GULFI ENTRE DANS LA HALLE-DES-OCCIS
§. 9. L'Intérieur de la Halle-des-Occis. — Les traditions mythologiques auraient pu fournir à Snorri des données sur l'intérieur, aussi bien que sur l'extérieur de la demeure d'Odinn. Mais, soit que cet auteur les ait ignorées , ou qu'il ait préféré à ces renseignements ses conceptions libres et indépendantes , il a imaginé et représenté l'intérieur de la Halle-des- Occis d'une manière qui cadrait avec l'ensemble de son récit. Sachant qu'à toutes les époques les demeures des Dieux étaient conçues en imitation soit des temples , soit des demeures des princes , Sno?^ri crut pouvoir représenter l'intérieur de la Demeure d'Odinn d'après le spectacle et l'arrangement que présentaient, de son temps, les temples les plus remarquables du Paganisme Scandinave ou slave, et les châteaux des plus puissants seigneurs féodaux. Comme les conceptions mythologiques se modifient incessamment avec le temps, et prennent rang et autorité parmi les traditions , les conceptions plus récentes font tout aussi bien partie de la Mythologie , que les conceptions plus anciennes , devenues depuis longtemps traditionnelles. Si donc le Paganisme norrain eût encore été en vigueur en Islande, et que Snorri n'eût pas été chrétien , la manière dont cet auteur a représenté l'intérieur de la llalIe-des-Occis, aurait pour cette époque tout autant d'autorité en Mythologie , que les conceptions des poètes mythologues antérieurs. Mais comme SnoriH n'est plus païen , ses conceptions mythologiques ne peuvent pas être considérées comme appartenant au domaine de la Mythologie proprement dite. Aussi le tableau qu'il fait du spectacle qui s'off'rait à Gulfi dans la Ilalle-des- Occis, et qui ressemblait à ce qu'on voyait encore, du temps de l'auteur, dans quelques temples païens et dans certains châteaux féodaux, a-t-il pour nous plutôt une valeur scientifique ou archéologiifue. (\\w l'autorilé d'une conception mythologique.
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§10. Le Portier de la Halle-des-Occis. — A la principale porte d'entrée de la Halle-des-Occis , Gulfi rencontra un homme jouant aux couteaux. Cet homme était le portier de la Halle, tel qu'il y en avait toujours, du temps de Snorri ^ dans les châteaux, ayant pour emploi de héler, d'annoncer et d'introduire les arrivants ou les étrangers. Ces portiers , ayant du temps de reste , s'exerçaient à des tours de force et d'adresse . et remplissaient ainsi encore le rôle de maître de plaisir ou d^ joueur (norr. leikari) du manoir féodal. Jouer aux couteaux de manière qu'il y en avait toujours trois à la fois de lancés en l'air, cela passait déjà pour une grande adresse ; mais faire voler ainsi en l'air jusqu'à sept couteaux, il n'y avait , on le conçoit, que le portier A'Odinn qui pût en être capable. Gulji ^ ayant ses raisons pour ne pas se faire connaître (voy. p. 69), déclare au portier se nommer Piétonneur , c'est-à-dire Voyageur à pied. La finesse normande savait ne pas dire la vérité sans précisément mentir. En effet, Giilfi pouvait bien se nommer Piéton7ieur , puisqu'il avait l'air d'avoir fait le voyage à pied , bien qu'il l'eût fait d'une manière surnaturelle , en volant , en un clin d'oeil , à travers les airs. Il pouvait également dire qu'il venait d'une contrée appelée Sentiers -Détournés (norr. Rœfill-stigr) , parce qu'il avait passé, dans' sa traversée aérienne (v. p. 144) , par des chemins qui étaient détournés des routes ordinaires. D'ailleurs l'expression de ræfUl-stigr prêtait encore au quiproquo ; elle pouvait être prise dans le sens de Sentier-de-Ræfill ^ et désigner ainsi poétiquement la mer; car Ræfill était le nom d'un roi de mer (Sækonung), et Sentier ou Chemin de Ræfill était , par conséquent , une expression skaldique pour désigner l'Océan , sur lequel avait si souvent cheminé ce roi de mer. Or, Gulfi pouvait bien dire qu'il venait de l'Océan ou du Sentier-de-Ræfill , puisque , effectivement , il fallait traverser la mer pour venir de la Suède, à Odinsey, dans l'île de Fionie, où, d'après Snorri, Odinn est supposé avoir sa résidence.
§. 11. Les Allées de la Halle-des-Occis. — Les ancêtres des tribus de la branche gète^ savoir les Scythes nomades , ne pouvant avoir des demeures fixes , avaient des habitations mobiles , espèce de cabanes de bergers , c'est-à-dire des chars à quatre roues , surmontés d'une tente en berceau et récouverte d'écorce de bouleau ou de peaux (voy. Les Gètes . p. 98). Les Scythes laboureurs et les Gètes, étant devenus sédentaires en s'adonnant àl'agriculture, échangèrent leurs chars contre des maisons, qui, dans l'origine , n'étaient autre chose que des cabanes de bergers placées , non plus sur des roues , mais à terre. C'étaient, plus tard, des espèces de blokhaus construits avec des fûts d'arbres superposés les uns aux autres, formant un carré oblong et couverts d'un toit de chaume , d'écorce ou de peaux. Ces blokhaus (norr. budir) étaient assez semblables à ceux que construisent encore aujourd'hui les paysans russes, suédois, norvégiens, suisses et islandais. Dans les pays Scandinaves, ces maisons furent construites plus spacieuses. Comme elles étaient toutes orientées (voy. Les Gètes , p. 94) , l'entrée se trouvait au bas du pignon oriental. En face de cette entrée était le siège d'honneur , adossé contre le pignon occidental, et élevé au-dessus du sol sur une espèce d'estrade qui longeait le bas de ce pignon, ainsi que les longs murs de l'édifice. Dans la longueur
de la maison^ depuis l'entrée jusqu'à ce siège d'honneur, placé au fond, se trouvait Vallée entre les deux longues estrades. L'allée étant plus bas que le niveau des estrades , était , en quelque sorte , comme le lit d'une rivière , par rapport aux bords ; et, c'est pourquoi, on lui donnait aussi le nom de cours ou de couloir (gète galauf; norr. golf). Comme cette allée était ordinairement dans la direction de l'est à l'ouest, et qu'elle aboutissait au siège d'honneur , devant lequel elle s'étendait jusqu'à l'entrée de la porte à forient, elle avait aussi le nom de chemin ^en/ace (norr. öndvegi) ; et les deux mâts entre lesquels se trouvait placé le siège d'honneur, et qui sortaient au-dessus du toit (voy. Les Gèles , p. 99) , portaient, comme symboles de la demeure, le nom de Colonnes duChemin en face (norr. öndvegis-súlur). Les salles très-grandes étaient divisées en plusieurs compartiments, placés sous le même toit, réunis par des couloirs transversaux, et ayant chacun son allée ; toutes ces allées aboutissaient à l'estrade du siège d'honneur. Ces compartiments portaient eux-mêmes le nom de allées. Depuis le septième siècle , les traditions épico-mythiques représentaient la ilalle-des-Occis comme renfermant un grand nombre à' allées. Snorri , pour donner une haute idée de la grandeur de la demeure d'Odinn à Odinsc-y , dit que Gidjî y vit mainte allée, et , dans chacune , des gens de la garde, qui faisaient ce qu'on voyait ordinairement faire aux hommes dans les châteaux féodaux ; les uns jouaient, les autres buvaient, d'autres encore faisaient des armes.
g. 12. Les Portes ensorcelées de la Halle-des-Occis. — La circonstance que les portes se ferment sur le talon de Gulji, est empruntée à des traditions populaires, et doit énoncer, ici, indirectement, que l'entrée des Salles d'Odinn ou de la Halle-des-Occis n'est pas ouverte ou permise à tout venant , mais seulement à ceux auxquels le Destin {örlög) et Odinn le permettent. C'est pourquoi les portes s'ouvrent et se ferment d'ellesmêmes, par un effet de magie ou d'enchantement. Lorsque GulJi se vit empêché de ressortir à volonté, et se trouva en présence de maintes choses qui lui firent reconnaître qu'il avait à faire à la magie, alors il se rappela, mais trop tard , il est vrai , certains vers du chant eddique , intitulé Dits du Très-Haut (Hâva-màl), lesquels recommandent la prudence, cette vertu cardinale , si indispensable dans ces siècles de barbarie , où la vie de l'homme était, à chaque instant , menacée par des ennemis nombreux, qui ajoutaient encore, quelquefois, au danger provenant de leur violence et de leur perfidie , celui des forces pernicieuses de la magie. Les vers du Hdvamdl rappellent un passage analogue du Bhaghavat- Pouranam (éd. Burnovf , I , p. 57) , où il est dit :
« Le plus beau des descendants de Manou , quoique désireux de voir «la ville de ses ennemis , n'y entra pas cependant; en effet, disait-il. (W homme ne connaît Jamais les desseins de ceuæ qui disposent de « moyens magiques. »