de prédire l'avenir aux personnes qui les recevaient, mais aussi de les amuser, soit en leur racontant les histoires des pays qu'elles avaient parcourus , soit en chantant des poésies mythologiques (norr. kvœdi; gr. mulhoï; sansc. çrouti), ou des traditions épiques (norr. sogu liôth; ^r.logoï; sansc. smiii). Aussi ce fut par ses récits et ses chants que la déesse Gàfion, déguisée en femme ambulante , gagna la faveur du roi finne Gulfi , lequel , pour la récompenser du passe-temps (norr. skemtun) ou du divertissement qu'elle lui avait procuré, lui concéda, suivant la tradition, dans son domaine , quatre journaux de terre , c'est-à-dire autant de terrain qu'elle en pourrait labourer en quatre journées , avec une charrue attelée de deux bœufs, ou bien autant qu'elle en labourerait avec quatre bœufs, en deux journées, c'est-à-dire en un jour et une nuit. Gàfion, acceptant cette concession, et usant de ruse (laquelle passait pour très-légitime dans l'Antiquité; voy. Les Gètes, p. 115), se rendit dans le Séjour deslotnes, au Nord de la Finlande ou de la Suède. Elle y conçut d'un lotne et mit au monde quatre fils , qui avaient la force titanique de leur père; elle les métamorphosa en taureaux, moyennantla magie qu'elle savait pratiquer, comme Asynie et comme Femme de vision ; puis, les ayant attelés à une charrue gigantesque, elle enleva , du sol de la Suède , en un tour de labour , une partie du terrain, qu'elle poussa dans la mer, et dont elle forma son domaine, l'île continentale appelée aujourd'hui la Sélande, entre la Fionie et la Suède. C'est, par ce Mi prodigieux, qu'elle donna à Gulfi, une haute opinion de la puissance de la race des Ases, à laquelle elle apparte-
nait, et éveilla en lui la crainte de se voir enlever son royaume de Suède, par renvahissement de ces puissants voisins. Gulfi avisa donc aux moyens de leur tenir tête, en prévenant le danger; et il jugea qu'il serait naturellement aussi puissant qu'eux, s'il pouvait disposer, comme eux , de ce qui était la cause de leur supériorité. Or , selon l'opinion des peuples polythéistes, la puissance des hommes avait pour cause ou bien leur nature supérieure, en tant qu'ils étaient issus de quelque divinité, ou bien le culte des dieux qu'ils adoraient, et qui , pour prix ou en échange de cette adoration , leur donnaient la grandeur et la puissance, ou bien, enfin, les moyens ou pratiques de magie dont ils savaient user, et par lesquels ils pouvaient se rendre les égaux des dieux, ou même se passer d'eux (voy. Les Gètes, p. 151). D'après ses idées evhéméristes, Snorri dut penser que (rw/^ prenait, comme lui-même, les Ases pour des mortels, et qu'il ne supposait pas que leur puissance extraordinaire pût provenir de leur nature divine, à laquelle, lui-même, ne croyait pas. D'un autre côté, Gulfi dut se croire capable de lutter , en fait de magie , avec les Ases, puisqu'il appartenait à la race des Finnes, qui, de tout temps, excellaient dans ces pratiques, au point que leurs voisins , les Scandinaves, ont appris d'eux cet art, et que les Russes leur ont donné le nom de Merveilleux (Tchoud), ou de Magiciens (russ. Tchoukhonsi). Gulfi, dut donc supposer que la puissance extraordinaire des Ases leur venait uniquement des dieux qu'ils adoraient et auxquels ils sacrifiaient, et il pensa que s'il parvenait à connaître ces dieux, il pourrait, en les^adorant, obtenir d'eux une puissance égale à celle des Ases, ses rivaux. C'est donc pour apprendre à connaître ces divinités et la manière de les adorer, qu'il entreprit le voyage au nouvel Enclosdes-Ases (voy. p. 45) , situé à Odinsey , en Fionie , où résidait alors Odinn et sa bande.
La connaissance des dieux, de leurs noms, de leur caractère, de la manière traditionnelle de les adorer, et des prières qu'il fallait leur adresser, dans les différentes circonstances, où l'on avait besoin de leur intervention et de leur secours, constituait une partie principale et essentielle de ce qu'on appelait, dans le Nord, les Mystères, ou Secrets traditionnels (norr. rûnar, voy. p. 58) ou les Antiquités (norr. fomirstafir; sansc. pouràna ; lat. antiqua). Comme la connaissance de ces Mystères procurait de si grands avantages à ceux qui la possédaient, on ne les révélait guère qu'à ses meilleurs amis,
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on à ceux qu'on voulait particulièrement favoriser (voy. p. 58). Gulfi n'étant pas l'ami des Ases , ne pouvait pas espérer qu'ils voulussent, par une faveur spéciale, lui apprendre ces mystères; il ne pouvait pas, non plus , contraindre Odlnn, par la force (voy. p. 57), à lui révéler ses secrets ; il ne lui restait donc , pour arriver à ses fins , d'autre moyen que d'avoir recours à la ruse. En conséquence , il s'avisa de l'expédient suivant. En allant provoquer Odinn à une joute scientifique, au sujet de la Mythologie, il était sûr, en piquant d'honneur cet Ase, de se faire donner par lui des réponses à toutes les questions qu'il lui adresserait ; et ainsi , sans rien savoir lui-même des matières sur lesquelles il interrogeait, seulement en se posant comme examinateur d'Odirm, et comme son rival dans la connaissance de la Mythologie , il pouvait se faire révéler par cet Ase tous les secrets qu'il jlui importait de connaître. Mais pour réussir dans l'exécution de ce plan , il était nécessaire que Gulfi restât parfaitement inconnu aux Ases , afin qu'ils ne soupçonnassent pas qu'il fût leur rival et que son but pût être de se mettre en possession des secrets, qui étaient la cause supposée de leur puissance. Aussi, pour ne pas être reconnu par Gàfioîi et par les Ases , Gulfi , par le moyen de la tnagie , qu'il possédait par suite de son origine finne , revêtit l'extérieur d'un vieillard, ayant l'air d'être plein de science, de sagesse et d'expérience, et capable de se mesurer , en cela , avec les plus savants et les plus expérimentés. Ensuite , suivant l'usage des magiciens , qui quelquefois allaient en espions (norr. niosnar menn , hommes d'exploration), reconnaître certains pays, et qui s'y transportaient, d'une manière surnaturelle, en un clin d'oeil (norr. svip.), à travers les airs, Gulfi se rendit également, en un instant, par le transport instantané (norr. svip-för) , du lieu de sa résidence en Suède , à Odinsey , où résidait Odinn. Ce qui lui arriva , en entrant dans cette résidence , Snorri le raconte en imitant quelques traits qu'il copie en partie des Dits de Vafthrûdnir, en partie du récit populaire de l'arrivée de Thôr chez Loki de r Enclos-Extérieur , récit que Snorri a reproduit encore dans le corps même de son ouvrage La Fascination de Gulft (voy. Comm. § 145). Ainsi, de même que, dans les Dits de Vafthrûdnir, Odinn ^ qui vient dans la demeure de cetlotne pour lutter avec lui, se fait passer pour un voyageur nommé Pourvoit-au-voyage (norr. Gangrâdr), de même Gulfi s'annonce aussi comme un voyageur nommé Piétonneur (norr. Gangleri); et, dans le paragraphe 5, Snorri confond même
Gangrâdrasec Gangleri, Ensuite, de même que Loki de l' Enclos-Extérieur ^ à l'approche de Tliôr, prépare, pour fasciner son hôte, toutes sortes d'illusions magiques , de même ici, dans l'Encadrement du Traité , les As€S , prévoyant, par suite de leur science surhumaine, l'arrivée de Ctt/^, préparèrent, par la magie, des moyens de fascination, qui mirent cet hôte tout d'abord dans l'étonneraent et dans la' perplexité.
Piétonneur ayant provoqué le Maître des Ases à une joute scientifique, le dialogue (voy. p. 52) commence, et les questions et les réponses se suivent de côté et d'autre. Comme l'intention réelle de Gulfi est de s'informer sur la Mythologie , le dialogue est proprement du genre interrogatoire-^ mais, comme Gulfi a besoin de se donner l'air d'un examinateur savant, le dialogue a, extérieurement, la forme examinatoire (voy. p. 60). Ce dialogue, bien qu'il présente quelquefois ce qu'on appelle un intérêt dramatique, n'est cependant jamais dramatique à proprement parler. En effet, ce qui distingue essentiellement le dialogue du drame , des dialogues tels que nous les trouvons dans les ouvrages didactiques et narratifs de l'Antiquité , de l'Orient et du Moyen âge, c'est que , dans le drame, nous sommes censés entendre directement les paroles de la bouche même des interlocuteurs , tandis que, dans l'ouvrage de Snorri, comme dans tous les ouvrages du même genre , nous n'avons qu'un dialogue rapporté, c'est-à-dire que nous entendons seulement la relation, ou, en quelque sorte, le procès-verbal des paroles échangées entre les interlocuteurs. Voilà pourquoi, dans les narrations épiques, par exemple, des Hindous, le discours ou le récit des différents interlocuteurs , est toujours précédé des mots: Tel dit (sansc. ouvâtcha). Dans la Divine Comédie de Dante, qui est un poëme essentiellement didactique, et où il y a un grand nombre de dialogues , ces dialogues sont tous relatés. Dans le poëme eddique, intitulé Les Sarcasmes de Loki (voy. Poèmes islandais), et qui est entièrement dialogué, les paroles de chaque interlocuteur sont aussi relatées après la formule : Tel dit (norr. kvad). Il en est de même ici dans l'ouvrage de Snorri, où les questions et les réponses sont relatées après les formules usitées et, en quelque sorte, stéréotypes de: Alors Piétonneur dit; alors Sublime répond etc. Aussi , comme le dialogue de La Fascination de Gulfi n'est pas, à proprement parler, dramatique ^ mais est toujours rattaché à la forme narrative, les paroles des Interlocuteurs sont, en quelque