LA COSMOGONIE
l 27. Le BâilIement-des-Mâchoires. — Bien que la raison spéculative ne puisse pas comprendre Yinjini , soit l'éternité ou l'absence de commencement (preuve évidente que l'intelligence humaine n'est pas identique à l'intelligence de Dieu ou de l'Être), elle n'en est pas moins nécessairement forcée d'admettre l'existence éternelle , non-seulement de Dieu , mais aussi du monde, qui est sa création ou la manifestation de sa Vie (voy. p. 165). Cependant les hommes , dont l'intelligence s'en tient encore à l'intuition physique , voyant que toutes choses commencent et finissent, et ne pouvant pas même concevoir qu'une chose puisse avoir existé de toute éternité , considèrent le Monde et même la Divinité , non comme éternels, mais comme ayant eu un commencement, une origine. Or la raison intuitive peut bien concevoir \sLfor?nation d'une chose, c'est-à-dire, comme l'indique ce mot, le revêtement d'une /onwe, qui antérieurement n'a pas existé ; mais elle ne peut comprendre qu'une chose, sans avoir le moindre commencement de donné , puisse sortir absolument du néant. Comme cependant l'idée de la création de la Matière implique que la chose créée sorte du néant, et comme le néant absolu n'est pas concevable , les Scandinaves , comme d'autres peuples de l'Antiquité , se sont fait du Néant primitif l'image la plus abstraite qu'ils pussent concevoir dans leur imagination, savoir l'image d'un Espace immense vide. Mais l'Espace ou le Vide infini et absolu étant encore inconcevable , l'imagination s'est figuré le néant primitif comme un espace immense , vide , renfermé entre des limites matérielles immensément distantes les unes des autres ; elle se l'est figuré comme une espèce de Bâille?nent (norr. gaj); lat. hiatus; gr. cha/ios ; fr. chaos), ou á'Jbi?ne (Genèse, i, 2), ou de Bouche (goth. munths ; lat. mundus , creux ; anglos. mud , bouche , abîme) , ou de Gouffre (gr. barathron ; sansc. vritras) , ou de Creux (lat. orcus p. horcus; ail. kimg , cruche), ou A' Entonnoir (cf. Dante, Inferno) , etc. Par analogie avec ces images , à la fois sublimes et terribles , l'intuition
philosophique et mythologique des Norrains, a comparé ce Bâillement à une immense Gueule ouverte ou Gueule bée', et l'a appelé , pour cela , le Bâillement-des-Mâchoires (Ginnunga-gap). Ensuite on s'est figuré ce BdillemeQit-des-Mâchoires comme la gueule immense (gr. beretkron , dévorant , abîme ; cf. lat. voYago)^ d'un Loup gigantesque, qui , dans la Mythologie sanscrite et zende, portait lui-même le nom de Dévorateur ou A' Abîme (sansc. Vritras: zend. Verethra). C'est dans cette gueule ou dans cette bouche , qui peut aussi être envisagée comme une Matrice immense , que se sont formés ou qu'existaient, dans l'origine , d'après la Cosmogonie du Nord , les deux Mondes ou les deux Séjours primitifs , le Séjour-Brumeux (Nifl-heimr) et le Séjour de Gâte-Monde (Muspelheimr).
Du temps de Snorri , on n'avait plus une idée exacte du BâUlernentdes- Mâchoires. D'abord, d'après les indications tout à fait vagues et générales qu'il trouvait dans la Vision de la Louve, ensuite , peut-être , par analogie avec les Eaux primitives dont parle la Genèse, et, enfin, d'après ce qu'on appelait, de son temps , le Ginnunga-Gap , qui était le détroit de mer entre le Grœnland et l'Amérique septentrionale, Snorri a cru , sans doute, que ce nom de Ginnunga-Gap désignait la Mer primitive, dans laquelle venaient se jeter les Vagues- Tempétueuses , en suivant , toutes , la même direction parallèle.
l 28. Le Séjour-Brumeux et les Vagues-Tempétueuses. — La conception des deux Séjours primitifs s'est faite par analogie avec ce qu'on voyait se passer dans la Nature en hiver et au printemps. Sachant, par expérience, que la Nature, morte en hiver, est vivifiée, au printemps, par la chaleur du soleil ; voyant , de plus , que dans le corps humain la chaleur est un signe de vie, comme la froideur un signe de mort , on a considéré \efeu, le principe , ou le représentant de la chaleur, comme la cause qui a aussi engendré la vie dans la matière primitive , à la fois froide et informe. De là, d'abord l'idée d'un Monde ou Séjour primitif contenant la Matière primitive , froide et informe, et ensuite l'idée d'un Séjour primitif , d'où sort originairement le feu qui vivifie la Matière froide et lui donne la forme avec la vie. L'idée que, dans l'origine , il n'y avait, dans l'Espace immense vide, que de la Matière sans forme et sans vie {rudis indigestaque inoles), mais susceptible de prendre une forme, et d'être vivifiée, cette idée, conçue comme une image intuitive, produisit le mythe cosmogonique d'après lequel on se figurait , suspendu aux Parois du Bâillement-des- Mâchoires , un Séiour pri7nitif, qui a fourni la matière dont se sont ensuite formés toutes les choses et êtres du Monde. Dans ce Séjour primitif il n'y a encore ni forme (lumière) ni vie (chaleur) ; c'est un Séjour obscur, humide et froid. Aussi porte-il le nom Ae Séjour-Brumeux et se trouve-t-il placé dans les parties septentrionales de l'Abîme ou au nordouest dans le Bâillement-des-Mâchoires. Au milieu de ce Séjour primitif est un cratère (norr. hver)., ou un bassin appelé le Bassin-Bruyant (norr. Ilver-Gelmir). Ce nom de Brmjant exprime le bruit sourd, confus et strident qui provient d'un phénomène particulier qu'on remarque dans les glaciers Scandinaves, et dont le Bassin-Bruyant est le symbole mythologique. Ce phénomène consiste dans un brouillard épais «descen-
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« dant des nuages sombres en forme de lambeaux blancs , et qui est « accompagné d'un sifflement continuel , comme si l'on entendait de loin « une immense quantité de fusées serpenter dans les airs. » Peut-être y a-t-il encore quelque rapport étymologique entre le Hver-Gelmir Scandinave et le lac Gelmer, qui est situé entre les deux glaciers de la Suisse, le Gelmer-Horn et le Stral-Horn, et d'où sort une rivière nommée le Gelmer-Bach (rivière de Gelmer). C'est dans le Bassin-Bruyant que se trouve la Matière primitive. Cette matière primitive , ou la mère des choses {dA2X. 7naterîes , maternelle, matière), n'est encore qu'une substance sans forme , sans consistance , sans vie et sans chaleur , telle enfin qu'on la retrouve, de nouveau, lorsque, la forme et la vie se séparant des corps vivants ou organiques , ceux-ci meurent et se dissolvent. On se figurait donc cette matière primitive comme quelque chose de semblable ^ \2i poîirritvre , à une mer pulmoneuse [cf. Pfjtkcas) ^ ou comme un brouillard de pus. Aussi lui donnait-on le nom de pus (norr. eitar) , comme , encore aujourd'hui*, dans le langage populaire , en Allemagne et en France, matière est synonyme Atpus. Or, dans les langues du Nord, pus , ou matière en dissolution , est encore synonyme de venin , ou de matière ew fermentation (cf. ail. <////, gischt)\ ensuite, comme \e ferment, en produisant la chaleur, est un principe de vie, le venin ou ferment passait pour être à la fois froid et brûlant, dissolvant et vivifiant; et c'est pourquoi Snorri désigne la matière primitive sous le nom de venin vivifiant (norr. eitur qvikia). D'après ces idées, on conçoit comment le mythe cosmogonique a pu énoncer que la Matière primitive sortie du Bassin-Bruyant éi^ii du venin. Ensuite pour expliquer l'origine de ce venin, un mythe, conçu postérieurement, s'est basé sur la supposition qu'au fond du Bassiji-Bruyant il y avait des serpents venimeux innombrables , qui vomissaient ce pus ou ce venin. Ensuite ce venin ayant débordé dans le Bassin-Bruyant, des fleuves venimeux s'en sont projetés. Ces fleuves , d'après les documents mythologiques , sont d'un nombre indéterminé; mais Snorri, suivant son système habituel (voy. p. 157), et s'appuyant sans doute sur une indication renfermée dans le poëme eddique les Dits de Grimnir , prétend qu'ils étaient au nombre de douze; et il n'en cite qu'une douzaine, bien qu'il en connaisse un plus grand nombre (voy. p. 11 2). Ces fleuves sont appelés Vagues-Tempétueuses (norr. Eli-vogar; eiip. elgi, voy. p. 162); ils sont formés, en partie, de l'eau glaciale qui dégoutte du glacier Eikthyrnir (voy. p. 112), en partie du venin vomi par les serpents innombrables qui se trouvent au fond du Bassin-Bruyant. Ces eaux venimeuses sont naturellement sans aucune chaleur vitale; car le venin, qui donne , comme on disait, la movi froide, était considéré comme étant lui-même trèsfroid ; aussi une rivière de la Norvège porte-t-elle encore aujourd'hui le nom de rivière de venin (eitar-â) , à cause de Vexcesshe froideur de ses eaux. Les Fagues- Tempétueuses, qui roulent cette matière brumeuse, glaciale et venimeuse , et qui sortent du Bassin-Bruyant comme d'un volcan boueux, grossissent comme des fleuves et se jettent dans toutes les directions. Leurs noms mythologiques expriment les différents caractères ou les qualités qu'on leurattribuait. Ainsi .Vró7(Froide) désigne la froi-
deur de leur eau glaciale et venimeuse; Gmm-thrd (Belliqueuse) en exprime l'impétuosité belliqueuse; Fiorm (Chargée) en désigne les eaux chargées et épaissies par le venin ; Fimbul (Étourdissante) , l'aspect et le bruit terrible des vagues ; Thul (Murmurante) , le bruissement sourd des flots ; Slidnr (Lente) , les eaux fangeuses et croupissantes ; Hrid (Brusque), les bourrasques soulevant les vagues; i'y/g'wr (Engloutissante), les eaux qui débordent ; y/^z^r (Hurlante) , les bruits plaintifs des vagues; Ftoi (Large), la largeur des rivières; Leiptur (Jaillissante), l'éruption des Vagues-Tempétueuses ; Giöll (Retentissante), le fracas des glaces que charrient les flots. Les noms cités de ces Vagues- Tempétueuses figurent, tous^ dans les documents mythologiques ; mais on en trouve énuméré un bien plus grand nombre dans un poëme eddique postérieur , dans les Dits de Grimnir (voy. p. M 2) , où ces Vagues sont rangées en deux séries. Les unes de ces rivières , au nombre de douze , coulent autour du Trésor-des-Dieux (norr. hodd Gotha) , c'est-à-dire autour de la terre , qui est appelée ici le trésor des Dieux (mais que Snorri prend improprement pour l'habitation des Jses , qui , selon lui , habitent sur la terre) ; les autres coulent près des Compagnons (norr. Gumnar)^ c'est-à-dire près des/oiwes, les Compagnons de Loki) , au bord extérieur et austro-septentrional de la Terre. Comme ces fleuves mythologiques ne correspondent à rien de réel, mais ont été imaginés d'après l'analogie, ils ont, tous, la même signification symbolique, et jouent, 'tous, le même rôle épique; ils sont donc aussi cités indifl'éremment les uns pour les autres , et la poésie mythologique a pu en imaginer et en énumérer un nombre indéterminé. Aussi la poésie épique en énumère-t-elle un plus ou moins grand nombre, selon le besoin de ses narrations , et elle les présente dans tel ou tel ordre , uniquement selon les exigences de l'allitération. Il n'y a que Slidur et Giiill, dont la Mythologie s'occupe plus spécialement. Ces deux fleuves sont dits sortir du Bassin-Bruyant et se diriger vers le sud-est , où ils entrent dans le Hel-Brumeux. Slidur y entre au nord-est et se jette , là, dans les Fallées-Fcfiimeuses. Gioll pousse plus loin , vers le sud ; elle coule tout autour du Séjour-de-Hel , au sud duquel se trouve le Pontde-Giöll, que passent le^ Ombres qui , venant de la partie septentrionale de la terre , descendent dans ce Séjour-de-Hel et y entrent par la porte méridionale appelée les Grilles de Hel. Snorri parle ici des Grilles de Help2ir anticipation; car à l'époque primitive dont il s'agit ici, ces grilles sont censées ne pas encore exister.
Les Fagues- Tempétueuses, bien que froides , n'étaient cependant pas gelées à glace. La matière ou le fer tnent \en'meux ^ qu'elles roulaient , était moitié brumeux ou aériforme, et moitié liquide, c'est-à-dire que cette matière n'avait pas encore de forme ni régulière ni organique , mais qu'elle était cependant susceptible d'en prendre une , en gelant ou en se cristallisant. En s'éloignant, dans leur cours, de plus en plus, du Bassin-Bruyant, et au contact avec la froidure du Séjo^ir- Brumeux , les Vagues- Tempétueuses se refroidirent de plus en plus, au point qu'arrivées aux extrémités ou "aux bords áw Séjour-Brumeux , et tombant de là dans le Bâillement-des-Mâclioires , elles gelèrent; et les glaçons s'amoncelèrent, les uns sur les aulres, dans cet abîme, comme au pied
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d'une chute d'eau en hiver. Ainsi' le mythe énonce que la Matière primitive , d'abord liquide , sans consistance et sans forme , prit , en tombant dans le Bâillement-des-Mâchoires et en s'y cristallisant, vm^ première forme déterminée.
g 29. Le Séjonr de Gâte-Monde. — La matière, en se cristallisant, avait pris une première forme, mais une forme encore sans vie; pour concevoir qu'elle pût être vivifiée et produire les êtres de la nature , il fallait admettre, outre \q Séjour-Brumeux , l'existence d'un Monde de Feu primitif, agissant par sa chaleur vivifiante sur cette matière froide , cristallisée il est vrai, mais encore inerte. Or, comme ce qui donne la vie, est supposé antérieur à ce qui la reçoit, le Monde du Feu, placé dans le Baillement-des-Mâchoires , fut aussi considéré comme plus ancien que le Monde d'où sortait la matière brumeuse. Les Scandinaves considéraient le feu comme l'élément yrimiiif'^ de là les locutions proverbiales de : plus ancien que le feu (norr. eldri eldstr) , de vieiix comme le feu (norr. eld-gamall) ^ etc. Le mot eldur, qui désignait le feu, dans la langue norraine, servait même à prouver l'ancienneté de cet élément. En effet , ignorant la véritable étymologie de ce mot {eldur p. indur, dévorant; sansc. indh ; cf. gr. aither) , on l'a rapproché de son homonyme aldr (âge), et on l'a expliqué comme signifiant vieux.
Le Séjour du Feu primitif était considéré , en tout point , comme l'opposé du Séjour-Brumeux ; aussi est-il placé au sud-est , et celui-ci au nord-ouest du Bâillement-des-Mâchoires , et, par conséquent, le premier se trouve placé au-dessus du niveau du second ; car , selon les notions , que la plupart des peuples anciens s'étaient formées du lever et du coucher du soleil , et trompé , comme on l'était , par ces expressions mêmes de lever et de coucher du soleil , on croyait que , réellement, l'Est et le Sud étaient une région plus élevée que le Nord et l'Occident. Enfin, tandis que le Séjour-Brumeux est froid et obscur , le Séjour du Feu est chaud, sec et luisant. Ces deux Séjours , situés dans le Bâillement-des-Mâchoires., unis et opposés l'un à l'autre, forment ainsi le Monde primitif ., et sont , dans la Mythologie Scandinave , la première antithèse ou dualité qu'elle présente dans l'ordre des faits cosmiques. Ces deux Mondes représentent, l'un la matière sans vie, l'autre la vie sans matière. Aussi, semblables à deux êtres, l'un mâle et l'autre femelle , donnent-ils ensemble naissance aux sept autres Séjours ou Mondes, avec tout ce qui en fait partie.
Le Séjour du Feu , d'après Snorri, est pernicieux à tout ce qiii , n'étant pas feu , y entre , ou à tout ce qui n'a pas , comme , par exemple , la pierre ou le fer, une constitution assez forte pour résister à la combustion. Ce Séjour a un Chef ou Prince, qui est x^ommé Surtur (Noirci) , parce qu'il est noirci par les flammes dans lesquelles il vit. Selon l'usage des rois Scandinaves , qui avaient coutume de construire leurs châteaux sur les promontoires, pour pouvoir protéger plus facilement leur pays contre les incursions des ennemis venant du côté de la mer , Surtur réside aussi , non dans l'intérieur des terres , mais à l'abord de son Empire. Il défend son pays avec son éi^éejlamba^ite^ c'est-à-dire avec les flammes du Séjour du Feu. Aussi, dans la poésie skaldique , \e mot Jtamîne et ses syno-
nynies sont-ils des expressions poétiques pour désigner Vépée. Noirci (Surtur p. Svartus) est la personnification du feu , considéré, non comme la source de la lumière et de la chaleur agréables et bienfaisantes , mais du feu brûlant et destructeur. Aussi Surtur n'est-il pas un bon Génie ou un Alfe de lumière, mais un lotne (v. p. 166); lui et ses Compagnons sont les Ennemis des Dieux et des Hommes; et , de même que, d'après l'Eschatologie des Hindous et des Perses , la terre sera brûlée , à la fin des siècles , de même , Surtur viendra , au Crépuscule-des-Grandeurs (voy. N" 48), brûler le ciel et la terre, comme Agnis (Feu ; lat. ignis) ou Kalas (Effrayant ; cf. Hel, p. 1 03) dans la Mythologie sanscrite , ou comme Dush-ak (Mal-portant) dans la Mythologie perse. C'est à son rôle de Destructeur du monde, que se rapporte le nom de Musjnll (p. mûdspildir) , qui , dans l'origine , était un nom épithétique de Surtur et signifiait précisément Destructeur du Monde. Dans la Mythologie hindoue , Çivas ou Kalas , qui dévorera le Monde , à la fin des siècles , porte aussi le nom épithétique de Mangeur du Monde (sansc. DJagad-bakchakas). Le nom propre de Muspill , donné à la personnification mythologique du Feu , considéré comme le destructeur du monde, est devenu , chez les Germains convertis au Christianisme, un nom abstrait pour désigner la Fin du monde ou le Jugement dernier (cf. Muspilli).
(9) LE MONDE AVANT LES THURSES-GIVREUX.
l 30. La Matière morte est vivifiée. — La Mythologie Scandinave ayant, dans sa Théogonie , rattaché Odinn , par son origine , à la race des Timrses-Givreuoc , elle avait ensuite à expliquer comment ceux-ci, qui étaient des Êtres anthropomorphes et doués de vie, sont provenus de la Matière primitivement morte et inerte. Pour répondre à cette question , un mythe titanogonique fut imaginé. Ce mythe était peu explicite, comme le sont, en général, la plupart des anciens mythes théogoniques , titanogoniques et cosmogoniques. Aussi se trouve-t-il exprimé, sous une forme extrêmement concise, dans deux vers du poëme eddique intitulé Les Dits de Vaflhrûdnir, que 5?io7T2 cite , et qui lui servent de document mythologique , qu'il explique ou commente à sa manière. Après avoir fait demander par Piétoîuieur ., comment c'était arrangé (c'est-à-dire quel était l'état du Monde) avant que les Races (c'est-à-dire les races primitives., ou les races des Thurses-Givreux) eurent pris naissance., Snorri met dans la bouche des trois Répondants l'explication des données peu explicites de cet ancien mythe titanogonique. Selon lui , les Eaux venimeuses des Vagues- Tempétueuses^ en s'éloignant de leur source, gelèrent de plus en plus, ou, comme il s'exprime, le ferment venimeux liquide qui s'y trouvait, s'endurcit*, et, ainsi mêlées de glaçons, elles se jetèrent toutes para//è/e/?zewi; et dans la direction du sud-est, dans le
(1) Toutes les éditions du G ylfa- Ginning , même la dernière édition de Copenhague , 1848, font dire à Snorri que le forment venimeux liquide s'endurcit comme les particules incandescentes qui s'élancent du feu. Cette comparaison singulière ne saurait provenir de Snorri. D'abord cet auteur n'aurait pas eu besoin de se servir d'une comparaison quelconque pour expliquer comment le ferment venimeux liquide s'endurcit ou gela. Tout le monde en Islande, où Snorri écrivait, savait que les eaux.
NUMÉRO (9) (page 82) ; le monde avant les thurses-givreux. i 75
Ginminga-gap (qu'il se figure faussement comme la Mer p?'imitive , voy. p. 179), de manière à remplir cette mer d'énormes glaçons. Ensuite, pour pouvoir expliquer, pourquoi le premier Être, qui sort de ces glaçons , porte le nom de ThuTse.-givreuæ , Snorri se figure que les glaçons, s'entrechoquant, dans la Mer primitive , volèrent en poussière et retombèrent, sous forme dégivre, sur la surface de Ghinunga-ga]). Enfin, la partie méridionale de cette Mer déglace fut atteinte par les étincelles qui jaillissaient de Muspill ; et cette partie , vivifiée par la chaleur, donna naissance au Thurse-givreux nommé Ymîr. Tel -est le commentaire que Sno?'7'i donne de ce mythe titanogonique. Nous croyons le commenter plus exactement de la manière suivante :
La Matière venimeuse primitive , renfermée dans les Vagues-Tempétueuses, en tombant de tous côtés, dn SéJour-B?'umeíiæ , au fond du gouffre immense du Bâillement-des-Mâchoires , de liquide et sans consistance qu'elle était , y prit , en gelant ou en se cristallisant par le froid et par le venin , qui était un ferment ou principe de vie (norr. kvikia , vivifiant) , une première forme arrêtée , la forme de glaçons. Ces glaçons s'amoncelèrent, les uns sur les autres , dans l'Abîme, et montant toujours , de siècle en siècle , arrivèrent enfin à une proximité telle du Séjour-de-Muspill (suspendu au-dessus de l'Abîme, au bord méridional du Bâillement-des-Mâchoires) , qu'ils éprouvèrent l'action vivifiante de la chaleur qui rayonna sur eux et les atteignit , de loin , par les étincelles
même celles qui sortent, toutes chaudes , d'une source thermale comme, par exemple , le Geysir, finissent par geler à une certaine distance de la source , par l'effet de j'évaporation et par la froidure de l'air. Ensuite, il serait étrange que, pour expliquer cette gelée qui est l'opposé de la chaleur, Snorri eût employé une comparaison ou une image empruntée précisément à un phénomène se rapportant au feu ou à la chaleur. Enfin , il n'eût pas même été juste de dire que les particules ignées, qui s'élancent du feu, s'endurcissent , puisqu'elles retombent plutôt en cendres; et, si ces étincelles eussent été des gendarmes, qui s'envolent, par exemple, quand le fer rouge est battu, il n'eût pas, non plus, été convenable de dire que ces pailles de fer ardent s'endurcissent, puisqu'on ne saurait les considérer comme ayant été liquides originairement. On pourrait tout au plus comparer les eaux des Vagues- Tempétueuses à la lave qui, liquide aussi longtemps qu'elle est incandescente, se durcit lorsqu'elle se refroidit; mais il n'est pas, non plus, probable que Snorri, en parlant de l'eau qui gèle, l'ait comparé à la lave incandescente qui durcit par le refroidissement. Il résulte de cet examen qu'on a eu tort de mettre ces incongruités sur le compte de Snoiri. Il est, au contraire, évident que les mots comme les particules incandescentes qui s'élancent du feu ont été déplacés , dans les manuscrits et, par suite, dans les éditions , et qu'il faut les mettre à'ia place, où les avait mis Snorri et où nous les avons remis dans notre Traduction, savoir à la fin de la réponse de Troisième. C'est seulement là que ces mots sont à leur place. En effet. Troisième avait à expliquer comment le Monde igné. a agi sur les glaçons du Ginnunga-gap , par une action à distance, en y lançant de loin des étincelles; et, pour expliquer cette projection, il était naturel de rappeler, par une comparaison , soit les bluettes qui s'échappent du brasier d'une cheminée , soit les étincelles ou gendarmes qui s'envolent, quand on bat le fer rouge, soit enfin les matières incandescentes lancées au loin par le cratère d'un volcan.
jaillissant de ce Monde i^né. De la partie ainsi chauffée de cette masse de glace , sortit le premier Etre vivant du monde, le géant Ymir.
% 31. Nature , Caractère et Noms épithétiques d'Ymir. — En imaginant Ymir^ la Mythologie s'est figuré un Être vivant, qui tient l'intermédiaire entre l'état primitif chaotique du monde et l'état postérieur plus régulier. Aussi Ymir est-il , dans la Cosmogonie norraine , le représentant de la Nature glaciale primitive. Par son origine ou son organisation grossière et par son caractère sauvage , il tient encore du Monde chaotique désordonné ; mais , par sa figure humaine et comme être vivant , il appartient déjà au Monde des êtres organisés. Sa nature sauvage et son caractère grossier sont indiqués symboliquement, dans la Mythologie, par sa taille gigantesque de Thurse ou á'Iotne. Il est la souche des Thurses- Givreux ou des lotnes, et c'est pourquoi il est nommé , par excellence, le Thurse-Givreux ou Ylotne. Son nom de Yiiiir (Murmurant; cf. Omi, p. 1 61 ), qui semble être son nom propre et être dérivé de Hymir ou Gymir, exprime le bruissement des vents et des glaces dans le monde arctique primitif. Son autre nom de Or-Gelmir (Très-Bruyant), qui est seulement un nom épithétique, indique que ce géant est, en quelque sorte, la personnification et le dédoublement du Bassin-Bintyant (norr. Hver-Gelmir). Il est encore surnommé Brimir {Frémissant de froid) , et Blâinn {Bleui de froid) , parce qu'il représente la période glaciale ou primitive de la création.
l 32. Époque glaciale du Monde primitif. — Si l'on entend par Création , seulement la formation de notre système solaire , la Science de nos jours (se figurant la Terre comme une matière qui, fluide dans l'origine , s'est détachée du Soleil) , doit rejeter, comme contraire à la nature des choses, ridée de l'état primitif ^'/acm/ de notre planète, et y substituer, comme plus conforme à la vérité , l'hypothèse de son état primitif «^we. Cependant on conçoit que l'idée de l'état glacial du monde primitif a dû se présenter, avec une grande probabilité, à l'esprit des Scandinaves. C'est que , vivant , pendant la plus grande partie de l'année , au milieu des phénomènes de la Nature hivernale , ils sentaient , mieux que les peuples méridionaux, la différence entre l'Été et l'Hiver. L'Été leur semblait être la vie, l'ordre, la beauté, tandis que l'hiver ressemblait à la mort, au désordre, au Néant. Or, l'idée de la formation des choses, ou de la Création , implique que la vie soit sortie du néant, et que , par conséquent, le Néant, l'Hiver ou la Période hivernale du Monde primitif, ait précédé la Période printanière ou la Naissance des êtres de la création. Delà, chez les Scandinaves , l'idée que la Nuit engendre le Jour , et que l'Hiver produit le Printemps. Si, au point de vue de la Cosmogonie norraine, la conception d'un monde glacial primitif a du moins quelque chose de plausible , il n'en est pas de même , au point de vue de la Science , de l'hypothèse admise par quelques géologues, d'après laquelle, à la fin de la dernière période de l'époque tertiaire , c'est-à-dire au commencement de la période géologique actuelle , un froid terrible serait survenu subitement dans toutes les parties de notre globe et aurait causé la destruction entière de la race animale primitive. Sans doute , dans le monde primitif, il y a eu , de temps à autre, des hivers rigoureux, de grandes
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neiges ou de grandes inondations au printemps ; il est aussi incontestable que , dans la période qui a précédé la période actuelle , il y a eu un bien plus grand nombre de glaciers , et de glaciers plus élevés dans les montagnes qu'aujourd'hui ; des rocs encastrés dans la glace ont roulé dans la vallée , et les glaçons renfermant ces rocs ont été , par les inondations , charriés bien loin , même au delà des mers , et ont déposé, dans des contrées lointaines , ces rocs appelés blocs erratiques. Mais tout cela s'explique , sans qu'on ait besoin de recourir à l'hypothèse gratuite de l'irruption sîtbite d'un froid général qui aurait détruit , en un instant donné, sur notre globe , toute vie organique. On a cru devoir déduire cette hypothèse des découvertes faites ^ au siècle dernier , de l'éléphant du Lena et du rhinocéros du Wilhoui. Mais ces découvertes établissent seulement que ces animaux , qui appartenaient déjà aux régions septentrionales (comme le prouvent leurs fourrures), ont été entraînés par les eaux boueuses des glaciers , et sont enfin restés enfermés dans un massif de boue gelée. L'hypothèse d'un froid subit et universel ne reposant sur aucun fait géologique positif, il est inutile de prouver que les hypothèses qu'on a appelées subsidiairement à son secours, pour expliquer \^ possibilité d'un tel changement subit (comme, par exemple, l'évaporation à la suite d'un soulèvement de montagnes, ou le climat de la terre interverti par le choc d'une comète), ne portent guère des caractères suffisants de probabilité. En résumé , l'idée d'une époque glaciale , par laquelle aurait passé notre Terre , au commencement de la période géologique actuelle, ne semble pas pouvoir se maintenir dans le domaine de la Science positive, et ne saurait, du reste, confirmer, en aucune façon, le mythe Scandinave du Monde glacial primitif.
(10) YMlR PÈRE DES THURSES-GIVREUX.
g 33. Ymir n'est pas un dieu, — Les hommes primitifs n'adoraient des divinités que parce qu'ils voyaient en elles des Puissances surhumaines , capables de les protéger contre les maux , ou de leur procurer certains avantages. L'adoration s'adressait donc aux Divinités , en leur qualité de Protectrices et de Bienfaitrices. Plus tard , à côté des Divinités protectrices et bienfaisantes , on conçut également des Êtres surhumains malfaisants , qui passaient pour être les ennemis des Dieux , de» Hommes et du Monde. Ceux , parmi les hommes primitifs, qui , dans les circonstances où ils vivaient, éprouvaient bien plus souvent, et d'une manière plus sensible , les bienfaits que les malheurs causés par la Nature , étaient aussi naturellement portés à attribuer aux Divinités une puissance plus grande qu'aux Démons, leurs ennemis. Se croyant, dès lors, suffisamment protégés contre les Démons par la puissance supérieure des Divinités , ils invoquaient uniquement celles-ci, et nejugeaient pas nécessaire d'adorer également ceux-là. Mais celles parmi les tribus primitives qui , dans les circonstances où elles étaient placées , éprouvaient plus souvent et d'une manière plus sensible pour elles , les maux que les bienfaits de la Nature , étaient aussi portées à attribuer aux Démons une puissance supérieure à celle des Divinités ; et comme , dans l'origine , un Être réputé surhumain passait pour adorable , non à cause de sa bonté morale ,
1 78 COJfMENTAIRE CRITIQUE PERPÉTUEL.
mais uniquement à cause de sa jmissance surhumaine, il arriva que, chez plusieurs de ces tribus primitives, l'adoration des Démons prit la place de l'adoration des Divinités. Les tribus de race scythe n'adoraient que les Divinités. Les Démons , c'est-à-dire les Turses et les Itunes, passaient pour des Êtres surhumains , mais ils n'étaient pas adorés. Plus tard , dans la Théogonie des peuples de la branche gète {\oy. p. 166), les Dieux furent rattachés , par leur origine , aux Démons , et placés , sous le rapport généalogique, après eux, bien que, chronologiquement, ils aient été conçus et aient existé , dans la Mythologie , avant eux. De la même manière, Ymir, qui, plus tard, dans la Cosmogonie des Scandinaves , fut conçu après les Thurses-Givreux , fut placé , sous le rapport généalogique , avant eux, et fut considéré comme leur souche. Ayant été conçu seulement comme Être cosmogonique, et, par conséquent, n'appartenant pas à la religion populaire , mais seulement à la spéculation religieuse ou mythique, Ymir n'était pas adoré; et, c'est pourquoi, Snorri a raison de faire dire par Sublime que ce géant n'était pas un dieu. Mais cet auteur confond le point de vue religieux chrétien avec le point de vue religieux du paganisme, lorsque, pour prouver que Ymir n'était pas un dieu , il rappelle qu'il était méchant. Certes , au point de vue chrétien , d'après lequel l'idée de Dieu implique celle de perfection absolue , un dieu méchant est une contradiction dans les termes ; mais , dans les religions polythéistes populaires, où les divinités étaient adorées, non à cause de leurs qualités morales , mais pour la puissance surhumaine qu'on leur supposait, un dieu méchant, pourvu qu'il fut considéré comme doué •d'une puissance surhumaine , avait tout aussi bien le caractère distinctif divin qu'un dieu bon et bienveillant.
§ 34. La Génération spontanée et l' immutabilité des espèces. — Le principe ex nihilo nihil est également vrai en physique et en métaphysique. La Matière existant de tout temps (voy. p. 165), toute formation nouvelle n'est qu'agglomération dans les êtres inorganiques , et agglomération avec métamorphose pour les êtres organiques. Les corps inorganiques se fractionnent en parties matérielles similaires ; et les espèces organisées se dédoublent en individus semblables les uns aux autres. Dans la nature organique il ne naît et il n'existe réellement que des individus; l'espèce, n'existant pas comme individu physique, existe cependant logiquement, c'est-à-dire qu'elle a sa vérité comme notion, désignant des individus semblables. Or, la Nature ne produit et ne saurait produire des individus absolument semblables ; elle ne produit réellement que des individus à peu près semblables. C'est pourquoi , en logique , si l'on ramène la notion d'espèce à une exactitude absolue , on la réduit forcément à la notion ({'individu, qui, cependant, semble lui être opposée; et, dans la nature réelle, en prenant les choses rigoureusement , comme aucun individu n'est absolument semblable à l'autre , chaque individu est, proprement, sui generis, et forme une individualité , une espèce à part. L'espèce , dans la pensée et dans la réalité , n'a donc pas de limites qui soient rigoureusement déterminées par la nature des choses; elle est ^laturelletnent ^flottante. Le principe ex similibus similia, s'il est bien compris, signifie que d'un individu en provient un
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autre à peu près semblable , et généralement le pins semblable possible ; de sorte qu'il est vrai de dire que, de tous les individus de la nature, ceux qui proviennent les uns des autres , ou qui sortent ensemble d'une même souche, sont les plus semblables entre eux, et méritent le plus d'être considérés comme formant ce qu'on appelle une espèce. Cependant nous aflSrmons d'une manière absolueles deux thèses suivantes : 1° il n'y a pas deux individus absolument semblables l'un à l'autre ; 2° nul individu n'en produit un autre qui lui soit absolument semblable. Ajoutons à ces deux thèses que dans le monde physique et dans le monde métaphysique, la vie c'est le mouvement, et que le mouvement implique nécessairement le changement. Tout ce qui vit et, par conséquent , tout individu , subit des changements ; et comme les changements de la nature physique et métaphysique se transmettent par la génération d'un individu à l'autre, il s'opère nécessairement, dans la suite des générations ou dans l'espèce, un flux continu de métamorphoses insensibles. Vimmutabilité éternelle des espèces non-seulement n'existe pas , elle est même logiquement et physiquement impossible. Mais pourquoi, dira-t-on, des changements assez marqués dans l'espèce ne se produisent-ils point sous nos yeux? pourquoi ne peuvent-ils être constatés ni par expérience ni par expérimentation? C'est d'abord parce que les causes et les conditions indispensables pour produire les changements, bien qu'elles existent, ne nous sont que très-imparfaitement con7iues, et , par conséquent, ne peuvent pas être mises en jeu par nous, en vue d'une expérimentation. Ensuite les modifications physiologiques assez marquantes ne se produisent pas instantanément ou dans un court espace de temps , comme les modifications physiques, amenées par des combinaisons chimiques; elles se réalisent insensiblement et lentement par l'action séculaire des mêmes causes, et ne sauraient, par conséquent , non plus, être soumises à l'expérimentation. Cette action insensible, mais continue, embrassant une longue série de générations , il en peut résulter , à la fin , un changement tellement marquant qu'il équivaut à un changement d'une espèce dans l'autre. Cependant il faut se rappeler : 1» que les changements partiels ne sont et ne peuvent être que de très-petits changements, et 2° que , la vie étant limitée pour chaque individu , les changements possibles dans le même individu sont aussi très-limités : ce n'est donc pas l'individu d'une espèce qui peut se transformer, comme par un miracle, en un individu d'une espèce très-différente; mais la vie se renouvelant dans la succession des générations d'une même race, et chaque génération recevant les modifications héréditaires et les transmettant avec celles qu'elle a subies elle-même, le changement d'une race inférieure en une espèce supérieure, devient nonseulement possible avec le temps , mais doit même s'effectuer réellement et nécessairement dans un temps donné. Conclusion : Les espèces qui ne sont pas réductibles les unes dans les autres, sont donc seules des espèces primitives et des tyjyes originaux.
Les Mythologies anciennes (qui , comme toutes les religions, ne renfermaient, originairement, que des croyances et des théories, et n'ont admis Aes fictions que lorsqu'elles se furent associées , plus tard, à la Poésie), croient toutes 'fà la génération spontanée., sans préexistence
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d'aucun germe ; â" à la génération miraculeuse , en dehors du mode naturel, et 3° à la métamorphose magique ou au changement instantané d'un individu d'une espèce en un individu d'une autre espèce. La Science nie 1° la génération sans germe, 2° la génération miraculeuse, et 3° la métamorphose magique; mais elle aflSrme positivement la métamorphose naturelle des espèces.
"i 35. Comment Ymir engendre les Parents des Thurses-Givreux. — Les Vagues- Tempétueuses tombant, du Séjour-Brumeux , au nord du Bâillement-des-Mâchoires , dans ce gouffre immense, le remplirent à la fin, et en firent un Océan de glace. De la partie méridionale de cet Océan de glace, la plus proche du séjour de Gâte-Monde, naquit, par une génération spontanée , le géant Ymir. En supposant qu'à la naissance de ce géant , la tête sortit , la première, de la glace , puis le reste du corps, il s'ensuit que la tête était dirigée au Sud , et les pieds , au Nord de l'Abîme. Le bras droit du géant était donc étendu vers l'Est, et le bras gauche vers l'Occident. Ymir, bien que vivant et anthropomorphe, était une masse de glace inerte, couchée dans la partie méridionale de l'Océan glacial primitif. La Mythologie avait à expliquer comment cette masse vivante, mais inerte, a pu engendrer les Thurses-Givreux. Elle aurait pu imaginer une Géante, née de la même manière que Ymir, et avec laquelle il les eût engendrés. Mais voulant indiquer que ce géant n'est encore qu'une force primitive de la Nature , elle suppose qu'il n'a pas engendré avec volonté , à la façon des êtres organisés, mais qu'il a seulement produit involontairement , comme toute force dans la Nature. C'est pourquoi la Mythologie représente les Thurses-Givreux comme les produits spontanés et miraculeux d'une émanation involontaire, ou, comme elle dit, d'une sueur (transpiration , exhalaison) , qui prit à Ymir, lorsque , couché sur le dos, il dormait, les pieds tournés vers le Nord, et le bras droit vers l'Orient. Or, la chaleur étant la plus forte à l'extrémité du bras droit étendu vers le Séjour de Muspill , c'est sous la main droite (c'est-à-dire sous la main par excellence , appelée simplement , dans la strophe des Dits de Vafthrudnir , la main)., que naquirent un Garçon et une Fille, qui , sans doute, devinrent la souche d'une première race moins rude , de la race des lotnes, établie plus tard à V Est de la terre. Les pieds , tournés vers le Nord, engendrèrent , l'un avec l'autre, d'après un mode miraculeux et grossier , un Géant (sans doute Thrûdgelmir) , qui avait le caractère sauvage de son père , et devint la souche de la race féroce des Thurses-Givreux , établis plus tard au Nord de la terre. D'après une conception analogue , quant à l'image , mais différente quant au sens , il est dit, dans un mythe hindou , que , du pouce de la main droite de Brahmas naquit Dakchas (Droit), de sa bouche naquit le Brahmane (Prêtre), de ses bras , le Kchatryas (Guerrier) , de ses cuisses , le Vaiçyas (Bourgeois) et de ses pieds, le Coudras (esclave). Comme, du temps de Snorri., la tradition populaire connaissait bien V Enclos-Extérieur (norr. Utgardr) ou le Séjour de l^oki , elle a confondu cet Enclos avec le Séjour des Thurses-Givreux au Nord ; et, comme cet Enclos était placé à V Ouest de la terre, Snorri en a , sans doute , conclu que les Hrimthurses, qu'il confondait avec les Compagnons de Loki, étaient établis à
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VOuesl et qu'ils étaient nés sous la main gauche du géant Ymir. C'est pourquoi il fait dire par Troisième ^ que c'est sous la main gauche que naquirent un Homme et une Femme.
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g 36. Le nom de la vache Audhumla. — D'après les conceptions cosmogoniques des Scandinaves, l'état primitif du Monde glacial , représenté par Ymir, avait une longue durée. C'est pourquoi la Mythologie énonçait que ce Géant, pour subsister pendant si longtemps, a eu besoin de se nourrir; et elle avait à indiquer de quelle manière il se nourrissait. Or, à l'époque où ce mythe s'est formé, les Scandinaves vivaient encore, comme leurs pères , en grande partie de lait , de miel sauvage , et de miellat, c'està-dire d'une exsudation sucrée qui , pendant l'été, couvre certains végétaux. Déjà, à une époque très-ancienne , le laitei le miel étaient devenus, dans les Mythologies iafétiques, les symboles de la nourriture -^ et, comme conséquence de cette idée , la vache et \ abeille devinrent également les symboles de la nourrice. Mais chez les peuples pasiewr-s, comme l'étaient encore , à cette époque , les Scandinaves , la vache était naturellement la nourrice par excellence ; et c'est pourquoi le mythe a dû énoncer que Ymir était nourri par une vache. Cependant comme l'abeille était également le symbole de la nourrice , l'abeille et la vache pouvaient aussi échanger entre elles leurs noms dans la tradition mythologique; et, par conséquent^ la vache put porter un nom qui appartenait plus particulièrement à l'abeille. Or, chez les peuples de la branche gète, l'abeille, à cause de son bourdonnement , portait le nom masculin de humai (bourdon ; v. ail. hummel) et plus particulièrement le nom féminin de humla (bourdonne). Le mot masculin hummel devint même , en vieux haut allemand , un nom commun pour désigner le taureau ; et il est probable que le nom du roi Humbl, dont parle Snorri dans son histoire (cf. Jornandes : Halmal au lieu de Hamal)., avait la même signification que le nom allemand hummel (taureau). Le monde primitif, où vivait Ymir, étant, comme les contrées ariitiques, une solitude nue et déserte (norr. audr;y. ail. œdi)^ la vache primitive gigantesque, qui nourrissait ce Géant, eut le nom de Bourdonne du Désert (norr. Aud-humla). Semblable à la génisse merveilleuse , Kâmaduh (A traire à souhait) , de la Mythologie hindoue , Audhumla produit, avec une abondance inépuisable, le lait qui coule , comme des fleuves , de ses quatre trayons.
g 37. Origine de la vache Audhumla. — Les mythes sont, originairement, très-peu explicites, et ont une forme extrêmement concise; ce n'est que, dans la suite, lorsque la poésie épique s'en empara, qu'ils deviennent plus explicites et plus détaillés. Dans l'origine , il n'existe pas d'ensemble systématique dans la Mythologie; il n'y a que des mythes détachés qui n'expriment, chacun, qu'une seule intuition, ou vue théorique, qui se forment, tous, indépendamment les uns des autres, et ne prennent aucun soin de se mettre en harmonie logique ou historique les uns avec les autres. De là ces contradictions qu'on remarque entre les mythes , auxquels la poésie et la science philosopiiique n'ont pas encore touché, et qu'elles n'ont pas encore réduiis en un ensemble plus nu moins systématique. De
là encore ces lacunes nombreuses laissées dans toutes les questions théoriques traitées dans les mythes. C'est ainsi , par exemple , que le mythe qui parle de la vache Audkumla , n'est nullement préoccupé de la question de savoir comment a pu naître cette vache. Si jamais cette question a été posée , comment y aurait-on répondu ? Ordinairement les animaux merveilleux qui figurent dans les mythologies , comme , par exemple , la vache Kâmaduh, doivent leur origine à un acte de magie. Mais cette origine n'est pas admissible , par rapport à Judhumla , puisque cette vache naît à une époque où il n'existait encore d'autre être qu'ymeV^ et que ce Géant n'est pas représenté , dans la Cosmogonie , comme un magicien. Si l'on veut avoir une réponse à la question sur l'origine de cette vache, question qui, probablement , n'a jamais été soulevée ni traitée dans la Mythologie Scandinave, il faudra, sans doute, se figurer que Judhumla est sortie de l'Océan glacial primitif, de la même manière que le géant Yinir, dont elle a été la nourrice.