LES ENNEMIS DE SÔL ET DE MÂNI
§ 60. Les lotnes zoomorphes. — INon-seulement les Divinités, mais aussi les Démoiis furent conçus, dans l'origine, comme des êtres zoomorphes. Le Soleil et la Lune étaient considérés comme le Taureau ou l'Étalon et comme la Vache ou la Cavale célestes ; l'idée se fixa bientôt que les Démons ou les Ennemis de ces Divinités zoomorphes étaient des Loups affamés et meurtriers ; et comme ces monstres dévoraient également les nuages fécondateurs et produisaient les sécheresses , ils eurent non-seulement le nom de Secs (ïhurses), mais aussi celui de Mangeurs (lotnes). Le nom propre de Itan-tursus , que portait un roi Scythe , était, sansdoute^ synonyme de Grmid-Loup^ par opposition à Petit-Loup (cf. goth. Vulfilas); et c'était-là un nom particulièrement honorifique, comme l'ont été, encore chez les peuples de la branche gète^ les noms de Attilas (Petît- Père, Oz/r^), de 5eo-w?///*(Loup d'abeilles, Owr.v)etde5/örw(0urs; angl. Byron). Plus tard, de même que les Divinités, les Démons^ aussi, mais moins généralement (vu leur caractère violent), de zoomorphes qu'ils avaient été dans l'origine , devinrent anthropomorphes. On se les figurait comme des géants d'une taille plus grande que celle des Dieux , et ayant, en proportion, des forces physiques extraordinaires. On comprit dans la Mythologie, sous les noms de Thtirses et de lotnes, tous les Démons ou Personnifications des forces gigantesques et nuisibles de la Nature. Comme êtres nuisibles , ils furent aussi considérés comme 7néchants. ils se montraient méchants , non avec les hommes . avec lesquels ils n'avaient pas de rapports directs, mais dans leurs luttes avec les Dieux, les Protecteurs de la Nature et des hommes. D'après la Cosmogonie et la Théogonie, ces Démons étaient la race primitive du Monde et antérieure à la race des Dieux. Comme êtres primitifs, ils avaient l'expérience ou la sagesse la plus ancienne ; mais leur sagesse était une science méchante ; c'était la magie noire. Les Thtirses devinrent même les représentants de la Magie, et l'on supposait que, dans leurs luttes contre les Dieux , ils usaient non-seulement de leurs forces physiques gigantesques , mais surtout des artifices de la Magie. Comme , à côté de la forme anthropomorphe des lotnes, la tradition maintenait toujours leur ancienne forme de loups ^ l'on s'imaginait que , par leur magie, ils se transformaient en hommes-loups ou loups-garous; et, dans la suite, ce caractère de loup-garou fut attribué même à des hommes et à des peuplades qui passaient pour être magiciens. C'est ainsi que , déjà chez les Scythes , la tribu appelée \esNapres (norr. Narji, Crépusculaire, loup, renard, v. p.1 98), avait la réputation d'être à la fois des magiciens et des loups-garous. La tradition épico-mythique postérieure faisait même descendre les différentes classes de magiciens de différents lotnes loups-garous. Voilà pourquoi il est dit dans la Petite Vision de la Louve :
« Toutes les Louves proviennent de Vidolf (Loup du Bois), « Tous les Sorciers de Vilmeidi (Baguette Trompeuse), « Mais les Porte-Cribles de Téte-Noire (Svart-Höfdi).»
N°« (20) ET (21) (page 87) ; skoll et hati ; managarmr. 209
I 61. Les loups iotniques Skoll et Hati. — Les Démons mythologiques étant tous conçus comme des Êtres surhumains , méchants et nuisibles, tous portent ce seul et même caractère commun. Aussi, comme il ne s'agit pas, dans la tradition , de leur assigner des caractères moiet;/c?Me/.v, les noms propres qui les désignent n'ont point de signification symbolique , indiquant des qualités particulières ; ces noms ont seulement une signifition épique, énonçant leur caractère général. Dans la Mythologie Scandinave, un grand nombre d'Iotnes ont eu des noms propres, qui ne sont autre chose que des noms épithétiques ou poétiques pour désigner le Loup. C'est ainsi que l'Iotne qui , sous la forme d'un loup gigantesque , poursuit le Soleil , est nommé Skoll (Ricaneur) , nom épithétique qui désignait le schakal , le renard et le loup^ dont les hurlements ressemblent à des ricaneries. L'Iotne loup-garou qui poursuit la Lune , est nommé Hati (Haineux), nom poétique qui désigne les animaux haineux, tels que» le chat et le loup. Les loups se montraient ordinairement sur les champs de bataille , pour dévorer les occis. Aussi la croyance s'établit-elle que l'apparition ou l'arrivée des loups présageait des combats. Le loup était, par conséquent, appelé poétiquement le Présage (norr. Vitnir) du combat ou de la dévastation ; et, c'est pourquoi , le père de Hati porte , dans la tradition , le nom épique de Hrôd-vitnir (Présage de Dévastation ; cf. Hrôd-olf). Il est évident que , dans l'origine , le mythe a considéré le Soleil et la Lune , poursuivis par les Loups-Iotnes comme des divinités zoomorphes , et non pas comme des divinités anthropomorphes , présidant à ces astres. Dans le mythe Scandinave dont il est question ici , il faut donc aussi considérer les noms propres de Soi et de Mâni comme désignant les astres zoomorphes eux-mêmes , bien qu'il soit vrai que Sol et Mâni désignent ordinairement, dans la Mythologie du Nord, les divinités ou les Génies anthropomorphes qui dirigent le soleil et la lune. Quant à son fonds primitif, ce mythe est donc un des plus anciens des Mythologies iafétiques ; mais à cause des noms propres des Loups et des astres , et en général par la forme actuelle qu'il a prise dans la Mythologie norraine , il ne peut guère remonter au delà du second siècle de notre ère.
(21) LES GÉANTES MÈRES ET NOURRICIÈRES DES LOUPS. § 62. Les Géantes zoomorphes. — La conception de Démons impliquait, dans l'origine, seulement l'idée de forces surhumaines pernicieuses ; et la force étant le propre du mâle plutôt que de la femelle , les Démo7is, dans les périodes primitives des Mythologies iafétiques, étaient tous des. êtres mâles ^ et leurs noms n'étaient pas employés au féminin. C'est ainsi que, chez les Scythes, il y avait des Thurses (Secs , Dessécheurs) et des Itanes (Mangeurs, Loups); il n'y avait pas de Dessécheuses ni âe Mangeuses. Plus tard seulement, lorsque, chez les peuples de la branche gète^ la Théogonie eut provoqué la formation de la Titanogonie (v. p. 168), il fallut , pour concevoir les races et générations des Thurses et des lotnes anthropomorphes, adjoindre à ces démons mâles aussi des démons femelles. Comme épouses de Démons , ces femmes eurent le caractère gigantesque et violent de leurs maris; mais elles n'eurent point, à l'instar des Âns-vinias (norr. Asyniur^ Amies des Ases) le nom de Thurs-
Í2i0 COMMENTAIRE CRITIQUE PERPÉTUEL.
vinias (Amies des Thurses), ni celui de lotun-vinias (Amies des lotnes). Ayant été conçues à l'époque où leurs maris étaient considérés principalement comme des Loups-garous gigantesques, elles eurent un nom úgnifiant Loîives ou Filles du Loup (norr. Gygiar). Or, parmi les noms épithétiques du loup, il y avait celui de Hurleur (sansc. kôkas , loup; goth. hôha , loup , contre ; cf. gr. kôkuô , hurler) ; le féminin pluriel , dérivé de Gûg , avait , sans doute , dans les langues de la branche gète, la forme de Gúgias^ dont est dérivé le mot norrain Gygiar \ Les lotnes passant pour être des Loups-garous et des Magiciens, leurs épouses étaient pareillement considérées comme des Louves-femmes et des Magiciennes. Chez les peuples d'origine gète, la magie était principalement pratiquée par des femmes ; et c'est pourquoi l'idée de magie prédominait bien plus dans la conception des Géantes que dans celle des lotnes. Aussi dans les langues de la branche gète, le nom de Gygr (Louve) exprimaitil presque exclusivement l'idée de magicienne. Dans l'origine, les Géantes, ainsi que les lotnes , étaient considérées comme n'ayant point de rapports avec les hommes ; elles n'étaient aux prises qu'avec les Dieux , et tout au plus avec les Héros , fils des Dieux. Mais comme , dans la suite du temps, les personnages mythologiques vont toujours sa rapetissant de plus en plus dans l'imagination des hommes , les Géantes , chez les Slaves et les Scandinaves, se sont confondues peu à peu, non -seulement avec les Sorcières, appelées, dans le Nord, Femmes- Fantômes (norr. Tröll- Konur) et dans l'Allemagne moderne Hexen (néerl. heks , de l'espagnol hachiza)^ mais même avec les Spectres , appelées Chevaucheuses de NuitiyiQTV. qveld-rîdur; cf. myrk-rîdr; âgengur; sansc. kchanadatcharâs). Dans les langues slaves , le nom de Louve ou de Issue de Loup (Volchava) , devint entièrement synonyme de Magicienne (cf. russe Volchov , sorcier) ; et ce nom passa même , sous la forme de Völva ou de Vala (p. Valha) , dans la langue norraine, et y eut pour synonyme le nom de Hyndla (Petite-Chienne , Louvetelle) , qui désignait également la Magicienne ou la Prophétesse.
§ 63. Le Bois de Fer et Mâna-Garmr. — Les Géantes , d'après les anciens mythes , se tiennent renfermées dans le Séjour des lotnes , qui se trouve au delà de la Mer, au Nord et à l'Orient, par rapport au Séjour des hommes, appelé le Séjour-Mitoyen. Dans le Séjour des lotnes il y a une Forêt qui , sans doute , d'après un mythe finne , est nommé Bois-de- Fer^ parce que le bois de ses arbres passait pour être aussi incombustible et indestructible que le fer. D'après la Mythologie hindoue , il y a dans l'Enfer une forêt appelée Forêî aux Feuilles-Épées (S3insc.y4.si-patravanam) , parce que ses arbres ont des épées pour. feuilles (voy. Chants de Soi., p. 103). Les Géantes qui habitent le Bois-de-Fer, portent aussi le nom épithétique de Celles du Bois-de-Fer (norr. larn-Vidiar). L'ne de ces Géantes-Louves , la Mère des Loups-garous gigantesques SkoU et
1. Le mol norrain féminin qvok ou kok (gueule) semble dérivé de Y ancienne forme kôk et avoir pris la signification spéciale de gueule (hurleuse) ; de qvok s'est formé ensuite le verbe dérivé qvôka (engloutir). Ou qvok serait-il une déformafion de qverk ?
NUMÉRO (22) (PAGE 88) ; l'arc-en-ciel; les bains de bassin. 211
Hati , est aussi la mère du plus puissant et du plus redoutable des loups de cette famille. Ce loup est nommé Mâna-Garmr (Hurleur de Màni) , parce que c'est le hurleur (norr. garnir^ iarmr ; gr. kerheros) , ou le loup qui , à la fin du monde , devra dévorer Mânî. Ce nom de Mâni désigne ici , non pas le Génie qui dirige la lune , mais la lune elle-même. Déjà , chez les Scythes , Artin-paza . comme Déesse de la lune , recevait chez elle les Morts , et portait , comme Déesse des Morts , le nom épithétique de Kvalî{\(^y. Les Gètes ^ p. 216). Le Séjour des Mânes était donc censé être placé dans la lune ; et cette idée se retrouve dans beaucoup de traditions mythologiques de l'Antiquité. D'après les Orphiques^ par exemple, les âmes des hommes provenaient de la lune , et elles y retournaient comme Mânes après la mort des individus (cf. Orlando furioso ^ c. 34, ott. 83). Les peuples de la branche gète croyaient que les individus, morts de maladie ou de vieillesse , allaient dans la lune pour y séjourner. Aussi, quand, à la fin du monde, le Hurleur de Mâni s'emparera de la lune, il y trouvera ces mânes, et se gorgera de la vie [norr. Jiörvi; cf. pers. /errer, mânes) des morts qui auront passé dans cet astre. Par suite de ce carnage , le sang des victimes formera une espèce de halo rougeâtre qui couvrira le ciel et obscurcira le soleil ; et la chaleur du soleil étant ainsi interceptée, le Terrible- Hiver {Fimbul-Vetr) commencera, c'est-àdire que les vents du nord se déchaîneront et mugiront de tous côtés.
(22) LA NATURE DE l' ARC-EN-CIEL.
564. La Voie-Tremblotante et les Bains de Bassin. — Lorsque les divinités furent considérées , non plus, chacune individuellement, mais comme formant ensemble um famille, soYis le nom de Célestes (norr. Diar) ou á'Jses^ elles eurent aussi pour demeure commune le ciel ou VEnclos-des- Ases. Quand, plus tard, les peuples de la branche gète, de nomades , furent devenus sédentaires , et eurent établi des bourgs et des forts , ils se figuraient également VEnclos-des-Ases comme une Ferté entourée de fossés, ou semblable aux enceintes des temples, que les Scandinaves et les Slaves aimaient à élever sur des Ilots ou sur un terrain entouré artificiellement d'eau ; usage qui , encore plus tard , a été observé dans le Nord pour les églises chrétiennes (lat. ecclesia in undis; ail. fVasser- Kirchë)^ dont quelques-unes ressemblaient à A^^ forts, entourés de fossés , et où l'on ne pouvait entrer que par un pont-levis (v. Les Gètes , p. 267). L'Enclos-des-Ases , comme l'Érèbe des Grecs , est entouré de fleuves ignés, qui forment ce qu'on appelait un Feu Flambant {norr. vafur-logï). Ces feux flambants faisaient, au ciel, le cercle tout autour de cet Enclos , et , arrivés à Roches-Célestes (Himin-biörg), où est l'entrée de cette Enceinte, descendaient du ciel à terre, et formaient comme des bandes bariolées des difí'érentes couleurs du feu. Cette dernière partie du Feu Flambant constitue, d'après le mythe, Varc-en-ciel^ qui, ayant été comparée à un pont jeté entre le ciel et la terre , a été, pour cette raison , appelé quelquefois Pont-d'Ase (As-brû) , avec la signification de Pont de l'Ase Thôr.
Le Feu flambant du Pont d'Ase se compose de quatre Rivières ignées , juxtaposées , qu'on distingue par les quatre couleurs ou bandes longitudinales qui forment l'arc-en-ciel. Deux de ces rivières sont de feu rouge, et portent les noms de Échatcffée [Körm,t p. kvörmt ) et de Chauffée
( Örmt p. vörmt). Les deux autres sont des eaux vaporeuses et bouillantes, appelées Bains de Bassin (Ker-laugar) , parce qu'on les comparait à ces eaux thermales toutes vaporeuses et bouillantes, que , dans le Nord et plus tard principalement en Islande, on faisait couler dans des bassins, creusés dans le sol , pour s'y baigner. Le Feu Flambant du Pont d'Ase porte encore le nom de Voie- Tremblotante (Bif-rost) , parce que l'arc-en-ciel est comparé à un espace de chemin, à une voie (norr. röst; ail. rast; si. verst) , qui est tremblotante , parce qu'elle est suspendue légèrement dans l'air. Snorri a peut-être donné , à ce pont plus d'importance qu'il n'en avait dans la Mythologie ; il rapporte , je ne sais d'après quels documents, que ce pont est fait avec plus d'art et plus d'habileté que les autres ouvrages de la création. Les documents mythologiques énoncent seulement que Bifröst est le meilleur des ponts (voy. Dits de Grimnir, 44); et cet énoncé est fait d'après l'idée généralement adoptée, dans toutes les Mythologies , que ce qui est au ciel ou appartient aux Dieux, est l'idéal, le prototype des choses analogues, appartenant aux hommes sur la terre. Peut-être la tradition racontait-elle que le pont était fait d'or ou de feu (v. Les Gètes, p. 225), et avec un tel art qu'on ne voyait jamais où il s'appuyait sur la terre; qu'il n'était visible que dans oerlains cas , après les orages , où Thör avait combattu les lotnes ennemis des Ases ; que quelque légère qu'en parût la structure , et bien qu'il ressemblât , comme l'indique son nom, àmne Foie tremblotante, il était cependant tellement solide qu'il ne rompra qu'à la fin des siècles , lorsque tout , sans exception , sera brûlé à l'approche des Fils de Muspill^ ou des Thurses du Monde igné. Ces ennemis , pour pénétrer dans le ciel , traverseront alors , sur leurs montures de feu , et sans se brûler , les quatre Rivières flambantes qui entourent V Enclos-des-Âses.
g 65. Comment Snorri conçoit Bifröst. — Snorri croit que le nom de Pontd'Jse provient de ce que les Ases , qui , selon lui , ont leur demeure sur la terre, s'ils vont siéger auprès de l'Arbre de Jugement qui se trouve au ciel, sont obligés de passer par ce pont. Mais les Ases , habitant VEnclos-des-Jses , qui est au ciel , et non , comme le suppose Snorri, sur la terre (voy. § 51), n'ont pas besoin de monter de la terre au ciel par le Pontd'Jse; ils se rendent simplement, de leurs domiciles célestes, auprès du Frêne, dans ]âPlaine-d'Idi, laquelle se trouve dans V Enclos-des-Âses. Tliôr seul, dont le domicile est dans l'air, à Thrudheim, en dehors de \ Enclos-des-Ases, se rend au Tribunal en passant par \t Pont d'Ase, et en traversant les Fleuves de flammes qui entourent ^s^arí/. Thor^ comme Maître du Feu céleste ou de la Foudre, franchit facilement ces obstacles, qui seraient insurmontables pour tout autre que lui. Car le Pont d'Ase n'est pas , comme se l'imagine Snorri , un pont construit exprès pour que les Dieux y passent commodément du ciel à la terre , et de la terre au ciel ; ce prétendu pont est un passage diflicile et dangereux ; c'est le Feu flambant lui-même , destiné à empêcher les Ennemis des Ases de pénétrer dans le ciel. Parmi ces Ennemis, 5wom* cite, avec raison, les Thurses- Givreux et les Géants des Montagnes, qui pénétreraient dans le ciel , si le passage n'était pas aussi dangereux : mais , comme le fait remarquer Snorri^ les beaux Endroits du ciel sont tous bien garantis.
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