‹ La fascination de GulfiChapitre 78 sur 103 · GULFI DEVANT LES TROIS CHEFS · texte numérisé non relu

GULFI DEVANT LES TROIS CHEFS

g 13. Les Dieux Trinaires. — Dans l'origine, les divinités étaient seulement particulières à la famille et à la tribu. Chaque famille ou tribu n'adorait qit'une divinité. Or, si l'on appelle monothéisme celle religion

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des familles et des tribus primitives, qui toutes n'adoraient d'abord qu'une seule divinité , sans que pour cela elles aient nié l'existence et la puissance de divinités autres que celles qu'elles adoraient, il faut dire que le Monothéisme, chez toutes les races primitives, 2i précédé le Polythéisme; mais si l'on appelle Monothéiyme la religion qui aflBrme qu'il n'y a qu'w?i Dieu , quel qu'il soit, et qu'il ne peut pas y avoir plusieurs Dieux, alors le Monothéisme, ;pris dans son sens véritable, n'a pas été la religion /îrmetive , mais il a succédé plus tard à la religion primitive polythéiste , après que l'idée d'un Dieu national sw^jrewe se fut formée dans le Polythéisme, et que ce Dieu suprême, au lieu de rester simplement Dieu national, comme il l'a été dans l'origine , fut considéré comme Dieu universel, à côté duquel toutes les autres Divinités polythéistes durent s'effacer ou passer pour ûe/aiisses divinités. Lorsque , dans la suite , plusieurs tribus se furent réunies pour former une nation, chacune des tribus conservant sa Divinité primitive, le Polythéisme, c'est-à-dire l'adoration de plusieurs divinités, s'établit naturellement au sein de cette nation ; seulement, dans le nombre plus ou moins grand de ces Divinités , l'une d'entre elles , pour diverses raisons, devint la Divinité suprême. A cette divinité suprême on en associa souvent une seconde., quelquefois aussi une troisième. Les Dieux trinaires devinrent même assez fréquents dans les religions, parce qu'on aimait naturellement considérer , comme des divinités du premier rang , celles qui présidaient au Ciel , à la Terre et en l'Enfer, ou bien celles qui présidaient à l'Air, au Feu et à l'Eau. Les trinités s'établirent donc par suite du nombre ternaire des choses, auxquelles ces Divinités étaientcensées présider , et non par suite d'une idée de sainteté qu'on aurait ajoutée , dès l'origine , au nombre trois , qu'on eût considéré comme nombre sacré. C'est seulement plus tard qu'on établit un rapport mystique entre les divinités suprêmes et le nombre trois ; et , par suite des tendances au fétichisme, qui se manifestent plus ou moins dans toutes les religions , on appliqua l'idée de saint et de sacré non-seulement aux divinités auxquelles seules cette idée peut être appliquée , mais encore à des objets inanimés , parla raison qu'ils étaient censés appartenir à ces divinités. Voilà pourquoi on considérait le nombre trois, qui passait pour être un attribut des divinités suprêmes, comme un nombre sacré. Enfin, les théologiens et les philosophes, tels que Pythagore, commencèrent à attribuer des propriétés mystiques aux nombres en général ; et dès lors , trois étant surtout considéré comme un nombre sacré , on aimait aussi à se figurer que des Personnes ou des Choses sacrées étaient précisément au nombre de trois.

§ 14. Sublime, Équi-Sublime et Troisième. — Chez les ancêtres des Scandinaves ou chez les tribus de la branche gète , le Dieu suprême Fdthans, appelé plus tard Odinn, formait une espèce de Trinité , avec les divinités qui étaient les plus importantes après lui, avec le Dieu des eaux et du soled, nommé Chaguneis (norr. Hœnir) ou Vili^ et avec le Dieu de la foudre , nommé Chlôdurs (norr. Hlôdu7'r) ou Veihs (norr. Vê). Les Scandinaves de la Suède et de la Norvège considéraient, comme Dieux suprêmes, les dieux trinaires Odinn (substitué à Tyr) , Freyr (substitué à Hœnií') et Thor (substitué à Hlôdurr). Snorri , d'après ses idées évhéméristes, ne voyait dans les Ases du iNord que des imposteurs qui,

moyennamt la magie , s'étaient fait passer pour les Ases (asiatiques) véritables. Il se figurait que parmi ces prétendus dieux établis en Fionie , il y en avait aussi trois Chefs suprêmes, qui remplissaient les rôles des trois anciennes divinités suprêmes, Odinn, Freijr et Jhôr. Soit qu'il ait voulu exprimer que ces trois Chefs ont usurpé des noms qui ne leur appartenaient pas, soit qu'il ait jugé convenable que ces Chefs aient déguisé leurs noms pour mieux tromper ou fasciner Gulji, Snorri ne leur a pas donné les noms de Odinn, de Freyr et de Thôr^ mais ceux de Hâr (Sublime), A^lafnhâr (Équi-Sublime) et de Thridi (Troisième). Il est vrai que Hâr était déjà un nom épithétique traditionnel á'Odinn, considéré comme dieu suprême; mais la/nhâr n'a jamais été un nom épithétique de Fj^eyr, ni Thridi^ un nom épithétique de Thôr. lafnhâr était , comme //ar, un nom épithétique A' Odinn ^ considéré comme ayant un caractère aussi su- blime que celui des deux autres divinités trinaires , Vili et Fe, qui lui étaient associées, ou qui passaient pour ses frères. Enfin, Thridi était également un nom épithétique de Odinn , considéré comme le troisième, par rapport à' Hœnir et à Hlodur^ ou à Vili et à Vê ^ ou à Freyr et à Thôr. C'est pour une raison analogue que, dans la Mythologie védique, le fils du dieu Indras eut le nom de Tritas (Troisième); et dans le Rigvêda (105, Comment. , v. 9), trois Saints (R'chayas) sont appelés, l'un Maias (Unième), l'autre Z)t*eYa.ç (Deuxième), et le dernier Tritas (Troisième). Snorri choisit les trois noms de Sublime, de Équi-Sublime et de Troisième, pour indiquer que les trois chefs des Ases, dans Fionie, se valaient tous l'un l'autre en dignité et en puissance, et, peut-être même, qu'ils étaient tous également des imposteurs.

l 15. Gulfi en présence des trois Chefs. — Dans les temples Scandinaves , les Statues des Divinités se trouvaient placées à l'endroit où , dans les habitations ordinaires, se voyait la place d'honneur, entre les Colonnes du Chemin en face (voy. p. 150). La statue de la Divinité était donc placée au fond du sanctuaire, en face de l'entrée, et le visage tourné au soleil levant. Quelquefois le temple renfermait, non pas seulement la statue d'une seule divinité , mais les images des deux et même des trois divinités principales de la religion norraine , savoir, â' Odinn, áe Freyr et de Thôr. Comme dans le Paganisme on évitait avec soin de marquer extérieurement une préférence pour telle ou telle divinité , afin de ne pas éveiller des susceptibilités jalouses dans celles qui se seraient vues reléguées à une place réputée inférieure , on plaça, dans le temple, les statues des divinités l'une à côté de l'autre. Cependant, comme entre des personnes supposées du même rang et de la même dignité , il y avait cependant à tenir compte de la différence d'âge , qui établissait un certain droit de préséance , la première place dans le temple était donnée , ou bien à la divinité locale , qu'on adorait de préférence comme divinité protectrice de l'endroit ou de la tribu, ou bien à Odinn, qui passait pour le Dieu suprême , ou pour le Père et le Chef des Ases. Mais quelle était la place réputée la première ? On considérait comme la première place , celle où la personne, qui y était assise, n'avait pas une autre personne à sa droite. La personne qui occupait la première place , avait donc à sa gauche les aiftres places réputées /w/'ér/eî/rg.ç , la gauche passant généralement, chez

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les peuples de la branche gète , pour le côté inférieur; aussi portait-elle, dans les idiomes de ces peuples , un nom qui exprimait cette infériorité. (Voy. Grimm , Geschichte d. d. Spr. , p. 989^ suiv.)

Snorri, supposant que, du temps de Gul/i, les Ases du Nord n'ont pas encore eu, chacun, sa demeure particulière ou son temple à part, imagina que Odinn, Freyr et Thôr, habitaient ensemble, avec les autres Ases et \s^mes^\2iHalle-des-0ccis , que, par enchantement, ils avaient élevée , plus magnifique dans Odînseij en Fionie (v. p. \ 45) ; et se rappelant la disposition des statues d'Odinn , de Freyr et de Thôr, dans les anciens temples norrains, il imagina aussi que , dans cette Halle-des-Occis , Odinn^ Freyr et Thôr occupaient, comme Chefs, les trois places honorifiques, de manière que Sublime , jouant le rôle d'Odimi le père , eut à sa gauche son fils Équi-Subli77ie ^ qui représentait Fre?/r^ et qui avait également, à sa gauche, son frère Troisième^ le représentant de l'ancien Thôr.

Gulfi, voulant se présenter au Roi ou au Maître de la Halle-des-Occis , dans laquelle il est entré, traverse l'enfilade des salles, et enfin, toujours en suivant l'allée (norr. golf) ou le couloir du milieu , il arrive dans la dernière salle , où siègent les trois Chefs. Gulfi , allant au bout du couloir, s'arrête devant la personne de Sublime, qui est placé sur le siège d'honneur, entre les Colonnes du Chemin d'en face ; les deux autres sièges, où sont assis Èqui-Sublime et Troisième, se trouvent , l'un et l'autre , à gauche de celui de Sublime. Or, comme Gidfi se tient en face de ce dernier siège , ceux à' Équi- Sublime et de Troisième se trouvent plus éloignés de lui à sa droite, et, par conséquent, placés l'un au delà (norr. uppfrd) de l'autre. Cette expression de au delà ayant été généralement prise dans le sens de au-dessus (norr. yfir) , il en est résulté que l'on s'est figuré les trois sièges de Sublime, de Équi-Sublime et de Troisième comme placés l'un au-dessus de l'autre. Un ancien dessin, qui, à en juger d'après le style , date du seizième siècle, et qui est reproduit dans l'Edda de Resenius .et de Bartholinus , représente Gulfi placé en face des trois Chefs , qui siègent sur trois trônes , dont le premier est moins élevé que le second, et le second moins élevé que le troisième. Par cette fausse interprétation du texte et cette représentation inexacte de la scène , on a introduit dans le récit de Snorri des difiicultés inextricables et des contradictions absurdes. On ne s'est pas aperçu qu'en admettant une diff'érence dans l'élévation des sièges , cette différence n'aurait de sens qu'autant qu'elle exprimerait symboliquement la différence de puissance et de dignité qui serait supposée exister entre les personnes occupant ces sièges. Mais ce qui prouve, tout d'abord, que Snorri ne voulait pas exprimer une inégalité entre les trois chefs , c'est qu'il a choisi exprès pour eux des noms qui , tout au contraire , expriment leur égalité quant au rang et à la dignité. Ensuite , en admettant , par impossible , qu'il ait voulu exprimer par la différente élévation des sièges , une inégalité entre les personnages, il ne se serait pas avisé d'assigner le siège le plus élevé à Troisième, comme cela résulte cependant de cette fausse interprétation : il aurait, du moins, donné la préséance ou le siège le plus élevé à Sublime , qui est représenlé comme le Père et le Chef des Ases.

g 16. Gulfi provoque les trois Chefs. — Dans l'Antiquité, les lois de

riiospilalité défendaient de s'informer des affaires du nouvel arrivé ou de riiôte, avant de lui avoir fourni tout ce qui était nécessaire pour son entretien. Aussi Sublime ne demande pas , tout d'aljord , à Gulfi , quel but l'amène ici chez lui ; il ne lui adresse cette question qu'après lui avoir déclaré que le manger et le boire lui revenaient de droit comme à tous les hôtes , dans la Halle-des-Occis , où , du reste , nul n'est traité chichement. Piétonneur^ sachant bien que c'est seulement en gardant le secret (voy. p. 69) , qu'il arriverait au but qui l'avait amené à Odinsey , déclare qu'il vient voir s'il y a ici quelqu'un qui, par son savoir , puisse se mesurer avec lui. Sublime, ainsi provoqué à une joute scientifique, répond , en son nom et en celui de ses assesseurs , qu'il accepte le défi ; et, en répétant les paroles renfermées dans \esDits de Fa/thrûdnir {\oy. Poèmes islandais, p. 263) : « Ttt Qie sortiras jjcis, » etc. , il déclare que^ cette joute de science sera une joute à outrance ou à la mort (voy. p. 56). Piétonneur ayant provoqué au combat 5w6/me, dans sa propre demeure , s'est déclaré, par cela même, son ennemi. Il a rompu la paix domestique (norr. heimfridr) , qui, chez les peuples de la branche gète, passait pour ce qu'il y avait de plus inviolable et de j)lus sacré. Dès lors Piétonneur ne peut plus être considéré , dans la Halle-des-Occis , comme un hôte, devant jouir du bénéfice de l'hospitalité; il ne peut pas même demander , pour sa personne , les égards dus à un étranger qu'on respecte et qu'on honore ; et, c'est pourquoi , il ne peut pas invoquer le droit de prendre place comme hôte du logis ; il est obligé de se tenir debout dans l'allée {gol^) pendant qu'il adresse ses questions aux trois Chefs dont il vient de faire ses adversaires. Sublime, étant supposé être le substitut de l'ancien Odinn, qui connaissait le mieux les traditions (runes) et les mystères (v. p. 58) , est aussi le principal jouteur dans la lutte qui va s'engager; et , parmi les trois Chefs, c'est lui qui répond le plus souvent aux questions posées par Gulji. Equi-Sublime, étant considéré par Snorri comme le substitut de l'ancien Freyr, répond toutes les fois que les questions de Piétonneur concernent plus particulièrement l'Ase Freyr. Enfin Troisième, qui est, selon Snorri, le subsitut de l'ancien Tliôr, ne prend la parole que lorsque les questions adressées par Piétonneur se rapportent aux actions et à la personne de Thôr , son prototype.

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