CRÉATION DU MONDE ACTUEL
§ 43. Formation de la Terre. — C'est une idée juste , déjà entrevue dans les Cosmogonies anciennes, que les différentes parties de l'Univers n'en sont pour ainsi dire que les membres de plus en plus spécialisés , et que les matières organiques, provenant de la décomposition de mondes primitifs, ont servi à former les mondes actuels. C'est ce que le mythe cosmogonique Scandinave exprime , en disant que les différentes parties du monde actuel sont formées des membres du géant Ymir {membra disjecti Titanis). Le corps á'Y?nir, qui s'était formé et qui gisait au sud de l'Océan glacial, fut traîné par les Fils de Bör au milieu àuBâillementdes-Mâchoires ; ce qui signifie que le monde actuel , c'est-à-dire le ciel et la terre , formés du corps du Géant , se trouvent placés aujourd'hui au 7iiilieu de l'Espace, entre le Séjoiir-de-Muspill ^ au sud-est, et le Séjour-Brumeux, au nord-ouest. En partant ensuite de l'idée que le monde actuel est fait du corps A' Ymir , la Cosmologie mythique a suivi cette idée dans tous ses détails ; et se guidant sur les rapports d'analogie entre les parties du monde actuel, qui est le monde en grand (makrokosme) et les parties du corps humain , qui est le monde en petit (mikrokosme) , elle a pu déterminer ainsi quelles sont les parties du corps d' y^/r qui ont fourni la matière pour telles parties du monde créé actuel. D'après une analogie semblable, le mythe hindou, s'appuyant sur les rapports de subordination et d'importance des membres du corps humain , a fait naître les quatre castes , de la tête , des bras , du ventre et des pieds de Brahmas (voy. p. 180). D'après le mythe norrain, la partie liquide , c'est-à-dire le sang, et la partie solide, c'est-à-dire la chair du corps A' Ymir, produisirent, dans le monde nouveau , l'un, la partie liquide ou les eaux , et l'autre, la partie solide ou la terre. L'imagination concevait d'autant plus facilement la terre comme formée de la chair décomposée d' Ymir, que l'expérience montrait que les corps des animaux tombaient, après la mort, en poussière, et produisaient ainsi de la lerre. Ensuite, par la même raison
NUMÉRO (14) (page 84); création du monde actuel. 180
que la tradition de la Genèse considérait le corps d'Adam comme fait de terre, le mythe Scandinave pouvait aussi, en sens inverse, considérer la terre comme formée de la chair (S^Ymir. En distinguant, ensuite, dans le corps du Géant, les parties molles ou la chair, des parties dures ou des os , on arrivait à trouver les analogues des unes et des autres dans la terre friable et dans les durs rochers; et, après avoir comparé les rocs, qu'on considérait comme la charpente de la terre , aux os qui sont la charpente du corps humain , on a aussi pu rapporter les rocs brisés ou les moraines des glaciers , aux os brisés d' Ymh\ et les pierres ou cailloux de la terre, aux dents molaires du Géant. Cette dernière pensée s'établit d'autant plus facilement, qu'on trouvait des pétrifications qui avaient la figure de dents, et qui même , quelquefois , étaient réellement des dents pétrifiées, provenant des animaux gigantesques du globe terrestre primitif, des mammouths, des mastodontes , des dinothériums , etc.
§ 44. Formation des mers. — La partie liquide de la Nature primitive, ou le sang â'Ymir^ a formé l'Océan ; et peut-être (bien que cela ne soit pas dit expressément dans le mythe) a-t-on attribué la saveur salée de l'eau de mer, au sang venimeux ou sa/é (voy. p. 183) à'Or-Gelmir. Il est aussi probable que le mythe cosmogonique sur l'origine de la Mer provenant du sang d' Ymir, a donné lieu à une tradition qui paraît imitée d'un mythe keltique très-ancien (cf. Pythéas, dans Strabon , Il , 4), et qui était encore répandue dans les pays du Nord au seizième siècle, à savoir la tradition sur la Mer aux poumons et sur la Mer de foie (ail. Lebermeer). Dans cette mer de foie , les navires , à ce qu'on croyait , ne pouvaient plus avancer , les eaux étant trop épaisses et visqueuses , comme du sang coagulé ou comme ú\x foie. Philémon , le Périégète {Pli?ie, 4, 27 , 4), dit que , dans la langue des Kimbres , l'Océan septentrional portait le nom de Morimarusa (mer morte ; gallois mor mariosis) et que, plus au Nord, cette mer prenait le nom de Océan Kronien {Pline , 4, 30), c'est-à-dire de Mer coagulée ou congelée (irl. 7nuii^-chroinn; cf. isl. mar grôinn). Cet Océan Kr-onien était peut-être identique avec cette Mer de foie, formée du sang glacé ou coagulé du géant Ymir. Comme la Cosmogonie s'est formée à une époque postérieure , V Océan et la Terre ne sont plus considérés , dans le mythe cosmogonique , comme des personnifications anthropomorphes , ainsi qu'ils l'avaient été anciennement chez les Scythes, sous les noms de Thami-Masadas et à'Jpia; ils sont considérés , l'un et l'autre, comme des choses inanimées, la Terre comme une île circulaire , et l'Océan comme un cercle d'eau entourant la Terre. Les Grecs du temps d'Homère et d'Hésiode , et plus tard encore , se figuraient également la Terre comme un disque entouré du fleuve Okéanos. Cette Mer, qui entourait et contenait , comme une ceinture , la masse de la terre , passait , dans le Nord , pour infranchissable , c'est-à-dire qu'on croyait ne pas pouvoir aller à ses dernières limites , ou , comme on disait, à ses bords extérieurs, sans s'exposer ou à périr de froid , au Nord, en touchant au Séjour-Brumeux ^ ou à se brûler, au Sud, en touchant au Séjour de Muspill, ou sans courir les plus grands dangers, à l'Est, en arrivant au Séjour des lotnes , ou , enfin , sans risquer de se perdre , à l'Ouest, dans l'Océan atlantique, auquel les Islandais , auMoyenâge,
donnaient le nom de Ginnunga-Ga}) (voy. p. 170). Enfin, une fois les analogies établies entre les parties du corps d' Ymir et les parties du Monde nouvellement créé, c'était une conséquence naturelle de considérer le ciel , cette partie du Monde élevée , voûtée et creuse (cf. lat. cœlum , ciel ; gr. koUon, creux) , comme formé du crâne, c'est-à-dire de la partie supérieure et concave du corps d' Ymir.
§ 45. L'Arrangement du Ciel. — Suivant Snorri , les Fils de BÖr placèrent , aux quatre coins du ciel , quatre Dvergs ou Nains. Aucun des documents mythologiques, de ceux qui nous restent, ne renferme cette donnée ; notre auteur ne l'ayant , sans doute , pas inventée , a dû la puiser dans la tradition populaire. Or si, du temps de Snorri^ la Mythologie Scandinave avait encore été toute vivante, nous n'hésiterions pas à considérer cette donnée comme parfaitement mythologique ; car la tradition , aussi longtemps qu'elle est vivante, est toujours en droit et en possession d'imaginer des mythes nouveaux,* ou de modifier, à sa fantaisie, ceux qui existent déjà. Mais la Mythologie Scandinave , coupée comme un arbre dans sa racine , au onzième siècle , par le Christianisme introduit dans le Nord, ne produisit plus de nouveaux jets, après cette époque ; la tradition se borna, dès lors, à rapporter les anciens mythes , sans en imaginer de nouveaux. Le trait rapporté par Snorri n'est donc pas à considérer comme un nouveau mythe , mais comme un ancien mythe qui a été défiguré dans la tradition populaire postérieure. Le mythe ancien , dans sa conception primitive , énonçait , sans doute , que les Fils de Bör placèrent aux quatre extrémités du ciel , non pas quatre Dvergs , mais quatre Alfes (v. p. 93), pour présider, comme les Gardes-Monde (sansc. Lokapâlâs) de la Mythologie hindoue , aux quatre régions ou aux quatre points cardinaux. Dans l'origine , ces Alfes étaiçnt probablement des astres ou des constellations, considérés comme Génies tutélaires (v.p. 239); plus tard, de ces Génies célestes ou météorologiques , on a fait sans doute des Gardiens et des Soutiens (norr. stolpar) du ciel. Or, peu à peu , la tradition populaire a confondu les Alfes ou les Génies météorologiques célestes avec les Dvergs ou Génies météorologiques terrestres (voy. p. 218), et conséquemment les ^//65, nommés Austri, Vestri, Nordri et Sudri , furent comptés parmi les Dvergs. C'est ainsi que, déjà dans la Vision de la Louve, dont la composition remonte probablement au huitième siècle , ces quatre noms figurent dans l'énumération des noms de Dvergs , sans qu'il y ait lieu de soupçonner qu'ils y aient été interpolés. La tradition populaire ayant changé les quatre Alfes en quatre Dvergs, sans changer pour cela la signification du mythe , on continua à maintenir ces Dvergs dans les anciennes fonctions des Alfes, comme Soutiens du ciel. C'est ainsi qu'un poète chrétien , le Norvégien Arnar, surnommé le Skalde des larls (larlaskald) , dans un poème composé vers 1065, désigne le ciel par l'expression skaldique de Fardeau d' Austri. En faisant ainsi de ces Dvergs des Soutiens du Ciel., la tradition oublia complètement que l'office d'Atlas ne convenait guère à des pygmées tels qu'on se figurait les Dvergs , ni à des êtres chétifs , comme ceux-ci l'étaient, fuyant la lumière du soleil, et vivant dans des cavernes ou des souterrains (v. p. 89). Aussi Snorri, qui sentait , sans doute , ce qu'il y avait d'incongru dans cette conception , ne dit-il
NUMÉRO (15) (page 84); arrangement de la terre. 191
pas que les Dvei^gs soutiennent le ciel ; il fait reposer le ciel sur ses quatre bouts, et il considère les Dvergs, non comme les porteurs, mais simplement comme les gardiens ou comme les portiers du ciel , ou enfin comme les indicateurs des quatre points cardinaux.
Les Ases s'occupèrent d'abord de l'arrangement du ciel. Les Étincelles gigantesques, lancées du Séjour-de-Muspill, et qui erraient , comme astres , dans l'immensité de l'Espace, furent ramenées, par les Dieux , au milieu du Bdille?nent-des-Mâchoires , c'est-à-dire qu'elles furent rapprochées du Ciel et de la Terre nouvellement créés ; et ces astres furent répartis dans les parties tant inférieures ou horizontales , que supérieures ou zénithales, de la voûte céleste. Les étoiles fixes furent attachées au firmament, au-dessus duquel les planètes purent se mouvoir avec une entière liberté, en observant toutefois une course réglée. Enfin, parle mouvement du Soleil et de la Lune , la série des jours et des nuits , et la succession des mois, des saisons et des 'années, furent établies et déterminées. Les vers de la Vision de la Louve , cités par Snorri , énoncent seulement que , dans l'origine. Sol [La Soleil) et Mâni {Le Lune), et les Étoiles , erraient sans règle dans l'espace ; Snorri, par mégarde , a oublié d'ajouter à ces vers la strophe qui les suit , et qui vient à l'appui de ce qu'il dit de la division des temps. Voici cette strophe (voy. Poèmes /.ç/., p. 189).
« Alors les Grandeurs allèrent toutes aux sièges nébuleux,
« Les Dieux très-saints sur cela délibérèrent :
«A la Nuit et aux Décours ils donnent des noms;
« Ils désignent le Matin et le Milieu du jour,
«Le Déclin et le Soir, pour détailler l'année.»
Comme les idées de Cosmologie mythique se sont de plus en plus développées avec le progrès des temps , il est impossible de déterminer, d'une manière exacte , ce qui , dans les données fournies par les poèmes eddiques et, d'après eux, par 5worr/ et par la tradition populaire, appartient aux mythes cosmologiques ^Wmeïz/i^ et ce qui y a été ajouté dans la suite. Toujours est-il que le mythe sur la place assignée à Sol, à Mâni et aux Étoiles , s'est formé à une époque bien postérieure , savoir à l'époque où le Soleil et la Lune n'ont plus été , comme anciennement , considérés comme étant eux-mêmes des divinités , soit zoomorphes , soit anthropomorphes , mais seulement comme des astres auxquels présidaient des Personnages mythologiques nommés Sol et Mâni.
L'arrangement que les Ases opérèrent dans le ciel nouvellement créé, produisit un nouveau Séjour , le Séjour des Alfes, lequel est le troisième Monde qui s'est formé , le premier étant l'ancien Séjour-Brumeux , et le second l'ancien Séjour de Muspill. Dans l'origine, les ^//e5 (Blancs , V. p. 239) étaient les personnifications des astres; plus tard ils devinrent les Génies qui présidaient aux divers phénomènes astronomiques et météorologiques.