TROISIÈME PARTIE DE L OIVRAGE
(1) GULFI ET GAFION.
1 1. Gulfi, roi de la Marche-finne. — Lorsque les émigrés de la branche gète arrivèrent dans les îles et sur le continent [de la Scandinavie , ils y trouvèrent établies des peuplades de race kelto-kiminque ^ et principalement des tribus de race sabméenne ou fmne. Les Finnes qui occupaient les contrées où s'établit, après eux, \q Peuple-Svi {^\'\-\h\bd) ^ adoraient, entre autres divinités, le dieu Kaleva, qui passait pour être le Père des héros, des rois et des familles riches. Aussi Kaleva^ devint-il, dans la tradition, le représentant des rois finnes qui régnaient sur les contrées appelées plus tard \^ Suède. Le dieu Kaleva., étant devenu un héros épique, figurait, dans les traditions norraines, sous le nom correspondant dé Gulfi., que les Suèdes s'expliquaient comme signifiant le Brumeux (norr. gulpr, brume ; cf. gufa et gull, brouillard). A l'aide de quelques mythes symboliques et allégoriques, appartenant en partie aux traditions finnes., en partie aux traditions g êtes , on établit, pour Gulfi, la généalogie mythique suivante. Gulfi (Brumeux) , le frère de Glamri (Nuage Blanc), était fils de Geitir (Fervescent) , lequel était fils de Gôr (Frimas-^ cf. finne^wî/ra), lequel était fils de T'A orW (Gelée-sèche), lequel était fils de Snier (Neigeux), lequel était fils de lökiil (Gladier) , lequel était fils de A'ar/ (Aquilon), lequel était fils de /br-yizoi;-, qui correspondait jadis au dieu u'iCsÇ^Porenut, et au dieu scytheFr/7?iM5. Chez les peuples norrains, les Chefs qui avaient été vaincus et dépossédés de leur territoire , se faisaient ordinairement Rois de mer (Sækonungar; voy. Les Gètes , p. 109). Gulfi., le représentant des rois finnes , ayant été dépossédé de son royaume par le Peuple-Svî, fut aussi représenté , dans la tradition norraine , comme un ancien roi de mer (voy. Skaldskaparmâl., p. 208). Or, comme beaucoup de ces rois de mer parvinrent à se créer de nouvelles royautés à l'étranger , dans les pays maritimes , les familles princières de ces pays rattachaient fréquemment leur généalogie à l'un de ces rois Scandinaves. C'est ainsi , par exemple , qu'il se forma . à commencer du 7« siècle de
notre ère, la tradition épique, d'après laquelle Heid, la fille de Gulji, épousa l'un des fils á'Odinn , Sigurlami, roi de Gardarîki (voy. Hervarar-saga , p. 8).
§ 2. Origine du nom de Séeland. — Vers le cinquième siècle avant notre ère , des émigrés de la branche gète , ayant quitté les bords méridionaux de la mer Baltique ^ ont passé dans l'île appelée aujourd'hui Bornholm (Borgundar-holm , Ile des Burgondes) , et de là ont abordé dans la partie la plus méridionale de la presqu'île , appelée, plus tard, \2i Scandinavie. Frappés d'admiration à la vue d'épaisses forêts de hêtre, ces émigrés ont donné au pays, où ils avaient débarqué, le nom de Skadvinavia (Pays d'ombrage ou lie ombreuse) , qui , plus tard , s'est changé en Skân-ey (Scanie). Ces émigrés formèrent deux peuplades: les Svtes, qui se sont établis plus au Nord-Est, et les Gautes, qui occupèrent le Nord-Ouest près des lacs Vasnir et Veitvr. Les Gautes , comme leurs frères les Svîes, adoraient principalement Frey et Freyia , sous les noms de Skiöld et de Gefn. Us avaient consacré à ces divinités un bois sacré, situé dans la Scanie et appelé le Bocage (Lundr) , auprès duquel s'éleva, dans la suite, la ville portant encore aujourd'hui le nom de Lund. Des émigrés Gautes passèrent de la Scanie dans l'île située au Sud-Ouest et séparée du continent par le détroit appelé Sund. Ils trouvèrent dans cette île , comme en Scanie , de belles forêts de hêtre , et ils consacrèrent à leurs divinités, Skiold et Gefn , un bois sacré qu'ils nommèrent, également, le Bocage., (Lundr) , mais qu'ils distinguèrent , de celui de leur mère-patrie ou du continent, par le nom plus précis de Bocage-de-Mer (Sæ-lundr). Ce nom servit bientôt à désigner l'île tout entière. Dès le premier siècle de notre ère , des émigrés de la branche dane , sœur de la branche gète , quittèrent leurs établissements sur les bords sud-occidentaux de la Baltique, et dans la presqu'île de lôtland (Jutland) , et passèrent dans l'île de Fíón (Fionie), et de là dans celle de Sælund. Des rivalités et des inimitiés s'y établirent entre l'ancienne population gante et les nouveaux venus de la branche dane. Les Danes finirent par dominer dans l'île ; ils s'emparèrent du sanctuaire de Sælund et en adoptèrent les divinités qu'ils nommèrent, dans leur dialecte , Skiold et Gejion. Plus tard le nom de Sælund (Bocage de Mer) s'étant confondu , dans la prononciation des Danes , avec celui de Sælönd (Pays de Mer), il fut aussi remplacé , peu à peu , par celui-ci ; et , enfin , Sælönd fut remplacé , à son tour , par le nom danois actuel de Sæland (Pays de Mer).
g 3. Mythe géologique et hiératique sur le Séeland. — Au point de vue géologique, l'île continentale de Séeland fait proprement partie de la Suède, dont elle a été détachée par un aiTaissement du sol, qui a eu pour conséquence sa séparation du continent de ce pays par le détroit appelé le Sund (Transnatation '). Cet affaissement du sol eut lieu à peu près à la même époque que l'affaissement du terrain qui a donné naissance au lac de Vænir, de sorte que la tradition mit en relation , l'un avec l'autre , ces deux accidents géologiques. Cette observation sur l'origine ou la for-
(1) Le nom de Transnatation signifie que le détroit est d'une largeur telle qu'on peut encore faire la traversée à la nage.
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mation géologique de cette île, ayant été faite déjà dans l'Antiquité, on a énoncé , d'abord , d'une manière générale , que l'île de Sielmid a été , par la mer , détachée du sol de la Suède ; et cette observation , s'étant transmise par la tradition , prit ensuite de plus en plus une forme épicomythique. Dès lors, comme l'Antiquité voyait, dans les forces de la Nature, des Puissances ou des Personnes divines , au lieu d'interpréter cette tradition géologique comme signifiant que Sælund a été séparé de la Suède par un accident physique ou géologique , on rapportait que cette île avait été enlevée du sol du continent ou de la Scanie par un Personnage divin ou mythologique. Ensuite, comme le lac de Vænir s'était formé à l'époque à laquelle l'île de Sælund s'était détachée de la Scanie , on allait jusqu'à supposer que le sol de l'île avait été formé avec le terrain enlevé au lac de Fænir. On se confirma dans cette supposition lorsqu'on crut reconnaître que le bassin de ce lac avait une grandeur à peu près égale à la superficie de Sælund^ et que les enfoncements de ce lac, à ce qu'on prétendait, correspondaient exactement aux pointes déterre de cette île. Jugeant, enfin, que ce déplacement de terrain a dû être principalement eifectué par les forces surhumaines de l'Océan , qui semblait tenir sans cesse Sælund séparé de la Scanie, la tradition, tournant de plus en plus au mythe, avait plusieurs raisons d'attribuer cet enlèvement de terrain à la déesse Gafion , aidée de ses bœufs iotniques. En efl'et, Gàfion, plus que toute autre divinité , était jugée capable d'opérer cet enlèvement ou déplacement de terrain. Car, d'abord, elle était une Déesse ou ^5yme , ayant, comme telle, une puissance 5z<r/m>/ia2?ie; ensuite elle était une divinité qui, comme l'indique son nom de Gejion (Aime-F Abîme), formé de celui de la déesse Ge/w (Abîme , Mer), présidait aussi à laii/er (anglos. Geofon) ; enfin , elle était la divinité principale adorée dans Sæland , où, selon la tradition , elle avait épousé Skîoldr (Bouclier), un des fils d'Odinn; elle devait donc aussi être considérée comme Propriétaire de Sæland , où elle était adorée , et , par conséquent , passer pour avoir acquis elle-même , dans l'origine , la possession de cette île , qui lui était consacrée au même titre que , par exemple , l'île de Delos l'était , d'après la mythologie grecque , à la déesse Latone. Ensuite d'autres traditions , ayant déjà établi des rapports entre les Jses et Gulfi, le mythe, qui considérait ce roi des Svîes comme le Représentant de la Suède , put substituer le nom de Gw/^ à celui de cette contrée, et dire, par conséquent, que Sælund^ Y\\tAc^SkiöldQiAes,Danes, fut enlevée par Go/to/i, kGulJi ou à la Suède. Plus tard les Danes , qui avaient conquis l'île de Sæland sur les Gautes et les Svîes, eurent un motif ou un intérêt, soit moral, soit politique , à présenter cet enlèvement comme une acquisition légitime y faite sans aucune violence ; et comme ils ne pouvaient cependant pas faire passer l'enlèvement de cette charmante île (vin-ey) , au continent de la Scanie , pour un don volontaire fait à Gâjion par le roi Gulji, on s'avisa de représenter , dans le mythe , cet enlèvement comme la conséquence d'une concession, qui avait été faite par le roi, et dont Gàfion y par une ruse (c'est-à-dire par un moyen légitime , selon la morale de l'époque) , sut tirer parti bien au delà de l'intention et des prévisions de Gulfi. Plus tard encore la tradition (suivant ses habitudes de changer souvent ja base
locale du mythe , quand les circonstances extérieures favorisent ce changement) a substitué le lac de Mælar au lac de Vænir , et a rapporté de celui-là ce qui, originairement, vu la forme de l'île de Sæland et du lac de Vænir , n'a pu s'appliquer qu'à celui-ci. C'est que , aussi longtemps que les rois des Svîes furent en possession de la Scanie et du Vermaland^ où se trouvait le lac Vænir , la tradition continua à rattacher le mythe à ce lac. Mais lorsque , dans la suite , la Scanie et le Vermaland firent partie des possessions des Danes et des Narrains , l'ancienne tradition, répandue chez les Danes ^ ne put conserver quelque sens qu'en substituant au Vænir, devenu lac danois^ un autre lac situé encore dans le domaine des rois de Suède. Or, comme les rois des Svîes résidaient alors, soit à Sîgtûn soit à Uppsalir, et que la tradition dut supposer que Gulji^ comme roi des Svîes , se tenait dans l'une de ces deux résidences , situées dans le voisinage du lac de Mælar , le mythe , faisant une substitution exigée par les circonstances , et sans se soucier de ce que la forme du lac de Mælar ne cadrait nullement avec la forme du sol de l'île de Sæland, énonça que cette île fut arrachée au terrain de la Suède , à l'endroit où se forma alors le Lac (Lögr), c'est-à-dire leMœlar, qui, à cette époque, était le lac par excellence de la Suède. — Comme le mythe , sur V origine de l'île de Sæland^ repose, non sur un objet capable d'être saisi par V Intuition (voy. p. 91), mais sur une induction, ou une prétendue explication historique , il ne fait pas partie des mythes symboliques , qui expriment des intuitioíis, mais c'est une mythe scientifique, et plus particulièrement un mythe de géographie politique. Aussi ne saurait-il appartenir à Vmicien fond de la Mythologie , qui a été importée de l'Asie dans la Scandinavie; il s'est formé seulement dans le Nord, sur les lieux mêmes auxquels il se rattache , et à une époque comparativement trèspostérieure, savoir à l'époque où les Z)a?ie5prirent possession de l'île de Sælund, entre le troisième et le cinquième siècle de notre ère. Mais la forme actuelle du mythe , après ses différentes transformations , ne date probablement que du septième siècle. Cette tradition était si bien connue et si généralement répandue du temps de Snorri, que cet auteur put déjà invoquer, à l'appui de son récit, le témoignage d'un Skalde, de Bragi le Vieux , dont les expressions énigmatiques n'auraient pas pu être comprises , si , dans ce temps , l'on n'avait plus connu parfaitement les détails du mythe , auxquels ce poète fait allusion dans ses vers.
§. 4. Bragi le Vieux et le style skaldique. — Le Skalde Bragi, fils de Boddi, était, suivant la tradition vulgaire, contemporain et du roi da- XioM Ragnar Br aie- Velue (Lôd-brôk), et du roi Suédois Zi'ysiem le ^ewgleur (Beli), et de Biörii à la Butte [atHaugi). 11 vivait par conséquent dans la première moitié du septième siècle ; on le surnommait le Vieux , pour le distinguer d'un autre Skalde, nommé également Bragi, qui était fils de Hallur et qui a vécu sous Sverri et sous Hakon , fils de Sverri. Mais de deux choses l'une , ou bien Bragi le Vieux vivait à une époque qui est postérieure à celle que lui assigne la tradition vulgaire, ou bien les vers, que Snorri lui attribue ici , ne sont pas de sa composition. Car ces vers sont composés à la fois dans un langage recherché et d'après une versification artificielle , qui . l'une et l'autre, n'étaient pas encore
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formées et développées à cette époque, dans la poésie iiorraine. Ces vers, attribués à ^rap'/, peuvent servir ici comme échantillon de la poésie artificielle lyrico-épique des Skaldes , laquelle diffère essentiellement de l'ancienne poésie 7nythico-épique , au point qu'elle est, le plus souvent, trèsdifficile à comprendre , et toujours extrêmement difficile àtraduire , surtout dans un idiome aussi analytique que l'est la langue française. En effets cette poésie se fait remarquer non-seulement par la construction contournée et tourmentée des phrases , et par les formes artificielles et recherchées de la versification, mais encore par des expressions et des locutions qui sont quelquefois doublement métaphoriques. Ainsi , par exemple, dans les vers de Bragi, cités par Snorri, la construction de la phrase , dans l'original norrain , est la suivante :
Gafion enleva à GuJfi, la Joyeuse, au Libéral de Roux d'Abime — (Si bien qu'ardents à courrir ils fumaient) l'Accrue de la Marche daae; Ces bœufs portaient (avec huit Lunes-frontales) (en trottant Devant la vaste Dépouille du Sol de l'Ile agréable) quatre têtes.
Quant à la versification , les vers cités forment , dans le texte , une strophe [visa) , du genre nommé Chant du Peuple (Drottkvædi) et composée de quatre vers ou Quarts de strophe í^\s\]í-^ovA\íxí^2íV). Le premier et le deuxième Quarts de strophe , et le troisième et le quatrième , sont liés ensemble par le sens, et forment deux Hémistrophes (Visu-helmingar). Chaque Quart de strophe se divise en deux hémistiches (Visu-ord) , et chaque hémistiche se compose de six syllabes. Dans chaque Quart de strophe , le second hémistiche commence par un mot dont la lettre initiale , nommée Lettre capitale (Höfud-stafr) , forme allitération avec deux lettres initiales semblables , placées dans des mots du premier hémistiche , et appelé(;s Étais (Studlar) ; exemple :
Gefion drô frà Gylfa, — - ^löd , diuprödull ödla.
Enfin , dans chaque deuxième hémistiche , se trouvent deux syllabes assonnantes , appelées Correspondantes (hending) ; exemple : %\öd diuprödull óí/la.
Voici maintenant l'explication des expressions énigmatiques ou locutions poétiques , renfermées dans la strophe :
i. Le /îowa7i/e/'^6me est une expression figurée pour dire /'or^car, d'abord, l'expression^ôfwe sert à désigner l'Océan; et le Roux désigne le Soleil, à cause de son éclat rougeâtre. Ensuite Roux de l'Abîme (Soleil de l'Océan) , est une expression skaldique pour dire or; car, suivant la Mythologie norraine, Œgir , le Dieu de l'Océan , emploie, en guise de feu ou de soleil, l'or brillant , pour éclairer sa demeure sous-marine. 2. L'Accrue de la Marche dane, c'est l'île de Sæland , dont le terrain, qui a été arraché à la Suède par Gafion , sert d'agrandissement ou d'accrue au Danemark. Cette expression prouve |que ces vers ont été composés à une époque où l'île deSéeland n'appartenait plus à la Suède , mais faisait déjà partie du Danemark. 3. La vaste Dépouille , matière de l'Ile agréable s désigne métaphoriquement le terrain arraché par Gafion à la Suède, comme un butin ou une dépouille enlevée; c'est de cette dépouille que se forma l'île de Séeland , appelée, à cause de ses magnifiques forêts de hêtres et de son Bois sacré, Vile agréable. 4. Les huit lunes frontales
désignent les huit yeux des quatre bœufs ; car l'expression lune est employée ici pour dire astre ou étoile; et étoile du front est une expression skaldique pour désigner l'œil. 5. Quatre têtes indique qu'il s'agit de quatre bœufs; car les peuples germaniques désignaient le bétail par l'expression de tête (norr. höfud); de là aussi, en basse latinité , le mot de capitale (tête de bétail) , dont les Anglais ont fait cattle (bétail).
§ 5. Le Mythe de Gâfion fait partie intégrante de l'Encadrement. — Nous avons vu que la tradition a fourni à Snorri les mythes sur Gulji , sur Gafion et sur les rapports des Ases avec GulJi. Snorri n'a donc rien inventé sous ce rapport ; il a pris la tradition telle qu'elle existait encore de son temps. Sans en connaître ni la signification primitive , ni l'origine* il la prit purement et simplement pour une tradition mythico-épique. Il l'utilisa, d'une manière ingénieuse, en en faisant une histoire devant servir d'encadrement à son Traité. On comprend facilement pourquoi Snorri parle ici, au commencement, de GulJi, qui est la cause première de ce que les différents mythes norrains seront exposés ou racontés (voy. p. 66). Mais on ne saisit pas aussi facilement la raison pour laquelle il raconte, tout d'abord, l'histoire de l'enlèvement et de la formation de l'île de Sæland; ce qui semble ici n'être qu'un hors-d'œuvre. Aussi a-t-on souvent considéré ce récit comme ne faisant pas partie de ce Traité , mais comme y ayant été ajouté, après coup, sans doute, à propos du roi Gulji^ auquel le fond de ce récit se rapportait. Déjà, dans le Manuscrit d'Upsal, ce récit est omis comme ne faisant pas partie intégrante du texte. Mais quand on se rappelle que Snorri , en bon historien , aime à tout motiver dans sa narration , on reconnaît qu'il y a un rapport intime et nécessaire entre le récit sur l'origine de l'île de Sæland et le reste de l'histoire qui forme l'Encadrement du Traité. En eifet , nous l'avons dit (p. 67) , en racontant le mythe sur l'enlèvement de Sæland, par Gafion, óViorr/ a voulu énoncer que cet enlèvement merveilleux a éveillé et attiré l'attention de Gulfi sur la puissance surhumaine et sur l'esprit d'envahissement des Ases , et que, dès lors, ce roi résolut d'aller les trouver pour apprendre à connaître la cause de leur puissance extraordinaire. Sa présence au milieu d'eux amena , de la sorte , le dialogue, et, par suite, l'exposé des mythes norrains, but pour lequel le Traité de la Fascination de Gulfi a été composé.
(2) GULFI VIENT A ODINSEY.
l 6. Voyage aérien de Gulfi. — On croyait, dans l'Antiquité, quela sagesse et la prévoyance étaient produites et entretenues dans les Dieux et dans les hommes , par des moyens extérieurs. Parmi ces moyens, le plus efficace était , à ce qu'on supposait , la Magie , qui portait , chez les Hindous, le nom ^^ Science par excellence (sansc. vidya, science, magie), chez les Latins le nom de grand Art (lat. ars magna) , et chez les Norrains celui de grand Pouvoir (fiölkyngi). Les Finnes passaient pour être de grands magiciens (v. p. 68). Gulfi étant supposé roi des Finnes , Snorri dut le représenter comme un homme avisé et versé en magie. Ce roi prévoyait que , s'il ne se mettait pas sur ses gardes , la race des Ases parviendrait à s'emparer de son royaume. Déjà son attention avait été éveillée et attirée
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sur cette race par l'enlèvement merveilleux de l'ile de Sæland. Cet enlèvement lui prouva que les Âses étaient doués de forces surnaturelles. Or, d'après les idées de l'Antiquité , les forces surnaturelles que possédait une race , ne pouvaient lui venir que de deux causes , ou bien de sa propre nature divine , ou bien de la puissance des Dieux qu'elle adorait. Pour pouvoir se mettre en garde contre Xe^sAses , Giilfi avait donc besoin de savoir s'ils étaient eux-mêmes des Dieux, ou s'ils n'étaient forts que par la puissance de leurs divinités. Dans le premier cas, il lui fallait lutter contre eux par le pouvoir divin de la magie ; dans l'autre cas , il espérait d'égaler sa puissance à celle des Âses , en se mettant sous la protection des mêmes Dieux qu'eux ils adoraient. En tout cas, il fallait apprendre à connaître, soit les Ases eux-mêmes , soit leurs divinifés. Pour acquérir cette connaissance, Gulfi aurait pu se contenter d'envoyer, auprès des Ases^ des espions appelés , par les Norrains , hommes d'exploitation (niosnar menn). On choisissaitpour espions ordinairement des hommesquisavaientpratiquer la magie; car c'est par des opérations magiques que ceux-ci, d'abord, se transportaient, comme on croyait, en un clin d'œil, ou moyennant le iraws- /jor^ciec/m (svip-far), auprès des personnes qu'ils devaient espionner, et, ensuite, se rendaient invisibles , ou bien prenaient les déguisements nécessaires. Gulji voulut faire la reconnaissance lui-même. Il ne voyagea pas à pied ; mais, mettant à profit la science qu'il avait de la magie, il se rendit, en un clin d'œil, auprès des Ases , en volant à travers les airs, par le transport de clin. Snorri , d'après ses idées évhéméristes et ses combinaisons historiques, se figurait les Ases^ et les représentait, comme des imposteurs et des magiciens, qui, après avoir quitté l'Asie, où avaient régné leurs pères, les véritables Ases ou Asiatiques, s'étaient établis successivement dans la Thrace (Pays des Dakes et des Gètes) , dans le Pays-Saxe (Germanie) et dans la iVarche-dane. Stiorri supposa qu'avant de s'établir dans l'île de Sæla?id et en Suède , les Ases habitaient l'île de Fion (Fionie). Les Danes de Fion avaient fondé , dans un îlot appelé Odinsey (Ile d'Odinn), un sanctuaire qui était consacré à Odinn, et qui, dans la suite, donna naissance à la ville d'Odensé. C'est là , d'après la supposition de Snorri, que se trouvait, du temps de Gulfi , la Demeure ou le Nouvel Enclos des Ases. C'est donc à Odinsey ., en Fion, que vint ce roi finne pour espionner ses ennemis. Les Ases , qui étaient de grands magiciens, et qui usaient de divination , s'aperçurent du voyage de GulJi avant que lui-même ne fut arrivé chez eux. Pour lui donner tout d'abord une haute opinion de leur puissance , ils lui préparèrent , par des opérations magiques, des illusions de vue, de sorte que tout ce que Gulfi vit, chez les Ases , était non pas la réalité , mais une pure vision produite par la fascination qui le trompait (voy. p. 74). Comme le sanctuaire d'Odinsey était consacré à Odinn ^ qui, d'après Snorri, était le Roi des Ases, ceux-ci formèrent, selon lui, par enchantement, une demeure qui put passer pour le Palais d'Odinn, et il imagina qu'elle fut faite en imitation de Isi Halledes-Occis ^ qui ^ autrefois, avait été la Demeure du véritable Odinn, dans l'ancien Enclos des Ases en Asie.
g 7. Forme extérieure de la HalIe-des-Occis. — Aussi longtemps que les Dieux étaient encore zoomorphes (voy. p. 9), on ne songea pas à
leur assigner un domicile ou une habitation ; mais lorsqu'ils furent devenus anthropomorphes , il fallait aussi, comme aux hommes, leur trouver des demeures. Lorsque les hommes étaient encore nomades et vivaient sur des chars ou sous des tentes , le sanctuaire ou la demeure assignée aux divinités , était également soit sur un char, soit dans une tente. Les ancêtres des Scandinaves , les tribus de la branche gète, n'ayant échangé la vie nomade contre l'état agricole , qu'à commencer du quatrième siècle avant notre ère, c'est aussi seulement vers cette époque qu'ils songèrent à consacrer , à leurs divinités , à la fois des demeures fixes et des sanctuaires ou des temples. Les divinités anthropomorphes , formant une race , une famille , étaient censées habiter non-seulement des sanctuaires ou des temples sur la terre, mais encore des demeures placées dans le ciel. On se figurait ces demeures ceïe.ç^é'o-, à l'instar soit des temples ou sanctuaires, soit des habitations des princes ; seulement on se les figurait plus grandioses, plus belles et plus riches. Comme les habitations des hommes diiféraient entre elles , selon les conditions de leurs maîtres , on concevait aussi , autant que possible , les demeures célestes des divinités d'une manière quelque peu diiférente , selon leurs qualités et leurs attributions.
Odinn, étant devenu, chez les tribus de la branche gète^ le dieu suprême, il fut aussi le premier pour lequel on ait imaginé une demeure céleste en rapport avec ses attributions. Odinn, comme dédoublement et héritier de l'ancien dieu Ciel (Tins) , fut d'abord considéré comme Dieu du ciel , et l'on se figurait sa demeure céleste comme une vaste halle (norr. höll)^ ayant, pour toiture, la voûte céleste ornée d'étoiles. Odinn, comme dédoublement du dieu Ciel, jadis considéré comme Père des vents, était originairement le Dieu des vents fougueux; et, c'est pourquoi, on se figurait sa demeure céleste comme une Halle des vents, c'est-à-dire comme une halle carrée , ouverte des quatre côtés, et d'où sortaient les quatre vents cardinaux. Lorsque , dans la suite , au lieu de quatre points cardinaux , en en distingua huit , la halle des vents carrée devint octogone , comme l'était, à Athènes, la tour horologique des vents, construite par ^wrfronikos Kurrhestès. Plus tard encore, lorsqu'on conçut une espèce de rose des vents , la Halle d'Odinn prit tout à fait la forme ÓLnne Rotonde ayant des portes dans toutes les directions.
L'ancien dieu i7ze/(Tius), comme Dieu des vents tempétueux, et comme. Dieu Suprême, était, par cela même, aussi considéré comme Dieu des tempêtes du combat, ou comme Dieu de la guerre. Son dédoublement et son héritier Odinn y était donc également adoré comme Dieu des Combats. En cette qualité , Odinn était censé recevoir chez lui les héros , qui avaient été occis dans les combats ; et c'est pourquoi la Halle céleste d'Odinn eut le nom de Halle-des-Occis (norr. Val-höll).
Les guerriers germains ou Scandinaves formaient quelquefois , dans le combat , ce qu'on appelait le Fort-de-Boucliers (norr. Skiald-borg) ou le Cozivert-de-Boucliers (norr. Skiald-thak) \ c'était quelque chose d'analogue à la tortut romaine (lat. testudo) , et peut-être même une imitation de celle-ci. Autour du Chef qui portait l'enseigne (norr. merki) se plaçaient, d'abord, ses fils et ses parents (voy. Ynglinga-saga^ c.25) , Duis les r litres guerriers de la troune ; et tous tenaient au-dessus de leur
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tt'le leur bouclier, qu'ils serraient l'un contre l'autre , de manière à former une voûte de boucliers , au milieu de laquelle s'élevait l'enseigne du chef. Les Scandinaves aimaient à donner au tertre tumulaire des chefs qui avaient succombé dans le combat, la forme d'un Fort-de-boucliers. On couvrait alors ce tertre d'un dôme de boucliers , au sommet duquel on plantait l'enseigne du chef occis (cf. Sigurdrifn-mál , Introd.). A ces tombeaux ainsi ornés , on donnait plus particulièrement le nom de Protège-Cadavre {norr.H?'æ-borg). Comme ^ d'un côté, lenomde Halle-des- Occis avait quelque analogie avec celui de Protège-Cadavre, et comme, de l'autre, on croyait trouver quelques ressemblances entre la Halle du Chef des Occis et les tombeaux des Chefs des combattants, on aimait aussi se figurer la Halle-des-Occis comme un magnifique Coiivert-de- Boucliers. On imagina donc que la demeure céleste d'Odinn était une Halle-Rotonde avec un toit de boucliers d'or , lequel remplaçait la voûte ornée d'étoiles , dont , dans la conception primitive , cette halle était anciennement couverte. Les Scandinaves couvraient leurs maisons de gazons, ou á'écorce de bouleau, ou de chaume^ ou de bardeaux. Les boucliers de ce peuple avaient, comme les bardeaux , la forme d'un carré oblong, de sorte qu'une toiture formée par des boucliers d'or superposés les uns aux autres , ressemblait assez à un toit formé de bardeaux. L'idée que la Halle-des-Occis était couverte de boucliers d'or, était déjà généralement admise en Mythologie, dès le neuvième siècle. Aussi le Skalde Thorbiör?i, surnommé Pour/e7ideur-de-Co?'7ies {Uorn-kloiï)^ y fait-il allusion, dans un chant de victoire composé en l'honneur de Haralld, Beau-de- Cheveux (Hàr-fagr), sur le combat de Hafurs-Jiörd. Ce poète, adoptant le style précieux et alambiqué de la poésie skaldique de son époque, emploie , pour désigner les boucliers , l'expression de Écorces-de-bouleau de la Salle de Flambant. Le nom de Flambant^ qui désigne le feu , le serpent, etl'épée, est ici unnomépithétiqued'Oi//ww,, considéré sous la formed'unSerpent. Laóa//e ö^'Orfmw, c'est la//a//e-</e5-Occ2s, et £^corce« de bouleau, est une expression skaldique pour dire tuiles. Or les tuiles de la Halle-des-Occis étant des boucliers, le poète, pour désigner des boucliers, a pu emploier l'expression de Écorces-de-bouleau delà Salle de Flambant.
\ 8. La Halle-des-Occis, d'après Snorri. — Snorri avait à donner une idée de la demeure d'Odinn que les Ases avaient construite par enchantement. D'après lui , cette Demeure était faite en imitation de l'ancienne Halle-des-Occis , où avait résidé autrefois le véritable Odinn asiatique; et il se figura la forme extérieure de cette Halle d'après quelques données mythologiques ou traditionnelles, qu'il avait recueillies. D'abord, il se xèprésenta la nouvelle -iTa/Ze-i/e^-Occ/o-, créée par la magie des Ases, comme étant d'une élévation tellement prodigieuse que Gulji., bien qu'il rejetât sa tête dans le dos , ne put atteindre du regard le couronnement de l'édifice. Cette particularité merveilleuse est empruntée, sans doute, à-un conte populaire sur la Demeure de Loki de \ Enclos-Extérieur , que Snorri a lui-même raconté dans La Fascination de Gulji (voy. p. 120). S'appuyant, ensuite, sur une autre donnée traditionnelle, Snorri se figure et représente la Halle-des-Occis comme un immense Fort-de-boucliers
ou comme une vaste Rotonde couverte d'un toit de boucliers ; et, bien que notre auteur dise, que, vu son élévation , on n'en pouvait pas voir le toit, il ajoute cependant , d'après la tradition , que l'édifice avait un toit de boucliers d'or. Comme cette dernière particularité n'était plus généralement connue de son temps , il croit devoir apporter une preuve à l'appui de son dire. Cette preuve , il la trouve dans les vers composés par Thor-hiörn^ le Pourfendeur-de-Cornes (Hornklofi), vers qu'il attribue, par erreur (cf. Fornmanna-sögur \0^ 491 ; Fagr-skinna) ^ au Skalde Tliiodolf^ qui était surnommé le domicilié de Hvin (norr. Hvin-verski) , parce qu'il était né à Hvin, en Norvège , et qui vivait , comme Thorhiörn, à la cour de Haralld Beau- de- Cheveux. Plus tard Snorri, mieux informé, lorsqu'il composa \Si Saga-de-Haralld [chsip. 19), restitua ces vers à leur véritable auteur. Ces vers n'ayant aucun rapport direct avec le récit qu'il avait à faire, Snorri aurait dû les citer seulement sous forme de note, ajoutée au bas du texte. Mais les auteurs de l'Antiquité, de l'Orient et du Moyen âge , ne savaient et ne pouvaient pas encore faire , dans leurs ouvrages , la distinction entre ce qui appartenait au texte et ce qui devait être rejeté dans les Notes. Snorri a donc également inséré sa citation dans le texte même , où elle fait, naturellement, disparate avec le récit.