‹ La fascination de GulfiChapitre 80 sur 103 · LE MONDE AVANT LE CRÉATEUR · texte numérisé non relu

LE MONDE AVANT LE CRÉATEUR

g 24. L'origine de Pére-Universel. — D'après la philosophie spéculative , Dieu est l'Ame du Monde , il est la Vie infinie , c'est-à-dire la Source et l'Ensemble infinis de toutes les forces physiques et métaphysiques. Le Monde ou la matière est l'ensemble infini des forces qui manifestent la Vie divine , sous des formes innombrables , il est vrai , mais finies. La matière physique ne saurait être autre chose que des forces plus ou moins simples , plus ou moins combinées ; si la chimie savait et pouvait décomposer entièrement les corps , elle les décomposerait en leurs éléments 'primitifs, c'est-à-dire en forces simples. La matière étant la manifestation, sous forme finie, de la Vie infinie de Dieu, et cette Vie infinie ayant nécessairement dû se manifester de toiíí temps, la matière a dû aussi exister de tout temps , sous une forme ou sous une autre. La manifestation de la Vie infinie de Dieu , sous une infinité de formes ^/«'co-, étant précisément ce qu'on appelle création, la création est un acte éternel, qui n'a jamais commencé et qui ne cessera jamais. Dieu ayant créé de tout temps , la question de savoir ce que Dieu a fait avant\2L création, n'a pas de sens dans la Philosophie spéculative. Mais cette question a dû se présenter nécessairement dans toutes les Religions et dans tous les Systèmes philosophiques , qui considèrent la création comme un acte

unique , accompli par Dieu dans un espace de temps déterminé plus ou moins long. Les Religions polythéistes de l'Antiquité , après avoir réuni en une famille divine et hiérarchisé entre elles les divinités originairement adorées séparément, et après avoir imaginé une Généalogie des Dieux et un Dieu suprême, et considéré ce Dieu suprême comme le Créateur du monde , ont dû ensuite se poser la question : qu'est-ce que le Dieu suprême a fait avant qu'il se soit mis à créer? C'est cette question que Snorri fait faire à Piétonneur; et comme il avait commencé son Traité par Odinn, considéré comme Père- Universel , bien que, d'après la Mythologie norraine , ce dieu ne fût pas l'Être premier, notre auteur, comme pour se tirer de ce mauvais pas , profite de cette question proposée, comme d'un moyen favorable de transition, pour arriver aux mythes qui se rapportent à la Cosmogonie ou à l'état du Monde tel qu'il était, avant la naissance á'Odinn considéré comme le Dieu suprême.

Les Religions polythéistes , ne pouvant concevoir les divinités comme des Êtres absolus, existant de toute éternité, ont dû se demander comment les Dieux suprêmes ou les Pères des dieux ont pris naissance dans le temps. Cette question , n'ayant été soulevée qu'à l'époque où l'on était déjà parvenu à considérer les divinités comme les causes et les principes et de l'ordre physique dans le monde et de l'ordre moral dans l'humanité, on a aussi conçu la naissance des Dieux suprêmes de la même manière que la pensée spéculative s'est expliqué , à cette époque, la naissance, ou l'entrée dans le monde, de l'ordre physique et moral. Or, d'après l'idée du progrès, qui commençait alors à émerger pour la première fois dans le domaine religieux et philosophique , on imagina, sans peine , qu'en toutes choses l'état imparfait précédait et engendrait, en quelque sorte, l'état plus parfait, et que, par conséquent, les Dieux, les représentants de l'ordre et de la loi, étaient issus d'Êtres surhumains, qui étaient les personnifications des forces encore désordonnées et aveugles de la Nature primitive. Voilà pourquoi, dans toutes les Théogonies, les Dieux sont considérés comme fils d'Êtres titaniques , gigantesques , monstrueux et méchants. Aussi , s'appuyant sur les données théogoniques de la Mythologie norraine , Snorri fait-il dire à Troisième que , avant la création , Odinn se trouvait avec les 'Hrimthurses , c'est-à-dire qu'il a passé son enfance et sa jeunesse au milieu des Thurses-Givreuæ , dont il est issu.

g 25. Les Thurses-Givreux et les lotnes. — Les Divinités adorées étaient, originairement, pour la plupart, les représentants des objets et des phénomènes bienfaisants de la Nature , et passaient , par conséquent , pour les Protecteurs des hommes et du monde. A côté des Dieux qu'ils adoraient , les Scythes , ainsi que les autres branches de la Race iafétique, conçurent des Êtres doués d'une force surhumaine^ et qui, plus (Ml moins zoomorphesou anthropomorphes , représentaient les forces gigantesques terribles et pernicieuses de la Nature, et passaient, par conséquent, pour être les Ennemis des Dieux et de l'ordre et du bonheur du Monde. Comme, dans l'origine, les Scythes, les ancêtres des Scandinaves , habitaient, dans l'Asie, des plateaux élevés, où la pluie tombait rarement et était , pour eux, un bienfait, autant que la sécheresse était une calamité, ils durent considérer comme des Démons malfaisants rosReprésen-

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tants ou ces Personnifications mythologiques des vents secs, brûlants et impétueux, qui, dans ces contrées, chassaient, consumaient ou mangeaient, comme on disait , les nuages fécondateurs rassemblés par Perkunis (Aime- Pluie), le dieu bienfaisant de la pluie et de l'orage. Aussi ces démons avaient-ils le nom de r«r5e5(Secs, Arides; cf. goth. thaursus; dW.dUrr) et de Itanes ou Itunes (Mangeurs , Consumeurs ; cf. gr. aitna , fém. de aitnos brûlant; aitliôn, brûlant; cf. sansc. indli). Le nom propre du roi ^ií^ih^ Itun-tursus (scytho-gr. Ithan-thursos\ Justin: I-aii-dy s sus; norr. löhm-thurs) , prouve que les Turses et les Itanes étaient déjà connus , sous ces noms , dans la religion des Scythes (voy. Les Gètes , p. 256). Les traces de la foudre que l'on montrait, en Scythie, par exemple , sur les bords du Tyras , étaient , sans doute, les marques du combat que le Dieu du Tonnerre, Pei^kunis, avait livré, en cet endroit, à ses ennemis, les Turses ouïes Itanes. Dans les langues gétiques, le mot thurs, tout en conservant la signification de sec , par opposition à mouillé, prit encore la signification métaphorique de raide, rigide , et de hardi (cf. gr. thrasus et Jga-thursoî, Très-hardis) , par opposition au mot signifiant wozi, qui prit, également, la signification métaphorique de lâche. Les traits que lés Gètes tiraient, avec leurs arcs, contre le ciel , toutes les fois qu'il y.avait un orage, étaient dirigés contre les Turses, que le Dieu du Tonnerre , Skalmoskis (substitué à Firgunis., l'ancien Pirkunis) , était supposé combattre ; et cette habitude , qu'Hérodote considérait comme une injure sac7'ilége faite à Zevs, n'était au fond, c'est-àdire aux yeux des Gètes, qu'un acte pieux et méritoire, ayant pour but de prêter assistance au Dieu de l'orage , dans sa lutte contre les Turses et les Itunes.

Lorsque des tribus de la branche gète s'établirent dans la Scandinavie , où ce ne sont pas les vents brûlants et secs , mais les froids excessifs de l'hiver qui sont nuisibles ou pernicieux , les Secs (Thurses) et les Consumeurs (Itunes) , de Géants de Sécheresse qu'ils avaient été originairement et jusqu'ici, devinrent dès lors, dans le Nord , des Géants de Glace. Leur nom de Thurses (Secs , Raides) , désigna maintenant soit la raideur des corps transis de froid, soit la sécheresse , ou le manque d'eau des régions polaires , soit l'aridité de la nature manquant de sève en hiver. De même que , dans l'ancien slave , Suchi (le Sec) , était le nom du mois de Mars, à cause de sa sécheresse , de même Thorrii^. Thursi, l'Aride) devint, dans la langue norraine, le nom du mois de Janvier, le plus froid de l'hiver dans le Nord. Pour indiquer encore plus particulièrement la nature glaciale des Thurses (Raides) , on ajouta à leur nom , comme déterminatif , le mot de hrîm^ qui désigne toute congélation ayant pris, par la cristallisation , une forme déterminée , tels que le givre , les flocons de neige , les glaçons et même les glaciers (norr. iöklar). Dans la l,angue norraine , qui aime les concrétifs insérés entre le i et la consonne radicale suivante (voy. Poèmes islandais , p. 53) , l'ancienne forme du nom de Ituns , se changea régulièrement en lötunn (p. lötun-r) ; mais , par suite de ce changement, aucun peuple Scandinave ni germanique^ issu de la branche gète, n'a gardé la conscience ou le souvenir de la signification de Mangeur , qu'avait eue dans l'origine ce nom propre.

g 26. Ordre de formation des parties de la Mythologie. — Par les raisons que nous avons indiquées ci-dessus (p. 1 66) , les Thurfies qui , dans l'origine, étaient considérés seulement comme les ennemis des Dieux, furent encore considérés comme les Pères des principaux Ases, par les peuples de la branche gète, qui agitèrent, pour la première fois , la question sur l'origine du Dieu suprême et commencèrent à rattacher la Théogonie (ou les conceptions sur la naissance des dieux) à la Titanologie (ou Doctrine sur les Démons). C'est là la marche qui a été suivie dans toutes les Mythologies iafétiques, puisque c'est l'ordre naturel qu'a suivi le développement interne ou logique des idées mythologiques. En effet , les conceptions qui se forment et se fixent les premières, et qui constituent le fonds primitif de la Mythologie , ce sont les idées sur les divinités adorées , ou ce qu'on pourrait appeler la Théologie. Les conceptions qui se forment après , et qui constituent la seconde partie de la Mythologie , ce sont les idées sur les Ennemis des dieux , savoir les Démons ou les Titans; ces conceptions constituent ce qu'on peut appeler la Titanologie dans la Mythologie. Après les idées mythologiques sur les Ennemis des dieux , se sont formées celles sur la Théogonie ou Y origine des Dieux , et sur la Titanogonie ou V origine des Démons. Enfin , la Titanogonie a été suivie et complétée par une dernière partie de la Mythologie , savoir la Cosmogonie , renfermant les idées de l'époque sur l'origine du Monde. Quant à la Mythologie norraine , sa Théologie remonte environ vers l'an 3000 avant notre ère , à une époque où les Scythes, les ancêtres des Scandinaves , étaient encore confondus avec les autres membres de la famille iafétique. Aussi, quelques divinités de cette Théologie, mais un trèspetit nombre seulement , et seulement les plus anciennes , se retrouventelles dans la Théologie de toutes les Mythologies iafétiques. La Titanologie s'est formée dans la période comprise entre environ l'an 2500 et l'an 800 avant notre ère. Dans cette période , les Scythes s'étaient déjà séparés des autres branches de la famille iafétique; et c'est pourquoi leur Titanologie s'est formée séparément de celle des autres peuples iafétiques , mais elle forme le fonds primitif commun aux deux branches de la souche Scythe, savoir à la branche sar??2aieet"à la branche ^ç'èie. La Théogonie s'est formée dans la période entre environ l'an 600 et l'an 200 avant notre ère. Dans cette période , la branche sarmate s'étant différenciée de la branche gète , la Théogonie ne saurait se retrouver identique dans l'une et dans l'autre branche; mais comme , dans le cours de cette période , les différents peuples de' la branche gète ne s'étaient pas encore complètement séparés les uns des autres , la Théogonie se retrouve , quant au fonds primitif, dans la Mythologie de tous les peuples de la branche gète en Germanie et en Scandinavie. La Titanogonie s'est formée dans la période entre environ l'an 200 avant notre ère et l'an 100 après Jésus- Christ. Comme, dans cette période, les peuples de la branche Scandinave s'étaient déjà séparés et différenciés de ceux de la branche germanique, la Titanogonie Scandinave ne saurait se retrouver identique dans la Mythologie germanique. Enfin , la Cosmogonie s'est formée , en Scandinavie, dans la période entre environ l'an 100 et l'an 500 de notre ère, et porte dans la Mythologie norraine un caractère original,

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individuel, conforme à la nature du pays et au caractère des Scandinaves.

Comme la Science consiste à mettre chaque chose à la place qui lui appartient naturellement, et à reproduire la suite naturelle dans l'exposé des faits , l'exposé scientifique de la Mythologie norraine , comme de toute Mythologie iafétique , devrait traiter des différents mythes dans l'ordre naturel indiqué ci-dessus. Mais pour pouvoir suivre cet ordre naturel , il faut d'abord le connaître , il faut savoir quelle est la marche que suit le développement interne ou logique des mythes dans la production des différentes parties de la Mythologie. Quand on ignore les lois de ce développement logique, et, par conséquent, l'ordre /iaft^re/ dans lequel se succèdent les conceptions mythologiques , on suivra , dans l'exposé de la Mythologie , un ordre purement extérieur , savoir la série supposée historique des faits épico-mythiques ; on suivra la marche inverse de celle qui est l'ordre génétique et scientifique ; on fera , comme Snorri , commençant son Exposé par la Cosmogonie , qui cependant ne s'est formée qu'en dernier lieu, après toutes les autres parties de la Mythologie.

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