ARRANGEMENT DE LA TERRE
§ 46. Le Séjour des lotnes. — La vaste mer qui , semblable à VOkéanos d'Homère, entoure comme un anneau le disque terrestre, a pour bordure
extérieure une zone circulaire sur laquelle s'appuyaient , selon Snorri (voy. p. IGI), les quatre bouts du ciel , et où se trouvait le quatrième Séjour du monde , le Séjour des lotnes , appelé aussi , à cause de son étendue, les Séjours des lotnes. Au delà, et tout autour de cette bordure extérieure , sont les abîmes du Bâillement-des-Mâchoires avec le Séjour-Brumeux au nord-est, et le Séjour de Muspill au sud-ouest. La race nouvelle des Thurses-Givreux , issus de Ber-Gelmir , savoir la race des lotnes^ est reléguée aux extrémités du ciel et de la terre, c'està-dire aux endroits où le ciel s'appuie sur la terre; et bien que cette nouvelle race soit moins rude que l'ancienne, qui descendait á'Ymir et qui dominait dans le Monde primitif glacial , elle conserve cependant son caractère primitif héréditaire, et représente toujours encore les forces gigantesques , désordonnées et destructrices , qui bouleversent sans cesse la Nature. Aussi cette race continue-t-elle à être en lutte permanente avec 168-^565 , qui sont non-seulement les représentants de l'ordre et du principe de conservation dans la Nature, mais encore les protecteurs des hommes contre ces forces destructrices.
§ 47. L'Enclos-Mitoyen et la Ferté Céleste. — Les Ases, pour se prémunir eux-mêmes, ainsi que les hommes , contre les loùies, construisirent une enceinte (cf. frison rôpi) tout autour du disque de la terre, afin de garantir celle-ci contre les incursions ennemies , et de se mettre eux-mêmes en sûreté dans le ciel. Car , d'après la disposition ou topographie des Lieux mythologiques , c'est par les montagnes qui touchent au ciel [Himîn-Jioll) , qu'on monte et qu'on pénètre dans la Ferté Céleste {Himin-Bîorg). D'après la tradition mythique, cette Enceinte ou ce Rempart extérieur de la terre , est fait avec les sourcils d' Y7nir. La raison de cette fiction singulière est que , d'abord, il y a quelque analogie entre les sourcils qui protègent les yeux, et l'enceinte qui protège la terre; ensuite l'arcade sourcilaire A'Ymir, ou les proéminences de l'os coronal hérissées de poils, furent métamorphosées, par les Jses, en une enceinte de montagnes couvertes de forêts impénétrables : enfin , comme les sourcils sont, en quelque sorte, le siège et le symbole de la colère menaçante , les sourcils (\'Ymir ont dû servir, d'après le mythe , à former l'enceinte sourcilleuse et menaçante qui doit braver et rebuter les attaques des lotnes ou des ennemis des Ases. Cette Enceinte, avec l'espace qu'elle renferme , c'est-à-dire la surface terrestre tout entière , est appelée V Enclos-Mitoyen , parce qu'elle se trouve au milieu entre les différents Mondes ou Séjours, et au centre de l'Abîme ou du Bdillementdes-Mâchoires (voy. p. 188).
Les rapports génésiaques établis, dans le mythe cosmogonique, entre les nuages du ciel et la cervelle ù!Ymir^ reposent d'abord sur cette particularité que la cervelle se trouve sous la voûte du crâne, comme les nuages sont placés sous la voûte céleste faite.du crâne d' Ymir; ils reposent ensuite sur une analogie d'aspect , en ce que l'encéphale présente , par les circonvolutions de sa substance pulpeuse, l'aspect de quelque chose de laineux, qu'on a pu comparer aux nuages floconneux du ciel. Les vers cités par Snorri., et qui sont tirés des Dits de Grimnir, semblent énoncer que seulement les nuages sombres , et non pas les nuages en général , pro-
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viennent de l'encéphale á'Ymi9\ En effet, les nuages sombres, orageux et menaçants, ont plus particulièrement une analogie frappante avec le caractère sombre , violent et tempétueux de cet lotne.
(16) l'anthropogonie mythique.
§ 48. L'Ethnogonie des Scythes. — La spéculation sur l'origine du Genre humain commence avec la réflexion sur l'origine du Monde et des Dieux; et, c'est pourquoi, VJnthropogoiiie mythique fait suite à la Théogonie et à la Cosmogonie mythiques. Cependant les mythes sur l'origine de l'espèce humaine remontent généralement à une époque de beaucoup antérieure à celle où se forment la Cosmogonie et la Théogonie. C'est que , avant même que l'homme prend un intérêt scientifique aux questions sur l'origine du Monde et des Dieux, l'idée de l'origine divine des hommes se présente à lui spontanément. En effet, lorsque les Dieux, de zoomorphes qu'ils avaient été dans l'origine , furent devenus anthropomorphes , l'idée devait naître naturellement que les hommes étaient issus des Dieux auxquels ils ressemblaient au physique et au moral. Les Dieux ayant engendré des Héros , * les Prêtres et les Rois se disaient fils de ces Héros, et, par conséquent, fils des Dieux eux-mêmes : ensuite, par l'intermédiaire des Prêtres , des Rois et des Nobles , toute la Nation se rattacha naturellement à la Souche divine. Dans l'origine , on n'avait pas encore l'idée de l'Humanité ou du Genre humain; loin de connaître toutes les nations , on connaissait à peine les nations voisines; on ne connaissait que sa propre nation. Voilà pourquoi la question sur l'origine de l'Espèce humaine, ou V Jnthropogonie , est resserrée , au commencement, dans la question, beaucoup plus restreinte, sur VEthnogonie, ou l'origine de la Nation. Les peuples scythes , les ancêtres des Gètes et des Scandinaves, à peu près vers l'an 800 avant notre ère , rapportaient un mythe d'aprèâ lequel la race des hommes , c'est-à-dire tout d'abord leur propre Nation , était issue de Targitavus, Dieu du Soleil, par l'intermédiaire des hommes divins, héros, prêtres, ou rois. rar^zYaf?^* étant considéré comme le Père desSctjthei, Tivus (Ciel), le père, etJpia (Terre), la mère de Targitavus , étaient appelés V Aïeul (scythe Papaïus) et V Aïeule (jscythe Tata ; norr. Edda) des Scythes. A l'époque où ces peuples s'étaient déjà divisés en scythes royaux (guerriers), en Scythes nomades , et en Scythes sédentaires (agricoles) , Targitavus devint, dans la tradition, le Père des trois Héros Hleipo-Skaïs , Arpo-Skaïs et Kola-Skaïs , dont descendaient, par l'intermédiaire de leurs Rois , les tribus les plus illustres des Scythes (voy. Les Gètes, p. 183). Les Scythes-Hellènes ayâient cette même tradition généalogique; seulement elle était un peu modifiée, dans le sens qui était dicté par leur amour propre national. Hs disaient que Héraklès (scythe Targitavus ; Skotaris)^ le fils de Zevs (scythe Tivus)., engendra avec Échidna (scythe Apia) , trois fils : \ » Skuthès (^scy the Skuli , Protecteur, Bouclier, swhsuiwêdi Hleipo-Skaïs) \ ^" Agathursos (substitué à Arpo-Skaïs), et 3° Gelonos (scytho-gr. Kolionos p. Svalianas), ' substitué à Kola-Skaïs (Prince à la Roue) ou au Soleil. L'aîné, Skuthès, devint la souche des Scythes de race royale. H avait, entre autres, deux fils, Palos (cf. si. Volos; germ. Fols) etNapès (cf. norr. Ne/i% dont des-
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cená3iienl\es Pâlies (cf. norr. Volsungar) et les Napies (cf. norr. Niflungar), qui périrent entièrement {Plin. VI , 19). Chez les Scythes de la mer Caspienne, un des fils de Targitaviis portait le nom de Tei^vo (Arbre: norr. triu)^ dont descendaient les Tervinkaï (gr. Derhikkai; lat. Dervicæ). Les Tervinkai devinrent, plus tard, chez les peuples de la branche gète , la tribu gote, appelée par Eutrope et Ammien Marcellin, Tervingi ou Thervingi; et à ces Thervings se rattache, sans doute , la tribu germanique des Thurings ou Tyrks (p. Turinks) qui , ainsi que les Hermun-Dures , se disaient issus de Dhur (l'ancien Tervo) , ou de E?'mun~ Dur {Dur, Fils de Ermun ou du Soleil). Dans la mythologie Scandinave , Dur (Arbre) ou Ermun-Dur (Arbre solaire) eut le nom de Heîmdallr (Arbre du Séjour) ; et ce dieu eut les attributions du dieu Ermun ou Irmin , qui s'était confondu avec Mng (p. Ivuring ^ Issu du Verrat) , le Fils du Soleil appelé Verrat. Voilà pourquoi Heimdall eut le nom épithétique de Rîgr{^. Iringr ; cf. Tyrk p. Turink ; Dervicæ p. Tervinkæ ; Dâgr p. Davingr) et devint, dans la tradition mythique, le Père de la nation Scandinave , et plus tard le Père des Nobles, des Manants et des Serfs (voy. RtgsmâC) , comme Dur et Irîng passaient pour être les pères de plusieurs tribus germaniques. Le mythe de Dur (Arbre) et de Heimdall (Arbre du Séjour) , considérés comme souches des hommes , se maintint en Scandinavie et en Germanie , et a produit le conte populaire encore connu aujourd'hui en Saxe et en Thuringe , d'après lequel on dit que les enfants, surtout les filles, croissent à l'ai-bre. A ce mythe purement épique sur V Arbre, souche des premiers hommes de la nation , fut substitué, chez les tribus de la branche gète , un mythe anthropogonique plus général sur l'origine des premiers hommes du Monde.
§ 49. Arbres métamorphosés en hommes. — C'est l'habitude des anciens mythes spéculatifs ou scientifiques , de s'appuyer , si faire se peut , sur quelque donnée traditionnelle. Comme l'ancienne tradition mythicoépique avait rapporté que certaines tribus étaient issues de Dur (Arbre) ou de Heimdall (Arbre du Séjour), le mythe anthropogonique y qui se forma plus tard , a pris cette tradition pour point de départ ; et, prenant les noms propres de ces fils du Soleil dans leur signification littérale áeJrbre, il a imaginé que deux arbres ont été la souche de la première paire des hommes. Suivant l'habitude des mythes anciens, qui ne sont jamais très-expticites (voy. l 37), l'Anthropogonie est racontée d'une manière concise dans les deux strophes de la Vision de la Louve, que voici :
« Alors trois Ases de cette bande « Pleins de puissance et de bonté vinrent à la falaise: «lis trouvèrent, dans la contrée, des êtres chétifs, « Askr et Enibla, manquant de deslinée.
«Ils n'avaient point d'âme, ils n'avaient point d'esprit,
«Ni sang, ni langage, ni bonne mine:
« Odinn donna l'àrae, Hœnir donna l'esprit,
« Lodur donna le sang et la bonne raine. «
Ces strophes énoncent que trois Ases , Odinn , Hœnir et Lodur (voy. p. 151), arrivant du ciel sur les bords de la Mer, trouvèrent dans la con-