‹ La fascination de GulfiChapitre 85 sur 103 · NUMÉRO (16) (PAGE 85); ANTHROPOGONIE MYTHIQUE · texte numérisé non relu

NUMÉRO (16) (PAGE 85); ANTHROPOGONIE MYTHIQUE

trée des êtres qui , à la vérité , étaient déjà organisés , mais qui étaient faibles et chétifs, et n'avaient pas encore , comme l'ont eu , plus tard , les hommes , leurs descendants, une destinée fixée dès leur naissance. En énonçant que l'un de ces deux êtres était Jskr (Frêne) , le mythe indique qu'il s'agit ici d'un arbre, d'un frêne; et l'on est, par conséquent , en droit d'admettre que , par le nom Embla, qu'il donne au second être , représenté comme pareil au premier , le mythe veut également désigner un arbre , savoir Yonne. Ces deux arbres , appelés Frêne et Orme, représentant chacun son espèce , sont métamorphosés en homme et femme par les Ases , qui opèrent cette transformation, en ce qu'ils leur font des dons, chacun, selon sa nature, sa puissance et sa spécialité. Odinn, l'ancien dieu de l'air {Odr; voy. p. 159) , donne la respiration ou l'âme (cf. grec anemos , vent; lat. anima, âme); Hœnir, le dieu de l'eau, donne l'intelligence ; car l'eau , cet élément limpide et clair étant le symbole de la vérité, de l'intelligence, et de la science (voy. Les Gètes, p. 238), Hœnir, le dieu de l'Eau , est aussi devenu le dieu de l'Intelligence. Lôdur, le dieu du Feu rouge , donne le sang rouge et la chaleur vitale, lesquels produisent la santé et la bonne mine.

Il est évident que ce mythe veut ainsi exprimer que l'homme est un être tellurien, qu'il est sorti de la terre , mais qu'il n'en est pas sorti comme homme ; qu'il en est sorti comme arbre, et que cette organisation végétale a été transformée en organisation animale et humaine. L'homme , à ce qu'on croyait , ne pouvant dignement provenir que de l'organisation végétale^ la plus parfaite avant la création des animaux et des hommes, le mythe a eu soin de faire descendre le premier couple des deux plus belles essences d'arbre connues en Scandinavie; et encore, parmi cellesci, a-t-il dû choisir, pour représenter l'homme et la femme, deux espèces dont les noms fussent , l'un , du genre masculin , et l'autre , du genre féminin. Or, le frêne (norr. askr) est un arbre des plus estimés dans le Nord , pour son élévation , sa belle forme , la fermeté et le bon usage de son bois; de plus, il est du petit nombre des espèces dont le nom, en langue norraine, est du genre masculin. C'est donc un frêne qui a dû être choisi , par le mythe Scandinave , pour être transformé en homme , ayant le nom propre de Frêne. D'un autre côté , l'orme est une espèce d'arbre également très-estimée dans le Nord ; le nom qu'il porte est du genre féminin. Un orme a donc aussi été choisi , par le mythe , pour être transformé en femme ayant le nom propre de Orme. L'ancienne forme de ce nom a été , sans doute , Elma, qu'on retrouve encore dans quelques dialectes , jusque dans l'Allemagne. Elma s'est d'abord changé en Emla, et puis Emla en Embla. Biörn Halderson., il est vrai, explique ce nom d'£'m6/a comme signifiant La6or/e?/6e (cf. Amat). Mais d'abord cette explication est conjecturale ; ensuite ce nom , avec cette signification , conviendrait à une serve ou esclave , plutôt qu'à la femme libre , créée par les Ases (à moins ; toutefois , que le mythe n'ait choisi exprès ce nom pour indiquer que la première femme était de condition serve) ; enfin ce nom , avec cette signification , serait peu approprié à un être que le mythe représente comme originairement inactif, faible , et même chétif , par suite de son organisation végétale primitive.

g 50. Comment Snorri conçoit ce mythe anthropogonique. — Snorri n'a pas connu ou ne s'est pas rappelé les strophes citées ci-dessus sur la métamorphose de Àsk et de Embla en homme et femme. Il expose ce mythe , sans doute , d'après la tradition populaire ; et , c'est pourquoi , son exposé diffère, en quelques points, des données fournies par la Fiston de la Louve. Selon Snorri, les Fils de Bur (c'est-à-dire non pas Odinn, Hœnir et Lôdur, mais Odinn^ Vili et Vê, voy. p. 185) trouvent, non pas sur les bords , mais près des bords de la Mer , non pas deux arbres vivants sur pied , mais deux troncs d'arbres morts , que Snorri se figurait , sans doute , flottant dans la mer, et gisant dans l'eau , près du rivage, semblables à ces troncs d'arbres qui , par les courants maritimes , ou le gulf-stream , sont amenés de l'Amérique dans les baies d'Islande. Les Ases prirent ces troncs, les façonnèrent comme des sculpteurs, et leur donnèrent la figure et l'organisation humaines. D'après Snorri, Ask et Embla ne sont donc pas des arbres vivants métamorphosés en hommes, ce sont des hommes fabriqués avec du bois , à peu près comme , d'après la Genèse, les premiers hommes ont été faits de terre. Ne voyant en eux que des troncs d'arbre , du bois , de la matière (gr. hulè , bois , matière ; espagn. madera, matière , bois) , et non la forme d'arbres vivants, ^'worr/ ne soupçonne pas que les noms de Jsk et de Embla expriment précisément leur nature Ol' arbre. Il croit même que ces noms, dont il ne soupçonne presquepaslasignification,neleurappartenaientpasdéjàpar suite de leur nature d'arbres , mais qu'ils ont seulement été donnés , par les Ases , à ces troncs , après qu'ils eurent été façonnés ; que , de plus , les Ases ont donné ces noms, seulement après qu'ils eurent transformé ces troncs en hommes ; enfin que ces noms leur ont été donnés solennellement, d'après une coutume générale, dans le Nord, où les noms se donnaient aux enfants , à une certaine époque , plusieurs années après leur naissance. Comme, chez les Scandinaves , l'acte solennel de donner un nom à l'enfant, était accompagné de celui de donner aussi des présents, consistant en effets d'habillement ou d'ornement (ce qu'on 2l^t^ú2M donner im nom et faire suivre le reste; norr. nafn gefa okfylgia)^ les Ases, selon Snorri, donnèrent également des Aa62Y.ç (cf. Genèse, 3, 21) aux deux créatures qu'ils venaient de former et de dénommer.

g 51. Hors-d' œuvre dans la réponse de Sublime. — Égaré par son système evhémériste, d'après lequel \(i?>Jses étaient des hommes^ et appliquant faussement aux Ases ce que la tradition rapportait des Scandinaves, savoir qu'avant leur établissement dans le Nord , ils habitaient le Pays des Tervinks ou Tyrks^ en Asie (voy. p. 23) , Snorri place les demeures des dieux ou V Enclos des Ases , non au ciel (comme l'exigent cependant les données de la Mythologie) , mais sur terre, dans une contrée de l'Asie , dans la Grande-Scythie , ou dans Godiieim, en un mot, au milieu du Séjour-des-Hommes (Mannaheimr) ou de V Enclos-Mitoyeri (Midgardr). Cependant , pour établir une différence entre cet Enclos-des-Ases dans l'Asie et la résidence des Ases en Fionie, où il suppose que se passe l'entrevue de Gulfi et de Sublime , Snorri appelle celui-là V ancien Eue losdes-Ases, bien que cette désignation, aussi bien que toute cette distinction , soient inconnues aux documents mythologiques. Se rappelant

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néanmoins qu'il ne serait guère possible de se figurer , comme situé sur la terre, l'Endroit nommé Hlîdskialf {\oy. l 82), que les mythes placent positivement dans V Enclos-des-Jses, Snorri, par une sorte d'expédient, ajoute que beaucoup d'aventures (et il entend par là particulièrement celles qui se rapportent au Hiîdskialf) se sont aussi passées , d'une manière merveilleuse, dans Yair, c'est-à-dire au ciel. Ayant été amené, par hasard , à citer ce nom de Hiîdskialf. Snorri se laisse aller à donner ici , hors de propos et par anticipation , quelques détails sur la construction de cet édifice merveilleux. Ensuite, YEnclos-des-Âses lui ayant encore rappelé la race divine, qui s'y était établie, il se laisse aussi aller à parler de la Mère de cette race , c'est-à-dire de Frigg (l^luie) , la fille de Fiörgvin (Aime-Pluie) , avec laquelle Odinn a engendré les plus disdingues parmi les Ases ; ce qui , en partie , lui a valu , dit-il , le nom de Générateur ou Père- Universel (voy. 455). Enfin , ayant parlé de l'épouse & Odinn et des fils de Frigg et à' Odinn, Snorri, toujours hors de propos, fait encore mention de /or (/(Terre), autre épouse A' Odinn; et, par suite de cette mention, il rappelle aussi Thôr , comme étant le fils de lord et du Chef des Ases , Odinn. Bien que ces données mythologiques , fournies par Snorri , soient déplacées ici , dans ce paragraphe , du moins sont-elles conformes à la vérité , à l'exception , toutefois , de ce qu'il dit à' Odinn, comme ayant été à la fois le Père et Y Époux de lord. Il est vrai que, d'après les documents mythologiques, Thôr est fils à' Odinn et de lord; et, par conséquent, Snorri a bien pu considérer Odinn comme l'époux de lord; mais c'est par suite d'une confusion qu'il appelle Odinn le Père de lord. En effet, lördesi du petit nombre des divinités Scandinaves dont le nom , ayant encore , dans le langage ordinaire , une signification connue de tout le monde , exprimait clairement sa nature ou ses attributions primitives de déesse de la Terre. Snorri, qui n'avait pas des connaissances linguistiques suflBsantes pour expliquer les noms propres mythologiques ou historiques , et qui , par suite de son système evhémériste , ne pouvait pas même soupçonner que les attributions primitives de chaque divinité fussent exprimées par son nom, savait cependant parfaitement que lord était la personnification de la Terre. Mais ne sachant pas distinguer, d'un côté, entre le mythe symbolique ^wútw ^ où la Terre était conçue , par l'intuition , comme une personnification ou un être anthropomorphe , et , de l'autre côté , le mythe cosmogonique postérieur où , d'après l'induction , la Terre passait pour avoir ^ié façonnée par le dieu suprême Odinn, il confondait ces deux mythes et les envisageait, l'un et l'autre, au point de vue matériel; au lieu de dire que Oi//?m procréa , avec lord (Terre) , son fils Thôr, il dit qu'il, le fabriqua avec de la terre (norr. iördin) ; et ensuite, au lieu de dire simplement, d'après le mythe cosmogonique, que la Terre a été façonnée par Odinn., il dit (ce qu'aucun mythe n'énonce, et ce qui le met en contradiction avec lui-même) que lord est non-seulement l'épouse, mais aussi la^//e (l'œuvre) à' Odinn.

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