PREMIER AGE DES ASES ; LES DVERGS
g 66. Jeunesse des Ases. — Les Divinités anthropomorphes , réunies en famille, ayant été assimilées aux hommes, il se forma aussi des mythes ou des histoires , plus ou moins épiques , de leur naissance , de leur jeunesse , de leur âge mûr, de leur vieillesse, et de leur mort. Ces mythes n'ont presque rien de symbolique se rapportant à la nature particulière des divinités; ils sont presque entièrement épiques^ c'est-à-dire imités des traditions épiques des hommes ; et c'est pourquoi ils appartiennent à la dernière période de la Mythologie. La Théogonie ayant traité de l'origine des Ases , l'ordre naturel suivi par Snorri dans l'exposé de l'histoire ou de l'épopée de ces Dieux (voy. p. 48), amenait les mythes qui se rapportaient à l'âge primitif ou à la jeunesse des Ases. Ces mythes se trouvent brièvement exposés au commencement du poëme eddique La Vision de la Louve, qui est un tableau rapide de l'Ensemble de la Mythologie ou de l'Épopée des dieux , et dont la composition ne saurait remonter au delà du septième siècle. Les Strophes du poëme , qui exposent ces mythes , et constituent les seuls documents qui existent à ce sujet , s'énoncent de la manière suivante :
« Les Ases se rencontrèrent dans la Plaine d'Idi ;
« Ils bâtirent bien haut un Sanctuaire et une Cour ;
« Ils posèrent des fourneaux, façonnèrent des joyaux,
« Forgèrent des tenailles et fabriquèrent des ustensiles.
« Ils jouaient aux Tables; ils étaient joyeux ;
« Rien ne leur manquait , et tout était en or :
« Ensuite trois Ases de cette bande,
« Pleins de puissance et de bonté, descendirent vers la nier. »
Ces strophes énoncent implicitement i° que les Ases (sans doute après avoir vaincu les Thurses, et façonné le Monde) délibérèrent sur ce qu'il y aurait à faire pour s'établir dans Jsgard. Comme les peuples de la branche gète avaient des Champs d'Assemblée où l'on se réunissait , au printemps , pour délibérer , le mythe épique , formé à cette époque et calqué sur la réalité historique , a aussi imaginé un Champ d'Assemblée ou une Plaine, où les Ases sont dits s'assembler pour délibérer. Cette plaine était placée naturellement au milieu de Y Enclos-des-Ases. C'est la Plaine d'Idi, nommée ainsi d'après l'Iotne Idi (Actif), qui, probablement, avait été changé en une constellation, et brillait, au printemps, au zénith du ciel , en même temps que les Yeux de son père Thiassi (Féroce ; allem. Thiersch) , lesquels avaient été, également , métamorphosés en une constellation. Comme, dans l'Antiquité , les hommes n'avaient point d'autre lien social que la religion, on commençait ordinairement par élever un sanctuaire là où l'on voulait fonder des établissements. Voilà pourquoi la strophe citée ci-dessus énonce , 2" que les Ases bâtirent bien haut un Sanctuaire (Hörgr) et une Cour (Hof) , c'est-à-dire un sanctuaire e?itouré d'une cour (voy. Les Gètes , p. 267). Ensuite, de même que les hommes, en s'établissant quelque part, construisaient leurs demeures, et façonnaient leurs meubles et leurs ustensiles , de même, 3° les Ases, en habiles architectes, forgerons et artistes, façonnèrent en or, selon l'énoncé de
la Strophe , tout ce dont ils avaient besoin . C'est que l'idée de divinité impliquait celle de grande puissance ; et la puissance était représentée, dans l'Antiquité comme de nos jours, par la richesse qui donne la puissance. Aussi , dans les langues germaniques , le mot iHche (norr. rikr; ail. reich) signifiait d'abord puissant et ensuite riche. Les Anciens estimaient donc la richesse (et par suite , l'or qui la représente) comme la source de la puissance , synonyme , elle-même , de bonheur divin ou céleste ; et, c'est pourquoi, en latin dîves (riche) signifie, proprement, doué du bonheur divin ou céleste , et dans les langues slaves le mot bogati (riche , heureux) est un dérivé du nom de bog (dieu). Il n'est donc pas étonnant que les peuples anciens, qui voyaient dans l'or le symbole de la richesse, de la puissance et du bonheur , aient imaginé que , dans le ciel ou chez les dieux , tout était en or. Cette idée existait déjà chez les Scythes, les ancêtres des Germains , des Scandinaves et des Slaves. Car un mythe rapporte (Hérod. IV) que la charrue , le joug , la hache et la soucoupe, qui sont tombés, en Scythie, du ciel à terre, étaient tous faits d'or. Ensuite , pour exprimer 40 que les Ases étaient d'autant plus heureux et joyeux qu'ils étaient jeunes , la strophe ci-dessus rapportée dit qu'ils jouaient aux Tables dans l'Enclos. C'est que le jeu est l'occupation caractéristique de l'enfance et de la jeunesse (cf. gr. pa/izein , faire l'enfant, jouer). La Mythologie grecque indique, également, l'enfance de Dionusos par les huit jouets dont s'amuse ce fils de Zeus , savoir : les Dés , la Sphère , les Pommes des Hespérides, la Roue, la Toupie, le Cône, la Laine, et le Miroir. Quand , après la Destruction et le Renouvellement du Monde , les Ases redeviennent Jewwe5; la Mythologie Scandinave les dit encore revenir au Jeu de Tables (voy. p. 137). Ce jeu de Table est ainsi nommé, parce qu'il se jouait sur un tablier ou échiquier. C'était une espèce de Jeu de dames, où l'on se servait de dés qui décidaient de la manière de faire marcher les pions. Les Goths considéraient ce jeu comme un des plus nobles ; et , pour cette raison , on le désignait souvent sous le nom de Tables royales; il devait, par conséquent, à ce qu'on croyait, être aussi le jeu de prédilection des Princes célestes ou des^ses. Ce jeu, d'origine orientale, a dû être connu dans le Nord bien avant le huitième siècle : en Angleterre, il était nommé tâfel, et les pions étaient appelés pierres de tablier (anglos. tdfel-stân)\ en Allemagne, on le nommait Zabel; et, en France, les Tables étaient un jeu fort goûté, comme l'indique le Roman de la Rose ; en Espagne , ce jeu était également connu {\oy. jRomancero, p3ir Damas Hinard^ I, p. 412). Les Islandais o»t encore aujourd'hui un jeu de Tables particulier, qu'ils appellent Table de St.-Olaf.
Enfin, la strophe de la Vision de la Louve énonce 5° que les Ases^ après s'être établis dans Asgard, créèrent Ask et Embla (voy. p. 195).
g 67. Le prétendu Age d'or des Ases. — Voici comment Snorri interprète le document mythologique que nous venons de commenter: 1° Il considère , avec raison , la Plaine d'idi comme le Champ d'Assemblée (thing-völlr) des Ases, et comme se trouvant au milieu d' Asgard; mais, d'après son système evhémériste , \ Asgard primitif est, pour lui. un Empire dans l'Asie; et, par conséquent, il se figure la Plaine d'Idl,
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placé , non au milieu du ciel {i midium liimni) , mais au milieu du Séjour terrestre (i midium heirai). 2° Snorri considère Père- Universel ou Odinn, le Chef des Ases, comme un puissant Empereur, et les autres Ases comme les Satrapes, les Gouverneurs , ou du moins comme les Vassaux de ce Chef suzerain. Il pense donc aussi que ce Chef des Ases n'a rien de plus pressant à faire que de partager son Empire entre ces Gouverneurs, que, d'après son idée de prédilection (voy. p 157), il se figure au nombre de douze ^ à l'exemple des douze Apôtres, ou des douze Pairs de France. Partant de l'idée, conforme, du reste , aux faits de l'histoire (voy. Les Gètes, p. 108), que les Chefs politiques sont également des Juges (norr. dômendr)^ et que, par conséquent, les Jses ont dû être , dans l'origine , les Arbitres de la destinée des hommes , Snorri suppose que les Ases se réunissent dans la Plaine d'idi , pour décréter, en conseil, la destinée de chaque mortel. Il est vrai que, avant que le mythe des Nomes se fût formé , les Peuples de la branche gète ont fait dépendre la destinée humaine uniquement, ou du moins principalement, des décrets ou établissements primordiaux [norr. urlagi) des Ases Juges. Mais ici, du moins dans le document mythologique que ^wom' voulait commenter, ces décrets ne sont plus attribués aux Ases. Snorri savait ensuite que, chez les peuples de la branche gète et de la branche sarmate^ les temples païens et même plus tard encore les églises chrétiennes servaient quelquefois de Lieud'Assetnblée, et, c'est pourquoi il suppose 3° que les Ases ont construit un Sanctuaire , afin de pouvoir y siéger pour y décréter les destinées. Sachant , de plus , que dans les temples on voyait les idoles des dieux assis ou couchés sur des sièges, et se rappelant que, dans la Vision de la Louve, il est fait mention des sièges nébuleicx (norr. rökstôlar) des Grandeurs ou des Divinités, il se figure que, dans ce Sanctuaire construit par les Ases , étaient placés les treize sièges où venaient s'asseoir, avec leur chef, les Dieux, selon lui, au nombre de douze, de la même manière que , de son temps , les douze jurés avec \mv Proposant (norr. Forseti)^ s'assemblaient et délibéraient quelquefois dans les églises. Enfin ^ prenant dans les vers cités ci-dessus le mot hof, non dans sa signification propre de cour, mais dans sa signification figurée de temple, le vers : ils bâtirent bien haut un sanctuaire et une cour, signifie, selon lui, non pas qu'ils construisirent un sanctuaire entouré d'une cour, mais qu'ils élevèrent un sanctuaire et un temple ; et pour donner ensuite à ces deux édifices sacrés une destination plausible, il considère l'un comme le Sanctuaire des Ases , et l'autre comme le Temple des Asijnies. Voulant, de plus , préciser quel est ce Sanctuaire construit par les Ases , Snorri dit qu'il est situé dans le Séjour-Joyeux , et qu'il est tout en or. Il confond ainsi cet Édifice céleste avec la Halle-des-Occis , qui, d'après les documents {Dits de Grimnir^ str. 8), s'élève, brillante d'or, dans le Séjour-Joyeux. L'autre temple , celui des Asynies , il le confond ou l'identifie avec Y Allée- Agréable., le lieu de résidence de la déesse Frigg (voy. p. 164).
4« La tradition , par suite d'une erreur de mémoire , à la place des vers cités ci-dessus : Ensuite trois Ases de cette bande , Pleins de puissance et de bonté , descendirent vers la mer, a substitué, de bonne
heure , les deux vers suivants , qui se trouvèrent dans une strophe subséquente : Ensuite arrivèrent trois vierges Thurses , Très - puissantes des Mondes des lotîies. Ces vers , rerais à la place qui leur appartenait primitivement, signifient que les trois Nomes vinrent dans V Enclos des Jses pour y décréter, dorénavant, Y établissement primordial {liorT. urlagi) , ou la destinée humaine. Ces Nomes sont de race iotnique , puisque la destinée , étant un décret primordial, ne peut être convenablement établie que par des Personnages appartenant, comme elles, à la race primordiale des lotnes , qui , par leurs traditions et leur sagesse plus anciennes que ne l'étaient celles des Ases , nés après eux, connaissaient le mieux le passé , le présent et l'avenir , ainsi que les Mystères (rùnor) et les destinées du Monde (cf. l'Iotne Mimir). Ces Nomes ^ bien qu'elles fussent de race iotnique ^ ne furent pas pour cela des êtres /îo5i27e.f aux Ases ; elles s'établirent , dans le cze/, auprès des Dieux, non pour y faire cesser , par leur arrivée, le bonheur et la puissance de ces Dieux, mais pour y décréter la destinée des hommes , qu'on croyait, de tout temps, être marquée et décrétée dans le ciel. Snorri., cependant, supposait que ces Vierges-Thurses du poëme eddique, qu'il ne soupçonnait pas être identiques aux Nomes ^ devaient être, par suite de leur extraction iotnique , des personnages ennemis des Ases. Trouvant dans le manuscrit de hFision de la Louve., dont il se servait, les vers, où il est question de l'arrivée des Nornes, transposés et venant à la suite des vers où il est question du bonheur des Ases ; de plus , ayant entendu parler de VJge d'or, et prenant le mot tmz (alors , ensuite) dans le sens de Jusqu'à ce que, il se figurait que le bonheur ou l'âge d'or des Jses avait duré Jusqu'à l'arrivée des trois vierges Thurses. Mais, toutd'abord, cette idée de l'Jge d'or des Jses ne se trouve nullement énoncée dans le texte primitif du document mythologique; et d'ailleurs, l'idée d'un Age Ú' or perdu par les Ases, se trouverait en contradiction avec l'idée qu'on se faisait des Dieux. 11 est vrai que , dans l'histoire de l'humanité, on peut constater deux séries de faits opposés les uns aux autres, mais également vrais. On constate , d'un côté , la marche progressive de l'humanité dans l'ordre moral et intellectuel, et, de l'autre, la décadence progressive de l'humanité, sous le rapport physique. En toutes choses, l'élément spirituel anéantit et doit anéantir, de plus en plus , l'élément matériel. Aussi ceux, parmi les philosophes, qui, dans l'humanité, font remarquer principalement les jjrogrès, et qui s'en réjouissent, méritent, pour cela même , le nom de spiritualistes ; ceux, au contraire, qui font remarquer surtout la décadence, et regrettent le passé, méritent réellement le nom de matérialistes. L'Antiquité a déjà entrevu leprogrès , alors que , dans la Théogonie (voy. p. 4 66) , elle a placé l'origine des Dieux , ou des Représentants de l'ordre moral, après celle des Titans, les Représentants de la force physique. Mais l'Antiquité remarquait surtout la décadence; et c'est pourquoi, distribuant la vie de l'humanité d'après l'enfance, la jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse de l'individu, elle a conçu l'idée des quatre âges, dont le premier, et le meilleur, était l'âge d'or. L'idée de l'âge d'or, qui est parallèle à celle de la décadence matérielle progressive, est une idée vraie par rapj)orl à l'homme; mais elle est un non-sens,
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appliquée à la divinité. En effet, nulle religion, quelle qu'elle soit, ne saurait supposer que la divinité , soit comme force surhumaine, matérielle , soit comme force intellectuelle et morale , puisse perdre , ou ait perdu sa puissance, son bonheur ou son âge d'or. Aussi la Mythologie norraine n'a-t-elle jamais songé à dire qu'au commencement les Ases aient eu leur Jge d'or^ qui fût bientôt gâté^ comme dit Snorri^ par l'arrivée des Vierges Thurses; elle énonce seulement que, dès l'origine, les Ases avaient tout en or, et qu'ils étaient riches, puissants et joyeux de jeunesse.
§ 68. Les Kvarkes des Scythes et desGètes. — On peut induire des documents mythologiques des peuples de race iafétique^ que, vers l'an 2500 avant notre ère, ces peuples ne concevaient pas encore la distinction, établie plus tard, entre le cor'ps et \áme ; ils ne concevaient que des corps vivants et des corps morts ; et comme les corps , par leurs propriétés physiques , exercent toujours une certaine action, ils voyaient dans tous les objets de la nature, qui exerçaient ou semblaient exercer une telle action, des corps vivants, ou, en quelque sorte, des animaux (gr. zôa). Parmi ces objets , ceux auxquels on attribuait une puissaffce surhumaine , étaient adorés comme des Divinités, en tout identiques avec ces objets, par conséquent, zoomorphes comme eux. Le songe fut une des causes principales qui porta l'homme à concevoir quelque chose de vivant séparable du corps humain, ou une dme animant ce corps ; car , dans le songe , l'homme se voyait transporté çà et là, et agissant loin de son corps ^ qui restait en place, endormi, et comme mort. Dès lors on croyait que l'âme était un être vivant, un animal renfermé dans le corps humain. De là cette idée , qui s'est maintenue encore dans les superstitions populaires de nos jours, que, dans le sommeil ou dans la mort, l'âme sort du corps sous forme d'un petit animal , araignée, souris, oiseau . lézard, serpent, etc. Plus tard , on se figurait l'âme comme un être anthropomorphe , ou comme l'image en miniature de la personne du défunt. C'est ainsi, par exemple, que les Hindous primitifs croyaient que l'âme était un petit être matériel, homme ou femme, renfermé dans le corps humain , et ayant à peu près la grandeur d'un pouce (voy. Les Gètes^ p. 258). Ces âmes étaient considérées comme présidant an corps ; et c'est pourquoi les Hindous leur donnaient le nom depourouchâs{i^r. pra-vasas ^^ré\)Osé'^zená f7'avachi ^ préposée; pers. fer-ver). On croyait que , après la mort, ces âmes, séparées des corps, devenaient les Génies-Protecteurs de la famille du défunt. De là , en général , l'idée , répandue dans l'Antiquité , que les âmes des défunts devenaientdes Génies-Protecteurs , qu'on se figurait de la même manière que les Ames, c'est-à-dire comme des iVams ou des êtres zoomorphes d'une taille plus ou moins petite. Comme anciennement, dans l'état patriarchal, le père était le protecteur par excellence , les Hindous donnaient aussi aux Génies-Protecteurs le nom de Pitarâs (Pères). Dès lors , les Divinités , elles aussi , purent être considérées comme des Génies -Protecteurs présidant aux objets avec lesquels elles avaient été, jusqu'ici, confondues ; elles furent dès lors distinguées de ces objets, et, d^e zoomorphes qu'elles avaient été jusque-là , devinrent anthropomorphes , mais d'une taille de beaucoup supérieure à celle des hommes et des Nains Génies-Protecteurs.
Chez les Scythes , les Ames ou Mânes des Pères , qui , vu leur taille de
nain, étaient appelés Kvarkes (voy. Les Gètes, p. 258), passaient poulies Génies-Protecteurs, d'abord de la famille, et puis , par extension, de la tribu. Ils devinrent ainsi les Protecteurs du Pays (norr. landvættir^ Génies du Pays) , et présidaient, en cette qualité, à tout ce qu'on considérait comme produisant le bien-être de la contrée , tels que les vents, les pluies , les rosées, et les autres phénomènes météorologiques. Voilà pourquoi , aussi chez les Kimraéries de la Tauride , deux Génies ou Kabîres avaient un sanctuaire dans la Chersonèse , et présidaient aux vents favorables à la navigation si dangereuse sur le Pont-Euxin. Les Scythes, qui, dans la suite, prirent dans la Chersonèse la place des Kimméries qu'ils venaient.de chasser, conservèrent ce sanctuaire et le culte de ces Génies-Protecteurs. Seulement ils donnèrent à ces Génies le nom scythe de Kvarkas {Lucien, Toxaris : Korakoi). Les Grecs assimilèrent ces deux Kabires ou Kvarkes à Kastor et à Pollux , ou à Orestès et à Pyladès , parce que les uns et les autres présidaient également aux vents favorables sur mer. Lorsque les Scythes et les Gètes devinrent sédentaires , et eurent ^ des établissements fixes , ils conçurent, outre les Génies de la Famille, de la Tribu et du Pays , aussi des Génies de la Maison , ou présidant au foyer ou à l'âtre domestique, qui, dans l'Antiquité, était le symbole de la famille (cf. gr. thumelè, foyer; \2X.familia). Comme les langues gètes préféraient les consonnes aspirées aux consonnes dures (voy. Les Gètes, p. 136), et les consonnes aspirées dentales ^mx consonnes aspirées gutturales, le nom scythe de Kvarkas se changea en Thvarichas (cf. Kvaleis et Thaïes^ norr. Vali). Ensuite, de même que les Divinités passaient pour présider à certains objets et phénomènes de la Nature , de même les TAfarecAa^furentaussi considérés comme les Génies-Protecteurs soit des phénomènes et objets terrestres, soit des phénomènes ou objets 7nétéoro logique s. Les Thvarichas qui présidaient aux phénomènes et objets météorologiques , eurent plus particulièrement le nom de Alfas.
§ 69. Les Dvergs dans la Mythologie norraine. — Dans l'idiome gète et norrain , le nom de Thvarichas prit la forme de dvairgs et dvergr. Dans l'origine , chaque Génie ou du moins les différentes espèces de Génies eurent leur spécialité indiquée par leur nom , c'est-à-dire qu'ils présidaient à des objets ou phénomènes naturels particuliers , auxquels se rapportait leur nom. Mais peu à peu la connaissance de cette spécialité se perdit avec la signification du nom; de sorte que la plupart des Génies n'eurent plus d'attribution spéciale^ et prirent tous indistinctement un caractère gé7iéraL Comme beaucoup de phénomènes météorologiques tenaient à la fois de la terre et du ciel , la distinction qui s'était établie entre les Génies terrestres ou les Dvergs^ et les Génies météorologiques ou Âl/es, tout en se maintenant encore quelque peu , s'effaça de plus en plus. Aussi, parmi les Dvergs voit-on figurer beaucoup de Génies nommés Ai/es (Ex. Jl/r, Alf-rigr , Vind-âlfr, Gand-âlfr, etc.) . et l'on trouve comptés parmi les Dvergs des Génies qui sont évidemment des Génies météorologiques on des Alfes, tels que iYye etNidi (qui présidaient aux accroissements et aux décours de la lune), et les Alfes ISordri, Sudri, Anstri^ Festri^ qui présidaient aux quatre points cardinaux du ciel.
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Comme, parmi les Alfes , qui se sont confondus avec les Dvergs, il y en avait qui présidaient aux constellations du ciel , il est naturel de croire que , parmi les noms de Dvergs , il y en avait quelques-uns qui , originairement, désignaient des constellations. Selon la nature des objets auxquels ils étaient censés présider primitivement, les Dvergs ou Génies terrestres, revêtus de différentes formes anthropomorphes ou zoomorphes, habitaient soit les eaux, soit les plaines , soit les cavernes , ou les montagnes. Comme, dans l'origine, les âmes des hommes bons et des hommes méchants passaient pour devenir, après la mort , des Génies bons ou mauvais , les Dvergs et les Alfes étaient aussi bons ou méchants , soit par leur propre nature, soit par suite de la nature des objets et phénomènes utiles ou nuisibles auxquels ils présidaient. Ceux qui habitaient les cavernes et les souterrains , passaient pour exceller dans la métallurgie , et pour être d'habiles forgerons, artisans et artistes. En cette qualité, ils étaient encore possesseurs et gardiens des trésors cachés dans la terre , et se confondirent, dans la tradition populaire, avec des familles historiques renommées comme mineurs, forgerons, artisans et artistes. Ensuite, les Génies , Protecteurs de la contrée , se confondirent quelquefois avec les divinités des peuplades qui avaient été expulsées du pays. C'est ainsi que les Scandinaves , surtout à l'époque où des idées evhéméristes s'étaient développées dans le Nord , confondaient non-seulement les lotnes, mais aussi les Dvergs , avec les Finnes , leurs voisins, qui avaient été les habitants primitifs de la Presqu'île. Cette confusion s'opérait plus facilement encore par rapport aux Dvergs , considérés comme artistes , puisque les Finnes passaient également pour d'habiles forgerons et artistes. Voilà pourquoi plusieurs Dvergs portaient le nom de Finnr ; et Virvir était à la fois le nom d'un Dverg et le nom d'une ancienne tribu finne (voy. Les Gètes , p. 57). Le dverg artiste Völund était fils du roi des Finnes.
Comme les Dvergs s'étaient confondus avec les Alfes , on désignait aussi le Pays des Finnes par le nom de Séjour des Alfes (norr. Alfheimr); eiFölund^ qui, selon la tradition, habitait le fond de la Valléedu-Loup , dans le Pays des Finnes, au Nord de la Suède, fut également appelé Chef des Alfes (norr. Alfa-visi).
Les Dvergs étant devenus de plus en plus des Êtres mythologiques anthropomorphes , la Mythologie Scandinave , au deuxième ou troisième siècle de notre ère, songea à expliquer leur on^me^ comme elle avait expliqué celle des Dieux , des lotnes et du Monde , dans la Théogonie , la Titanogonie, et la Cosmogonie. A cette époque, on ne savait plus que, primitivement , les Dvergs n'avaient été que les âmes des Pères, devenus les Génies-Protecteurs des hommes, et présidant , soit aux phénomènes météorologiques, soit aux phénomènes terrestres. La Mythologie donna, par conséquent, sur l'origine des Dvergs, une explication épique, conforme aux traditions et aux idées de l'époque, et en harmonie avec les mythes cosmogoniques et anthropogoniques. Si la Mythologie avait encore pu reconnaître dans les Alfes des constellations ou des Génies présidant aux astres , elle leur aurait assigné la même origine qu'aux astres, en les faisant sortir , comme eux , du Séjour de MvspiU. Mais comme les
Jlfes se confondaient de plus en plus avec les Dvergs , les uns et les autres eurent une origine identique ; et comme , d'après la cosmogonie épique, la terre et le ciel , à l'exception des astres , avaient été créés du corps d'Ymir^ la Mythologie dut aussi imaginer que les Dvergs et les Alfes étaient nés du sang (eaux terrestres), et des cuisses (soutiens , montagnes, rochers , fondements terrestres) du géant Bleui (voy. p. 176). Cette conception s'étant formée à une époque où les peuples de la branche gète n'avaient plus aucun rapport avec l'Inde , il est curieux de voir comment une conception analogue s'est formée , d'une manière indépendante , dans la Mythologie hindoue. En eifet , un ancien mythe hindou , qui date de la période philosophique , énonce que les Dieux , après avoir fait naître , du corps de Brahnia (Substance primitive), les Brahmanâs , les Kchatryas, les Vaiçyâs , et les Coudras , firent encore sortir, des cuisses de ce géant le nain Nichâdas^ dont le nom, suivant les grammairiens hindous, signifie Crépusculaire (Ayant un commencement, âdi^ de nuit, niça)^ parce que les Nains , provenant de Nichâdas , et portant le même nom que leur père , avaient l'habitude d'agir principalement au crépuscule du soir. Ce mythe hindou se retrouve sous une forme un peu modifiée dans la légende postérieure que voici : Les Brahmanâs (cf. les Dieux) , en secouant le bras du roi Vênas , qui était mort sans postérité , en firent sortir le grand roi Prithous (Large ; cf. sansc. Prithvî^ Terre) et sa sœur Artchis (Flamme, Feu). 11 sortit encore, de la cuisse^ un nain Nichâdas , de qui sont issus les Nichâdas (Crépusculaires) , qui habitent les cavernes et les montagnes. {Bhagavat-Pourana , éd. Burnouf, chap. XV.) Comme , d'après la Cosmogonie Scandinave , les Ases ont été les formateurs et les ordonnateurs de tout ce qui se trouve dans le ciel et sur la terre, la Mythologie a aussi fait dépendre la naissance des Dvergs de la volonté des Ases. Après avoir formé les premiers hommes, Jsk et Embla^ les Ases délibérèrent pour savoir qui ferait sortir la race des Dvergs du sang et des cuisses de Brimir. Ils décidèrent de faire naître d'abord deux Dvergs , qui deviendraient les chefs , et par conséquent X^s'pères, ou les créateurs des autres Dvergs. Ces chefs de Dvergs furent, le premier Modsognir (Sentine de Boue), ainsi nommé parce qu'il était la personnification des moraines boueuses qui sortaient des parties inférieures du glacier gigantesque représenté par Ymir^ et le second Durinn (Sommeillant) , ainsi nommé parce qu'il était le symbole des vents du printemps , qui semblent endormis , en comparaison des vents vifs de l'hiver. Ensuite, sur la proposition áeDuri7in, ces deux personnages symboliques et zoomorphes formèrent , d'après l'image des hommes, une race de Dvergs à la/orme humaine. Comme il y a eu deux chefs ou créateurs, et comme, traditionnellement, on distinguait encore confusément les Dvergs des J If es, la Mythologie a aussi imaginé deux races distinctes de Dvergs. La première, provenant de Modsognir et de Durinn , est représentée habitant dans la terre, et dans les cavernes ou rochers , aimant l'obscurité, et fuyant la lumière. Mais, de même que la première race des Thurses-Givreux fut suivie d'une seconde , moins sauvage , celle des Géants des Montagnes, de même aussi la première race des Dvergs fut suivie d'une seconde , d'une nature plus relevée ou moins grossière que la première. Cette se-
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conderaceeutpourchefsoupourpères, deuxDvergs,Lo/a/-r (p. Lo/-/<am Auguste-Aérien), symbole du vent de l'atmosphère supérieure, etDvalinn (Somnolent), symbole du vent doux somnolent, ou assoupi , en comparaison des aquilons tempétueux. La bande de Lofarr n'était pas , comme celle deModsognir, composée de Génies, qui se cachaient dans la terre et dans l'obscurité , mais elle se composait de Génies aériens présidant aux différents phénomènes météorologiques. Aussi le mythe dit-il que la bande de Lofarr, quittant les rochers et les cavernes de la Demeure , c'est-àdire de la Terre ^ habitée par ses pères , chercha de nouvelles habitations dans les Prés d'Humidité (norr. Jur-vangar) , c'est-à-dire dans les régions des nuages ; et là elle s'établit dans les Plaines de Tempête (norr. lôru-vellir) , c'est-à-dire dans l'atmosphère. Tels sont les mythes qui se sont formés , sur l'origine et les races des Dvergs , entre le second et le cinquième siècle de notre ère. Ces mythes ont été résumés dans les strophes de la Fision de la Louve citées par Snorri.
L'idée de Génie, ainsi que celle de Démon (voy. p. 209), implique le genre masculin et exclut le genre féminin. Aussi la Mythologie n'a-t-elle conçu, originairement, que des Dvergs mâles; elles ne connaît pas des Dvergynies (Amies des Dvergs) , ni des Alfynies (Amies des Alfes). Ce n'est que beaucoup plus tard que la tradition populaire imagina des femmes-dvergues et des femmes-alfes. Mais de même que la Mythologie, sans admettre de femmes-Iotnes , conçut néanmoins des générations ou des races d'Iotnes, de même, sans admettre des femmes-dvergues, elle conçut cependant deux races de Dvergs , et la Vision de la Louve énuméra même les Dvergs appartenant à l'une à ou l'autre race. La suite ou la série des Dvergs qui figurent dans ce poëme, n'exprime pas des généalogies symboliques; elle est faite avec des noms de Dvergs sériés et arrangés au hasard. Pour établir une généalogie symbolique, il aurait fallu tout d'abord connaître exactement la signification primitive de ces noms, et les ranger de manière à exprimer, par leur suite, la succession ou le rapport causal qu'on aurait supposé exister entre les phénomènes physiques ou météorologiques auxquels les Dvergs , d'après la signification de leur nom , étaient censés présider. Mais ce qui s'oppose à admettre que la suite des noms de Dvergs exprime ici des rapports de généalogie , c'est que la signification de ces noms n'était plus connue à cette époque, et, par conséquent, l'allitération, l'assonnance , et la rime ont fait mettre , l'un à la suite de l'autre , des noms qui , par leur signification, désignaient des phénomènes physiques, entre lesquels il n'y avait aucun rapport causal ni possible ni connu , et elles ont séparé d'autres noms désignant des phénomènes entre lesquels on aurait pu trouver des rapports de causalité, et, par conséquent, des rapports de généalogie, entre les Dvergs qui étaient censés présider à ces phénomènes. Puisque donc cette série de noms n'exprime pas des généalogies symboliques ^ mais n'est qu'une énumération épique de noms désignant, d'une manière générale, des individus mythologiques comptés parmi les Dvergs , on agirait contrairement à l'intention poétique de l'auteur de la Vision de la Louve ^ si l'on s'attachait à expliquer exactement la signification de ces noms; car cette explication ferait voir que ces noms ont été placés, l'un à côté de
l'autre, au hasard, sans méthode, et pour des raisons purement extérieures.
g 70. Origine et races des Dvergs , d'après Snorri. — Snorrî puisait sa connaissance des mythes non-seulement dans les poésies mythologiques , mais aussi dans la tradition populaire. La tradition populaire , ordinairement, tend à développer, au point de vue du récit épique, les mythes qui , dans l'origine , ont généralement une forme très-peu explicite (voy. p. 181). Aussi longtemps qu'une Mythologie subsiste comme religion , ces développements, qu'on rencontre dans la tradition populaire, font partie de cette Mythologie. Snorri a donc pu considérer comme mythologiques toutes les données fournies par la tradition populaire appartenant au temps du Paganisme. D'après cette tradition , il se figurait que Modsognir et Durinn^ ainsi que tous les autres Dvergs, existaient, dès l'origine, tout vivants, dans le corps d' Fwer ; mais ils y existaient soit sous forme de vers^ qui, selon la croyance erronée du peuple , naissaient toujours , par une génération spontanée , dans la chair en pourriture, soit sous forme de larves^ d'où sortaient les scarabées et autres coléoptères, que le peuple considérait, également, comme nés de la boue, et comme de petites âînes féées qui avaient pris la forme de ces insectes. Modsognir et Durinn furent donc les premières larves que les A ses aient fait sortir du corps d' Ymir^ et auxquelles ils aient donné la forme humaine. Ensuite ces deux Dvergs métamorphosèrent en êtres anthropomorphes les autres larves enfouies dans le corps du géant. Cette conception de l'origine des Dvergs est un développement du mythe primitif, et, à ce titre, à la fois authentique et légitime. Mais il n'en est pas de même quand Snorri , au lieu d'admettre seulement deux races de Dvergs , en admet trois; car cette conception repose sur une fausse interprétation , amenée, elle-même, par une fausse leçon. En effet, au lieu des vers de la Vision de la Louve :
« Eux , ils formèrent, de terre, la foule des Dvergs , « A la figure humaine, comme Durinn le proposa. » Snorri lisait dans son manuscrit, ou se rappelait dans sa mémoire en défaut , les vers suivants :
« Alors mainte forme humaine fut achevée , « Les Dvergs, dans la terre, comme Durinn le proposa. » Croyant, dès lors, que l'expression daiis la terre indiquait une certaine classe de Dvergs , habitant dans la terre , et sachant qu'il y en avait une autre, habitant les rochers , il a cru devoir statuer , à côté de la race des Dvergs domiciliés dans la terre, une seconde race habitant exclusivement les rochers. Ensuite, dans les vers de la Vision de la Louve : « Il est temps d'énumérer, au genre humain, « Les Dvergs de la bande de Dvalin , jusqu'à Lofar. »
Snorri^ au lieu de: Les Dvergs de la bande de Dvalin (norr. îDvalins lidi) , lisait : Les Dvergs dans la tombe de Svarin (norr. Í Svarins leidi) , et il crut qu'il s'agissait ici d'une troisième vííce , habitant la Tombe de Svarin^ qui était un roi de mer et dont le tertre , élevé sur un promontoire, était connu, en Scandinavie, sous le nom de Butte de
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Svarin (norr. Svarins haugr). Or, Tombeau de Svarin étant un nom de lieu , SnoinH crut devoir prendre également le nom du Dverg Lofar pour un nom de lieu , et admettre ainsi trois races de Dvergs, dont la troisième, comme il se l'est imaginé , est allée s'établir à Lofar.
(24) le frêne d'yggdrasill; la fontaine de mimir. % 71. Le Frêne d'Yggdrasill, Arbre d'Établissement et de Jugement. — Chez les tribus scythes, comme en général chez les peuples iafétiques, le dieu Soleil^ en sa qualité de Père et de Protecteur de la famille et de la nation, était aussi le Protecteur du 'pays, du sol, et du domicile (voy. Les Gètes, page Í84). Aussi le pays, les chemins, le sol, et le domicile étaient- ils consacrés au dieu Soleil; et pour indiquer qu'ils étaient sous la protection de ce dieu , les peuples encore nomades y érigèrent les symboles du soleil , savoir une grande perche, ou deux troncs d'arbre , ou deux mâts orientés. Plus tard , devenus sédentaires et agriculteurs, ces peuples plantaient, dans leur canton , un ou deux arbres consacrés sîu Soleil, comme symboles de V établissement et áel3i communauté. C'est ainsi que , dans l'Inde , comme chez les peuples de la branche gète, il y avait , auprès des villages ou au milieu des cités , un ou deux arbres qui étaient consacrés au Soleil, et, comme tels, les symboles de reïa6//55e??iewi et de la communauté. Comme la communauté se manifestait principalement dans l'exercice de la justice et dans la délibération sur les intérêts de la cité , c'est auprès de ces arbres consacrés au soleil , qu'on tenait les assemblées publiques , et que siégèrent les juges pour prononcer leurs jugements. De cette manière , ces arbres étaient les symboles , non-seulement de l'établissement et de la communauté , mais aussi de l'assemblée publique, et de l2i justice. Enfin , comme les juges s'inspiraient de la sagesse et de la science du dieu Soleil , qui présidait à la justice , ces arbres , symboles de la délibération politique et judiciaire , devinrent encore les symboles de la sagesse et de la science. Voilà pourquoi les Hindous donnaient aux arbres plantés près des cités et consacrés au Soleil, soit le nomáeJrbre de Sagesse (sansc. bouddhi-taru)^ soit celui de Arbre de Science (sansc. bouddhi-drouma). La Mythologie attribue ordinairement aux divinités anthropomorphes , des usages analogues à ceux des hommes. Aussi , lorsque, chez les peuples de la branche gète et vers le troisième siècle de notre ère , les mythes se formèrent sur l'établissement des Ases dans Asgard (voy. p. 213), la Mythologie imagina que la bande ou la famille des Dieux avait , au ciel , comme les hommes , sur la terre , son Lieu d'assemblée et de jugement auprès d'un arbre sacré. Comme , chez les hommes , cet arbre sacré se trouvait planté ordinairement au milieu de la cité , on se figurait aussi que l'arbre sacré des Ases était placé au milieu de la Plaine d'idi (voy. g 66). Les hommes choisissaient , pour les arbres sacrés , les meilleures et les plus belles essences ; dans l'Inde c'était le figuier sacré [d. pippala ou açvattha p. açva-vatha, figuier du Cheval ou du Soleil) , chez les Germains, c'étaient le chêne et le tilleul , et chez les Scandinaves , le frêne. Aussi se figurait-on que l'arbre sacré des Ases était un frêne. Les arbres, symboles de l'établissement, de l'assemblée, du jugement, et de la sagesse, étant consacrés au soleil ,
le Frêne céleste des Ases était également consacré au Soleil , et fut nommé, comme les arbres sacrés chez les Scandinaves , le Frêne du Soleil. Or , dans l'origine, le Soleil était adoré , chez tous les peuples iafétiques, comme une divinité zoomorphe (voy. Les Gètes , p. 178), et les tribus Scythes considéraient primitivement le Soleil comme un Étalon fougueux, parcourant rapidement les espaces célestes , et répandant ses rayons de lumière et de chaleur par ses yeux, ses nasaux, sa crinière luisante, et sa queue flamboyante (voy. p. 205). L'Étalon-Soleil eut donc plusieurs noms épithétiques, tels que celui de Coursier {^^c^ihe Traçilus; cf. gr. Irochilos; norr. drasill) ei A' Ombrageux (germ. wigg ; anglos. vicg; norr. yggr). Ces noms se transmettaient encore traditionnellement , pour désigner le soleil , lorsque déjà le Soleil était devenu anthropomorphe , et était même conçue comme une divinité /mmzwe (voy. § 55). A l'époque où le Frênedu-Soleil des Ases fut imaginé, le soleil était encore désigné, entre autres dénominations, par le nom archaïque de Coursier- Ombrageux (gète Vigg-Thraçils; norr. Ygg-Drasill)^ et c'est pourquoi cet Arbre céleste du Soleil fut appelé , dans la Mythologie Scandinave , le Frêne du Coursier-Ombrageux (norr. Jskr Ygg-Drasils). Les peuples de la branche gète plantaient ordinairement l'Arbre du soleil auprès d'une source , qui, dès lors , devint une source sacrée, consacrée au Soleil, et surtout considérée comme Source de sagesse et de jugement. D'après cet usage, la Mythologie imagina qu'au pied du Frêne d'Yggdrasill se trouvait la Fontaine sacrée des Nomes, ou la Fontaine á'Urdur^ qui était la Source de la sagesse et du jugement célestes. Les Ases se rendaient , tous les jours , auprès du Frêne d'Yggdrasill et de la Fontaine d'Urdur , pour délibérer et prononcer leurs jugements. Il était d'usage, dans le Nord, d'aller à cheval à l'assemblée générale (norr. Jlthing), ou au lieu du jugement. C'est pourquoi là Mythologie norraine, à peu près vers le sixième siècle de notre ère , se figurait que les Jses^ eux aussi, se rendaient, à cheval^ auprès de l'Arbre de Jugement. Ce mythe est rapporté dans les Dits de Grimnir^ strophe 30 :
« Gladr et Gyllir , Gler et Skeidbrimir ,
« Silfrintoppr et Sinir , « Gisl et Falhofriir, Gulltoppr et Lettfeti,
« Ces chevaux , les Ases les montent «Chaque jour, quand ils se rendent, pour juger ,
« Auprès du Frêne d'Yggdrasill.
et, bien que ce mythe-là n'ait aucun rapport direct avec le mythe du Frêne d'Yggdrasill , Snorri a cru devoir en parler à propos de cet Arbre céleste. Comme i'worr/ , d'après son nombre de prédilection (voy. p. 157), admet treize Ases, et qu'il n'y a, ici, que dix chevaux de mentionnés, il croit nécessaire, pour arriver à son nombre consacré, d'ajouter à cette liste, d'abord le cheval á'Odinn nommé Sleipnir {\oy. p. 1 1 3), de faire remarquer ensuite que le cheval de Baldur fut brûlé avec cet Ase, et de rappeler que Thôr, d'après la strophe citée des Dits de Grimnir^ n'a pas de cheval, et qu'il se rend , à pied ^ au Tribunal, en traversant , pour entrer dans V Enclos des Âses., les fleuves de feu Körmt et Ôrmt., et les Bains-de-
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Bassin (voy. p. 212). En effet , Thor, comme Dieu du Tonnerre et de la Foudre, avait son domicile, non dans le ciel, mais à Thrudheim (voy. p. 212), qui est placé à l'Orient, sur le sommet de hautes montagnes, entre le ciel et la terre , ou , comme s'exprime le document [Dits de Grimnir, 4) , dans le voisinage du Séjour-des-Ases (Ciel) et du Séjoui^-des- Alfes (l'air supérieur). Cette région , bien qu'elle se trouvât en dehors de \ Enclos-des-Ases , passait cependant encore pour une région sacrée (v. p. 254). Thôr, comme Dieu du Tonnerre , roule sur les nuages , monté sur son char. Toutes les fois qu'il n'est pas dans son char, c'est-à-dire qu'il n'est pas en fonction comme Dieu du Tonnerre , il va à 'pied] jamais il ne va à cheval , comme les autres Ases. La raison épique en est que Thôr^ le plus fort des Ases , serait une charge trop lourde pour un cheval, même un cheval céleste. C'est ainsi que Rôlf eut le surnom de Gdngu-Rôlf (Rôlf le Marcheur) , parce qu'il marchait à pied , étant trop lourd pour pouvoir être porté par un cheval (voy. p. 254).
§ 72. Le Frêne d'Yggdrasill, Arbre de Vie. ■ — Les peuples scythes, comme en général les nations iafétiques , considéraient le Soleil , nonseulement comme le Père des hommes , mais aussi comme l'auteur de la vie universelle dans la Nature. Aussi la Mythologie hindoue , dans sa période postérieure philosophique , a-t-elle représenté la Nature entière parle Cheval Céleste (norr. Himin-îor) ou le Cheval de Sacrifice, qui est le symbole du Soleil. C'estainsiquele Yadjour-Fêda {section Frihad-aranîaka, chSip. Brâh?nanam) considère les différentes parties de la Nature comme des parties du corps du Cheval sacré gigantesque : « L'aurore , « c*est la tête du Cheval de sacrifice ; le soleil , l'œil ; l'air , la respiration ; « le feu , la bouche béante; l'année , la vie du Cheval de sacrifice ; le ciel, « le dos; la voûte céleste , le ventre ; la terre, les supports ; les séjours « célestes, les côtes ; les six semaines de l'année, les membres ; les mois « et les semestres, les vertèbres; les jours et les nuits, les positions ; les « astres, les jambes; l'atmosphère, les chairs; le sable, l'excrément; les « fleuves , les veines et artères; les montagnes , le foie et les vessies ; les «plantes et les rois des forêts, les crins et la crinière; la partie mon- « tante , l'avant-train du cheval ; la partie descendante , l'arrière-train ; « où la bouche s'ouvre, là il fait de l'éclair; où elle se ferme , il tonne ; « où il urine , là il pleut ; sa voix est le hennissement.
« Devant le Cheval s'élève le jour comme une magnificence brillante ; « son lieu de naissance est dans la Mer orientale ; derrière lui naît la Niût , « d'une magnificence brillante ; son lieu de naissance est dans la Mer oc- « cidentale , etc. »
Dans les autres Mythologies , la Fie universelle était représentée plus convenablement par un Arbre symbolique. Tel était V Arbre de Fie qui, d'après la Genèse , se trouvait avec V Arbre de la Science , dans le Paradis. Tel était Y Arbre des Ages (sansc. Kalpa-droumas , Kalpa-vrikchas) de la Mythologie hindoue ; tel l'arbre Haoma , qui , d'après les livres zends , s'élevait au-dessus de la Fontaine ^Arduisur ; tel encore l'Arbre qui , dans le Jardin des llespérides , portait les Pommes d'or de l'Immortalité. A l'époque où les Scandinaves conçurent les mythes sur
l'origine et la destruction du Monde , ils représentèrent également la Vie universelle sous le symbole d'un arbre merveilleux. Tel était l'^/rôre de Mimi (norr. Mima-meithr) , dont le fruit avait des vertus obstétricales ; tel était encore le Pommier qui produisit les Pommes d'or de l'Immortalité, gardées par la déesse Idunn. Tel était , aussi , le Frêne d'Yggdrasill, qui, considéré jusque-là uniquement comme Arbre d'Assemblée et de Jugement, fut dès lors considéré encore comme le symbole de la Vie universelle. Comme la Vie universelle pénètre le Monde entier, et qu'elle est combattue par la Mort universelle , le mythe dit que le Frêne d'Yggdrasil , comme Arbre de Vie , embrasse le Monde entier, que ses branches s'étendent au-dessus du ciel, et que ses racines plongent profondément dans l'Enfer. Voici comment s'énoncent les Dits de Grimnir , str. 31 :
« Trois racines se dirigent en trois directions
« Sous le Frêne d'Yggdrasill : « Hel habite en deçà de l'une; les Thurses-Givreux , en deçà de l'autre;
«Les Hommes, du genre humain, en deçà de la troisième. »
Cela signifie que les racines , au nombre symbolique de trois, plongent dans les trois Mondes ou Séjours inférieurs, savoir le Séjour des lotnes, à l'orient de la terre, le Séjour de Hel , en bas, au nord de la terre , et le Séjour Mitoyen, au milieu de la surface terrestre. De même, les branches du Frêne plongent dans les trois Séjours supérieurs ou célestes, savoir le Séjour des Alfes, le Séjour des Jses, et \& Séjour des Vanes. L'image ÙM Frêne d'Yggdrasil, considéré comme Arbre de Vie, diifère donc essentiellement de l'image de ce Frêne , considéré comme Arbre de Jugement. U Arbre de Jugement est placé tout entier dans le ciel; ses racines se trouvent dans la voûte céleste. V Arbre de Vie, au contraire, est beaucoup plus gigantesque ; ses branches s'étendent au-dessus du ciel, et ses racines s'enfoncent au-dessous de la terre. Comme la Mythologie a donné le même nom , celui de Fr^/ïe d'Yggdrasil, et à l'Arbre de .Jugement et à l'Arbre de Vie , il importe de bien distinguer l'un de l'autre, afin de comprendre la signification des mythes , qui se rapportent soit à l'un, soit à l'autre de ces deux arbres symboliques.
Le mythe de l'Arbre de Jugement ayant une origine épique, les détails , qui en sont rapportés, présentent ensemble un tableau que l'imagination peut facilement concevoir et se représenter. Le mythe de l'Arbre de Vie, au contraire, ayant une origine symbolique , les détails en sont plus incohérents et quelque peu bizarres; mais du moins il n'y a pas de contradictions ou d'incohérences telles, que l'imagination ne puisse en concevoir raisonnablement l'image. Les deux mythes, qui étaient , originairement, distincts l'un de l'autre , comme ils le sont restés dans la Genèse, se sont confondus ensemble dans la tradition mythologique des anciens Scandinaves. Mais cette fusion des deux mythes , loin de fiiire disparaître la contradiction qu'il y avait entre les détails épiques de l'un et les détails symboliques de l'autre, l'a fait d'autant plus ressortir, de sorte que l'image du Frêne , planté dans le Champ Céleste ou dans la Plaine d'Idi, et qui a naturellement son pied , ses racines , son tronc et ses branches dans le ciely ne saurait cadrer avec l'image du Frêne embrassant le Monde entier,
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c'est-à-dire plongeant ses brandies dans les régions supérieures ou célestes, et ses racines dans les régions inférieures ou terrestres. Ces incohérences contradictoires existent réellement, si , prenant les deux mythes comme formant un seul et même tableau , on rapporte à l'un les détails de l'autre; mais elles s'expliquent, du moment qu'on sépare les deux mythes qui ont été confondus ensemble , et qu'on rapporte à chacun les détails qui lui appartenaient dans l'origine. Snorri ne sait pas faire cette distinction entre les deux mythes. Aussi son exposé renferme-t-il des contradictions nombreuses, qu'il augmente encore par son interprétation des documents, et par ses idées evhéméristes concernant certains mythes.
§ 73. Le Frêne d'Yggdrasil , d'après Snorri. — ^^«orr/ a ignoré la signification symbolique du Frêne d'Yggdrasil tant comme Arbre de Jugement que comme Arbre de F/e; et, ce qui est bien plus fâcheux, il a confondu les mythes se rapportant à l'un ou à l'autre des deux symboles. Aussi son exposé renferme-t-il des contradictions nombreuses, et l'image qu'il retrace du Frêne, est discordante et inconcevable. D'abord les questions qu'il fait adresser diSublime^2iV Piétonneur , se rapportent au Frêne d' YggdrasiL considéré comme Arbre d'Assemblée ou de Jugement; mais la réponse d'Éqid-Sublùne se rapporte au Frêne , considéré comme Arbre de Vie. En effet, c'est, comme Arbre de Vie, que ce Frêne est dit, de tous les arbres , \Qplus grand et le meilleur, et qu'il étend ses branches et ses racines dans le Séjour enizer. Ensuite d'après une combinaison bizarre de certaines données mythologiques qu'il a faussement interprétées , Snorri se figure que , sous les trois racines du Frêne, se trouvent trois Fontaines sacrées. C'est que, se rappelant que la Fontaine d'Urdur est placée au pied de l'Arbre de Jugement des Ases, au ciel , et confondant ensuite cet Arbre de Jugement avec l'Arbre de Vie, qui a trois racines , il s'imagine et il dit que 1° l'une de ces trois racines se trouve chez les Ases; ce qui ne signifie pas (comme cela pourrait sembler) qu'elle se voit chez les Ases, qui (d'après l'evhémérisme de Snorri) habitent l'Asgard asiatique sur la terre, mais cela veut dire positivement qu'elle se trouve au ciel, comme Snorri l'explique lui-même , en disant plus loin (p. 91), à propos de cette même racine, qu'elle se trouve « au ciel)). Snorri dit ensuite 2" que la seconde racine du Frêne est chez les Thurses-Givreux . Cela est conforme , il est vrai, à l'énoncé des vers ci-dessus rapportés; mais, si ^«orrz ajoute que la racine s'étend à l'endroit où était antérieurement le Bâillementdes-Mâchoires ^ il ne parle plus d'après les documents, mais d'après l'idée fausse qu'il s'était faite du Gimiunga-Gap (voy. p. MO). Car il prend le Bdillement-des-Mâchoires pour V Océan primitif qui, lors de la création de la Terre , est devenu , selon lui , la Mer Extérieure (norr. utsia), baignant les rivages des Séjours-des-Iotnes ou du Pays des Thurses- G ivreux .
Snorri n'est pas , non plus , dans le vrai lorsqu'il dit 3° que la troisième racine se trouve au-dessus du Séjour-Brumeux. Il fallait dire au-dessus du Séjour-de-Hel, ou encore , plus exactement , au-dessus de Hel- Brumeux (voy. p. 165) , à l'endroit où se trouve le Dragon Nid-högg , qui, rongeant une des racines du Frêne dtYggdrasil ^ contribue au dépérissement de cet Arbre de Vie. Le détail de Nidhogg , bien qu'il ait été ajouté
22ö COMMENTAIRE CRITIQUE PERPETUEL.
postérieurement, fait cependant partie intégrante de la conception du mythe concernant l'y^r6rec?e Vie. En effet, ce mythe veut non-seulement énoncer que la Vie pénètre toute la Nature , mais aussi que cette vie est attaquée continuellement par des forces pernicieuses ennemies. C'était même, ici, le lieu de parler des différents Ennemis de l'Arbre de la Nature , ce que Snorri fait seulement plus bas (voy. p. 234). Au lieu de cela , il donne, ici, des détails dont les uns , il est vrai, sont conformes aux documents, mais n'ont aucun rapport mythologique avec le Frêne d'Yggdrasily et dont les autres ne sont mentionnés dans aucun document, et ne reposent que sur les fausses hypothèses ou combinaisons de notre auteur. C'est ainsi que Snorri aflBrme que le Bassin-Bruyant est sous la troisième racine du Frêne. D'abord cela n'est pas exact ; car le Bassin-Bruyant sq trouve au centre du Séjour-Brumeux ; ensuite ce Bassin n'a aucun rapport avec le mythe d' Yggdrasil. Snorri a placé le Bassin-Bruyant sous une des racines de l'Arbre, afin qu'il y eût correspondance et corrélation de ce bassin, d'un côté avec la Fontaine de Mimir , qu'il se figure placée sous la seconde racine, et, de l'autre, avec Isl Fontaine d' Ur dur ^ qu'il suppose placée sous \2l troisième racine. Mais, d'abord, cette topographie mythologique n'est pas conforme aux anciens documents ; et puis la Mythologie ne connaît pas cette corrélation des trois Fontaines , que Snorri a imaginée par suite d'une combinaison trop systématique. Cette erreur est cause que Snorri croit devoir exposer ici le mythe de la Fontaine de Mimir ^ qui , cependant n'a aucun rapport avec le mythe du Frêne d' Yggdrasil. Enfin Snorri admet (et cela également à tort) que le Dragon Nidhögg séjourne dans le Bassin-Bruyant. Évidemment il confond ce dragon , ainsi que les serpents innombrables qui se trouvent sous le Frêne (voy. p. 235) , avec les serpents du Bassin-Bruyant , dont le venin , mêlé aux eaux de Heidthyrnir, a formé les Vagues- Tempétueuses (v. p. iTI). g 74. La Fontaine de Mîmir. — Les sources qui jaillissaient auprès des Arbres d'Assemblée et de Jugement (voy. p. 224) étant devenues, ainsi que ces arbres eux-mêmes, des objets sacrés et merveilleux, la Mythologie put les transformer en Fontaines de Sagesse; et le raisonnement trouva des raisons d'analogie pour justifier ce caractère symbolique. Ainsi l'eau, cet élément clair, pur, transparent et pénétrant, fut considérée comme le symbole de la clarté de l'intelligence ; et, par conséquent, la source, la fontaine, ou le puits , qui renfermaient cet élément, symbole de l'intelligence, passaient pour la source de la Sagesse et de la Pénétration. Ensuite, comme on croyait que les boissons , surtout les spiritueux, pris dans certaines circonstances , augmentaient la puissance des facultés intellectuelles et morales, on considérait aussi la boisson fournie par ces Sources de Sagesse, comme des moyens propres à donner à l'esprit de la clairvoyance et de la science. Voilà pourquoi , dans les traditions mythologiques et épiques de l'Antiquité , de l'Orient et du Moyen âge , la Poésie , la Sagesse , la Vérité , ainsi que l€s Représentants mythologiques de la Poésie , de la Sagesse et de la Prescience , telles que les Muses, les Fées, lesOndines, les Néréides (allem. mer-wîp), les Femmes-Cygnes , les Femmes-Serpents [Echi-dna; Mélusine)^ etc. , sont toujours mises en rapport avec des sources (cf. gr. hippokrène), des puits (cf. Puits de la
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Vérité), des lacs, et des Coupes de divination (voy. Sur l'Origine et la Signification des Romans du St.-Graal). Ce symbolisme une fois compris, on conçoit que la Mythologie norraine a dû imaginer la Fontaine de Mîmir, pour expliquer symboliquement la Sagesse des lotnes. En effet , d'après la Cosmogonie mythologique, les lotnes étant nés avant les ^ses , la sagesse traditionnelle de ceux-là , qui étaient les anciens, pouvait rivaliser et se mesurer avec la sagesse de ceux-ci , qui étaient plus jeunes. Aussi les Thur s es- Givreux ou les lotnes portaient-ils l'épithète é^iqwQáQ Infiniment- s âge s {xiOVY. hund-vîsir, sagaces comme des chiens; dérivé peut-être de hundrad-vîsir, sagaces au centuple). Pour expliquer encore d'une autre manière cette sagesse que possédaient les lotnes , la Mythologie dit qu'ils ont, chez eux , dans le Séjour des lotnes , un Puits de Science, de Prescience et de Sagesse. Le Gardien ou le Possesseur de cette Fontaine , c'est l'Iotne Mîmir (p. Mîgmir , Ruisselant; cf. goth. milhma, nuage), qui, comme son nom l'indique, est la personnification de la Source même (cf. Vrindus, Jaillissant). Il est, par conséquent, aussi la personnification ou le Symbole de la Sagesse (comme le Vane Qvasir)^ et, à ce titre, il est le type, d'abord du Conseiller, et puis , dans la poésie épique postérieure , celui de V Artiste, et, par suite , du Médecin (cf. ail. a7^tzt^ de artista; d.Mi7na-7neidr, p. 226). A cemythe, dont nous venons de montrer l'origine et la forme primitive , sont venus, plus tard, se joindre des détails épiques, qui n'avaient qu'un rapport indirect avec l'idée symbolique qu'il exprimait originairement. Ces détails épiques sont les suivants : Mîmir, le Sage et le bon Conseiller , emploie son intelligence extraordinaire pour préserver de tout danger les lotnes qui sont de sa race ; il est donc aussi le Gardien du Séjour des lotnes. En cette qualité, il a en sa possession, pour pouvoir sonner l'alarme, la Corne-de-Gioll (Corne de Retentissante), qui, si l'on y donne, en cas de danger, est entendue dans le Monde entier, comme la Corne Dieudonné (sansc. Dêva-datta) du Demi-dieu hindou Ardjunas , ou comme le cor Ivoire {Olifant) du héros Ruodland. En bouchant du doigt l'embouchure de cette corne 2:>ointue (goth. stikls ; ail. stecher) , on pouvait encore , suivant l'usage des Scandinaves , s'en servir comme d'une corneà-boire (norr. stikill, ail. drinkhorn).
La corne de Mîmir était à la fois un gage de sûreté , parce que , avec elle , on pouvait donner l'alarme , et un instrument pour augmenter sa science , puisqu'on y buvait le breuvage de l'intelligence , à la Source de la Sagesse. Odinn voudrait, pour ces deux raisons , l'enlever à Mîmir, le Gardien des lotnes, et la donner èiHeimdall, le Gardien des Ases. Ne pouvant l'enlever de force, il emploie la ruse pour s'en emparer ; il demande à boire un coup dans cette Corne, espérant pouvoir ainsi la saisir et la garder. Mais Mîmir, le Sage , devinant son intention , lui demande de donner, comme gage pour la corne qu'on va lui présenter, son œil droit, c'est-à-dire la moitié de sa Prévision. Odinn, sachant qu'il ne perdra pas au change , préfère garder la Corne et laisser son œil engagé. Depuis ce temps , Odinn, le Père des Occis , est borgne; il n'a plus que la moitié de sa prévoyance ; mais , du moins , en faisant ce sacrifice, a-t-il pourvu , comme il croit , à la sûreté des Ases. Mîmir, n'ayant plus sa
Corne, boit, chaque matin, dans Vœil d'Odinn ou dans le Gage du Père des Occis. W augmente ainsi sa sagesse moyennant la Prévision du Chef des Ases. Peut-être y a-t-il quelque rapport caché, au moins quant à la forme , entre le mythe Scandinave et la tradition populaire si répandue dans le Jura sur la Fée Vouire (lat. Vipera). C'est une fée borgne comme Odinn, et qui, chaque fois qu'elle va boire à la fontaine, ôte son œil, lequel est un diamant. Il lui arrive parfois d'oublier son œil; heureux celui qui le trouve !, sa bourse sera toujours remplie d'argent, iyoy. Roquefort, Etat de la poésie, etc. , 142.)
Évidemment, le mythe de la Fontaine de Mîmir n'était pas rattaché, dans l'origine, au mythe du Frêne d'Ycjgdrasil. Peut-être cette Fontaine était-elle placée au pied de \ Arbre de Mimi (norr. Mîma-meidr) , dans le Séjour des lotnes. Toutefois Snorri l'a placée au pied du Frêne d'Yggdrasil , parce qu'il croyait, à tort, qu'il existait une corrélation ou analogie entre \íí Fontaine de Miinir, [q Bassin-Bruyant, et la/o/itai7ie d'Urdur, et que, par conséquent, la Fontaine de Mîmir et \e Bassin-Bruyant devaient se trouver, aussi bien que la Fontaine d'Urdur, au pied du Frêne d'Yggdrasil,
(25) LES NORNES ; LA FONTAINE d'uRÖUR.
g 75. La Prédiction du Destin. — Dans l'origine , l'homme n'adorait les Dieux que parce qu'il croyait à leur puissance surhumaine, et qu'il voyait en eux les arbitres de sa destinée. Le culte avait donc , dans l'origine , un but essentiellement eudæmonistique , c'est-à-dire que, par les pratiques du culte, on tendait à se rendre les Dieux favorables, et, par ce moyen, à se procurer le bonheur, et à détourner le malheur menaçant. Quant aux accidents heureux ou malheureux, on les attribuait à la divinité dans la spécialité de laquelle la direction de ces accidents rentrait plus particulièrement (voy. les Valkyries, § 125); mais quant au bonheur et au malheur de la vie, en général, ou quant à la bonne ou mauvaise destinée , on l'attribuait, d'abord au Dieu suprême, comme à celui qui avait une jouissance supérieure à celle des autres divinités, ou bien on l'attribuait à l'assemblée des Dieux qui, réunis en Conseil, décidaient de la bonne ou mauvaise destinée de chaque homme, surtout lors de sa naissance. C'est ainsi que les ^565 allaient, chaque jour, siéger auprès du Frêne d'Yggdrasil pour prononcer leur jugemetit [domr , fixation; sansc. dhaman, établissement) sur la Destinée des choses et des hommes. La destinée ainsi fixée , par leur jugement , portait elle-même le nom de Établissetnent (norr. domr) , pris dans le sens de Loi (cf. les Établissements de St.-Louis). Or, il était de l'intérêt des hommes de connaître d'avance la volonté ou les décrets des Dieux, afin d'éviter ce qui pouvait causer et amener l'accomplissement d'une décision fâcheuse , ou de la prévenir, en disposant favorablement les Dieux par le moyen des pratiques de la religion. On croyait, ensuite, que les Dieux faisaient connaître leurs décisions à leurs favoris, c'est-à-dire aux hommes inspirés , aux Divins ou aux prêtres , qui passaient pour les organes intermédiaires entre la Divinité et le peuple. C'est donc à ces hommes qu'on s'adressait pour apjH'endre la décision des Dieux , énoncée sous forme iV oracle. Comme
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le nombre des hommes, qui passaient pour être directement inspirés par les Dieux, était naturellement restreint, et que, pour connaître la volonté des Dieux et pour prévoir ou prévenir la Destinée, on n'avait pas toujours à sa disposition des Prophètes , des Inspirés ou des Divins , on suppléait, dans les circonstances ordinaires, à la Prophétie par la Divination. La Divination différait de la \ ision prophétique ou de la Prophétie , en ce qu'elle n'était pas , comme celle-ci , la vue immédiate de la Destinée révélée, soit par inspiration divine, soit par intuition contemplative, mais qu'elle était seulement l'art de prédire la destinée par conjecture ou induction, à la vue de certains indices physiques, qui passaient pour des signes précurseurs ou cotico mitants de l'événement, et qui, ou bien s'offraient d'eux-mêmes, ou bien étaient provoqués par des paroles ou des opérations magiques. Malgré cette distinction , la Vision prophétique et la Divination se confondaient souvent dans la pratique, et elles étaient exercées communément, l'une et l'autre, ensemble. Comme les femmes, par suite de leur organisation plus délicate, ou par leur éducation et leurs occupations habituelles, ont naturellement l'esprit plus impressionnable, plus porté à l'enthousiasme et au mystère que les hommes, l'esprit prophétique et divinatoire était aussi plus particulièrement attribué aux femmes; et, pkis tard, peut-être par suite d'idées ascétiques originaires de l'Inde , l'esprit prophétique était attribué principalement aux femmesvierges (voy. Les Gètes, p. 210). De là, chez les peuples d'origine gétique, l'institution de Prêtresses, Prophétesses ou Devineresses attachées au Sanctuaire, et portant, pour cette raison, le nom de Conseillères du Sanctuaire (gèt. alhi- hrûnas). A côté de ces femmes, qui, comme prédisant l'issue ou la destinée des expéditions guerrières, avaient seules une position , en quelque sorte, officielle ^ il y en avait d'autres qui n'étaient pas attachées au Sanctuaire, mais qui, parcourant le pays, prédisaient l'avenir des particuliers, surtout l'avenir ou la destinée des enfants nouveau-nés. Oïi\es2i^^e\2ài Femmes de Fision{norv. Spâ-Konur). De même que laProphétie s'était confondue avec la Divination , la Divination ne tarda pas à se confondre , à son tour , avec la Magie. La Divination différait de la Magie en ce qu'elle se contentait de deviner la destinée telle que les Dieux l'avaient décrétée, sans avoir, comme celle-ci, la prétention de déterminer ou de modifier, à volonté, le destin, les événements et les choses, en produisant , par des moyens supposés naturels , et indiqués parla Science occulte, les causes qui passaient pour amener nécessairement, inévitablement, et, contrairement même à la volonté des dieux, les effets qu'on désirait obtenir. Les Femmes de Vision étant aussi des Magiciennes, l'idée s'établit facilement que ces femmes ne prévoyaient ou ne savaient pas seulement d'avance la destinée , telle que les Dieux l'avaient décrétée , mais qu'elles étaient aussi en état , par leur science magique , de déterminer, elles-mêmes , cette destinée, selon leur fantaisie ; qu'elles étaient, par conséquent , aussi bien que les Dieux , et souvent ipême plus que les Dieux, les Arbitres immédiats du bonheur et du malheur des hommes. La Magie était surtout pratiquée chez les peuples ^mies; elle passa, en partie, des Finnes aux Slaves, et des Slaves aux Scandinaves. Les Slaves croyaient que les magiciens étaient généralement des lotips-garous (voy.
p. 210); c'est pourquoi le nom de valchav {Issu de Loup ; si. Falch)^ qui désignait, originairement, le loup-garou (pol. wilkolek)^ prit la signification de 7nagicien (vieux-slav. valchav; russ. volchov , magicien). Il y avait aussi, chez les Slaves, des Magiciennes nommées valchavy , dont le nom slave fut adopté par les Scandinaves pour désigner leurs Prophétesses, Devineresses ou Magiciennes; en effet, c'est du nom de Valhava que se sont formés régulièrement les noms norrains de völva et de vala (cf. Hyndla, Petite Chienne, Petite Louve).
l 76. Les Nornes , Arbitres de la Destinée. — A mesure que l'on reconnaissait, dans le monde, le principe de la causalité , on attribuait aussi la destinée des choses et des hommes à un Ordre mystérieux reposant sur la causalité ; et l'on était naturellement porté à croire que tout dépendait d'une Cause primitive , considérée comme une Dis2)ositionpri- ?no?'diale (norr. örlag; v. ail. urlagi). D'après les idées sur l'origine du Monde et des Dieux , qui, au premier siècle avant notre ère, venaient de se formuler dans des mythes cosmogoniques ou théogoniques, on croyait que les Jses n'existaient pas au commencement, mais qu'ils étaient nés postérieurement aux lotnes ; et c'est pourquoi , loin d'être les auteurs de la Disi^osiiion p?^i7íiordiale, ces dieux en subissaient eux-mêmes la loi, et n'avaient d'autre privilège sur les hommes que celui de la connaître d'avance d'une manière plus ou moins parfaite. Dès lors la Destinée humaine, n'étant plus déterminée par le Jugement (norr. dômr) des Dieux , ne fut plus aussi souvent appelée du nom de Jugement; mais , comme elle dépendait d'une Loi ou d'une Disposition primordiale , elle prit elle-même généralement le nom de Loi primordiale (norr. ur-lag). Cependant, cette Disposition primordiale ne passa pas pour tellement immuable que la puissance irrésistible de la Magie ne pût la modifier. Les A Ihi-hrûne s, les Femmes-de-Vision et les Magiciennes (norr. Volur)^ continuaient donc à être considérées comme les Arbitres de la Destinée humaine; et l'existence de ces femmes et les croyances qui se rattachaient à elles, devaient naturellement donner naissance à l'idée et au mythe des Nornes. En eifet, les Nornes mythologiques et célestes sont calquées , en grande partie, sur les Spâkonar ]\\siov\(\ues et terrestres, comme les Valkyries (voy. § 125) ont été conçues d'après les Alhi-rûnes du Dieu de la Guerre. Si l'on considère les Nornes comme les Arbitres de la destinée en général, et les Valkyries comme présidant seulement à la destinée dans les combats, on peut dire que les Valkyries sont une sjiécialisation des Nornes, ou qu'elles sont une conception mythologique postérieure à celle des Nornes. Mais si l'on se rappelle que les ValkyiHes ont été calquées sur les Alhi-rûnes , comme les Nornes sur les Femmes de Vision , et que les Alhi-rûnes avaient de bonne heure une position officielle que n'ont jamais eue les Femmes de Vision, il faut aussi dire que les Nornes sont une généralisation des Valkyries, et, par conséquent, une conception mythologique postérieure à celle des Valkyries. Ensuite, bien que les Nornes ment été postérieures 2iU\Spdkonur historiques, comme conception mythologique , elles sont cependant devenues, dans la tradition , en quelque sorte le type et l'idéal des prophétesses et devineresses norraines. Les Nornes sont les arbitres par excellence de la Destinée du monde et
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des hommes dans le passé , le présent et l'avenir; elles président à la destinée , la distribuent, et la font connaître. Devant présider à la Loi primordiale, elles appartiennent naturellement à la rsice primitive, c'est-à-dire à la race des Iot7ies , qui sont les premiers-nés de la création (voy . 1 80) et qui sont en possession de la tradition ou de la Sagesse la plus ancienne. Aussi est-il dit que les Nornes sont douées de l'esprit de sagesse {norr. frodgediathar). Elles sont les filles del'Iotne Mögthrasir (Effort-de-Gars); et comme la Destinée, s'accomplissant dans le temps, appartient soit au passé , soit au présent, soit à l'avenir , elles sont au nombre de trois, et }^ovtentlesnomsdePa55ee(LTdur),de/*ré5e7iíe(Verdandi)etdeFwíwre(Skuld). Bien qu'elles appartiennent à la race des lotnes, qui sont les ennemis des Dieux et de la Création, elles n'en sont pas moins des Déités bienveillantes, intéressées au salut, à V entretien et à la conservation du Monde et des hommes. Aussi le nom deiVor/ie (p. ]S ara-un, Naurn, Nom, Aimantle-Salut, ou l'Entretien, ou la Conservation), exprime-t-il leur nature bienfaisante et bienveillante. Comme Déités bienfaisantes, les Nornes ont leur domicile , non dans le Séjour des lotnes , mais au ciel, où elles sont venues de lötunheim, s'établir auprès des Ases, à Y Aurore des Ages (voy. p. 21 6). Elles sont, en quelque sorte, les ^//«'-Arii^es des Sanctuaires célestes. Comme Déités , dont le Jw^ewewi détermine la destinée humaine, elles sont placées au pied du /rewe d'Yggdrasil, considéré comme Arbre de Jugement, et qui se trouve dans la Plaine d'Idi, au milieu de VEnclosdes-Ases. Au pied de cet arbre sacré, est une Fontaine qui, d'après l'aînée des Nornes, porte le nom de Fontaitie d'Urdur. Cette fontaine, se trouvant au ciel, est, parjcela même, une fontaine sacrée; son eau est également sacrée, c'est-à-dire qu'elle a des vertus magiques. Comme la Fontaine d'Urdur est située au pied de l'Arbre de Jugement et de Sagesse , elle est elle-même une Fontaine de Sagesse ; et c'est pourquoi les Nornes, douées de l'esprit de sagesse , y habitent. Mais de même que le Fretie d'Yggdrasil, comme Arbre de Jugement, s'est confondu avec \e Frêne d'Yggdrasil considéré comme Arbre de Fie , de même aussi la Fontaine d'Urdur n'est pas seulement source de Sagesse, mais aussi source de Vie. Ses eaux sacrées ont la vertu magique de conserver tout ce qu'elles touchent. Aussi les Nornes conservatrices ^i protectrices (norr. Hamingiur., Issues de Couvrant), ont-elles soin d'arroser de cette eau les parties de l'Arbre de Vie , pour le préserver de la pourriture qui l'attaque.
l 77. Les Nornes épiques. — Bien que , dans l'origine , on n'ait imaginé que trois Nornes, la poésie mythico-épique Scandinave en imagina, dans la suite , un plus grand nombre; on en distinguait même différentes espèces, d'après les différentes races d'Êtres mythologiques, comme dans la Mythologie hindoue on distinguait, parmi les Richis, les Dévarschayds, les Bramarschayâs et les Rddjarschayâs , selon qu'ils appartenaient à la race des Dieux , à la race des Brahmanas , ou à la race des Rois. La strophe citée par Sîiorri, énumère trois classes deNor9ies; les unes , les véritables ou les primitives , sont appelées parentes des Ases , parce qu'elles habitaient le ciel, avec les Ases, et que, pour cette raison , et bien qu'elles fussent d'origine lotniqiœ, on les croyait de la fa-
mille áes Jses. La seconde classe est celle des Nomes, parentes des Ai/es (v. p. 239). La troisième est celle des Nornes de la race de Dvalînn, c'est-à-dire de la race des Dvergs (voy. p. 222). Comme c'est le propre de la poésie mytldco-épique de l'époque postérieure, d'abaisser les Déités au point de les confondre avec les humains, les Nornes célestes y sont aussi tellement rapprochées des Femmes de Vision historiques, qu'il est souvent impossible de dire si ces Nornes épiques appartiennent au ciel ou à la terre. Aussi , dans la poésie épique des temps postérieurs, les Femmes de Vision portent-elles, la plupart du temps , également le nom mythologique de Nornes ; et, comme les Feimnes de Vision se sont confondues , dans la suite, avec les Magiciennes , qui passaient généralement pour malfaisantes y les Nornes mythologiques furent aussi quelquefois représentées, dans les récits épiques et les Sagas, comme des femmes méchantes et malfaisantes. Depuis cette époque, la Destinée, bonne ou mauvaise, ne fut plus considérée comme le résultat d'une Dispositioii primordiale , mais comme l'eifet du hasard et du caprice. Car, d'un côté, le bonheur était supposé donné par les Nornes (cf. örlög drygia) , réputées bienveillantes , soit parce qu'elles l'étaient par caractère , ou par leur nature comme appartenant à une race bonne, soit parce que , malgré leur caractère et leur nature méchante, elles avaient été rendues favorables par des présents, des sacrifices, des prières; d'un autre côté, on attribuait également le malheur à l'influence des Nornes, qui passaient pour malveillantes, soit parce qu'elles l'étaient de caractère, de nature et de race, soit parce qu'elles avaient été momentanément indisposées , irritées ou transportées de colère ou de jalousie.
Une espèce particulière de Nornes ou une spécialisation de la conception des Nornes, ce sont les Choisit-les-Occis. (Voy. § 125.)
(26) LES MERVEILLES ET LES SOUFFRANCES DU FRÊNE d'yGGDRASIL.
l 78. L'Aigle et le Dragon Nidhogg. — Snorri revient encore ici au Frêne d'Yggdrasil, parce qu'il n'a pas su mettre à leur place les détails qui lui restaient encore à donner concernant les merveilles et les souffrances de cet Arbre. Comme , dans le Monde , la vie est combattue par la mort, le Frêne d'Yggdrasil, considéré comme Arbre de Vie, est aussi miné et attaqué par des forces pernicieuses; ce que le mythe exprime en disant que cet arbre est protégé et restauré d'en haut , mais attaqué sans cesse et sapé d'en bas. Ses branches, qui se répandent au-dessus du ciel ou du Séjour des Ases créateurs et conservateurs, sont naturellement le siège des forces, ou le Séjour des Êtres, qui repoussentles attaques de la destruction et de la mort; ses racines, au contraire, qui plongent dans les régions inférieures et dans les Enfers, sont rongées par des Etres destructeurs qui y sont domiciliés. Dans les anciens mythes de l'Asie, ces Êtres pernicieux sont représentés généralement par le Dragon ou le Serpent, qui est la personnification de la peste, des miasmes, et du venin (sansc. ahi, serpent; cf. pers. Duzk-ak, Mal-portant); et l'on y considère comme l'opposé ou comme l'Ennemi du Serpent , VÂiglc (cf. sansc. Garoudas ; pers. Rokh; Simurgh)^ parce que d'abord, au point de vue historique, on prétend que cet oiseau dévore, comme l'ibis, les serpents,
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et, ensuite , parce que, au point de vue sy7nbolique , le Vent, dont l'aigle est la personnification (voy. l 83), est une force conservatrice , en ce qu'il détruit ou chasse la peste et les miasmes délétères (cf Les Harpyies , par J. F. Cerquand). Aussi la Conservation et la Protection sontelles symbolisées, dans le mythe Scandinave, ^SLvVJigle, dont le nom, il est vrai, n'est pas indiqué d'une manière plus explicite , mais qui était sans doute identique , dans l'origine, d'un côté avec l'iotne Mögthrasii-, le symbole de la Procréation , et, de l'autre , avec Odinn, l'ancien dieu du Vent, figuré sous forme d'aigle, et surnommé quelquefois le Vieux Aigle (norr. Gamli Ar)^ eu souvenir de cette ancienne forme. A la fois Gardien vigilant et Protecteur de l'Arbre de Vie, cet Aigle est perché au sommet du Frêne d'Yggdrasil, afin d'embrasser le monde entier de son regard perçant. Sur son front, ou comme il est dit , entre ses yeux, est assis son serviteur, qui veille, à sa place, pendant son sommeil, et qui, à l'instant même, l'avertit du danger qui approche. Ce serviteur, à la fois son Aide et son Conseiller , est un Autour qui est nommé Vedurfölnir (JVlou-des-ïempêtes), sans doute parce qu'il est le symbole du Vent nord -est, qui amollit ou tempère les tempêtes amenées par son opposé , le Vent du sud-ouest [Fedur], qui amène le grain.
Le Représentant des forces pernicieuses à la vie de la Nature, c'est le dragon Nidhögg (Frappe-de-Colère) , qui, rongeant une des trois racines du Frêne d'Yggdrasil, endommage cet Arbre d'en bas, ainsi que l'énonce la strophe 35 des Dits de Grimnir^ citée par Snorri. Les compagnons et les aides du Dragon sont des serpents innombrables , que Snorri confond étrangement avec les Serpents du Bassin-Bruyant (voy. p. 235); et il donne les noms de quelques-uns d'entre eux, d'après la strop*he 54 des Dits de Grimnir. Les noms de Gôinn (Terreux; cf gô , terre) et de Moinn (Argileux) , les fils de Graf-vitnir (Présage de Tombeau) , désignent des serpents habitant dans des tombeaux ou des trous de la terre. Les noms de Dos-gris (norr. Grâ-baki') et de Peau-grise (norr. Grâfiolludr) , indiquent la couleur des serpents ; le nom de Ofnir (p. Vofnir ou Vafnir, Flambant), désigne le serpent comme personnification da/eu; et Svafnir (Assoupissant) est le nom du serpent , considéré comme assoupissant ou comme fascinant 'par son regard (cf basilisc). Tous ces noms épiques de serpent n'ont ici aucune signification syinbolique particulière ; ils sont imaginés par analogie avec d'autres noms semblables , et ils figurent ici seulement pour désigner des serpents en général.
§ 79. L'Écureuil Ratakostr et le Cerf broutant. — Entre les principes conservateurs représentés par V Aigle et V Autour, êtres aériens , et les principes destructeurs représentés par Nidhögg et les Serpents, êtres souterrains , se trouvent placées les forces inofifensives du Séjour terrestre représentées ici symboliquement ^2iV ['Écureuil et les Cerfs, créatures généralement inofi'ensives, mais qui, cependant, contribuent, pour quelque chose, à ce que, à la fin , le principe de destruction et de mort obtiendra le dessus sur la conservation et la vie. L'Écureuil a été imaginé et choisi comme représentant des êtres qui, quoique inoffensifs, ne sont cependant pas réellement conservateurs, parce que, d'abord, cet animal , de l'espèce des rongeurs, est , comme le rat et la souris, le symbole de la
destruction lente ou de la corrosion. Aussi l'écureuil porte-il, ici, le nom de Rata-kostr (l'Assorti de Rati) ou le Compagnon du Rat [rati , rongeur, qui corrode). Ensuite, l'ensemble de l'image symbolique exigeait qu'on choisît un rongeur pouvant servir d'intermédiaire entre l'Aigle, placé au sommet de l'Arbre de Vie , et le Dragon gisant sous une des racines de cet arbre. Or, l'écureuil vit à la fois dans un bauge, sur l'arbre, et dans un terrier, participant ainsi et de la nature aérienne de l'Aigle et de la nature souterraine de Nidhögg. Enfin la prestesse et la prudence, qui caractérisent l'écureuil, le rendaient éminemment propre au rôle de messager, de rapporteur et d'intermédiaire entre les deux Ennemis, éloignés l'un de l'autre, entre VJigleeíNidhögg, qui , semblables aux guerriers des âges héroïques, sont représentés, dans le mythe, comme se provoquant, de loin, par des railleries et par des injures, avant d'en venir aux mains. Ce mythe de l'Aigle, du Dragon, et de l'Écureuil ne se trouve exposé dans aucun des anciens documents mythologiques, de ceux, du moins, qui nous restent; mais, évidemment, Snorri ne l'a pas inventé; il l'a emprunté, soit à un ancien poème que nous n'avons plus, soit, ce qui est plus probable, à la tradition populaire orale. Ce qui prouve à la fois l'authenticité et l'ancienneté de ce mythe ^ qui cependant ne remonte guère au delà du 3« siècle avant notre ère, c'est que sa partie épique, ou le récit séparé de sa signification syînbolique , s'est conservé dans un apologue , où il a pris une signification purement allégorique et morale. En effet, la forme primitive de ce récit mythologique semble se reconnaître encore, à travers quelques changements, dans la fable de l'Aigle , le Chat, et la Laie. (Cf. Pantcha-tantra deBenfey.)
A ce premier mythe , qui montrait l'antagonisme entre la vie et la mort, sous le symbole de V Aigle et du Dragon, excités l'un contre l'autre par l'Écureuil, est venu se joindre un autre mythe exprimant l'endommagement causé à l'Arbre de Vie par les cerfs qui en broutent le feuillage. Dans la strophe 35 des Dits de Grimnir, citée par5worr2^ il n'est question que d'un seul cerf broutant d'en haut le Frêne d'Yggdrasil, à moins qu'on ne veuille considérer ce singulier comme un collectif grammatical , ou comme une synecdoque poétique. Snorri cite (sans cependant indiquer d'après quelle autorité il le fait), quatre cerfs : Daînn (Assoupi), Dvalinn (Défaillant) , Dyn-eir (Apaise-Bruit) et Dura-thrôr (Somnolent). Ces noms sont authentiques , à en juger déjà par l'allitération qui nous autorise à croire qu'ils étaient renfermés dans des vers d'anciens poèmes mythologiques. Ensuite ces noms sont évidemment des noms de Dvergs ou de Gèmt^ zooinorphes (voy. p. 21 8), qui , sans être ici décidément ma//azsants, appartiennent, cependant, comme certaines classes de Dvergs , à une race, il est vrai, inoffensive, mais ennemie de la lumière (cf. Z)öcÆalfar) et capable de commettre , comme les Êtres de la nuit, des actions démoniaques, nuisibles à la Création. Dans l'origine, ces Cerfs-Dvergs , qui endommagent l'Arbre de Vie, représentaient les vents frais ou les frimas des nuits d'été ; ils proviennent des glaciers (cf. le Cerf Eik-thyrnir , g 136); et, bien qu'ils soient faibles et comme assoupis {Dâinn, Assoupi; Dvalinn, ï>éïiu\\2iWi\ Diira-thror, S(imï\o\çx\i\ Dyn-eir, Apaise- Bruit) , en comparaison des venis fougueux et bruyants de l'hiver, ils
N" (26) (p. 93); LA TOMBÉE DE MIEL; LES CYGNES d'uRDUR. 237
nuisent cependant aux bourgeons ou au feuillage des arbres (cf. lune rousse). De même que , dans la Mythologie , les vents impétueux et brutaux de l'hiver sont quelquefois figurés par des taureaux, de même les vents d'été rapides, légers et doux sont représentés ici par des cerfs , animaux rapides, légers et doux. Dans la Mythologie hindoue, Vayous, le Dieu des vents , est représenté monté sur une gazelle ou un cerf. Les Cerfs du Frêne d. Yggdrasil sont au nombre de quatre, sans doute, d'après les quatre points cardinaux du monde. Comme l'image de cerfs broutants , considérés comme symboles des frimas d'une nuit d'été, est postérieure à la conception symbolique de l'ensemble du mythe, il en est résulté une image discordante et un tableau pour le moins bizarre , où les cerfs, au lieu d'être placés naturellement au pied de l'Arbre de Vie, se trouvent placés , comme l'Écureuil , sur les branches , et en broutent le feuillage d'en haut (Cf. Heidrûne , g 134).
§ 80. La Tombée de miel et les Cygnes de la Fontaine d'Urdur. — Si l'Arbre de Vie est endommagé par des forces pernicieuses , il existe aussi des forces réparatrices qui tendent à restaurer de nouveau la Nature endommagée. Les Anciens croyaient que la rosée, qui rafraîchit et vivifie la végétation , tombait des nuages du ciel , et qu'elle était recueillie sur les feuilles des arbres, qui la répandaient ensuite à terre. Encore au quatorzième siècle , des voyageurs qui ont parlé de TénériiTe , ont assuré que, dans cette île, ainsi que dans celles qui l'avoisinent, il se trouvait un arbre qui ramassait les vapeurs de l'atmosphère , de manière qu'en le secouant , on obtenait toujours une rosée ou une eau claire et bienfaisante (voy. Souvenirs d'un aveugle, par J. Arago, I, p. 28). D'après cette idée , il était naturel de se figurer , en Mythologie , que la rosée vivifiante et fécondante tombait de Y Arbre de Vie, dont les branches et le feuillage plongeaient dans le ciel ou dans les nuages renfermant la pluie céleste ou les Eaux sacrées (norr. Heilög vötn). La rosée, par son origine, était donc également sacrée et bienfaisante; elle était blanche, puisque la blancheur est le symbole de la pureté, et , par suite, de la sainteté (cf. sansc. çrita, blanc; zend. spento, blanc, saint; slav. sviat, blanc, saint); elle a, par conséquent, comme les cAose.s saintes, des vertus magiques; et, c'est pourquoi, il est dit que les Nomes répandent , d'en haut, cette eau bienfaisante sur l'Arbre, afin que son bois ne soit pas attaqué par la pourriture. La rosée céleste, qui tombe un Frêne d'YggdrasiL étant, pour la Nature , ce que la nourriture est pour le corps humain, la Mythologie a considéré celte rosée comme une espèce d'Ambroisie, ou comme la substance nourricière par excellence. Or, dans l'Antiquité, surtout chez les peuples iafétiques, le symbole de la nourriture et de l'entretien de la vie, c'était le w/e/ (voy. p. 181). C'est pourquoi la rosée céleste est représentée, dans le mythe, comme une manne céleste, comme un miellat, qui sert aux abeilles à faire leur miel. Cette rosée est ce qu'on appelle , dans la langue norraine , la Tombée de miel; et c'est là l'explication à la fois populaire et mythologique de l'origine du miellat, appelé aussi miellée ou miellure , exsudation sucrée qui, dans certaines circonstances, sort des feuilles des jeunes arbres, en été, et tombe à terre comme la manne dont se nourrissaient les Israélites dans le désert.
Snorri, confondant V Arbre de Vie avec V Arbre de Jugement {\. p. 227), rattache la Fontaitie d'Urdur à l'Arbre de Vie, bien qu'elle se rapporte à l'Arbre de Jugement, et il en parle ici à propos des merveilles du Frêne d'Yggdrasil.W fait mention, je ne sais d'après quel document, de deux Cygnes qui nagent sur l'eau de la Fontaine d'Urdur, et qui , selon la tradition, sont la souche première de cette espèce d'oiseaux aquatiques. Dans l'Antiquité , on croyait que les âmes ou les Génies intelligents (voy. p. 217), prenaient, de préférence, \?l iorme A' oiseau , parce que l'oiseau, des hauteurs où il vole et où il est perché, voyant tout, épiant tout, et assistant à tout ce qui se passe, est censé posséder, de préférence, à d'autres créatures^ la science, et connaître aussi le mieux les secrets des hommes et ceux de la Destinée. Aussi c'est sur les oiseaux qu'on prenait l'augure (gr. oïonos) , et c'est leur langage qu'on étudiait comme un oracle. A plus forte raison les oiseaux aquatiques séjournant dans Veau, ce symbole de la Sagesse et de la Prophétie (voy. p. 282), passaient-ils pour des oiseaux jjrophétiques (cf. les hansâs de la poésie hindoue ; les oies du Capitole ; lat. olor vates) ; et s'ils avaient le plumage blanc, ils passaient encore pour des oiseaux saints, divins, et de bon augure. La tradition représentait donc généralement le cygne blanc comme un oiseau sacré et prophétique , qui, ainsi que son opposé, le noir corbeau , jette au vent ses oracles, d'une voie monosyllabique, et en quelque sorte aboyante (cf. norr. svân ^.svakns^ aboyeur; gr. kuknos; lat. cicôjiia ; pers. spak^ chien; slav. sabaca , chienne). C'est pourquoi les Nornes elles-mêmes, quand elles se transportaient d'un endroit à l'autre, volaient à travers les airs sous forme de cygnes. La Mythologie a donc bien pu imaginer que la première paire de cygnes prophétiques se soit trouvée dans le bassin de la Fontaine d'Urdur^ dans cette eau qui blanchit tout, qui sanctifie tout, et communique aux oiseaux qui l'habitent le don de la Sagesse et de la Prophétie.