‹ La fascination de GulfiChapitre 82 sur 103 · BÛRI ET SA RACE · texte numérisé non relu

BÛRI ET SA RACE

I 38. Naissance de Bûri. — La Cosmogonie, ayant imaginé et considéré Ymir eX Audhumla comme les Représentants du Monde glacial primitif, avait aussi à montrer de quelle manière la race des Dieux se rattachait , par son origine , à ces êtres primitifs. A cet effet, il fallait relier la Théogonie à la Cosmogonie ; en établissant, par l'intermédiaire des ascendants du Dieu suprême, un rapport généalogique entre les Thurses-Givreux et les Jses. Le mythe théogonique , d'après lequel le Dieu suprême , Odinn, était fds áeBör (Burr, Fils) ou áeBuri^ s'était déjà formé chez les tribus de la branche gète, environ vers l'an 300 avant notre ère. Ce mythe théogonique se transmit aux Scandinaves, lesquels le rattachèrentau mythe cosmogonique , qui venait de se former chez eux , au premier siècle environ de notre ère. Voici comment le rapport généalogique fut conçu entre Ymir et Buri. Odinn étant seul le Chef et la Souche de la race divine , son aïeul Buri ne pouvait être considéré comme appartenant déjà à la race âsique, mais il devait être considéré comme se rattachant à une race plus grossière, savoir à celle des Thurses-Givreux. D'un autre côté, l'aïeul à' Odinn ne pouvait pas être doué de la même nature grossière que Ymir : il devait être moins rude que lui ; il devait être , en quelque sorte , un Ïhurse-Givreux adouci. Or, à l'époque où les Cosmogonies se sont formées, les Anciens avaient déjà entrevu cette vérité, que l'état plus développé, plus parfait des êtres organiques, suit Vétiit rudimentaire et imparfait (voy.p. 166). C'est pourquoi, dans la Cosmogonie Scandinave, Buri fut considéré comme étant né après Jmir. En sa qualité de Thurse- Givreux adotici , Buri ne pouvait pas être dit le fils d' Ytnir, pour ne pas lui faire partager sa nature grossière; il devait être seulement son frère utérin , c'est-à-dire être né , comme lui , de la glace primitive , dans laquelle il s'était formé lentement par une génération spontanée.

De même qu'au printemps la terre verte sort de dessous la neige et la glace qui l'avaient couverte et ensevelie, de même Buri sortit de l'intérieur de la glace par une éclosion lente , qui , par cette lenteur même , indiquait symboliquement la nature plus parfaite de ce Thurse adouci. L'idée

NUMÉRO (12) (page 83); bûri et sa race. 183

que la \2íÚ\q Audhumla fait éclore Bari, en léckantlQ rocher de glace où il était renfermé , n'a pas de signification symbolique , mais est une image épique^ empruntée à un fait d'expérience, savoir que les vaches , les chamois, et les autres ruminants , ont l'habitude de lécher le salpêtre, le nitrate ou le sel [sulz, comme on dit en Suisse) , qui couvrent quelquefois, soit des murailles, soit des rochers, soit certains endroits d'un glacier. Le mythe a donc comparé le glaçon , où Buri était renfermé , à un rocher de sel ; et cette comparaison se faisait d'autant plus naturellement , que d'abord la glace du Bâillemeiit-des-Mâchoires s'était formée, comme on croyait, du venin des Fagues- Tempétueuses , et qu'ensuite, dans l'opinion populaire, le sel et le venin , par suite de leur saveur acre et piquante , étaient confondus l'un avec l'autre , et désignés , par conséquent, l'un par le nom de l'autre. C'est ainsi, par exemple, que le Serpent ou Dragon qu'on porte en procession à Troyes (voy. Les Gèles, p. 253), est appelé la Chair salée , pour dire Chair venimeuse, ou Dragon à la chair venimeuse. Le mythe , pour indiquer que Biiri naquit longtemps après Yinir, et que sa naissance s'est opérée lentement, dit que Judhumla, pour faire sortir du rocher de glace Buri, a léché ce rocher pendant trois jours mythologiques , c'est-à-dire pendant trois longues périodes (cf. sansc. ayanâs , course, année, période). Le dualisme cosmologique, qui existait d'abord entre le Séjour -Brumeux et le Séjour de Muspill^ s'est continué dans la nouvelle antithèse qui s'établit entre Ymir et Buri. Buri est grand et puissant comme Ymir., mais il a une organisation physique moins grossière et un meilleur naturel. Il représente une génération supérieure à la race ^tiTlmr ses- Givreux] ce qui est déjà indiqué par son nom. Car le nom de Buri qui , dans l'origine et chez les tribus de la branche gèle , signifiait Fils (du Ciel) , fut confondu plus tard , chez les Scandinaves, avec celui de //liW (Manant) ; et comme, à cette époque , les Manants ou Domiciliés passaient pour une classe d'hommes supérieure à la classe des familles nomades, vagabondes et sans domicile, le nom de Bûri .^ dans le sens de Manant., devint ainsi un nom convenable pour désigner l'Aïeul de la famille divine , lequel , par opposition aux Thurses-Givreux , ces représentants du Monde primitif désordonné et sans lois , était censé introduire dans le monde plus perfectionné , d'abord le domicile /«376 (norr. bû, manoir) et, avec lui, les travaux agricoles , l'ordre social , la loi morale , et le culte des Dieux. Pour les Scandinaves , comme pour d'autres peuples de la race iafétique , la beauté jihysiqiie était l'indice de la bonté morale. C'est pourquoi le mythe rapporte de Buri qu'il était beau de visage ; ce qui veut dire qu'il n'a pas seulement une organisation physique moins grossière que celle des Tkurses-Givreux , mais qu'il a aussi un naturel meilleur.

g 39. Bör le père d'Odinn. — Dans l'origine, les rapports généalogiques s'établirent entre les Divinités , d'après le rapport de cause à eifet qu'on supposait exister entre les phénomènes physiques ou les objets dont ces divinités étaient les personnifications. Ainsi, par exemple, le dieu Feí<í (Vathus, Othr) fut considéré comme le fils du dieu Orage (Firgunis, Kiörgynn) , parce qu'on supposait (|ue le vent ^\:á\í produit par l'orage. Mais lorsque, plus tard , les dieux , de zoomorphes et indépendants l'un

i84 COMMENTAIRE CRITIQUE PERPÉTUEL.

de l'autre qu'ils avaient été dans l'origine , devinrent anthropomorphes et formèrent une race ou famille divine, leurs qualités physiques s'eifacèrent de plus en plus , et, dès lors , les rapports généalogiques et les degrés de parenté ne furent plus basés, comme antérieurement, sur les rapports entre leurs qualités physiques , mais sur l'importance plus ou moins grande qu'on accordait aux divinités, pour des causes plus ou moins extérieures ou historiques. Ainsi , par exemple , Odinn devint le Père des Ases, entre autres de Thôr, non parce que la Tempête, dont Odinn était originairement la personnification , passait pour être la cause physique du Tonnerre , personnifié dans Thôr, mais il devint le Père des Ases, parce qu'on lui attribuait une plus grande importance qu'aux autres divinités ; et on lui attribuait cette importance , soit parce qu'il était originairement adoré par les tribus les plus puissantes, soit parce que, comme dieu des tempêtes, il était devenu aussi dieu des combats; soit, enfin, parce que, avant d'être père des Ases, il avait déjà été considéré comme le Chef des dieux , ou comme le Dieu suprême. Ensuite, comme la généalogie des dieux ne reposait plus sur la base immuable des rapports physiques, mais sur la base plus mobile de la hiérarchie sociale , qui dépendait de circonstances extérieures et historiques , on conçoit que , dans la même Mythologie, les rapports généalogiques entre les Divinités ont été diversement déterminés, selon que telle ou telle tribu, pour une cause ou pour une autre , a cru devoir accorder une importance hiérarchique supérieure à telle ou telle divinité. C'est ainsi, par exemple, que les anciennes tribus Svies (Svèdes) , donnaient à leur dieu Freyr ou Yngvî-Freyr (p. Hâving-vin-Freyr, Hînk-vin-Freyr, Hâk-on-Freyr, c'est-à-dire Freyr, l'Ami du Fils de Sublime) la préférence sur Odimi, et considéraient , par conséquent aussi, leur dieu Freyr, non comme le fils, mais comme le père ou l'aïeul à' Odinn.

Au troisième siècle avant notre ère , Vathans (Odinn) passait , chez les tribus de la branche gète, pour le Dieu suprême et pour le 'père des Ases. Ala même époque, ou à peu près, la Théogonie, qui allait se former, et qui , pour les raisons que nous avons indiquées (voy. p. 166)^ avait à rattacher la race des Ases à celle des Thur s es- Givreux, imagina que le père du Dieu-suprême était un Jils de la famille des Thur ses , mais un fils de famille destiné à fonder une nouvelle race , la race des Ases. Voilà pourquoi il eut le nom de Fils {norr. Börr; cf. burr; scy th. piirus)^ pour indiquer qu'il était fils faisant souche ou l'auteur d'une race difl"érente de la race dont il était issu. C'est ainsi que , dans le chant eddique, intitulé Rigs-mâl (Récit de Rig) , les fils de larl (Aigle , Comte) ' , le Représentant de la Noblesse, ont tous des noms propres qui, au fond, ne signifient autre chose que/>7s de famille. Comme Bör est, en quelque sorte, un

{\)Ar, âri (messager) désigne Vaigle ; arl, irl , iarl, dérivés de ar, signifient également aigle, aiglon (cf. ail. Yor-arl-berg). Le norrain Iarl désigne le Comte, sans doute, comme Envotjé ou comme Messager (la t. Missus) du Roi. L,es Princes en tant que combattants du Roi sont appelés lofrar (Sangliers, v. § 97), et probablement le nom áe Baron ne dérive pas du gothique rair (homme), mais de hani (lat. catiihis , ours, V. p. 159).

NUMÉRO (12) (page 83); LES FILS DE BÖR. 185

Thurse-Givreux adouci, il s'allie à la race des lotnes ou aux cousinsgermains des Thurses. Il épouse, d'après le mythe théogonique (voy. Hâvamâl, 143), la géante Bil-eysta (Pousse-Grain), dont le nom s'est changé, par corruption, en Beystla (Boursoufflure; cf. slave Bezdea, Crépuscule). Elle est la fille de YloineBol-Thorn (Épine-Malfaisante ; it. Mala-spina), et sans doute la sœur de Bileystr, le frère de Loki; son nom de Pousse-Grain, indique qu'elle est le symbole du tourbillon , qui pousse la tempête ou le grain. Les noms propres du Père et de la Fille, n'ont aucune signification symbolique qui soit en rapport avec la nature particulière des personnes auxquelles ils sont donnés ; ce sont simplement des noms destinés à désigner, d'une manière générale, la race iotnique , considérée comme violente et malfaisante. D'après les idées répandues dans l'Antiquité et surtout chez les Scandinaves , c'est principalement la nature du père qui détermine le caractère ou les qualités morales de la progéniture , tandis que la mère lui communique plus spécialement les qualités i^hysiqaes. L'union de Bör avec une géante ne porte donc pas préjudice au caractère moral de ses descendants. Les fils de Bör et de Beystla auront le caractère adouci de leur père presque âsique, et les forces physiques de leur mère iotnique. Ce mythe théogonique, ainsi formé, se transmit des Gètes aux Scandinaves, et ceux-ci le mirent à la suite des mythes cosmogoniques ettitanogoniques, qui s'étaient formés chez eux. Mais pour établir une transition moins brusque de la race thurse à la race âsique , Bör fut dédoublé sous le nom de Buri, qui devint ainsi le père de Bor et l'aïeul d'Odinn.

g 40. Les trois fils de Bor. — Chez les Scythes , le dieu suprême Tivus (Ciel), ayant été considéré aussi comme dieu de l'orage , se dédoubla ; et plus tard , le dieu de l'orage , sous le nom de Pirkunis , se constitua comme une divinité à part. Comme l'orage passait pour donner naissance à Pair (vent), à Peau (pluie) et au feu (foudre), il arriva que, chez les peuples de la branche gète , Firgunis (l'ancien Pirkunis) , fut envisagé non-seulement comme dieu de l'orage , mais aussi comme dieu de Pair , de Peau et du feu. Il se dédoubla ensuite , et de ce dédoublement se formèrent les trois personnages mythologiques , Valus (plus tard Othr, le Vent), Haguiieis (plus tard Hœnir , PUtile, l'Eau), appelé aussi Vili (Désiré), etHlôdurs (plu^ tard Hlodurr, le Brasier , le Feu) , appelé aussi Veihs (Sacré). Ces personnages ne devinrent pas des divinités adorées, du moins , sous ces noms , mais figurèrent seulement dans les traditions mythologiques ; et comme , au commencement , on reconnaissait encore en eux les représentants symboliques des trois éléments , Pair , Peau et le feu , la tradition continua à les considérer comme trois Frères. A peu près au troisième siècle avant notre ère, Vathans (appelé plus tard OiÂmw), devint Dieu suprême, et se substitua d'abord à r/ws, l'ancien Tivus (plus tard Tyr)., puis à Firgunis, Pancien Pirkunis (plus tard Fiörgynn) , enfin à Vâtus (Vent). Othinn, ayant remplacé Othr, la Trinité symbolique se composa , d'après la tradition , des trois frères Othinn , Hœnir et Hlodurr., appelés aussi plus tard Odinn, Vili et Fe (l'ancien Veihs). Cette Trinité ne figure, sous ces trois derniers noms , dans aucun documeni mythologique ancien , de ceux , du moins , qui nous restent. Bien qu'elle

ait désigné symboliquement , dans l'origine, les trois éléments physiques, elle prit , à la iin , une signification métaphysique et morale , de sorte que Odinn , Vili et Vé ressemblent presque à des personnages allégoriques. En effet , dans cette Trinité , Odinn (Impétueux) ne désigne plus, comme l'ancien Othr (Vent) , l'air agité , mais ce nom est ici synonyme du mot ôdi^ (agitation morale ou intellectuelle), dérivé de l'ancien ôthr, et qui désigne V Enthousiasme et VEsprit en général. Fili (Désiré) n'exprime plus l'Eau comme obj et désiré et accordé par la Divinité bienveillante , l'ennemie des Thurses {Secs)^ mais ce nom désigne, d'une manière abstraite , l'idée , ou , comme l'on dirait , l'idéal du Bonheur. Vê (Sacré) ne désigne plus la pureté ou la sainteté du feu , mais ce nom désigne , d'une manière générale , la sainteté et la pureté du dieu. C'est ainsi que dans la période postérieure de la Mythologie hindoue , Brahmas (Énergie) , Vichnous (Pénétration) et Çivas (Animation) , ces dieux de la spéculation théologique , se substituèrent aux anciennes divinités populaires Vayous (Vent, Souffle céleste), Varounas (Eaux célestes) et Âgnis (Feu céleste). Bien que le mythe théogonique, d'après lequel Odinn, f^ili et Vê sont considérés comme Fils de Bör, se soit formé à une époque où la signification physique de cette Trinité était encore tant soit peu connue, toujours est-il qu'en faisant descendre de Bör ces trois frères, on faisait entièrement abstraction de la signification physique de ces trois noms. Car il n'y avait aucun rapport logique de descendance entre les éléments l'Air, l'Eau et le Feu (ou l'Esprit, le Bonheur et la Sainteté), d'un côté, et de l'autre l'idée de Fils, exprimé par le nom propre de Bör. Mais Odinn fut rattaché à Bör, en sa qualité de Dieu suprême ; et Vili et Vê devinrent/í/í de Bör , uniquement comme/rères d'Odi-nn, déjà considéré comme Fils de Bör. Dans cette généalogie , Odinn est le personnage principal ; aussi ses frères ne figurent-ils guère sous leur nom particulier, dans les mythes norrains ; ils figurent^ dans la Vision de la Louve, implicitement sous le nom commun de Fils de Bar. Snorri reconnaît cette supériorité (ï Odinn sur ses frères ; et s'il appelle ceux-ci les Gouverneurs du monde , il le fait uniquement en vue de leur qualité de frères A' Odinn, qui est le véritable Gouverneur du monde. Mais comme, d'après son système evhémériste, il ne pouvait considérer V Odinn du Nord (qui, sous ie nom de Sublime, parle ici à Piétonneur) comme identique avec l'ancien Odinn qui , d'après la Mythologie , façonna et gouverna le monde , il fait dire ici à Sublime, que cet Odinn passe pour grand, puissant et illustre, et pour le Gouverneur du monde , et qu'il mérite, vu ses qualités, qu'on lui laisse ce titre distingué.

(13) LES TROIS GÉNÉRATIONS DE THURSES-GIVREUX.

g 41. Les Représentants des trois Générations primitives. — Pour exprimer que l'état primitif du Monde glacial , représenté par Ymir et par sa race, fut de longue durée, la Cosmogonie Scandinave a imaginé trois générations de Thurses-Givreux , qui se sont succédé dans trois périodes cosmiques. Ces trois générations sont représentées , la première par Ymir (le Père), qui , comme chef de la première génération , porte le nom de Ör-Gelmir (Très-Bruyant) ; la seconde, par Thrûd-Gelmir {Vort-

NUMÉRO (13) (page 83); les tiiurses-givreux. 187

Bruyant), Xç^Jils ; et enfin la troisième^ par Ber-Gelmir (Rien que Bruyant), le petit-fils. Comme ces trois générations ne diffèrent pas entre elles par leur nature et leur caractère , mais indiquent seulement la continuation ou la longue durée d'un même état de choses , leurs Représentants portent aussi, tous les trois, le même nom de Ge/meV (Bruyant) , qui rappelle la nature primitive du Bassin-Bruyant (voy. p. 170) ; seulement leurs trois noms identiques sont différenciés par les particules prépositives or (ail. ur, d'origine, très), thrûd {fort) , et ber (lai. punis ; ail. bar, rien que, uniquement) , qui servent d'abord à renforcer l'idée générale , exprimée par le nom de Gelmir, et puis à la spécialiser quelque peu. A ces trois générations titanogoniques de r/mr5Cs-G/iJ7*ewit; correspondent les trois générations théogoniques desy^^e^, représentées par Buri le père, Bör le fils , et Odinn le petit-fils.

g 42. Les Thurses Givreux de la première race sont détruits. — D'après l'idée du progrès , entrevue dans les Cosmogonies de l'Antiquité , le monde grossier primitif doit faire place à un ordre de choses plus parfait. C'est ce que la Mythologie Scandinave exprime en représentant les Fils de Bör comme ayant le naturel plus parfait de leur père et les forces physiques de leur mère iotnique. Étant les égaux des Thurses-Givreux par leurs forces physiques , mais leur étant supérieurs par leur naturel plus parfait, ils vaincront ceux-ci , et établiront un nouvel ordre de choses, comme , d'après la Mythologie grecque , les Olympiens, ont détruit les anciens Titans, ou comme , d'après la Titanogonie hindoue , les Célestes (sansc. Dêvâs) ont renversé la domination des Non -Célestes (sansc. Asourâs). La famille de Bör étant alliée à la famille des Tlmrses-Givreuæ, Odinn, au commencement, se tenait avec ceux-ci; il passa sa jeunesse auprès d'eux, ou, comme dit Snorri, ú était avec eux. Mais bientôt Odinn et ses frères sont assez forts pour détruire la race des TJmrses- Givreux. Dès lors Ymir est frappé à mort, et ses descendants sont noyés dans son sang ; ce qui signifie qu'au Monde glacial primitif, ou à ce long et terrible Hiver, qui a régné au commencement des âges et qui devra se reproduire à la^w des siècles (cf. Fimbulvetr) , a succédé enfin le Printemps cosmique , c'est-à-dire une période du monde où le Géant de glace Ymir s'est fondu, et où son sang, c'est-à-dire les eaux qui provenaient de son corps, ont englouti, comme dans un déluge, et décomposé tous les autres Géants de glace , ces enfants ou ces restes du Monde primitif.

C'est un phénomène digne de remarque , que les Divinités prennent , dans toutes les Cosmogonies et Titanogonies de l'Antiquité , des proportions gigantesques et des caractères grandioses , qu'elles n'ont pas dans la Religion populaire ni dans la Poésie épique , qui , l'une et l'autre , les rapetissent , au contraire , de plus en plus , au niveau des hommes. C'est ainsi que la Cosmogonie Scandinave montre les Fils de Bör comme les vainqueurs des Thurses-Givreux et comme les fabricateurs d'un monde nouveau.

Le mythe cosmologique a dû exprimer que la victoire des Ases sur les Thurses-Givreux a été complète, au point que toute la race d'rm/r a été détruite. Mais pour ne pas contredire la tradition populaire , d'après laquelle les Thurses-Givreux existaient toujours encore , le mythe a du

sauver ou conserver la souche d'une nouvelle race de Tliurses, et, par conséquent , admettre que , dans la destruction générale, une paire , homme et femme thurses, savoir Ber-Gelmir et son Épouse, ont échappé à la destruction. Le mythe a dû indiquer, dans une narration épique , de quelle manière cette paire a pu se sauver dans le déluge , en se réfugiant sur une outre remplie d'air (norr. ludr). Ces outres étaient , dans l'Antiquité, un moyen de sauvetage usité dans les naufrages. Kirkè en donna une à Odysseus ; et Dardanus, surpris par une inondation , se plaça sur une outre et navigua ainsi depuis la Samothrace jusqu'en Troade. Ber-Gelmir et sa Femme , sauvés ensemble de la destruction, sont devenus la souche de la seconde race des Thurses- Givreux , désignée plus particulièrement sous le nom de lotnes. C'est pourquoi l'iotne FafthrûdJiir ù'il que son plus ancien souvenir, c'est-à-dire la tradition la plus ancienne, concernant sa race , se rapporte à Ber-Gelmir. Comme cependant la seconde race n'est que la continuation de la première, elle est désignée indifféremment sous les noms de Thurses^ de Thurses-Givreux et de lotnes.

Page 1