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LE LOUP DE FENRIR

g 111. Signification symbolique du Loup de Fenrir. — Les feux souterrains , qui sont lancés au ciel par les volcans, sont symbolisés par le Loup de Fenrir. Le mot Fenrir (p. Fenaris) signifie Ecumant, Effervescent (cf. sansc. phé7ia écume; anglos./<»m; ail. feim; lith. pienas; lett. peens)^ et désigne les masses écumantes et eiîervescentes qui bouillonnent dans les entrailles de la terre. Comme ces feux souterrains passent pour des feux nuisibles, Fenrir, qui les représente, est symbolisé par un Loi^p^ c'est-à-dire par l'animal nuisible, vorace, et destructeur par excellence (voy. p. 207), et il porte , entre autres, le nom épithétique AeBêted'Occision (voy. p. 136), qui est synonyme úeLoup^ parce que cet animal vorace suit les armées et dévore les cadavres des guerriers qui restent sur le champ de bataille (voy. p. 209). Ensuite comme représentant du feu nuisible , il est considéré naturellement comme le Fils de Loki, qui, lui aussi, est le symbole du Feu destructeur du Monde (voy. p. 285). Sa mère est la géante Jngurbodi, qui était sans doute la fille de l'Iotne Hvedrungr (Issu de Hvedur, Tempête). Aussi Fenrir est -il encore appelé le Rejeton de Hvedrung (voy. p. 136). La bave qui découle de la gueule écumante du Loup de Fenrir représente les laves , qui sortent et découlent du cratère des volcans. Ces feux souterrains, vomis par le Loup, et réunis à ceux qui proviennent du Monde igné , représenté par Surtur (voy. p. 174), produisent l'embrasement universel qui détruira la création à la fin des siècles. Le Loup qui lance ses feux en l'air menace d'embraser le ciel , et c'est pourquoi son principal adversaire c'est le Maître du ciel, c'est le chef des Ases, Tyr, l'ancien Dieu du Ciel, auquel plus tard Odinn a été substitué, comme Dieu 5w/?ré'me. Aussi c'est Odiîin qui luttera contre le Loup de Fenrir, dans le terrible combat du Crépuscule des Grandeurs. Odinn succombera, mais sa mort sera vengée, sur le loup, par son fils Vîdar (voy. p. 280).

g 112. Les Ases enchaînent le Loup de Fenrir. — Odinn et les Ases, voyant ce Loup , qui les menaçait de destruction, grandir et prendre de la force, prirent des mesures pour l'enchaîner et l'empêcher ainsi de leur nuire. Les moyens et les ruses , auxquels ils ont eu recours pour parvenir à le lier, font ici le sujet d'un conte populaire , d'une date relativement postérieure , mais qui est remarquable, et pour le fond mythologique, et pour la forme de la narration. Pour le fond, nous y voyons un exemple frappant de cet esprit inépuisable en expédients , en ruses , en persuasions, en chicanes, qui caractérise la race normande. Quant à la forme, le récit clair, vif, piquant de ce conte, nous révèle parfaitement le talent de narration , que Snorri possédait à un haut degré.

Des deux liens que les Ases ont d'abord fabriqués, eux-mêmes , pour lier le Loup , l'un est nommé Insinuant, puisqu'il devait être de nature à se faire accepter du Loup sans répugnance, et l'autre est nommé

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Serrant, puisqu'il devait, selon l'intention des Ases, serrer fortement la gorge au Loup de Fenrir. Ces liens /ees ou magiques étaient, sans doute, faits, l'un et l'autre, de soie; car le fil de soie, ou fil d'or joue, au Moyen âge, un grand rôle comme lien magique. Ces deux liens, ainsi que leurs noms, étaient probablement aussi mentionnés dans l'ancienne tradition mythologique, puisqu'ils ont donné lieu aux locutions proverbiales de se dégager de l'Insinuant, et de s'arracher au Serrant, pour dire faire des efforts désespérés. Les Ases n'ayant pas pu fabriquer, eux-mêmes^ un lien assez fort pour enchaîner le Loup, s'adressent aux Dvergs ou Jlf es-Noirs (voy. p. 239) , qui passent pour exceller dans tous les arts industriels et dans la Magie. Ceux-ci, sur la commande faite par le messager des Dieux Skirnir (voy. p. 305), fabriquent un lien magique nommé Étranglant. C'est un nœud féé, qui, par cela même qu'il est fait moyennant la magie, se compose, comme toutes les choses merveilleuses, d'éléments extraordinaires, introuvables, impossibles même. Ces six éléments dont il est composé n'ont pas ici de signification symbolique ou allégorique ; ils désignent, en général, des choses introuvables , et sont imaginés seulement pour indiquer la nature extraordinaire de ce lien. Mais ce qui prouve que ce n'est pas Snorri qui a imaginé ces éléments, c'est V allitération qui, dans le texte, réunit les mots désignant ces choses, et qui fait naturellement supposer, que cet auteur a puisé ces détails dans un document en vers, qui, sans doute, n'existe plus de nos jours (voy. F. Magnusen, Lexicon mytholog. p. 338).

Dans le Nord, toutes les fois qu'on avait besoin d'un endroit sûr, isolé , et inaccessible, soit, par exemple, pour un duel(norr. hôlmgangr. Rendez-vous à l'îlot), ou pour une prison (voy. Vöhindar Kvida , 16), on choisissait quelque ?/oi dans un fleuve, ou dans la mer, ou dans un lac. Aussi est-il dit que les Ases rendaient le Loup prisonnnier, en l'enchaînant dans une île déserte, appelée ^rz/yère ^ et située dans le lac nommé Amsvartnir (Noirci-de-Peine). C'est ainsi que, d'après une tradition populaire en Suède, le Géant-Magicien Gilhertil fut enchaîné dans l'île de Vising, située dans le lac de Vættur. D'après un document mythologique inédit (voy. Lexicon mytholog. p. 340), le rocher auquel est attaché Fenrir se trouve sur une hauteur nommée St-glitnir (Toujours Étincelant), et la bave , ou la lave, qui sort de la gueule ou du cratère du Loup écumant , forme deux fleuves , qui sont nommés Vil (Lamentation) et Von (Regret), et se mêlent aux eaux du lac Noirci-de-Peine. Pour expliquer pourquoi les Ases n'ont pas tué le Loup , Snorri donne pour raison qu'ils n'ont pas voulu ensanglanter leur demeure sacrée. Mais, d'abord, le Loup n'a pas été enchaîné dans la demeure céleste des Ases, et, ensuite, la raison mythologique véritable en est que, le Loup étant prédestiné à jouer un rôle important, à la fin du monde, la Mythologie n'a pas pu le représenter comme vaincu et tué par les Ases, mais seulement comme dompté, et enchaîné temporairement, et attendant, dans les liens, le Crépuscule des Grandeurs, pour être alors déchaîné , et pour se ruer sur le ciel, et sur Odinn.

Les Scandinaves avaient l'habitude d'allumer des bûchers sur les hauteurs (cf. danois bovne-hoïe)^ pour signaler l'arrivée de l'ennemi; le

bûcher allumé (norr. viti, indice), était donc le signal úe la guerre. Le Louj) de Fenrir, ce symbole du Feu dévastateur, quand une fois il se déchaînera, sera le signal de la dévastation universelle; et c'est pourquoi il porte encore le nom épithétique de Fifnir (Signalant; cf. p. 209).

(36) LES ASYÎSIES.

§ 113. L'asynie Saga, spécialisation de la Norne Urdur. — La conception des Déesses, et leur nom d'Jsynies ont déjà été expliqués ci-dessus {§ 85); nous avons également expliqué la conception et le nom de la déesse Frigg (§ 88). Si l'on excepte Yâsyme Frigg, qui est l'épouse du Dieu Suprême , et qui méritait ainsi d'être nommée la première , il n'y a pas lieu d'établir un ordre hiérarchique entre les diiîérentes Déesses. Aussi Snorri les énumère-t-il dans un ordre qui semble l'effet du hasard. Après avoir nommé r£)jow.çe du dieu Odinn, il parle de Saga, qui était son Amante. Odinn, étant devenu Dieu suprême, prit, en* cette qualité, les attributions de l'ancien Skalmoskis , considéré comme Dieu de l'Intelligence, de V Histoire, et de la Poésie (voy. Les Gètes, p. 204). Pour augmenter son intelligence et sa prévision , Odinn buvait, tous les jours, à la Fontaine de Sagesse de Mimir (voy. p. 230). Mais pour s'inspirer, de l'enthousiasme de la poésie lyrico- épique ou héroïque, il buvait l'hydromel, qui était sous la garde de son Amante, la Géante et Valkyrie Gunnhliid (Invite-au-Combat ; cf. Hladgunnr). Enfin, pour fortifier sa mémoire, et pour bien se rappeler les faits de la Tradition mythico-épique , Odinn buvait l'onde fraîche de Saga. La Tradition historique (norr. mal) , qui avait déjà pris le caractère épique, mais qui se rapportait à des faits plus modernes que l'ancienne Tradition , prit également le nom de Saga (dit, récit, narration), et comprenait à la fois l'histoire proprement dite, et le récit fabuleux. La Déesse Saga est la Personnification et la Muse de l'Histoire en général. Comme cette Asynie n'appartient pas à l'ancien fond de la Mythologie, elle est un personnage allégorique , plutôt qu'un Symbole de la Tradition religieuse. La race des lotnes étant la plus ancienne du monde (voy. p. 187), elle passait pour être en possession de la Science traditionnelle ou historique la plus ancienne. Aussi Saga a-telle une origine iotnique, comme les Nomes (voy. p. 233); elle est la spécialisation de la Norne Urdur (Passée ; voy. p. 233). Après les lotnes, Odinn, comme le plus ancien des Ases, était le plus à même de posséder la science de l'histoire. Aussi a-t-il été associé à la Vierge Saga. La strophe 7 des Dits de Grimnir énonce :

« Le quatrième (manoir) est Sökkvabekk; là, par-dessus, peuvent

« Bruire les ondes fraîches ; « Là , tous les jours , Odinn et Saga boivent ensemble, «Joyeux, dans des coupes d'or. »

Le nom de Söckva-bekk signifie Banc du Submergé, et indique que le Manoir de Saga était un rocher ou un banc sous-marin (cf. singa-stein) appartenant à l'iotne Söckvi (Submergé), qui était peut-être le même que Söck-mimir. C'était donc une demeure sous les eaux, comme celle des Nomes, une espèce de Puits de Sagesse et de Vérité, comme il convenait à la Muse do l'histoire (voy. p. 228). Pour entretenir et augmenter le

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fonds (l'esprit et de science , dont ils sont les représentants allégoriques, Odinn et Saga, comme le fait Mimir (voy. p. 230), boivent tous les jours, dans des coupes d'or, lesquelles sont les symboles de l'Intelligence ou de la Science claire et profonde (voy. p. 229).

§ 114. Cure , dédoublement de Freyia. — Les peuples scythes, gètes, germains , et Scandinaves , croyaient que beaucoup de maladies étaient causés par des maléfices, des incantations, et des sorts jetés secrètement. Pour connaître et pouvoir combattre les personnes qui avaient fait le maléfice, on avait recours aux devins (voy. Les Gètes, p. 195), qui indiquaient aussi les remèdes à employer pour la guérison. Pour guérir les maladies et les blessures , on se servait de certaines formules curatives , d'incantations (norr. galdur), et de cures sympathétiques. C'était dans les attributions de X-d. femme, et surtout de la 7nère de famille, de soigner les malades et les blessés. Aussi la Thérapeutique a-t-elle été personnifiée , chez les Scandinaves, dans une déesse , nommée (7wre. Cette Déesse, d'une origine comparativement très-récente, n'appartient pas à l'ancien fond de la Mythologie. Dans les Dits de Fiölsmnn (str. 39) , cette Asynie figure comme la Suivante de Menglöd. Or Menglöd (Réjouie du Bijou) , est probablement un nom épithétique de Freyia, ainsi nommée parce qu'elle était la mère de Hnoss (Joyau , voy. p. 293) , et la propriétaire du Bijou des Fils de Brusi (voy. p. 294). Freyia ou Menglöd, étant le symbole et le type de la Maîtresse ou Mère de famille , qui a soin du bienêtre des siens , est aussi chargée du soin des malades et des blessés ; et l'on conçoit que la Thérapeutique a pu être personnifiée dans la sei^vante ou suivante Cure, qui supplée /reym^ sa maîtresse, ou en est, en quelque sorte , la spécialisation et le dédoublement.

l 115. Gàfion^ dédoublement de Freyia. — Gàfion est un dédoublement de Freyia, qui , elle-même , est l'héritière de l'ancienne déesse scythe Artin-paza, laquelle , dans l'origine , était la Déesse de la lune, et présidait, comme telle , à la Naissance, et à la Procréation. Aussi était-elle la Protectrice des jeunes gens nubiles, de l'un et de l'autre sexe (voy. p. 291). Mais , par une contradiction qu'on remarque aussi dans les attributions de la déesse grecque Artémis, laquelle était à la fois Mère et Vierge, Artin-paza protège également et le Mariage , et le Célibat ou la Virginité. Chez les peuples gètes, Artin-paza se confondit avec la déesse Vrindus, Nerthus ou Rindur (voy. p. 262). Dans la religion des Sarmates, elle prit le nom AtPravia, et eut quelques attributions de la Déesse Vrindus ou Nirdus, entreautres, celle de Déesse de la Navigation, et de laMer. Comme Déesse de la Mer , Pravia porta le nom épithétique de Topien (Profondeur, Abîme, voy. p. 294). Lorsque Pravia passa dans la Mythologie Scandinave sous le nom de Freyia, le nom de Topien fut changé également en celui de Gafn ou Gàfion. Dans l'origine , Freyia-Gefn garda , dans la Mythologie Scandinave, ses anciennes attributions traditionnelles; elle fut Déesse de la Génération , Déesse de la Virginité, et Déesse de la Mer. Mais chez les Dânes , les ancêtres des Danois , elle se dédoubla en deux divinités, en Freyia, et en Gàfion, et cette distinction fut maintenue ensuite dans la Mythologie norraine. Freyia resta cependant plus particulièrement la Déesse des Suèdes , tandis que Gàfion fut plus par-

ticulièrement la Déesse des Dânes. Gàjion fut adorée principalement dans l'île de Sæ lund {\oy. p. 140), que les Dânes avaient conquise sur les Svèdes ; et tandis que Freyia était considérée anciennement comme la Femme ou la Sœur de Freyr, les Dânes considérèrent Gdjion comme l'Épouse de Skiöldr {Bouclier; cf. Skuta-Targitavus , Dieu du Soleil , voy. p. 278) , qu'ils substituèrent à Freyr, et dont ils se disaient issus par l'intermédiaire de leurs rois, appelés/'eïs (^ei'^2(>7ûfr(Skioldungar), comme les Svèdes se disaient issus à' Yngvi-Freyr , par l'intermédiaire de leurs rois , appelés Fils d'Yngvin ou d' Yngul (norr. Ynglingar). La tradition mythologique conserva la contradiction qui avait existé déjà dans le culte de l'ancienne Artin-paza , en représentant Gàjion à la fois comme mariée à Skiöldr, et comme Célibataire et Vierge. Aussi Gdjion porte-t-elle l'épithète de Vierge; et est-elle considérée comme la Protectrice des femmes qui meurent vierges. Cependant, comme Gdjion n'est que le dédoublement de Freyia, qui préside au Mariage et à l'Amour , elle est , comme cette déesse, d'un tempérament amoureux. C'est pourquoi Loki lui reproche ses intrigues d'amour (voy. Poëmes islandais , p. 329), et dans la tradition épique , Gàjion est représentée recherchant le mariage, même avec un lotne, aiin de devenir mère de quatre enfants iotniques (voy. p. 77).

Comme Protectrice des Vierges , auxquelles on attribuait le don de la Divination, et de la Prophétie , Gdjion était aussi la Protectrice des Femmes-de- Vision (Spâkonur), d'autant plus que ces Femmes avaient été anciennement sous la protection dJJrtin-paza, la Déesse de la Lune, comme les devins avaient été sous celle de Targitavus , le Dieu du Soleil. Aussi Gdjion est-elle représentée dans la tradition comme prenant elle-même le rôle d'une Femme-de-Vision (voy. p. 67); et comme les Vierges Femmes-de-Vision passaient pour bien connaître la destinée des hommes , il est dit que Gdjion connaissait les destinées aussi bien qu'Odinn (voy. Poèmes isl. , p. 329). Enfin , comme son attribution principale, indiquée par son nom de Gdjion, est d'être Déesse de la Mer, il est dit encore que Gdjion (la Personnification de la Mer) , a arraché le sol de l'île de Séeland au continent de la Suède (voy. p. 140).

§ 116. FuUa, dédoublement de Frigg. — De même que Cure est le dédoublement de Freijia et sa Servante , de même Fulla est la spécialisation , le dédoublement , et la servante de Frigg. Le nom de FuUa signifie Abondance , et peut être rapproché convenablement de celui de la Déesse Abonde, qui figure dans quelques légendes françaises (voy. Grimm, Mytholog. , p. 264). Abonde est la Suivante et la Confidente de Frigg , parce que la Déesse de l'Abondance suit et accompagne naturellement la Déesse de la Fécondation et de la Fécondité. En sa qualité de Suivante , ou de Fille de chaussure (norr. Skô-meij) de Frigg, Abonde (Fulla) est également chargée de la garde des bijoux de sa Maîtresse. Or, si ces bijoux sont les symboles des moissons dorées , et des richesses de l'abondance produites par la àéesse Frigg, on comprend pourquoi ils sont mis, d'après la Mythologie, sous la garde de la \\erge Abonde. Comme Suivante ou Domestique de Frigg, Fulla n'est pas mariée ; elle est fille, vierge, et de naissance libre , et c'est pourquoi elle porte, suivant l'usage des peu-

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pies d'origine scythique , les cheveux flottants , qui sont , dans l'homme , le symbole de la naissance libre, et, dans la femme , le symbole de la vir~ ginité^ ou de la liberté des liens du mariage. En anglo-saxon , l'expression locbore (porte-boucles) , et en basse-latinité, le mot capillata (chevelue), désignent directement la fille ou la vierge libre , c'est-à-dire la jeune femme non encore soumise au joug de l'hymen.

g 117. Freyia, héritière de Rindur et de Frigg. — Freyia, dont la conception , les attributions , et Thistoire , ont déjà été expliquées ci-dessus (voy. § 98), a été quelquefois substituée, dans les mythes, à la Déesse suprême Frigg , pour plusieurs raisons. D'abord Freyia , dont le nom signifie Maîtresse , Dame , a dû prendre quelquefois la place de Frigg , l'Épouse d'Oc?mw^ et \^ Maîtresse des Dieux. Ensuite Frexjia, la Déesse de l'Amour conjugal, a pu remplacer Frigg, la Déesse de la Fécondation. Suivant Paul, fils de Warnefrid , les Lombards considéraient Frea (Freyia) comme l'Épouse d'Oc?m?i(0dr), et, suivant un ancien document saxon (voy. Grimm, Myth. , p. 285), la Déesse Fulla (voy. p. 292) qui , proprement , et selon la Mythologie Scandinave , est la Suivante de Frigg, y est représentée comme la Suivante de Frûa {Freyia). C'est par cette substitution áQ Freyia di Frigg , que s'expliquent plusieurs mythes, qui, sans elle , seraient inintelligibles. Ainsi, dans l'ancien mythe át Freyia, pleurant sur l'absence de son amant ou de son époux Odr, Freyia a évidemment été mise à la place de Frigg (Pluie) , comme symbole de la pluie, de même que Odr (Vent , Orage) , a été remplacé par Odinn (Impétueux), dont le nom a été , originairement, presque identique au sien. Les larmes d'or versées par Frigg (Pluie) , ou psir Freyia, qui lui a été substituée, sont les pluies qui fécondent la terre au printemps, en l'absence des orages représentés par Odr ou Odinn ; elles sont appelées des pluies d'or, soit parce qu'elles sont aussi précieuses que l'or , soit parce qu'elles produisent les moissons dorées. Les Orphiques appellent également la pluie, les larmes de Zeus. Freyia, l'Amante à' Odr, est encore substituée à Frigg (Pluie), quand elle est représentée comme la Mère de Hnoss (joyau). Car les riches récoltes et les moissons dorées, symbolisées par Hnoss, proviennent, ou sont le Produit ou la Fille de l'Action fécondante de la Pluie (Frigg) et de V Orage (Odr), et elles sont protégées et gardées paiT Fulla (Abonde), qui est la Suivante de Frigg, ou de F?^eyia, plus tard substituée à Frigg. Le nom de Freyia (Dame) s'est substitué ici d'autant plus facilement à celui de Frigg (qui , dans l'origine, était la Mère de Hnoss) , que le nom de Hnoss, pris postérieurement dans le sens propre de Joyau, et, abstraction faite de sa signification symbolique de riche moisson , désignait les joyaux , qui , dans le Nord , étaient les attributs caractéristiques de la dame, comme l'épée était l'attribut distinctif du seigneur.

Freyia, en se confondant avec Frigg, est devenue, comme elle, le Symbole de ISi Pluie, et de la Fécondation. C'est cette attribution qui est exprimée par ses deux noms épithétiquesZ^ömeti'yr. Hörn est probablement la forme transposée de Hrönn, qui signifie h Pluie. Quant au mmdeSi/r, il désigne la tride , qui est le symbole de la fécondité. De même que Freyr a eu pour symbole le verrat (norr. thrândr) , de même sa sœur Freyia

a pu , par analogie , être représentée sous la forme d'une truie (b. lat. troja)^ . et être même désignée par ce nom symbolique. En sa qualité de Déesse de la Production , Fretjia possède le Collier nommé Bijou des Issus de Brisi (Brisinga-men) , qui est , en quelque sorte , le pendant du Joyau (Hnoss). Car , si Hnoss désigne symboliquement les moissons et la récolte de l'Été , le Brisinga-men , l'ornement de Freyia, désigne l'Éclat de la lune, dont l'influence mûrit les productions de la terre, et fomente, dans les êtres vivants , l'instinct de la reproduction. Cet éclat et cette chaleur sont symbolisés sous le nom de Issus àe Brisi, ou de Chaleureux {Brûsi, Brysi, Bf'ôsi, Brisi, Bouc), lequel était, sans doute, un nom épithétique slave du dieu Pravy {Freyr). Freyia , la sœur de Freyr , et la fille de Niördur, présidait aussi , comme son frère et son père , à la Pêche , et à la Navigation sur mer; elle a donc aussi les attributions d'une déesse maritime , et , comme telle , elle porte les noms épithétiques de Gefn (Abîme), et de Mar-döll (Pin-marin). Le dieu et la déesse Vnirdus (Nerthus, Niördur), comme divinités, présidant aux Eaux, et à la Mer, avaient, chez les peuples sarmates, le nom de Topien (Profondeur, Abîme; cf. goth. diups , profond), qui se maintint encore, dans la Mythologie slave , pour désigner le Démon des Eaux, Ce nom fut aussi donné, par les Slaves , à Pravy etkPravia. Lorsque Freyr Qi Fre?//a passèrent de la religion des Slaves dans la Mythologie Scandinave , le nom de Topien se changea, chez les peuples gotho-germaniques, en Gaupn, ou Geofon, o\xGebhan{d. Cædmon, 215, 8; Beovulf, 721), nom qui, d'abord purement mythologique , désignait le dieu maritime, mais qui, dans la suite , devint (ainsi que Thiod, Halia, Fairguni, p. 253), un nom commun poétique, pour désigner la mer (cf. Cædmon, 79, 34). Aussi ce nom épithétique Gefn ne désigne-t-il ni Freyr ni Niördur, qui président à la mer, mais il est resté k Freyia seule , et il a été attribué spécialement à la Déesse qui est le dédoublement de Freyia, et qui porte le nom identique de Gejion (v. p. 291). þíardöll (Pin-marin) est un nom métaphorique désignant le navire , qui était , sans doute , le symbole de la déesse Gefn. En effet , les anciens Scandinaves se servaient d'arbres creux en guise de navire ; de là le nom de pin (norr. ihöll) , de frêne (norr. askr) , pour dire navire (cf. ask-mennir, hommes du frêne , pirates). Ensuite la déesse maritime était représentée symboliquement par une barque, ou un navire (cf. Tacite, Germ. c, 9), et c'est pourquoi elle a pu, elle-même, être désignée par le nom symbolique de Mar-döll (Pin-marin).

(37) siöfn; lofn; vör; syn; hlin; snotra; gnâ. § 118. Siöfn, dédoublement de la déesse Thiuth. — Chez les Scythes, Taviti était la Déesse du Feu et du Foyer (v. Les Gètes , p. 230). Plus tard , chez les Gètes , Thiuth (l'ancienne Taviti) devint le Représentant, etla Protectrice de la Famille, de la Tribu, et de \2iNation, c'est-à-dire de \3iParenté, de VJffiiiité, et de \2i Nationalité. Dès lors Thiuth eut le nom épithétique de Sipia (Parenté; sansc. sa-bhyâ; goth. sibia; allem- Sippe, voy. Les Gètes, p, 231). Chez les peuples Scandinaves, Thiod, l'ancienne Thiuth, disparut du culte et de la tradition comme personnage mythologique ; son nom propre devint , ainsi que ceux de G(fn, de Fai?-

NUMÉRO (37) (PAGE 107); lofn; vör ; syn. 295

guni, de Halia, un nom commun, signifiant Nation; mais elle se maintint dans la Tradition et dans la Mythologie , comme divinité , sous son nom épithétique de Sif, qui correspondait à l'ancien nom Sibia, et qui devint le nom propre de la déesse Sif, l'épouse de Thôr. Comme Protectrice du Foyer domestique , de la Famille, et de la Parenté, 5'e/eut, sans doute, encore le nom épithétique de Sîf-^tn (Aime-Parenté), qui s'est changé en Siö/n, et prit la signification Aq Affinité, Affection. De Siöfn (Affection dérive le mot Siafni (Affectionné) , qui signifie amant. Le nom épithétique de Siöfn fut , sans doute , aussi donné à Freyia , comme Protectrice de la Famille , et de l'Amour. Enfin i'/ó/w devint le nom d'un personnage allégorique, représentant V Affection ou Y Amour. Dans la Mythologie norraine , Siöfn est une divinité allégorique très-secondaire , qu'il faut considérer , tout au plus , comme la Servante de Freyia; et c'est à ce titre seulement qu'elle figure , ainsi que Fulla , Hlin , etc. , parmi les Asynies (voy. Snorra Edda, éd. Rask, p. 211).

§ 119. Lofn, dédoublement de Freyia. — Lofn est une Asynie qui a beaucoup d'afiBnité avec Siöfn; elle est, comme celle-ci , la personnification allégorique d'un nom épithétique de Freyia ou de Frigg, et préside, comme ces divinités, à l'Amour conjugal. Le nom de Lofn, formé comme Gefn, Siöfn, et dérivant d'un thème Lw/^a (sansc. lubh, vouloir; lat. lubet; slav. liubiti, aimer), exprimant l'assentiment, la volonté, signifie l'amour, considéré comme volonté , ou comme impulsion vers l'objet aimé. óworW fait dériver le nom de Lofn de /ej(^ (assentiment, congé, permission) . Cette dérivation est contraire à toutes les règles d'é tymologie ; mais elle avait quelque chose de spécieux, parce que, dans la langue norraine, on a confondu les formes , et, par suite, la signification des mots lof an (assentiment, permission) et lofn (assentiment, faveur, amour). Lofn n'est donc pas, comme le suppose Snorri , d'après l'étymologie qu'il donne, la déesse qui obtient la permission (lofan) pour l'union conjugale , mais elle est la Personnification de Y Amour (lofn) lui-même. Ensuite cet amour conjugal a bien pu, comme le prétend Snorri, être considéré comme naissant avec la permission, ou sous les auspices de Freyret de Freyia, ou á'Odinn et de Frigg , lesquels passaient pour les types des Conjoints ou des Époux (norr. Jdôn).

l 120. Vör, dédoublement de la Déesse Taviti. — Le nom de Vor (p. varu) est originairement un adjectif féminin (masc. varr) qui dérive d'un thème VaRa (garer^ protéger), et signifie assurée, précautionnée. Dans les langues de la branche gète, les adjectifs féminins forment quelquefois des substantifs abstraits (cf. ail. die Treue, die Liebe, die Leere^ etc.). Aussi l'adjectif féminin t'ör a-t-il formé le substantif abstrait vor avec la signification de Garantie , Assurance , Confirmation ; et ce substantif abstrait est devenu le nom propre d'une divinité allégorique, qui intervient pour donner l'assurance et la confirmation aux promesses qui ont été données ou aux serments qui ont été prêtés. C'est ainsi que l'asynie Vor figure comme Déesse de l'Assurance et de la Confirmation , dans le Chant eddique le Thrijmskvida [str. 20), où elle sanctionne une promesse de fiançailles. Dans l'origine, Varu a sans doute été un nom épithétique de la Déesse Taviti., qui était la Gardienne des

lois et de la religion (voy. Les Gètes , p. 230). Snorri, se rappelant que l'adjectif féminin vör, par cela même qu'il signifie précautionnée , signifie aussi quelquefois avisée, sage, et devient en ce sens une épithète laudative donnée aux femmes , confond cet adjectif avec le nom de la Déesse Vör, et croit devoir, en conséquence, attribuer à celle-ci, comme qualité principale, la Sagesse ou la perspicacité, qui , cependant, n'est en aucun rapport direct avec For, c'est-à-dire, avec l'idée de sanction, donnée aux promesses et aux serments.

§ 121. Syn, dédoublement de la Déesse Taviti. — Le mot syn dérive du thème aSa ( sansc. as, être ; lat. esse, être) qui n'est proprement que la forme verbale du pronom démonstratif sa (ce) et signifie primitivement être cela. A ce thème se rattachent l'adjectif participial sannr (p. sandr étant, réel, vrai ; cf. lat. ents, p. sents ; anglos. soth; angl. sooih, vrai) et, dans la langue gothique , l'adjectif féminin sunja (p. sundia) , avec la signification abstraite de vérité (cf. sansc. satya). Sundia paraît avoir été, dans l'origine, un nom épithétique de la Déesse Taviti , considérée comme Déesse du serment (voy. Les Gètes, p. 228). De sunja dérive régulièrement le mot norrain syn (voy. sunia), qui signifiait originairement vérité ; et de syn s'est formé ensuite le verbe dénominal sytiia (établir la vérité), comme, en gothique, de sunja s'est formé le verbe dénominal sunjon. Au tribunal , l'accusé tâche surtout d'établir la vérité afin de se jtistijîer ; c'est pourquoi les verbes dénominaux sunjon et sy7iia signifient aussi se justifier ; et le mot de syn (vérité) prend encore la signification de justification (vieux sax. sunnea). Ensuite, comme, pour établir lavérite, afin de se disculper et de se justifier, l'accusé a souvent recours à la dénégation des charges qui pèsent sur lui, le mot de syn {vérité, justification) signifie encore dénégatiori. Syn , comme Personnification ou comme déesse allégorique , ne se rencontre dans aucun des chants mythologiques qui nous restent; elle est seulement citée comme Asynie dans cet ouvrage-ci de Snorri, et dans VEdda en prose (p. 21 1). Comme déesse allégorique, Syn a dû appartenir essentiellement au débat judiciaire , et être la Personnification de ce qu'on appelait alors la Défense. Snorri dit que S?jn a pour fonction de refuser l'entrée de la Halle à ceux qui ne doivent pas y entrer. Sur quoi repose cette assertion ? estce une simple conjecture de Snorri, faite d'après la signification du mot syn (dénégation, refus), ou bien cette donnée a-t-elle été fournie à Snorri par un ancien chant mythologique, qui n'existe plus , et où figurait Syn comme portière ? Snorri ne dit pas quelle est la halle dont Sj/n défend l'entrée ; cela ne peut être que Glitnir, le lieu de justice , ou le Tribunal de Proposant (voy. p. 239). Dans la loi salique le mot sunnis {h3iSse-\2itin\té s otin a , sonia), qui correspond au mot norrain syn, a encore pris la signification de motif légal pour s'exempter d'une obligation judiciaire. Ainsi dans la Lex Sal. 1 , 1, il est dit: « Si quis ad mal- « lum legibus dominicis mannitus fuerit, si cum sunnis non detinuerit, 600 « denariis culpabilis judicetur, » ce qui énonce que celui qui sans motif légal s'abstient de venir au tribunal, et de remplir une obligation judiciaire est passible d'une amende de 600 deniers. L'expression de sunnis ou sonia n'a cependant rien de commun avec un autre mot de basse-

N«MÉRO (37) (page 107) ; hlîn; snotra ; gnâ. 297

latinité savoir ex-sonia, d'où dérive notre terme juridique de exoine. En effet , le mot sonia , renforcé dans ex-sonia , bien qu'il soit entièrement homonyme avec sonia, qui est synonyme de sunnis, ne correspond pas , comme celui-ci, au gothique sunja, ou au norrain syn, mais il correspond au norrain sokn (recherche ^ poursuite, soin), auquel correspondent le vieux italien sogna , le provençal sonh , et le français soin. Comme on recherche o\y poursuit surtout ce qui 7nanque , le mot italien bisogno , le provençal bisonha, et le français besoin, signifient principalement wawgwe. Comme ce qu'on soigne est une affaire , ou une obligation , ou une charge , le mot vieux français essoine (p. ensoine) signifie l'état d'être en soin, en obligation , en difficulté , en peine ; et le mot essoingne (pour exsoigne; h. lat. exonia; fr. exoine) désigne la mise hors de soin et d'obligation, ou la décharge d'une obligation. On le voit donc, les mots syn et exoine appartiennent à deux familles de mots, tout à fait différentes l'une de l'autre.

§ 122. Hlîn, dédoublement de Frigg. — Odinn et Frigg, les Divinités Suprêmes, sont les types du Maître et de la Maîtresse, et, par conséquent, les Protecteurs naturels des hommes qui composent leur maison (voy. p. 24). Frigg, comme Protectrice de ses hommes, portait sans doute le nom épithétique de Hlîn, qui signifie Jppui, Protection (cf. grec klinè, appui, repos ; v. Grimm, Mythol. 832). Frigg s'étant dédoublée, Hlîn est devenue dans la suite la servante de Frigg, une espèce de Nome, chargée de protéger, dans V Allée Agréable (voy. p. 24), les favoris de cette déesse , comme les Valkyries, veillent, dans la Halle des Occis, sur les hommes protégés par Odinn. Aussi Hlîne est-elle affligée quand Odinn, l'époux de Frigg, part pour le grand Combat, au Crépuscule des Grandeurs; car elle sait qu'il y trouvera la mort. L'Asynie Hlîn ne figure dans aucun poëme de l'Edda de Sæmund, si ce n'est dans la Vision de la Louve , où elle est représentée comme chargée de veiller sur Odinn, le Héros chéri de Frigg. •

g 123. Snotra, spécialisation de Freyia. — Snotra n'est, nulle part^ citée comme Asynie, si ce n'est ici, et dans l'Edda en prose (p. 211). La signification primitive du nom de Snotra est Sagace (lat. emuncta, nasuta)^ d'où dérive l'autre signification de Fine, Polie, Élégante. Dans l'origine, Snotra parait avoir été un nom épithétique de Freyia, comme, en général, c'était une épithète laudative donnée aux femmes de qualité [freijior, dames). Plus tard on a fait, sans doute, ^q Snotra un personnage allégorique, qui fut considérée comme la Suivante ou la Servante de Freyia , et comme le représentant de l'élégance, et de la grâce des Dames.

g 124. Gnâ, dédoublement de Freyia. — Gnâ est la Messagère de Frigg, comme Skirnir est le messager de Freyr. Les vers cités par Snorri prouvent que cette asynie a été un personnage , non seulement allégorique , mais mythologique, quoique secondaire. Le nom de Gnâ, qui est le féminin de Gnâr {Knâr ; cf. lat. gnavus ; v. saxon. Knapa ; ail. Knabe), sl^niiïe Alerte, et ce nom convient bien à la Messagère de Frigg. Snorri, cependant, pense que Gnâ signifie Planeuse ; il conjecture cela, sans doute, d'abord de ce que la Messagère Gnâ dit, ellemême, qu'elle ne vole pas à travers les airs, comme les Nomes et les

Valkyries, ni ne marche à pied , comme les hommes, et ensuite , de ce que le verbe gnæfa, qui, à son avis, est un dérivé de Gnâ, signifie, selon lui, planer. Mais gnæfa signifie surgir, et non pas planer, et ce verbe n'a qu'un rapport très-indirect avec la signification du nom propre de Gnâ. Les vers cités par Snorrî sont empruntés à un ancien poème dont il ne nous reste plus que cet unique fragment. Gnâ, la Messagère de Frigg (Pluie), est évidemment la Personnification du Vent d'été , qui amène les pluies fécondantes , et , comme telle , elle est la spécialisation de Freyia qui préside au Vent d'été. Comme Personnification du Vent, Gnâ a pour monture un cheval , symbole du Vent (voy. p. 460). Ce cheval est nommé Lance -Sabot, probablement parce qu'il représente le Vent rapide , qui va grand train. Le père de Lance-Sabot est Gerce -Peau, le Symbole du Vent brûlant, qui fait gercer la peau ; sa mère est nommée Brise-Enceinte, parce qu'elle représente le Vent d'orage , qui renverse les enclos.

(38) LES VALKYRIES ; LES ASYNIES IÖRD ET RINDUR.

§125. Les Valkyries conçues d'après les Alhi-runes historiques. — Chez des peuples guerriers, tels que ceux de la race scythique, dont la vie, et par suite, la destinée individuelle, s'agitait principalement dans les combats, \q Destin, on V Établissement primordial {y o^. p. 232), se rapportait principalement aux événements, aux chances, et aux accidents de la guerre. Aussi l'issue des combats fut-elle considérée comme la Destinée par excellence, et désignée, par conséquent, comme elle-même, du nom A' Etablissement primordial (norr. örlög , destin ; holland. oor/o^f^ guerre). L'Oracle, la Divination, la Prescience étaient surtout employées, pour connaître d'avance la destinée ou l'issue des combats , par rapport à la victoire ou à la mort des combattants. De même que le Dieu de \2l guerre était le Dieu Suprême, et le premier qui ait eu un Sanctuaire, et un signe symbolique qui le représentait (voy. p. 270), de même aussi les Femmes victimaires (scythe Viro-pata, Tuerie d'hommes), qui, comme Femmes de Vision (voy. p. 270) prédisaient l'issue des expéditions, et entreprises guerrières, avaient, seules, en quelque sorte, une position officielle. Car, tandis que les autres Prophétesses et Divineresses parcouraient, pour leur compte , le pays pour prédire l'avenir aux individus qui venaient les consulter, les Femmes -Victimaires, ces Prophétesses de la guerre , étaient , seules , consacrées spécialement et oflBciellement au Dieu Suprême, au Dieu des Combats. Comme elles passaient pour connaître le Secret conseil (norr. rûna) de la Destinée, et qu'elles étaient attachées au Sanctuaire national du Dieu de la guerre, les Femmes-victimaires prirent, chez les peuples gètes, le nom de Conseillères du Sanctuaire (géte alhi-hrûnas).

Lorsque, au troisième siècle avant notre ère, Vathans (Odinn) devint Dieu Suprême, il remplaça Tius (Tyr)^ comme Dieu des Combats, et Skalmoskis , comme Seigneur des Ames, ou Seigneur des Trépassés. Comme Dieu Suprême, il fut aussi Dieu du Destin, et de la Prescience, et eut à son service à la fois les Conseillères du Sanctuaire , et les Femmes-de-Vision. Lorsque plus tard, chez les peuples de la branche

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gète, Odinn eut son habitation ou son sanctuaire céleste dans la Halle des Occis, la My tliologie mit aussi à son service aes^lki-rûnes célestes, nommées Fal-Kyries. Le caractère et les attributions de ces Valkyries mythologiques étaient calqués sur le caractère et les attributions des Alki-rûnes historiques. En effet, de même que les Alhi-rÛ7\es étaient attachées au sanctuaire terrestre, et au senice du Dieu de la Guerre, de même les Valkyries étaient attachées au Sanctuaire céleste (la Halledes-Occis), et au service d'Oi//«7i le Dieu des Combats. De même que les Alhi-7'únes, comme Prêtresses-Yictimaires, choisissaient, parmi les prisonniers de guerre, ceux qui devaient être sacrifiés ou consacrés au service du Dieu de la guerre, dans le ciel, de même les Valkyries choisissaient, parmi les héros combattants, ceux qui devaient succomber, et aller augmenter le nombre des Compagnons (Troupiers-Uniques) d'Odinn, dans la Halle-des-Occis. Aussi ces Servantes d'Odinn, ces Victimaires célestes, eurent-elles le nom de Choisit-les- Occis (norr. Val-Kyrior). De même que, dans l'histoire, les Alhirûnes n'étaient qu'une espèce particulière de Femmes-de-Vision, de même aussi , en Mythologie , les Choisit-les- Occis, qui ont été imaginées d'après les Alhirûnes historiques, n'étaient non plus qu'une espèce particulière de Nomes (voy. p. 232), lesquelles avaient été calquées sur les i'paÆo^zwr historiques. Aussi y a-t-il de nombreuses analogies entre les Nomes et les Valkyries. En effet , les unes et les autres sont des Femmes de Vision célestes , qui connaissent d'avance la Destinée (orlog) des hommes. La Prescience étant symbolisée par le Cygne (voy. p. 238), les Valkyries., ainsi que les Nomes, sont revêtues du plumage éclatant du Cygne, et se transportent d'un endroit à l'autre , en volant sous forme de cygnes à travers les airs. Toutes les fois que les Valkyries se rendent à un endroit où l'on va livrer combat, elles sont sous la conduite de Skuld (Future), la plus jeune des Nomes , qui préside aux événements à venir. Le don de la prescience étant attribué principalement aux femmes vierges, les Valkyries, ainsi que les Nomes , sont généralement représentées comme des vierges. Cependant il y a aussi des Valkyries mariées. Les attributions des Valkyries se rapportant principalement à la destinée des héros , dans les combats et à la guerre, on se figurait les Choisit-les-Occis comme des Vierges guerrières. Aussi sont-elles désignées, dans \2i Vision de la Louve, sous le nom de Noîmor Herians (Nonnes ou Vigoureuses du Combattant), nom qui, par un pur hasard , ressemble à celui des Nonnes ou Religieuses chrétiennes (lat. Nonnæ Mères , Aïeules) , et semble énoncer que ce sont des femmes vierges, au service du Dieu de la guerre Odinn. Comme vierges guerrières , les Valkyries portent le heaume et le bouclier ; de là leur nom de Vierges au Heaume (Hialm-meyiar), et de Vierges au Bouclier (Skiald-meyiar). De plus , le nom propre de plusieurs d'entre elles rappelle leurs fonctions et leur caractère guerriers. Snorri cite quelquesuns de ces noms , d'après la strophe 36 des Dits de Grimnir. La Valkyrie ^mí (Secousse) personnifie l'action de secouer les armes, ou les baguettes divinatoires (cf. norr. hrista teina) , indices de l'issue du combat. Mist (Brume) est la personnification de la mêlée confuse, tempétueuse, et embrouillée du combat qui ressemble à un brouillard. Skögul

(Hérissée de Lances), Skeggiölld (p. Skeggi-völld, Manie-Hache)^ Randgrid (Fureur d'écus) , Geira-höd (Lutte aux Framées) désignent le combat avec les différentes armes offensives et défensives. Hlöck (Chaîne), et Herjiötur (Lien de Troupe) désignent les chaînes qu'on mettait aux prisonniers de guerre , condamnés à l'esclavage ou au sacriflce. Regin- /ez/ (Protection des Grandeurs) désigne l'invulnérabilité, et la protection invisible accordées, par les Grawc?ewr5 ou les Dieux, à quelque héros dans le combat. Hildur (p. Hvildur; cf. anglos. qvild, la mort) dont le nom est emprunté à celui de la Déesse Hildur, qui est un dédoublement de Hel^ désigne la mort sanglante à la guerre. Thrudur (Force) est la Personnification de la Valeur guerrière, et Radgrid (Fureur Résolue) désigne la Fureur, dans le combat, qui fait prendre des résolutions extrêmes.

Les Valkyries et les Nomes sont, les unes et les autres, des Êtres mythologiques qui n'ont pas été adorés , comme des divinités, mais seulement vénérés, comme des Puissances surhumaines. Objets de tradition plutôt que de culte, les Valkyries ^ comme les Nomes ^ figurent moins souvent dans les mythes proprement dits , que dans les poésies épiques. Si les Nomes sont en partie les Protectrices (norr. Hamingiar Issues du Couvrant) des hommes, les Valkyries sont aussi quelquefois \%s Protectrices ^ les Amies, les Fiancées, et les Épouses des héros, et elles protègent les hommes chéris á'Odinn^ comme Hlin protège les hommes chéris de Frigg (voy. p. 297). Par suite des analogies qu'il y avait entre les Valkyries et les Nomes, les unes ont été souvent confondues avec les autres en Mythologie. Ensuite, de même que les Devineresses ou Femmes de Vision (Spâkonur), ont été souvent représentées, non pas seulement comme sachant d'avance et proclamant les décrets de la Destinée , mais comme déterminant à leur gré la destinée humaine , de même aussi , se trompant sans doute sur la signification du nom de Choisit- les-Occis, on a vu en celles-ci des vierges guerrières, qui choisissaient à leur gré , ou qui, sans consulter les ordres d'Odinn, ou les Décrets de la Destinée, décidaient elles-mêmes , arbitrairement , de la victoire et de la mort des héros.

g 126. Les Asynies lord et Rindur. — De même que les Scythes adoraient le Ciel sous le nom de Tivus , de même ils adoraient aussi la Terre, qu'ils nommaient Aquatique (scyth.^^m) , parce qu'ils croyaient qu'elle était sortie de Veau (voy. Les Gètes, p. 170). Comme la Terre est fécondée par les pluies du Ciel , Apia^ la Personnification mythologique de la Terre, passait pour l'Épouse de Tivus , la Personnification du Ciel (Hérod. IV , 59). Cette Déesse était considérée , surtout chez les Scythes agriculteurs et les Gètes laboureurs, comme la Terre-Mère , qui correspondait au Ciel-Père, ou au Ciel- Fécondateur [Pirkunis, v. p. 251). De même que Tivus devint le Père ou Y Aïeul (scyth. Pappaïus) de la race scythique , de même Apia, l'Épouse de Tivus, dut aussi passer pour la Mère ou V Aïeule {gr. Dâ p. dedâ , Aïeule, Terre, Théok. 7, 39; boh. deda, aïeule; cf. norr. Edda, aïeule; dor. dâ-mater. Aïeule-mère; cf. illyr. star a mater , Vieille-Mère, Terre) de cette race. Aussi Tivics et Apia éta!6nt-ils , selon la tradition , les parents de Targitavus (Soleil) , qui

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passait pour le Père des Scythes (voy. p. 193). La Terre-Mère était considérée à la fois comme le sein maternel d'où la race humaine était originairement sortie , et comme le sein dans lequel l'homme , à sa mort , devait rentrer- de là, encore dans la Mythologie norraine , l'idée que la tombe est une seconde matrice , où l'homme , à sa mort , rentre jusqu'au moment de sa renaissance (v. § Í57). En général, les peuples anciens se disaient nés de la terre (voy. les Gètes, p. 73), c'est-à-dire issus du Pays qu'ils habitaient; les Scythes-Hellènes , établis dans YHylée {^v.Hulaia, Boisée) , se disaient donc aussi ûls de cette terre. Or, cette contrée était couverte moitié de forêts, moitié de marécages provenant des débordements du Bory sthènes [Borush- Tanaïs, le Tanaïs , le Don, ou le Fleuve aux Bouleaux) Déjà avant l'arrivée des Scythes dans ce pays , les Kimmeries qui l'habitaient, supposant que cette contrée était originairement sortie de dessous les eaux de ce fleuve , l'avaient appelée la Fille de BortjstUnes. Cette tradition passa aux Grecs de la Chersonèse , qui , suivant leur habitude de représenter l'Eau sous le symbole de l'hydre (gr. hudra, aquatique), et la Terre sous celui d'une femme , donnèrent à la Fille de Borysthènes, c'est-à-dire à l'Hylée marécageuse, composée moitié d'eau , moitié de terre , le nom de Serpent-Femme (Hérod. Echi-dna ; sansc. ahi-danikâ; cf. pelasg. Eva-dne, Eau-Femme). De là la tradition répandue chez les Scythes-Hellènes, que la race scythique de l'Hylee était issue de Héraklès (scythe Targitavus), et á'Echidna.

Lorsque les peuples d'origine scythique eurent échangé l'état nomade contre la vie sédentaire, et que l'agriculture se fut répandue, déplus en plus, chez les peuples gètes, la Terre, c'est-à-dire la contrée habitée par ces peuples , fut considérée plus spécialement au point de vue de la culture, et dès lors elle prit de préférence le nom de aritha (rayée , sillonnée , labourée ; gr. era p. erath ; norr. iordh ; vhall. erde). D'un autre côté , l'ancien nom de apia (aquatique) , qui , dans la suite, s'était change, dans les idiomes de la branche gête, en awe (vieux haut-allemand) , en ey (norrain) , et en ö (suédois) , ne garda plus la signification de terre , mais seulement la signification primitive de terre aqueuse, A& prairie imbibée d'eau, et de île. C'est pourquoi la Déesse Terre ne garda pas , non plus , dans la Mythologie , son ancien nom d'Jpia, mais l'échangea contre le nom plus moderne de Iordh, de sorte que, dès lors, Jpia, comme déesse, disparut, du moins sous ce nom, de la tradition mythologique. Cependant , les différentes attributions traditionnelles de l'ancienne déesse Jpia, se conservèrent, et furent transmises, en partie , à lord, en partie réparties entre plusieurs Déesses ayant des attributions analogues. Ainsi, d'abord, ^i^m, comme Déesse Terre, opposée à Tnms (Ciel) , fut remplacée , dans la Mythologie Scandinave , par lord (Terre de labour) ; et de même que Jpia avait été la mère de Targitavus (Soleil ; gr. Héraklès) , de même lord devint aussi la mère de Tliôr, parce que Thôr avait pris la place de Fiorgynn, l'ancien Perkunis (lat. Hercules), lequel, luimême, s'était substitué à l'ancien Targitavus. Puis, comme ^^/a avait été l'Épouse de Tivîis, lord, qui remplaça Jpia , devint, sinon l'Epouse, du moins l'Amante de Odinn, qui avait remplacé Tyr, l'ancien Tivus. Ensuite, Jpia, en sa qualité de déesse Terre , qui était désignée sous

le nom épithétique de Montagneuse (cf. sansc. Parvatâdhârd , Porte- Montagnes), et de Boisée (cf. Flylaïa), fut remplacée par la Déesse Fiörgyn , l'ancienne Épouse ou Sœur de Fiörgynn , le Dieu des Monts-de- Tonnere, ou des Forets hercyniennes (voy. p, 252). Puis les attributions d'^j^m comme Terre productive, passèrent à l'Asynie .S'2/, la Déesse des Semailles , qui devint l'Épouse de Thôr, par la même raison que Jpia avait été anciennement l'Épouse de Tivus-Pirkunis , dont plusieurs attributions avaient passé à Thôr. CommQl^vvQÔ' habitation, Apiaiwi remplacée par Taviti, la Déesse du Feu, du Foyer, et de l'Habitation (voy. p. 294) , laquelle , sous le nom épithétique de Hlôdynn (Amie du Foyer) , se confondit avec lord, qui prit elle-même le nom de Hlôdynn. Enfin , comme Mère ou Source d'abondance et de richesse, JpiaiwX remplacée i^arlUndur, Frigg, etFreijia, de sorte que, n'ayaiit plus d'attributions spéciales ^ ^^/a disparut entièrement, sodscenom, du Culte, et de la Mythologie des peuples de la branche gète. — Sur l'origine, les attributions , et l'histoire de la Déesse Rindur, voyez ci-dessus § 96.

(39) HYMIR ; LES FIANÇAILLES DE FREYR ET DE GERDUR.

§ 127. Gymir; Örboda; et Gerdur. — La stupeur qui saisit les peuples iafétiques, lorsque, descendant des plateaux où était leur berceau, ils virent , pour la première fois , l'Océan redoutable, leur fit donner à ce vaste élément le nom de Effrayant (sansc. Timi; scythe Tami; voy. Les Gètes^ p. 247). Les Scythes qui arrivèrent, plus tard, sur les bords de l'Océan indien et de la mer Caspienne, ont dû déjà connaître le nom de Thatni (Océan) , au moins au sixième siècle avant notre ère. Car les Massa-Gètes , qui s'étendaient jusqu'à la mer Caspienne, et qui vivaient en partie de la pêche maritime , avaient pour reine Thamyris ou Tomiris, dont le nom signifiait proprement Océanide (Fille de l'Océan; cf. sansc. tamara\ fleuve , eau ; grec Thamyris, Thamyras , Thymbros, Thybris; lat. Tiberis, Fils de Neptune) , et était synonyme du nom de Semiramis, la mère de Ninyas, lequel était surnommé Zamis (Océan). L'Eau, cet élément clair et limpide, étant le symbole de la lumière , et de la clarté de \ Intelligence (voy. p. 228) , et la Mer, par sa profondeur et son étendue, rappelant la profondeur et les mysXères de la Science, le Dieu de l'Océan passait pour être en possession d'un trésor de science , d'autant plus que son nom de Thami (Étourdissant), rappelait, en partie, le breuvage étourdissant {ssinsc. mathu; gr. methu; norr. miödr)., auquel l'Antiquité attribuait la propriété d'exciter les facultés intellectuelles (gr. thambos, étourdissement , ivresse) , et d'inspirer la Science , la Poésie et la Prescience. Aussi les Scythes donnaient-ils au Dieu That}ii le surnom de Masa-dâs (zend. maz-daô) , qui ú^mfmi Beaucoup-brillant ei Beaucoup-sachant. Plus tard , les peuples gétiques donnaient au mot tami (effrayant, océan) la forme de tomi et de sami. Aussi la ville principale des Gètes, qui était située près de la mer, et qui, peut-être, était consacrée au dieu de l'Océan, portait-elle le nom de Tomi (Maritime). Mais , dans la suite , lorsque les peuples de la branche ^éíe^ s'étant familiarisés avec la mer, ne la considéraient plus comme redoutable, le mot Tomi ne put plus servir à désigner la mer ou l'Océan , mais garda seulement la

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signification de trouble, obscur, désert {d. norr. tomr). Le nom du Dieu Thami, comme présidant à l'Océan redoutable , fut par conséquent remplacé par le nom propre plus expressif de Ogis (norr. Œgir, Redoutable; gr. Ogèn p. ôgens; Ogènos; OAeawos). Dans l'idiome Scandinave, Sami, sans désigner le Dieu de l'Océan , conserva cependant , exceptionnellement et obscurément , l'ancienne signification de Océan (cf. Samsey, lie de l'Océan; sam-land, Pays maritime; Samo-gitia , la Gétie maritime; cf. Samo-thrakè , la Thrace maritime); mais la signification ordinaire de sa7Ji , comme celle de tom, était effrayant, sombre (cf. norr. sam-leitr, visage sombre).

Dans quelques idiomes germaniques, un autre terme synonyme, Finiul, Fimbul, eiFiff, qui ú^m^2Ái Effrayant, Étourdissant, devint un nom poétique et épithétique, désignant Y Océan (cf. anglos. Fifl-cynn , monstres del'Océan ; Fijt-dor, synonyme du norrain Œgis-dyr). Plustard, ce nom garda seulement la signification générale de Terrible ; et c'est pourquoi le terrible hiver qui précédera le Créjmscule des Grandeurs , est désigné , dans la Mythologie norraine , par le nom de Fimbul-vetr (Hiver- Terrible). Le terme áeji)nbul servit aussi , comme les mots regin, gin, tyr (voy. p. 271) , pour désigner le degré suprême, comme, par exemple, dans Fimbul-fambi (Terrible-Fou), Fimbul-thulr (Terrible Parleur). Enfin , comme la sorcellerie passait pour produire sur l'esprit un effet étourdissant, abasourdissant , hébétant, le terme ^y? finit par ne plus signifier que ensorcelé, et stupide.

Œgir, qui , dans la Mythologie norraine , remplaça l'ancien Thamimasadas , était, comme celui-ci, le Dieu redoutable de l'Océan, et, comme tel, il était l'opposé du Dieu Niördr, qui passait pour le Dieu bienfaisant de la Mer , des Fleuves , et des Eaux. Comme dieu redoutable, Œgir ne comptait pas parmi les Jses , mais parmi les êtres mythologiques nommés lotnes. Tandis que l'Ase Niördr présidait à la Mer paisible pendant l'été , CÉgir devint la Personnification de la mer tempétueuse en automne , en hiver, et au printemps. Comme Dieu de la Mer hivernale et glaciale, Œgir se confondit avec l'Iotne Gyinir on Hymir, ou Ymir, qui était le représentant du Monde glacial primitif (voy. p. \ 86) , et avec Hier (p. Glær, Luisant , Clair) , la Personnification cosmologique de la Mer, le Fils de For-niotr (Préoccupant; slave Pore-nut)^ et le Frère de Vindr (l'Air) et de Eldr (Feu). Dans la suite on distingua, de nouveau, Œgir de Hymir (voy. Hymiskvida)^ comme on distingua Ymir de Gymir. Gymir devint la Personnification de la Mer hivernale, c'est-à-dire de la Mer redoutable et dangereuse en hiver. Sa femme était nommée Örboda (Forts-Brisants), et symbolisait les brisants qui rendent la navigation périlleuse, prboda était de la race des Géants de Montagnes, car les promontoires et les rochers sous-marins, représentés par cette race , occasionnent principalement des brisants dans la mer. Le fils de Gymir et d' Ôrboda se nommait^e/e (Beugleur), qui était la Personnification du bruissement des vents et des flots de la mer hivernale. Ce bruit cesse quand l'empire de Freyr sur la mer reprend le dessus ; et cela arrive au printemps, à l'époque où les cerfs et les rennes perdent leur bois (cf. ail. Hormmg, février); c'est pourquoi il est dit que Freyr ixxe Beli avec

une corne de cerf. La sœur de Beli est Gerdur (Ceignante , Protégeante, Paisible) ; elle est la Personnification de la Mer hivernale rendue paisible, accessible, et navigable en été; aussi Gerdur devient-elle la fiancée de TAse Freyr. Œgir, en tant que différent de Gymir, est l'époux de Rân (p. Hrâkn, Violence) ; et l'ancienne épithète áe Beaucoup-Sachant , que portait Thami, auquel Œgir a été substitué , a pris , dans celui-ci , le sens de Magicien (norr. Jîol-kunnigr, beaucoup-sachant, magicien). Œgir est magicien , parce que, d'abord, l'Océan exerce une certaine magie, une fascination sur l'esprit des hommes ; ensuite , il est magicien parce qu'il appartient à la race des lotnes , qui sont beaucoup- sachant s (norr. hundvîsir)^ et de redoutables magiciens. Voilà pourquoi , dans la demeure A' Œgir, ioni produit un eifet magique, et se produitpSir un effet magique (voy. Poèmes islandais, p. 321).

§ 128. Les fiançailles de Freyr et de Gerdur. — De même que , dans la Mythologie , les objets de la Nature , tels que le soleil , la lune , etc. , ont été considérés comme des personnes , de même les influences physiques qu'ont ces objets , les uns sur les autres, furent considérées comme les actions volontaires de ces Objets personnifiés. D'abord se sont formés des mythes énonçant simplement des attributs de ces objets personnifiés , tel que, par exemple , ce mythe-ci : Thor est flls de lord. Il est possesseur de Meunier, etc. Ces mythes, nous les appelons Mythes d'attributs. Plus tard se formèrent les mythes racontant les actions des Divinités, et des Êtres mythologiques : nous les appelons Mythes d'action. Or les Scandinaves , établis dans la partie septentrionale de la Presqu'île, remarquèrent que , chez eux , la mer arctique était inaccessible pour la navigation et la pêche, durant wew/ mois de l'année, depuis septembre jusqu'en mai, et n'était accessible que pendant les trois autres mois (voy. p. 261). Ils attendaient avec impatience l'ouverture delà navigation et de la pêche, et célébraient cette ouverture par une fête religieuse. Pour rendre compte de la célébration de cette fête, il se forma un Mythe A' action, racontant comment et pourquoi la Mer hivernale est devenue accessible à la navigation et à la pêche. Ce Mythe , dans son langage symbolique , disait simplement et brièvement que , depuis le mois de septembre dernier , Freyr (le Dieu de la Navigation et de la Pêche) , était éloigné de son amante Gerdur (Mer hivernale) ; qu'il a langui après elle pendant neuf mois , mais que , lui et ses adorateurs célèbrent , dans ce jour, et par cette fête , sa noce avec sa fiancée. Ce Mythe , ayant pour objet de rendre compte du fait qui est la raison de la fête , appartient à cette espèce de traditions que nous appelons Mythes de fête. Si le récit des Mythes d'action était resté purement «ymôo^z^e (c'est-à-dire, eût exprimé , en langage symbolique, l'eciée qui en fait le fond , et dont , à l'origine , on avait pleine et entière connaissance), d'abord, íowí dans ce récit serait s/^wz/ïcaifey par rapport à cette idée, et ensuite, l'idée étant simple, le récit, qui n'en est que l'expression symbolique , serait également resté simple et bref. Mais à mesure que les mythes symboliques se transmettent par la tradition. Vidée, qui en fait le fond, se perd de plus en plus de la mémoire des hommes, de sorte qu'on s'en tient exclusivement à la/orme du récit. De cette manière, les mythes symboliques sortent du domaine de Vidée, qui est le véritable

NUMÉRO (39) (page 109) ; les fiançailles de frey. 305

terrain où ils ont pris naissance, et entrent entièrement dans le domaine de la narration, ou du récit fait, pour lui-même, en dehors de l'idée. En d'autres termes , les mythes , de symboliques qu'ils sont dans l'origine , deviennent complètement épiques. Or, il est dans la nature de la narration, d'aimer les détails, les ornements descriptifs, tous les accessoires qui motivent le récit : et voilà pourquoi le récit des mythes devenus épiques est plus long , plus détaillé , et renferme des accessoires et des ornements, lesquels, non-seulement, n'ont aucun rapport avec Vidée, qui y était exprimée originairement, mais sont même le plus souvent en contradiction avec elle. INous allons faire voir les détails , ornements , et accessoires épiqîies, qui sont venus s'ajouter au récit simple et bref du mythe symbolique primitif, concernant les Fiançailles de Freyr et de Gerdur.

§ 129. Les éléments épiques ajoutés au mythe symbolique. — Nous venons d'indiquer l'idée qui fait le fond du mythe des Finançailles de Frey. Voici maintenant les détails, ornements, et accessoires narratifs, qui ont été ajoutés au récit du Mythe , pour en rendre la forme plus intéressante, plus poétique , ou plus pathétique. 1 « Il est dit que Freyr voit , du haut de la Chaumine-aicx-Portes (voy. p. 240), la beauté resplendissante de Gerdur (l'Éclat de la Mer hivernale , dont la surface resplendit au soleil), et il tombe amoureux de cette fille de géant , qui éclaire de sa beauté toute la région boréale. 2" Le serviteur de Freyr, qui est aussi le messager de ce dieu , ainsi que celui des Ases en général , se nomme Skîrnir (Éclaircit). Dans l'origine , ou dans le sens symbolique , Skîrnir est la Personnification du Vent qui fait le beau temps. Comme Vent, il marche vite, ainsi qu'il convient à un messager ; et il est nommé Éclaircit, parce que , étant au service de Freyr ^ qui préside au beau temps , il écure le ciel , c'està-dire , balaie , de son souffle , les nuages qui cachent ou couvrent le soleil. Plus tard , ayant pris une signification purement épique, Skîrnir est devenu leMessager-£^c/a2>e?/r, qui porte les messages ou les déclarations {%Qih. skeireins) des Dieux. C'est Skîrnir qu'envoie Freyr à Gerdur, pour demander qu'elle lui accorde ses faveurs. 3» Gerdur (la Mer hivernale) ne peutêtre vaincue, ou rendueaccessible, que par les rayons du Soleil d'été qui sont les armes naturelles de Freyr. Dans l'origine , Freyr, le Dieu du soleil, avait, pour armes, àes /lèches, symboles des rayons au so\eï\ (voy. p. 278). Plus tard , étant considéré comme un héros-épique , il a aussi pour arme, comme les autres héros , une épée. Aussi , au lieu de dire que Freyr donne k Skîrnir sesjlèches, pour vaincre la résistance de Gerdur, le récit épique postérieur dit qu'il lui donne son épée , qui a la propriété merveilleuse de se brandir d'elle-même , de frapper l'ennemi , et de rentrer dans la main de son maître , semblable en cela au Meunier de Thôr, qui, lancé sur l'ennemi, revenait dans la main de Thor (§ 93), ou aux armes á'Indras, et à l'épée á'Jrdjounas, qui combattaient toutes seules, ou enfin au javelot Matathas, dont Indras fit présent au héros Mandas. Pendant neuf mois d'hiver, Freyr, le Dieu du Soleil, n'a plus ses armes , ou ses flèches (rayons ardents) , ou son épée , qu'il a donnée à Skîrnir. C'estavec une corne de cerf, qu'il tuera, au mois á^ Février, Beli, le frère de Gerdur (voy.g 127). Mais il devrait avoir, du moins, ses bonnes armes (les rayons solaires) , pour le grand combat du Crépuscule des

Grandeurs. Malheureusement ce combat se livre lors du Terrible Hiver (voy. g 153). Or en hiver, Freyr n'est pas armé de ses rayons solaires (ou de son épée) ; il succombera donc avec les autres Ascs. 4° Vaincu par les sollicitations et les menaces de Skîrnir, Gerdvr consent à accorder à Freyr, dans neuf mo\s , un rendez-vous dans une île delà mer, qui porte le nom symbolique de Ile-de-Feuillage (norr. Bar-eij ; cf. Lauf-ey , p. 285) , sans doute , parce que l'époque de cette union tombe au mois de mai , où le souffle des vents chauds a déjà fait pousser le feuillage aux arbres et aux buissons. Le récit, que fait Snorri du mythe des Fiançailles de Frey et de Gerdur, est imité de celui du beau poëme eddique , intitulé La Mission de Skîrnir (Skîrnir-for) , composé probablement au huitième siècle , et d'où est aussi tirée la strophe que cite cet auteur.

(40) l'ordinaire d'odinn et des troupiers-uniques ; les loups et

LES corbeaux d'odinn.

§ 130. Sæhrimnir, Andhrimnir, et Eldhrimnir. — Les Combattantshéros qui, sur le champ de bataille , avaient été choisis par les Falkyries, et étaient reçus, après leur trépas ou occision (norr. valr)^ dans la Halle-des-Occis , étaient considérés comme les fds adojiiîfs d'Odinn (voy. p. 247). Appartenant à la famille ou à la maison á'Odi?m, ils formaient, selon l'usage patriarchal et guerrier de cette époque, sa suite ou sa bande^ et plus tard, dans le système féodal , sa garde (norr. hird)^ ou ssi 7}ias sente (vieux fr. mesgnée , domestique). Les héros de la bande d'Odinn avaient le nom de Troupiers-Uniques (norr. Ein-herîar) c'est-à-dire de Compagnons sans pareil, parce qu'il n'y avait que les combattants les plus distingués qui fussent choisis parles Valkyries , pour entrer dans la bande d'Odinn, du Dieu des Combattants. Comme Chef et Seigneur, Odinn devait fournir nourriture et boisson à sa Bande, à son Domestique, ou à saMassénie; et comme il recevait, parmi les Troupiers-Lniques , des Rois (norr. Konungar, Fils de Noble), des Comtes (norr. larlar, Aigles; cf. ail. arl, voy. p. 184), et des ^arows (Ours; norr. biörn; norm. byron)^ il leur devait un traitement à la fois conforme à leur rang , et digne de lui-même comme Chef de maison ou comme Seigneur (anglos. hldf-ord, Donne-miche, angl. Lord). Dans le Nord, les compagnons d'armes, qui servaient leurs Chefs, tenaient surtout à un bon régime alimentaire ; ils quittaient le Seigneur qui lésinait sur la nourriture ou la boisson, et le gratifiaient volontiers du sobriquet injurieux de Rogne-mets (norr. matar-îllr , ladre pour la nourriture). Les idées que les Normands avaient de la libéralité des Seigneurs envers leurs hommes, la Mythologie norraine les a appliquées également à Odinn, le Seigneur des Troupiers-Uniques. Aussi Snorri fait- il demander par Piétonnetir quel était l'ordinaire des Troupiers-Uniques , dans \à Hallede s- Occis.

Dans l'origine , lorsque 0di7in n'était encore que le Dieu des Vents et des Tempêtes (voy. p. 246), sa suite ne se composait aussi que de Vents, ou de Nuages tempétueux personnifiés. Ces Vents et ces Nuages de la Suite d'OrfmW; étaient entretenus ou 7iourris, comme on se l'imaginait, d'abord, par les Exhalaisons condensées ou gelées de la Mer, appelées

N** (40) (p. 1 10) ; SÆHRIMNIR ; ANDHRIMNIR ; ELDHRIMNIR. 307

Frimas de Mer (norr. Sæ-hri?n7iir) ; ensuite, par les Exhalaisons gelées de l'haleine des êtres vivants, appelées Frimas d'Haleine (norr. Jndhrimnir), et enfin , par la vapeur et la fumée du feu, appelées Frimas de Feu (norr. Eld-hrimnir). Plus tard, lorsque Odinn, le Dieu des Tempêtes et des Vents, fut devenu Dieu des Combats, sa Suite ne se composa plus simplement de Nuages tempétueux personnifiés ; mais ces Nuages furent aussi changés en héros combattants , et prirent le nom de Troupiers- Uniques. La tradition mythologique , tout en adoptant la métamorphose à' Odinn et de sa Suite, conserva néanmoins le souvenir de l'ancien mythe, au point que certains phénomènes aériens, qu'on ne saurait attribuer qu'à l'effet des vents et des nuages, continuèrent à être rapportés, comme auparavant, à la nature aérienne et nuageuse A' Odinn, et de ses Compagnons. C'est ainsi que les bruissements, qu'au printemps et en été, on entend quelquefois dans l'air, bien que le temps soit calme, et qui proviennent des vents luttant les uns contre les autres , dans les régions supérieures de l'atmosphère, étaient considérés, dans la tradition populaire, comme causés par le passage bruyant à' Odinn, et de sa Bande furieuse (ail. wiithende Heer). Cependant ces compagnons d'Odinn avaient pris , dans d'autres mythes, une nature trop personnelle, pour qu'il fût possible de les considérer toujours comme les symboles des vents et des nuages. Il leur fallut donc aussi une nourriture beaucoup plus substantielle que ne l'étaient le Frimas de mer, le Frimas d'haleine, et le Frimas de feu. Par un heureux hasard , une autre interprétation du mot amphibologique hrimnir (Frimas, Sanglier) permit de conserver ces anciens noms, en substituant aux fri??ias , qui étaient anciennement la nourriture des compagnons d'Odinn, le verrat ou le lard, cette y'iânde par excellence (norr. Jlésk; ail. Fleisch; s\2i\.plot)^ qui, au jugement des hommes du Nord, était la meilleure nourriture possible, et par conséquent celle qui convenait le mieux aux Troupiers- Unique s. En effet, le mot hrimnir (p. grinmir., frémissant, frimas) était homonyme de grimnir, (frémissant, furieux , sanglier). Dès lors la tradition mythologique, s'appuyant sur cette homonymie amphibologique, transforma le Frimas-de- Mer (Sæ-hrimnir) en Verrat-de-Mer (Sæ-grimnir; cf. Ditmar édit. Steinh. VJ, p. 66). Elle imagina ensuite que ce Verrat était journellement cuit dans un poêle à couvercle, et à pieds, ayant la forme d'un verrat, et appelé, pour cette raison, en allemand, Sau. Ce poêle, sous la forme d'un Verrat , placé constamment sur le feu , portait , le nom de Verrat-dufeu (Eld-grimnir). Enfin la tradition mythologique s'expliqua le nom de And-hrimnir (Frimas d'haleine) comme désignant le cuisinier nommé Grimnir (Verrat), qui, soufflantXt feu pour la cuisson, eut le surnom de And-Grimnir (Grimnir le Souffleur). Comme le nombre des Troupiers- Uniques était très-grand , et augmentait journellement par l'arrivée de nouveaux héros choisis, la Mythologie a fait du Verrat-de-Mer une nourriture merveilleuse, en ce qu'elle suffisait pour le grand nombre de consommateurs ; et elle suffisait toujours , parce qu'elle se reproduisait sans cesse d'elle-même. En effet , le Verrat-de-Mer, tous les jours consommé, renaissait toujours le lendemain, par un pouvoir magique, agissant sur la peau et sur les os , qui étaient restés intacts. C'est qu'on croyait que ,

comme chaque animal naissait d'un germe, on pourrait aussi le faire revivre , par la force de la magie , pourvu qu'on eût un germe , ou un commencement quelconque d'organisation de donné. Or on considérait comme germe , ou commencement d'organisation , la forme extérieure de l'animal ou ssLpeau, et sa charpente intérieure ou ses os. C'est ainsi que, d'après le mythe, les Dvergs, fils d'Ivatd, ont formé le Verrat de Freyr, nommé Gullinborsti (Soies d'Or) , en mettant dans le four, et en y chauffant la peau d'un porc. D'après un autre mythe analogue, Thôr pouvait faire renaître ses boucs, qui avaient été mangés la veille , pourvu que leurs peaux et leurs os eussent été soigneusement conservés , et fussent restés intacts (voy. p. 117). Par un effet magique semblable, le porc Sæhrimnir , dont les Troupiers-Uniques consommaient chaque jour la chair, était chaque fois restauré intégralement le lendemain.

I 131. Odinn boit du vin. -- Odinn n'avait pas besoin de nourriture matérielle ; il abandonna son ordinaire à Geri et à Freki (voy. § 1 32), et il se soutenait seulement par un fortifiant, par le vi7i. Les Scythes, lorsqu'ils furent encore établis en Asie, connaissaient déjà le vin; mais, comme ils ne se livraient pas à la culture de la vigne, et que la seule contrée vitifère chez eux était la Margiane {Plin. VI, 18, 2), ils ne pouvaient pas encore faire usage, en grande quantité, de ce spiritueux^ qu'ils appelaient V Enivrant {inatu ; gr. mathu). Plus tard , étant entrés en rapports avec les Grecs, au nord de la mer Noire , ils purent se procurer plus facilement cette boisson, appelée en grec oïnos (p. voi-nos). Ce mot grec passa dès lors dans la langue scythe sous la forme masculine ; mais, plus tard, il tourna au neutre, dans les langues slaves, et germaniques septentrionales, sous l'influence du mot latin vinum, qui était plus généralement connu dans le commerce. Les G êtes de la Thrace donnaient au vin le nom de Zeila ou Zîlai (voy. Les Gètes, p. 95). Ils en faisaient un usage tellement immodéré qu'un de leurs rois, Boirébistès, jugea nécessaire de le leur interdire. Dans les climats du Nord, qui n'étaient pas favorables à la culture de la vigne, le vin était une boisson tellement rare et chère , que les Scandinaves le considéraient comme la boisson du Dieu Suprême Odinn.

g 132. Les Loups Geri et Freki. — Dans l'Antiquité, les cadavres de ceux qui avaient succombé dans les combats devinrent généralement la proie des loups et des corbeaux, qui , pour cette raison, furent désignés, les premiers surtout, sous le nom de bêtes d'occision (norr. val-dyr). La mort sanglante, dans le combat, étant considérée comme une dévotion ou un sacrifice offert à Odinn le Père des Occis (voy. p. 247) , on conçoit que les loups et les corbeaux, qui, au nom du Dieu des combats, s'emparaient des cadavres dévoués à ce Dieu , étaient eux-mêmes considérés comme des animaux consacrés à Odinn, ou comme ses Ministres. C'est pourquoi le Chef des Ases avait, auprès de lui, deux loups Geri (Avide) et Freki (Violent), qu'il traitait à sa table , comme les Seigneurs , au Moyen âge, traitaient leurs chiens de chasse. Voilà pourquoi Odinn porte le nom épithétique de Dieu des Loups. Ces Loups à' Odinn, au jugement des Scandinaves et des Germains, n'avaient rien d'odieux, et, pour cette raison, leurs noms ont pu être donnés à des jeunes gens

N" (40) (p. 411) ; GERi ; freki ; huginn ; muninn. 309

comme noms honorifiques. Telle est , sans doute , l'origine du nom de /reÆ-w//' (Loup-Yiolent) que portait, entre autres, un nioine de Fulde, qui devint dans la suite Évêque deLisieux. En général, les noms propres composés avec ulf (cf. Burnouf, de Burnulf, Loup de brogne) , et hrafn (corbeau) sont excessivement nombreux , chez les peuples de la branche gète.

g 133. Les Corbeaux Huginn et Muninn. — Le corbeau est consacré à Odin7i pour les mêmes raisons que le loup. En outre, c'est un oiseau á^ présage (voy. p. 238) ; il prévoit et présage surtout les combats , et, c'est pourquoi, les corbeaux d'Odinn, Huginn (Penser) et Mu7îinn (Désir), sont des messagers-espions, qui, chaque soir, rapportent à ce Dieu de la Guerre, quels combats se préparent pour le lendemain. Ces rapports lui sont nécessaires pour qu'il puisse envoyer les Choisit-les- Occis (voy. p. 299) sur le champ de bataille. Aussi est-il, chaque soir, dans l'appréhension que ces corbeaux ne lui reviennent pas, et que, par conséquent, il ne puisse plus aussi facilement augmenter le nombre de ses Troupier s-Uniques ^ dont il aura besoin, au grand jour du Combat suprême contre les Puissances ennemies des Dieux et du Monde , dans le Crépuscule des Grandeurs. Les noms des deux corbeaux d'Odinn n'ont point une signification symbolique particulière , par rapport à leurs attributions ; ce sont des noms généraux de corbeau, désignant ces oiseaux sous le point de vue de la rapidité du vol, si nécessaire à ces Messagers d'Odinn, qui parcourent, journellement, le monde entier aussi prompts que h Pensée (norr. Hugi, Huginn, voy. p. 121), et aussi impatients que le Désir (norr. Munr, Muninn). Ces corbeaux, messagers d'Oí/mw^ ont fait donner, au Dieu des Combats, le nom épithétique de Dieu des Corbeaux.

(41) LA CHÈVRE heidrûne; l'arbre lærad; et le cerf eikthyrnir.

§ 134. La Chèvre Heidrûne. — Les peuples de la branche g^è^e tenaient autant, et peut-être plus encore, à l'abondance et à l'excellence de la boisson, qu'à celles du manger (voy. Les Gètes, p. 278). C'est pourquoi la boisson fournie aux Compagnons d'Odinn n'était pas moins merveilleuse que leur nourriture. La Chèvre Heidrûne, qui fournissait cette boisson , est pour ainsi dire le pendant du Verrat Sæhri?nnir. Aussi la tradition sur Heidrûne est -elle, sans doute, la transformation d'un mythe symbolique plus ancien , qui, analogue au mythe de Sæhrimnir , énonçait primitivement, que les Compagnons d'Oditin, c'est-à-dire les Nuages orageux et sombres, tiraient leur entretien (leur boisson), des vapeurs ou nuées noires du ciel , symbolisées sous l'image de la chèvre Heidrûne (cf. ]es Boucs noirs de Thôr, p. 256). Mais lorsque, plus tard , le mythe , devenu épique , eut changé les Nuages tempétueux en Guerriers impétueux , et que la tradition sur Sæhrimnir eut pris sa forme actuelle, le mythe , primitivement symbolique sur la boisson des Compagnons d'Odinn, prit aussi une forme analogue épique, calquée sur les usages, qui, en fait de boissons, existaient alors chez les Scandinaves. Or, les Scandinaves, en hiver, et aux festins ou compotations (norr. drykkia), buvaient principalement une espèce de bière, nommée aile (norr. öl; anglos. ealu; angl. aie), et, plus volontiers encore, une espèce

^'hydromel (nqrr. miöd; russ. kvass)^ qu'ils estimaient au point d'appeler de ce nom toute boisson douce et excellente. Aussi leur Mythologie a-t-elle appelé miöd , et le lait de la vache Aiidhumla (voy. p. 181), et l9 lait de la chèvre Heidrûne. En été , les Scandinaves buvaient du lait, et, plus souvent, une préparation de lait aigre appelée syra (aigre). Le lait de chèvre , étant moins coûteux que le lait de vache, devint pour les habitants du Nord ce que la bière (ail. hier, boisson) était pour le Germain, ce que le cidre coupé, appelé boisson, est encore aujourd'hui pour les Normands de France , ou ce que le lait caillé appelé svji (boisson) , par opposition au fromage appelé spise (manger), est pour le chaletier suisse, à savoir la boisson ordinaire, la boisson de tous les jours. Voilà pourquoi le mythe, en devenant épique, a substitué à la Chèvre, qui était le symbole des vapeurs noires , dans la tradition primitive , une chèvre en quelque sorte historique, qui donne journellement du lait à profusion. Cette abondance de lait provient d'abord de la nature merveilleuse de Heidrûne, elle-même, et ensuite de ce que cette chèvre broute les feuilles de l'arbre merveilleux, nommé Lérad.

g 135. L'Arbre merveilleux Lêrad, — Cet arbre , dont le nom dérive, sans doute, de Hlæradr, et sigmiie Illuminé ^ est, par son dôme de branches et de feuillage, le Symbole de la Foûte céleste. Le tronc de cet arbre est placé au milieu de la Halle- des- Occis, et son dôme de feuillage s'élève au-dessus du toit doré de cette Demeure céleste (voy. p. 147). Heidrûne , afin de pouvoir atteindre la pousse inférieure de l'Arbre, se dresse sur ses jambes de derrière, et appuie ses jambes de devant contre la paroi extérieure de la Halle -des -Occis. Le nom de Heidrûne signifie Compagne du Brillant, soit parce que cette Chèvre, originairement, le Symbole des Nuages noirs, se tenait au ciel, qui est nommé Heidr (Brillant), comme étant le séjour du soleil et de la lumière (cf. :^ivus, Brillant, Ciel; sansc. dyou, Lumière, Ciel), soit parce qu'elle se tenait auprès de Lérad, qui est le Symbole de la voijte du ciel ou du Brillant. Les détails rapportés par Snorri, sur la chèvre Heidrûne, sont empruntés à la strophe 25 des Dits de Grimnir, que voici :

« Elle se nomme Heidrûne , la Chèvre qui se dresse près de la Halle du Père-des-Troupiers ,

« Et broute aux branches de Lerâd ; « Elle doit remplir le Vase-à-anse de son pur hydromel ;

« Ce fortifiant ne saurait s'épuiser. »

La nourriture et la*boisson, que les Troupiers d'Odinn avaient à discrétion, n'étaient pas, comme le dit Snorri, trompé sans doute par ses idées paradisiaques, une récompense céleste, pour les dédommager des blessures et des souffrances, qu'ils avaient supportées dans cette vie terrestre; car leur mort n'était pas un martyre, qui donnait droit à une récompense dans le ciel ; elle était, de leur part, comme une consécration (voy. Les Gètes^ p. 278), ou un sacrifice volontaire fait à Odinn, et de la part de ce Dieu une Îfaveur accordée à ceux qu'il jugeait dignes d'entrer à son service, ou dans la bande de ses Compagnons. Aussi les Troîipier S' Uniques n'avaient-ils droit que d'exiger un traitement digne

^*' (41) (p. 111); heidrûn; lêradr; eikthyrnir. 311

de leur Seigneur Oclinn, et conforme à leur rang et à leur position; et Odinn avait intérêt à augmenter indéfiniment le nombre de ses Compagnons, afin d'être entouré et soutenu, au Crépuscule des Grandeurs, d'une armée formidable de héros, qui pussent vaincre ses ennemis iotniques.

1 136. Le Cerf Eikthyrnir. — C'est encore d'après les Dits de Grimnir (strophe 26), que Snorri raconte le mythe bizarre du C^ri Eikthyrnir. Voici cette strophe :

« II se nomme Eikthyrnir, le cerf qui se tient près de la Halle du Père-des-Troupiers,

« Et qui broute aux branches de rilluniiné ; « De ses cornes, cela découle dans le Bassin-Bruyant ; —

« De là toutes les Eaux prennent leur cours. »

Ce Mythe, qui, dans sa forme actuelle, n'a plus rien de plastique, puisqu'il n'est pas concevable par l'imagination , porte , par cela même, en lui , la preuve qu'il a subi de notables modifications. En eifet, dans l'origine, ce mythe n'avait aucun rapport , ou point de contact , ni avec TArbre Hlerad, ni avec la Halle-des-Occis ; mais il appartenait uniquement au cycle mythologique du Bassin-Bruyant. Car, pour expliquer comment ce bassin pouvait alimenter continuellement les Fagues- Tempétueuses (voy. p. 170), la Mythologie cosmogonique a imaginé que ces fleuves provenaient du venin, vomi par les serpents innombrables du Hver- Gelmir (voy. p. 171), ainsi que des Eaux glaciales, qui découlaient sans cesse. des aiguilles, ou des pics d'une montagne de glace, qui tirait ellemême son entretien des nuages et des frimas de l'air. Cette montagne gigantesque, ou ce glacier (norr. iökull; finnois, iöki) était probablement un lotne métamorphosé en renne ou en cerf, et il portait le nom de Eikthyrnir (p. iok-thyrnir) , qui signifiait , sans doute , Cornes de Glace. Telle semble avoir été la forme p?i mi tive, ou la conception symbolique de ce mythe. Plus tard , l'arbre nommé Hlérad (Illuminé) étant devenu le Symbole de la Voûte étoilée du ciel , la tradition mythologique, guidée faussement par l'analogie, qui semblait exister entre la chè\re Heidr une, broutant à cet arbre, et les quatre cerfs broutant sur l'arbre d'Yggdrâsil (voy. p. 236) , considéra aussi l'Iotne Eik-thyrnir comme un cerf qui broutait les pousses de l'Arbre Illuminé; et dès lors on expliqua, sans doute, son nom comme signifiant Cornu (cerf), de l'^rôre (Eik). Bien que le Glacier cosmologique fût ainsi changé en (^er/" mythologique , les anciennes données du mythe primitif, concernant les E lux, qui découlaient des cornes d'Eik-thy?'nir, se maintinrent intactes dans la tradition. Il en est résulté une image qui ne laisse pas que d'être incohérente et bizarre. Enfin, quelque autre mythe ayant énoncé que la Halle-des-Occis était placée sous les branches de Hlérad, c'est-à-dire qu'elle touchait à la Voûte du ciel, et la signification primitive de cet arbre, comme symbole de la voûte céleste , s'étant peu à peu effacée, on dut s'imaginer que l'arbre Hlérad se trouvait placé au centre de la Halle-des-Occis. Une fois cet arbre céleste ainsi représenté, le Ceri Eikthyrnir, qui, selon la tradition, broutait à cet arbre, comme la chèvre Heidrûne, fut aussi localisé, comme elle, auprès de Valhöll; et c'est ainsi que Eikthyrnir

fut placé dans V Enclos-des-Jses , avec lequel, dans l'origine du moins, il ne s'était trouvé en aucun rapport, ni logique, ni mythologique.

(^S) LA HALLE-DES-OCCIS; LES TROUPIERS-UNIQUES; LES TYPES DES CHOSES, AU CIEL.

§ 137. Grandeur de la Halle-des-Occis. — Odinn ayant été ,' dans l'origine, le Dieu des Vents, sa demeure, ainsi que celle du Dieu du Tonnerre et des Orages, étaient proprement des Palais de l'Air et des Vents, des Rotondes ou des Polygones, dont les portes correspondaient aux différentes directions de la rose des vents. Dans les Mythologies anciennes , la division s epfeiiai?^e était adoptée par rapport aux Vents (voy.p. 235), et c'est pourquoi , pour donner l'idée d'un grand nombre, en fait de directions ou de vents , la Mythologie Scandinave l'a exprimée par le nombre de 7 fois 77, c'est-à-dire , par 539. C'est ce nombre qu'elle assigne aux portes de la Halle-des-Occis, ainsi qu'aux allées de Bilskirnîr (voy. p. 254); mais elle a énoncé ce nombre d'une manière énigmatique, en disant que ces portes et ces allées sont au nombre de 500, plus environ quatre dizaines. Pour donner ensuite une idée du grand nombre de combattants dont disposera Odinn , lorsqu'il s'agira de lutter contre ses ennemis iotniques, au Crépuscule des Grandeurs, la Mythologie rapporte que 800 Troupiers sortiront, à la fois de front, par chacune des 539 portes de la Halle-des-Occis, de sorte que 431,200 hommes passeront^ au même instant , les 539 seuils de cette demeure céleste. La Mythologie abandonne à l'imagination de chacun , le soin de déterminer la profondeur de ces 539 colonnes continues, la durée de ce défilé, et enfin le nombre total des combattants , dans cette journée terrible.

§ 138. Jeux des Troupiers-Uniques. — Les Compagnons d' Odinn font, chaque jour , dans l'Enclos de la Halle-des-Occis, des exercices guerriers. Ce sont les préludes du grand Combat, qu'ils auront à livrer, à la fin des siècles. En attendant cette lutte sérieuse , les exercices et les combats journaliers sont pour eux un amusement, nn Jeu (lat. ludus). Bien que ces jeux soient sanglants, les Troupiers , cependant, rentrent tous chez eux , sains et saufs. C'est ce que la strophe des Dits de Vafthrûdnir, citée par Snorri, exprime d'une manière indirecte, et en style épique, en disant qu'ils rentrent tous chez eux , à cheval. Car , s'il y en avait , parmi eux , de tués ou de blessés mortellement , ils ne pourraient pas rentrer à cheval , ils seraient portés chez eux à bras par leurs compagnons.

g 139. Les Idéaux des Choses et des Êtres , au ciel. — Les Dieux passaient, au jugement des hommes, non-seulement pour les ^^Xxks puissants, mais aussi pour les plus riches, et les plus heureux. Aussi les objets appartenant aux Dieux , ou les individus se trouvant au ciel , étaient-ils naturellement considérés comme les idéaux du genre , comme les types de l'espèce , et comme ce qu'il y avait de plus riche , de plus beau , et de plus parfait. Jusque dans le langage , l'expression de céleste ou de divin désignait le suprême degré d'une perfection ou d'une qualité (ex. Ty-spâkr^ voy. p. 274). Dans la plupart des Mythologies, les choses et les individus terrestres sont représentés comme des imitations faibles et imparfaites des choses et des individus célestes , leurs types, et leurs idéaux (cf. les

NUMÉRO (42) (page 113); les types des choses, au ciel. 313

Idées de Platon). D'après la Mythologie hindoue , le meilleur est toujours l'objet ou l'individu céleste : parmi les vents , c'est Marîtvhîs; parmi les chevaux, c'est Outchaïsçravasas ; parmi les éléphants , c'est Airâvatas; parmi les vaches , c'est Kmnadhouk; parmi les oiseaux, c'est Ga- ?'oudas; parmi les Anachorètes , c' est Kapilas; parmi les grammairiens, c'est le grammairien céleste Paninis , etc. , etc. Pour la Mythologie norraine , la strophe 44 des Dits de Grimnir énumère aussi quelques-uns des objets et des individus célestes , qui sont les meilleurs de l'espèce ou du genre. Ils y sont énumérés sans ordre et sans suite, et assemblés seulement à la faveur de l'allitération (voy. p. 249). Snorri cite cette strophe, en apparence, pour prouver (ce dont il n'était pas besoin) que Odinn est grand par lui-même , et le premier parmi les Ases, mais, en réalité^ pour trouver occasion de parler de deux mythes , dont il est question dans cette strophe, à savoir de Skidbladnir ^^ meilleur des navires), et de Sleîpnir (le meilleur des chevaux) , et pour pouvoir y ajouter le mythe sur le Géant-des-montagnes architecte, dont la construction a amené les circonstances de la naissance de Sleipnir.

(43) l'iotne constructeur; svadilfari; sleipnir; skîdbladnir.

l 140. Le Géant-des-Montagnes , architecte. — C'est sans doute à la tradition orale que Snorri a emprunté les deux récits suivants, sur l'iotne Constructeur, et la naissance de Sleipnir, qui, par les détails circonstanciés et imaginés uniquement dans l'intérêt de la narration , se rapprochent , de bien près , du conte populaire. —L'idée générale exprimée dans le mythe ^úmiúí symbolique sur l'iotne Constructeur, c'est que les Puissances de la Nuit et de l'Hiver , représentées par les lotnes , emploient tous les moyens pour perdre les Puissances du Jour et de l'Été , représentées par les Ases. Néanmoins les Jses restent vainqueurs dans le cours des siècles , ou pendant l'Été du Monde , jusqu'au Crépuscule des Grandeurs , qui est l'Hiver cosmique. Voici comment cette idée est exprimée et mise en scène dans le récit mythologique , changé , plus tard, en conte populaire.

A l'origine des âges, ou comme s'exprime [le récit, lorsque les Jses eurent à élever l'Enceinte autour de V Enclos-Mitoijen, un lotne déguisé, voulant trahir les Dieux par une ruse , s'oiFrit de leur construire cette forteresse , en s'engageant à l'achever dans trois semestres d'hiver. Cette construction et les conditions posées auraient amené inévitablement la perte des Ases; car, d'abord, la forteresse construite par \' lotne, dans trois semestres d'hiver, aurait été faite de glace, et n'aurait été, par conséquent , d'aucun secours contre les Thurses-Givreux^ ni contre les Géants-des-Montagnes , qui, les uns et les autres , et surtout les premiers, vivent au milieu des glaces, comme dans leur élément naturel. Ensuite , la condition d'achever l'Enceinte en trois semestres d'hiver, aurait été interprêtée par le perfide Constructeur comme signifiant trois semestres d'hiver se succédant sans interruption , et la succession continue de trois semestres d'hiver aurait amené l'affaiblissement des Ases, et le dépérissement du Monde. Enfin , l'iotne demandait pour prix de construction, qu'on lui livrât les trois Personnages qui faisaient précisément la force

des Âses, comme Puissances bienfaisantes et lumineuses de l'Été , à savoir le Soleil, qui échauffe, éclaire et vivifie la Nature; la Lune, qui , selon la croyance des Scandinaves , faisait croître les céréales (cf. p. 267), et Freyia , qui était la Déesse de l'Entretien , de l'Abondance , et du Bienêtre (voy. p. 267). Les Ases , encore jeunes et inexpérimentés , ne se doutent pas de la perfidie du Constructeur; ils acceptent le marché ; mais, normands comme ils sont, ils espèrent bien de frustrer l'Iotne du prix , en lui posant la condition d'achever la forteresse en un seul semestre d'hiver, au lieu de le faire en trois, et cette condition, pensaient-ils, ne pouvant être entièrement remplie, ferait perdre à l'architecte sa récompense, et leur livrerait ainsi la forteresse déjà commencée , dont ils achèveraient ensuite la construction, eux-mêmes. Le Constructeur accepte cependant cette condition onéreuse , mais il se fait accorder, par l'entremise du perfide Loki (voy. p. 285), la permission de s'aider de son cheval Svadil-fari. Ce cheval, qui est un lotne métamorxiliosé , et dont le nom signifie Vol-sur- Glace, est Borée, ou la Personnification du Vent du Nord, lequel vole sur les glaces qu'il a lui-même formées. Svadilfari amène, en une nuit, plus de glaçons que son Maître n'en peut entasser et ranger, le jour suivant, pour faire la construction. Aussi l'ouvrage avance-t-il si vite que les Âses inquiets s'assemblent en conseil; ils forcent Loki à aviser au moyen d'enlever au Constructeur l'avantage qu'il lui avait fait accorder, de s'aider de son cheval. Loki prend la forme d'une jument, qui est ici le symbole de la Bise, et il parvient à enlever au Constructeur son aide si précieux. Là -dessus l'artisan entre dans une rage d' lotne extrême, et, par cela même , trahit ainsi sa véritable nature, et, par suite, son intention frauduleuse. h^^Ases, s'apercevant alors qu'ils avaient eu affaire à un lotne, ne se croient plus liés par aucun serment, ni engagement. Pour se débarrasser de cet hôte dangereux, ils prononcent le nom de Thôr, qui est l'Ennemi acharné des lotnes , et par l'effet magique du simple appel, ou sur la simple énonciation de son nom ,' Tkôi^ se présente instantanément. Ce dieu arrive d'Auster-veg (Contrées Orientales) , où il avait combattu les 77iurses-Giv?^eux ; car, en hiver, dans la saison où il n'y a pas d'orage , et où il n'y a point d'occupation pour lui dans VEnclos-Mitoyen , Thôr se rend en Orient, au Séjour-des-Iotnes , pour lutter contre ces Ennemis des A ses, et il en revient, au printemps , lorsque , avec les chaleurs du soleil , reviennent aussi les orages auxquels il préside. Thôr n'a pas plutôt aperçu l'Iotne, qui s'était introduit auprès des Ases , que , levant sur lui \e Meunier, il le fait descendre dans le Hel- Brumeux (voy. p. 103). Les Ases échappent ainsi heureusement au danger, auquel ils auraient succombé, s'ils avaient été obligés de remplir les conditions du marché fait avec l'Iotne Constructeur. Ce mythe est exposé sommairement dans les strophes de la Vision de la Louve, citées par Snorri, mais il n'y est pas question de la naissance de Sleipnir, qui, d'après le récit de Snorri, est issu de Loki, et doit son origine aux circonstances amenées par la construction de l'Iotne architecte.

§141. Svadilfari, et Sleipnir. — i'/ez^«2> (Glissant), le cheval ú'Odinn, est le Symbole du Vent tempétueux , qui , portant Odinn , le Dieu des Vents, glisse sur la surface des terres et des mers. Ce cheval céleste,

N<* (43) (p. lli-115); svADiLFARi; sleipnir; skidbladnir. 315

le meilleur de tous les chevaux , est né du rapprochement de Borée (Svadilfari) et de la Bise (métamorphose de Loki). Sleipnir est un étalon, ce qui veut dire qu'il est, avant tout, fort et impétueux. Ayant pour père Svadilfari, il a, comme lui, le caractère ioinique (voy. p. \ 85) ; de plus, il a l'ardeur de sa mère Loki (la jument Bise). Comme monture du Chef des Ases , Sleipnir est le meilleur des chevaux. Sa vitesse est symbolisée par ses huit pieds , qui indiquent que cette vitesse est le double de celle de tous les autres chevaux. (Sur les chevaux nés du Vent , voy. Justin. , lib. 44, 3;P/m. H. i\., VIII, 67, 1.)

§ 142. Le Navire Skîdbladnir. — Dans la strophe 43 des Dits de Grimnir, il est énoncé que :

« Les Fils d'Ivald allèrent, à l'Aurore des âges, ^

« Fabriquer Skidbladnir , «Le raeillenr des navires, pour l'illustre Frey, « L'excellent fils de Niördur. »

Comme Freyr préside, ainsi que sa sœur Freyia et son père Niördur, à la Navigation pendant l'été (voy. p. 294) , il convient que la Mythologie lui attribue le meilleur des navires. Freyia est même symbolisée par un navire, et porte de là le nom épithétique deil/íirífóY/(Pin marin, v. p. 275). Le nom de Sktd-bladiiir signifie Bois-Feuilleté , parce que ce navire est composé de feuillets en bois ; afin d'être très-léger, et très-pliable. Comme c'est là une œuvre merveilleuse ou féée , la fabrication en est attribuée, ainsi que celle du Meunier (voy. p. 257) et du Brisinga^men (v. p. 294), à des Dvergs , qui passent généralement pour être d'excellents artistes. Parmi ces Dvergs artistes, la Mythologie distingue particulièrement Sindri (Sécrété; cf. lith. gintaras , succin), et Brock (Utile ; goth. bruks) , qui sont les Fils d'Ivald (lat. hidu-strius ; ail. Eiuald) , et les constructeurs de Skîd-bladnir. Ce navire merveilleux se meut de lui-même, comme le char Pouchpaka (Reluisant) du dieu hindou Kouvéras; il est le plus commode de tous les navires; mais il n'est pas aussi grand que Naglfar (voy. p. 199), qui , devant transporter, un jour, tous les lotnes dans Y Enclos-Mitoyen, est nécessairement d'une dimension tout à fait hors ligne.

(44-) aventures de thôr dans le siijour des lotnes, et dans

l'enclos-extérieur.

g 143. Thôr s'adjoint Thialfi et Röskva. — La première partie de la narration de Snorri renferme un mythe originairement symbolique , exprimant cette idée générale, qu'à Faction fécondante du Tonnerre ou de l'Orage , qui s'est manifestée pendant Fêté , et a fait mûrir les moissons, doivent succéder , en automne, des travaux agricoles pour préparer le terrain , jusqu'à ce que , avec le retour de la belle saison , le Tonnerre puisse reprendre de nouveau son rôle de Fécondateur ou son activité bienfaisante. En montrant Thôr (Tonnerre) placé sur son Char (voy. p. 254), et muni de son Marteau (voy. p. 256) et de sa Ceinture-de-force (voy. p. 257), le mythe énonce par là symboliquement, que ce Dieu est encore en mouvement, en pleine activité, et dans toute sa force, qu'il est encore dans la saison des orages. Mais déjà Thor se dirige vers \0rient, c'est-à-dire vers le Nord-Est . ou les régions de l'Hiver et de la

Nuit. Il voyage vers le Séjour des lotnes , c'est-à-dire vers le Pays de l'Hiver ou vers l'hiver. Le mythe représente Thôr arrivé presque à la fin de ^2i journée (saison d'été), et se trouvant, vers le soir, en compagnie de Loki (Clôtureur), qui est la Personnification de la Fin des Choses, et qui , par sa présence , indique, ici , que l'Été tire à la^n, et que l'Automne va bientôt lui succéder. A la fin de sa journée (à la fin de l'été) , Thôr^ accompagné de Loki , arrive chez un Géant des Montagnes (représentant de l'arrière-saison ou de l'automne). Les deux Boucs (v. p. 256) de Thôr arrivent dans la demeure du Géant-des-Montagnes (dans la saison d'automne), tellement harassés, qu'ils n'en peuvent plus , et que Thôr est obligé de terminer ici sa journée ., c'est-à-dire de mettre fin à l'activité qu'il a déployée , dans les orages , pendant la saison d'été. Telles sont les données générales du mythe ^Y\m\i\ï symbolique. Ce mythe symbolique primitif, conçu à peu près au troisième siècle de notre ère, en devenant, dans la suite, purement épique (voy. p. 305) , a été rattaché à d'autres mythes analogues et a formé avec eux un cycle mythico-épique, qu'on pourrait appeler le Cycle de Thôr. Ce cycle se compose d'une suite de poésies mythologiques, qui se sont perdues pour la plupart, et dont il ne nous reste plus qu'une rhapsodie , ou un épisode renfermé dans \iEdda de Sæmund , et intitulé : Chant d'Hijmir (norr. Hymis-Kvida). L'auteur de notre rhapsodie était probablement le même que celui qui avait chanté l'Aventure de Thôr dans la Demeure du Géant-des-Montagnes ; car dans la strophe 38« du Chant d'Hymir il est dit :

« Déjà vous avez appris (sur cela , qui des Mythologues

«Pourrait en savoir davantage?) « Quel dédommagement il obtint de VHabitant-des-Rochers,

« Lequel donna en paiment ses deux enfants. »

Dans l'origine, le mythe sur Thialfi et Rös/cva , les enfants du Géantdes-Montagnes , n'avait aucun rapport avec le mythe précédent sur l'expédition de Thôr en Orient ; mais il y fut rattaché plus tard , dans le cycle épique, comme formant la continuation naturelle du récit de l'arrivée de Thôr dans la demeure du Géant. Originairement syinbolique, comme le précédent , ce mythe , pour énoncer qu'en automne , Thôr veut que , dans cette saison , la terre soit préparée par le travail ou le labour , exprime cette idée en disant que Thôr, dans la demeure du Géant (dans l'arrièresaison), prend à son service Thialfi et Mskva, deux robustes travailleurs, doués de forces gigantesques. En effet, Thialji, dont le nom signiiïe Fouilleur, Labouretir [ci. ail. telben, fouiller; anglos. delfen;\^i. talpa, fouilleuse; fr. taupe) ^ est le représentant des travaux agricoles de l'automne. Les travaux des champs, comme ceux de la maison, étaient faits, chez les peuples de la branche gète, par des serfs de l'un et de l'autre sexe. Mskva, dont le nom signifie Alerte, représente ceux des travaux des champs qui étaient exécutés par des serves. Pour rattacher plus intimement ce mythe au précédent , ce récit épique représente Thialfi etRù'skva comme ayant été enlevés à leur père par Thôr, en réparation du dommage que lui avait causé la famille de ce géant. Le récit épique a encore emprunté à un ancien mythe , qui , originairement, n'avait aucun

N° (44) (p. 117-118); THIÂLFI ET RÖSKVA; SKRYMIR. 317

rapport avec cette narration , une donnée d'après laquelle Thôr ramène, au printemps, sains et saufs, les Boucs, qui avaient été harassés et paralysés à la fin de l'été précédent. — Voilà les éléments qui entraient dans la composition du récit épique , tel qu'il s'était formé sur les données du mythe symbolique. Les éléments du récit épique, ont passé tous dans la iTnàiuoM 2)opulaire. Snorri ne connaissait pas de poésies épiques du cycle de Thôr; il ne connaissait pas même le Chant d'Hymir; du moins il ne le cite jamais , ce que , certes , il n'aurait pas manqué de faire , s'il l'avait connu. Il a donc puisé sa narration uniquement dans la tradition orale et populaire. Le conte, qui en est résulté , a conservé cependant les principaux éléments de l'ancienne rhapsodie épique ; mais il a oublié complètement la signification symbolique des anciens mythes qu'il expose ; et , c'est pourquoi , ne voyant en eux qu'un simple récit épique , il a eu soin d'en augmenter l'intérêt par de nouveaux détails narratifs , et par des développements, et ornements, parlant à l'imagination. C'est ainsi que ce conte populaire met en scène Thôr, tuant et mangeant , avec ses hôtes , ses deux boucs , qu'il ressuscite , Te lendemain , par la force magique de son Marteau (voy. p. 308). Comme il est, en général, dans la nature du récit populaire , de rabaisser, aux proportions des hommes de l'époque, et même au niveau des auditeurs , les Personnages divins ou gigantesques de la Mythologie , nous voyons aussi dans la narration de Snorri, empruntée à l'a tradition populaire , le dieu redoutable Thôr, rabaissé au niveau d'un Aventurier , le Géant-des-Montagnes , transformé en manant, et ses enfants iotniques , changés en serfs de labour, ou en valets de pied.

l 144. Thôr et Skrymir. — L'idée générale exprimée dans les deux mythes , originairement symboliques, qui sont entrés , comme éléments épiques, dans cette seconde partie de la narration de Snorri, c'est que Thôr, le Dieu de l'Orage, est redoutable et invincible, aussi longtemps qu'il agit dans son domaine , c'est-à-dire dans la saison d'été ; mais que, à mesure qu'il approche de l'automne, sa puissance décroît; et, arrivé dans la saison d'hiver , il est surpassé de beaucoup par la puissance gigantesque des lotnes, les représentants de l'hiver. Cette idée générale a été exprimée d'une manière concrète et symbolique, d'abord dans un premier mythe , qui énonce que la force du tonnerre est peu de chose en comparaison des forces de l'hiver , et que les autans arctiques sont capables d'assourdir, par leur bruit, et d'effrayer par leur violence, jusqu'au tonnerre lui-même. C'est ce que le mythe exprime en disant que r/idr (le Tonnerre) tient dans le gant de Skrymir (Brailleur), le représentant de l'hiver , et qu'il est abasourdi et effrayé des terribles ronflements de ce géant. La narration épique , pour rattacher ce récit à l'histoire qui précède , énonce que Thôr a été obligé d'abandonner son Char et ses Boucs, dans le Séjour des Géants-des-Montagnes, la saison des orages étant définitivement terminée à la fin de l'automne. Muni seulement de son Marteau, Tarme qu'il ne quitte jamais , et accompagné de Loki, de Thialfi et de Roskva, les représentants de l'automne , il se dirige vers le SéJour-des-Iotnes , ou vers l'hiver, et il y arrive, après avoir traversé l'Océan , qui sépare ce Pays arctique de V Enclos-Mitoyen, ou de l'habi-

tation des hommes, et après avoir marché sur l'autre bord jusqu'au soir, c'està-dire, jusqu'au commencement de la nuit hivernale, ou de l'hiver. C'est alors qu'il arrive , avec ses compagnons , à une de ces baraques ou blockhaus (voy. Les G êtes , p. 99), que les Norvégiens avaient coutume de construire sur les chemins qui traversaient leurs immenses forêts , pour servir de gîte au voyageur fatigué ou surpris parla nuit ou une tourmente de neiges. Du temps de Snorri , ces maisons de refuge (suéd. sâla-hus) portaient, dans certaines contrées du Nord, le nom de Baraques d'Olaf (norr. Olafs budir) , parce que le roi Olaf en avait fait construire un assez grand nombre». C'est dans une baraque semblable que Thôr entra, avec ses compagnons , pour y passer la nuit. Mais ce que Thôr avait pris pour une baraque, était la mouffle enchantée de Skrymir; et le dieu, et ses compagnons , sont empêchés de dormir , par le bruit eifrayant causé par le ronflement (coups de vent) de ce géant , qui est la Personnification des autans, qui ronflent ou hurlent dans les contrées arctiques. La Mouffle, espèce de gant de fourrure, où le pouce seulement est marqué, et qu'on ne met que dans les grands froids , était , dans le Nord , le symbole de l'époque la plus froide de l'hiver. Le i^ouce ou le doigt était , de tout temps, et chez tous les peuples, l'image de ce qui passait pour èive petit de taille et de longueur. De là , chez les Grecs , le nom de Daktulos (Doigt, Nain), chez les Slaves, le nom de Pr^i (Doigt, Nain) ou áePerstuk (Petit-doigt , Nain) , chez les Allemands , le nom de Dâumling (Poucet) , etc. Pour énoncer symboliquement que Thôr était très-faible et très-petit par rapport au Géant de l'hiver , le mythe dit que le Dieu du Tonnerre tenait dans le pouce du gant de Skrymir. Il est fait allusion à ce mythe dans deux poèmes de VEdda. Dans le premier , intitulé Sarcasmes de Loki (voy. Poèmes islandais , p. 343) , il est dit :

« De tes expéditions en Orient, tu ne devrais jamais « Parler devant des héros,

« Depuis que tu t'es blotti, ô Troupier-Unique ! dans le pouce du gant, « Et qu'alors tu ne croyais plus être Thôr. » Dans le second , intitulé Chant de Harbard, il est dit :

« Thôr a suffisamment de force , mais de cœur point;

«Par frayeur et par làchelé, tu as été fourré dans la mouffle ,

« Où tu n'as pas osé , (telle était ta frayeur !)

« Ni éternuer , ni vesser, que Fialar pût l'entendre. » La faiblesse de Thôr, pendant l'hiver, est encore retracée symboliquement dans le second mythe , qui est entré , comme élément épique , dans la seconde partie de la narration de Snorri. Pour exprimer l'idée que , pendant l'hiver, Thôr est dans Vimpuissance absolue de faire sortir de terre les moissons, qui y sont comme retenues, sous une couche épaisse de neige et de glace, ce mythe dit que Thôr a mis ses vivres (les moissons d'été) dans le sac de provende de Skrymir, c'est-à-dire , qu'à l'approche de l'hiver le laboureur a confié à la terre hivernale lès graines qui devront produire , l'été prochain , les moissons nutritives. Skrtjmir ou l'Hiver a tellement serré le sac de provende, ou le sol , qui est comme un

1. Cf. Les Refuges-Napoléon , dans le département des Haules-Alpes.

N° (44) (p. 120) ; LOKi DE l'enclos-extérieur. 319

silo de blés, que Thôi-, n'en pouvant rien faire sortir, est obligé de jeûner. Pour se venger, il veut casser le crâne au géant, c'est-à-dire rompre la couche dure de glace qui couvre la terre. ]Mais affaibli par l'hiver, il ne peut pas manier son Marteau avec toute sa force d'Ase; il produit des crevasses, des fentes , des vallées profondes , mais il ne peut pas briser cette nature hivernale , qui lui oppose la résistance impassible d'une inertie complète. Il est fait allusion à ce mythe dans les Sarcasmes de Loki, où il est dit :

« Les nœuds de Skrymir t'ont paru trop serrés;

«Tu n'a pas pu arriver jusqu'à la provende;

« Tu te mourais de faim , en pleine santé. » Le récit populaire , en exposant ce mythe , y a ajouté principalement des détails sur les coups portés inutilement , par Thôr, au géant Skrymir. Ces détails , purement narratifs , sans aucune signification sf/Dibolique, n'avaient naturellement ni cette étendue, ni cette importance, dans le mythe symbolique primitif.

\ 145. Thôr chez Loki de rEnclos - Extérieur. — La troisième partie de la narration , que Snorri a mise à la suite de l'entrevue de Thôr avec Skrymir, et qui a pour sujet les aventures de Thôr et de ses Compagnons , chez Loki de V Enclos-Exté^Hetir , diffère , quant à sa composition , des deux parties précédentes, en ce qu'elle ne repose pas, comme celles-ci, sur d'anciens mythes symboliques, mais qu'elle s'est formée d'éléments purement épiques, et à une époque relativement bien postérieure. Ces éléments sont comme des pièces de rapport, qui, dans l'origine , n'avaient rien de commun entre elles , ni avec les récits précédents ; elles ont été mises ensemble et agencées l'une à l'autre, non par une nécessité logique , en tant qu'éléments constitutifs d'une signification symbolique , mais seulement comme éléments narratifs, ayant pour unique but de montrer, par quelques exemples, que les forces physiques de Thôr, et de ses Compagnons, étaient vaincues par les forces gigantesques et magiques des habitants de V Enclos- Extérieur . Les preuves que les éléments de cette narration ne dérivent pas d'anciens mythes symboliques, se trouvent d'abord dans ce qu'il n'est pas fait mention de ces mythes, ou qu'il n'y est pas même fait allusion , dans les Poèmes de VEdda, ce qui fait supposer que ces mythes n'existaient pas anciennement. Ensuite, ces preuves résultent de ce qu'il est impossible de ramener les éléments agencés de ce conte populaire, à Vunité de signification d'un mythe symbolique. Ce qui prouve, d'ailleurs, la formation postérieure de ce conte, c'est que, d'abord, les personnages qui y figurent, tel que Loki de V Enclos-ExtéîHeur ., n'appartiennent pas à l'ancien fond symbolique de la Mythologie, mais au fond plus moderne Aq \2iiT2i(\\i\on populaire , ou tout au plus à la tradition intermédiaire mythico- épique. Ensuite, d'autres personnages, tels que Logi (Feu), Hugi (Penser) , Elli (Vieillesse), au lieu d'être des personnages réellement mythologiques, ne sont que des personnages allégoriques inventés postérieurement par la poésie épico-didactique. Puis, les personnages véritablement mythologiques, tels que Thôr, Loki, Thiâlfi et Röskva, et les lotnes de V Enclos-Extérieur , ne sont pas représentés,

dans le conte , avec leur caractère symbolique , particulier à chacun d'eux, mais seulement avec un caractère général, tels que l'exigeaient les circonstances de la narration , et les détails motivés du récit. Enfin, le ton de la narration , V encadrement historique où se trouvent renfermés les aventures racontées , les mœurs presque /éoc?a/es qui y régnent , et qui sont rappelées par les noms de Roi, de Château, de Cour, de Garde- du- Corps (norr. Iiird)^ de Page Porte -queue (norr. Skogur- Sveinn)^ de Page d'Écuelle (norr. Skutil-Sveinn) , toutes ces particularités, prises ensemble, prouvent que ce ne sont pas là seulement des détails, qui ont été simplement modernisés , comme dans les contes qui dérivent d'anciens mythes, mais que le fond et la forme en ont été conçus simultanément, et que ce conte appartient à une époque qui probablement n'est guère antérieure au onzième siècle. Si Snorri n'a pas emprunté la troisième partie de cette narration à d'anciens documents mythologiques, il ne l'a pas, non plus, imaginée lui-même ; il l'a recueillie de la tradition orale populaire , après que la tradition épique eut imaginé Loki de \ Enclos-Extérieur , le principal personnage qui figure dans ce conte.

Lorsque, après l'introduction du Christianisme dans le Nord, la Mythologie norraine ne fut plus objet de foi, mais seulement sujet de tradition populaire, et, par conséquent une tradition fortement modifiée par les dogmes chrétiens, il arriva que l'ancien personnage mythologique Loki, surnommé le Mali?i (voy. p. 283), et qui , pour ses méfaits , comme le racontait un mythe (voy. § 152), avait été enchaîné ^^lV les Âses, se confondit , dans l'imagination du peuple devenu chrétien, avec le Malin ou le Diable, le Prince des Ténèbres, le Roi des Méchants, le Génie du Mal, enchaîné par l'Archange Saint-Michel. Les lotnes de l'ancienne Mythologie étant devenus, dans la tradition postérieure , les types de ce qu'il y avait de plus nuisible, terrible, méchant, et diabolique, Loki ^ qui comptait parmi les lotnes, fut naturellement considéré comme leur Roi. Puis le Royaume des lotnes étant devenu l'Empire des Ténèbres , il fut placé, non plus, comme l'ancien Séjour des lotnes, à V Orient, mais à V Occident, au delà de l'Océan, où se couche le Soleil. Or, les Normands ou Norvégiens donnaient, à l'Océan Occidental , le nom de Mer-Extérieure (norr. ût-sia) , par rapport et par opposition à la terre ferme (la Suède), qui touchait à leur pays, à {'orient, et qu'ils appelaient le Pays- Intérieur (norr. Inn-land). Le Royaume ou les Enclos des lotnes, situés au delà de cette Mer Extérieure, furent donc aussi appelés les Enclos- Extérieurs (norr. ût-gardar) ^ et Loki, le Roi de ce Pays, prit le nom de Loki des Enclos-Extérieurs (norr. Utg arda- Loki). Plus tard , par suite d'une interprétation fausse, mais cependant plausible, du mot extérieur, le nom d'Enclos -Extérieurs exprimait encore l'idée d'éloignement de ce monde , ou d'extramundanéité. Aussi Saxon le Savant (Grammaticus) dit-il , que aUgarthilocus (Ut-gartha-Loki), se trouve « dans un pays éloigné, hors du monde, ou règne la nuit ; il glt dans «une caverne, les mains et les pieds enchaînés» (voy. lib. 8, 164 seq.). Snorri prit ce Loki des Enclos - Extérieurs pour identique avec l'Iotne Skrymir; mais il est évident que cette identité, qui n'était pas fondée

NUMÉRO (44) (page 120); loki des enclos-extérieurs. 321

dans la Mythologie, il l'a imaginée uniquement afin de pouvoir convenablement rattacher cette troisième partie de sa narration aux deux récits qui précèdent.

Snorri représente Skrymîr, ou Loki des Enclos-Extérieurs, d'abord comme un grand magicien, et ensuite comme un géant d'une taille excessive, auprès duquel Thôr et ses compagnons ne sont que de petits nains. En cela il suivait exactement la tradition populaire, qui attribuait également le caractère violent et la méchanceté des lotîtes, d'abord, à la 7nagie qu'ils pratiquaient, et ensuite à leur taille gigantesque, emblème de leur outrecuidance, et de leur brutalité. La tradition, après avoir changé Loki, le compagnon de Thôr, en Loki des Enclos-Extérieurs, avait^cependant mis entre eux une différence telle, que, bientôt, elle ne reconnaissait plus elle-même l'identité , qu'elle avait établie entre ces deux personnages, et qu'ayant oublié que l'un était dérivé de l'autre, elle a pu de nouveau considérer Loki., le compagnon de Thôr, comme un personnage tout à fait distinct de Loki des Enclos-Extérieurs. Snorri, aussi, a complètement ignoré que l'un de ces deux personnages s'était formé de l'autre, car il a identifié Loki des Enclos -Extérieurs avec Skrymir^ qui n'avait rien de commun avec Loki., et il a représenté LoA;/, qui figure dans le conte, comme un personnage entièrement différent de Loki des Enclos -Extérieurs. La tradition populaire a encore changé Thiâljî, le valet de labour, en valet de pied de Thôr ; en effet c'est en cette dernière qualité , et non avec ses attributions de laboureur, que Thiâlji figure ici, dans le conte, en compagnie avec son maître Thôr. Quant à l'idée générale de représenter Thôr en opposition avec Loki des Enclos -Extérieurs, le conte l'a empruntée aux traditions si nombreuses, où cet Ase figure toujours comme V adversaire des lotnes. Enfin, pour la composition de ce conte populaire, non-seulement les personnages, mais aussi les traits principaux, et l'encadrement ont été fournis, d'un côté, par plusieurs récits analogues, de l'autre, par les mœurs et les habitudes de l'époque. Dans les temps antérieurs, où l'hospitalité accordée était considérée non comme une faveur , mais comme une obligation imposée par la loi civile et religieuse, on accueillait indistinctement tous les étrangers qui se présentaient. C'était contraire à toutes les convenances de les interroger sur leur qualité , leur rang, leur famille, et le but de leur voyage , avant de leur avoir fourni ce dont ils avaient besoin (voy. p. i54). Mais, autant celui qui recevait l'étranger maîtrisait sa curiosité, autant l'hôte, qui était reçu, tenait à honneur de prouver^ dès son entrée dans la maison, que, par sa naissance, son rang, et ses talents , il était digne de l'hospitalité qu'on lui donnait. La poésie, qui, visant à l'idéal, renchérit encore sur la réalité , imagina qu'il y avait des châteaux où l'on ne recevait à table que des hommes distingués par leur bravoure et leur esprit chevaleresque. De là l'idée première des Tables rondes, du temps de la Chevalerie ; de là aussi le règlement, établi dans le château de Loki des Enclos-Extérieurs , que nul ne pût y rester qui ne possédât quelque art ou quelque pratique d'une manière supérieure. Aussi Thôr et ses Compagnons s'empressent-ils de prouver leurs talents par des épreuves, auxquelles ils se

soumettent de bonne grâce. Ces épreuves ou ces joutes sont évidemment la partie principale du conte; elles sont imaginées, en partie, d'après les usages de l'époque , en partie, conformément aux caractères des personnes qui sont appelées à les subir.

\^ L2i première Épreuve est proposée et subie par Loki. Le récit fait très-bien ressortir le caractère rusé de cet Ase, qui, exténué par un jeûne forcée et fatigué par le long voyage , s'avance , le premier, lui qui , comme Clôtureur , marche ordinairement le dernier ;\\ propose tout d'abord une épreuve ou une joute, qui pourra lui procurer, quoi qu'il arrive, un bon dîner. Dans la Mythologie grecque, Héraklès lutte, avec Lépifeus, à qui mangerait le plus ; et les frères Idas et Lunkeus livrent, aux frères Poludeukès et Kastôr, un assaut à qui mangerait le plus vite. Ici nous voyons Loki, qui, comme Clôtureur, met fin à tout, et dévore tout, livrer un assaut semblable à Logi, ou au Feu qui est le Mangeur, le Consumeur par excellence (voy. Les Gètes, p. 229). Loki, tout affamé qu'il est, est cependant vaincu par Logi, la Personnification du Feu infernal, ou, plus particulièrement, du Feu Sauvage ou du Feu Saint- Antoine, appelé aussi, au Moyen âge, le Mal-ardent, maladie qui consume non-seulement les chairs , mais aussi les os. Un mythe grec rapporte également que chez iiTorowos^ Chef des Lapithes,^em^/é5 (Foudre) mangea un bœuf entier avec les os ; aussi portait-il le nom épithétique de Mange-Tout, de Mange-Beaucoup.

2° La seconde Épreuve est une lutte à la course. Dans l'Antiquité, la course avait une grande importance, parce qu'elle était d'une utilité pratique. Non-seulement les coureurs servaient de courriers et de messagers, mais les limites des territoires et des propriétés particulières se déterminaient souvent par la course, qui était ainsi un moyen de mettre fin à des litiges, et était souvent employée dans les cas où l'on avait aussi recours à la décision par le sort, ou par le jet du marteau (voy. Grimm. llechtsalterthumer, p. 548 ; Michelet, Origines du droit français, p. 84). Être bon coureur était donc une qualité très-recommandable (2 Sam. 2, 18; Polyæn. Strat. 6, 24; Val. Max. V, 6, 4; Mêla i, 7; Sallust. Jug. 79). Elle est attribuée à Thiâlji, qui, considéré ici non comme laboureur, mais comme valet de pied de Thôr, devait être, non-seulement, bon marcheur , mais encore bon coureur. Cependant Thiâlji ne pouvait pas se mesurer avec Hugi (Penser), qui est la Personnification de la pensée , dont la promptitude est proverbiale chez tous les peuples (voy. p. 309).

3° La troisième Épreuve consiste à vider, d'un trait, et, au plus vite, un vase à boire d'une grande contenance. Les Normands buvaient dans des cornes de bœuf. Ils en choisissaient la plus grande pour en faire , ce qu'ils appelaient la Corne de punition. C'est que, dans leurs festins, où le boire était la chose principale (voy. Les Gètes, p. 278), il était d'usage d'infliger , comme punition , à ceux qui manquaient aux règlements du festin, l'obligation de vider une corne de punition. Le délinquant pouvait complètement se réhabiliter, en vidant cette corne en un trait, ou tout au plus en deux. Cet usage singulier est encore observé , en grande partie , dans les compotations, appelées Commerces^ des étudiants allemands. Le

N°(44)(p.l20-123); épreuves deloki, de thiâlfi, et de thôr. 323

Président d'un tel commerce , revêtu d'un pouvoir dictatorial , prescrit à ceux qui enfreignent quelque article du règlement (Command), de vider un ou plusieurs grands verres ; et le délinquant en est quitte , avec honneur, s'il avale sa boisson d'un trait, et de manière qu'en renversant le verre vidé sur l'ongle du pouce', il n'en découle plus la moindre goutte : c'est ce qu'on appelle faire l'épreuve de Tongle (ail. nagelprobe^ supernacle ; rubis sur l'ongle). Les Normands se faisaient gloire de boire beaucoup, de boire vite, et de vider, sans reprendre haleine, la corne jusqu'à la dernière goutte. Pour être en état de boire ainsi , il fallait avoir une constitution robuste. Aussi le boire était-il un moyen d'éprouver la force phijsique d'un individu. L'histoire rapporte que le roi slave Vassily jugeait de la force de ses compagnons d'armes, d'après leur plus ou moins grande aptitude à sabler la corne. Aussi ce n'est pas en qualité de Dieu du Tonnerre, mais uniquement en sa qualité du plus fort des Ases, que Thôr est ici représenté , dans le conte , subissant l'épreuve de la Corne de punition. Cependant, dans la tradition épique, dérivée d'un mythe symbolique, Thôr est représenté comme un grand buveur ; et cela par la même raison pour laquelle Héraklès porte l'épithète de Philopotès (Buveur). C'est que Thôr , le Dieu du tonnerre , ainsi que Héraklès^ le Dieu de la foudre, se sont confondus, en partie, l'un et l'autre , dans quelques-unes de leurs attributions, avec le Dieu du soleil (voy. p. 232). Or, comme le soleil, en faisant évaporer l'Océan, était supposé boire les eaux de la Mer, il portait, dans les Mythologies anciennes, le nom épithétique de Buveur (sansc. Papis ; gr. Philopotès; lat. Bibax)^ lequel a été appliqué également à i7e>aÆ/e5 et à Thôr,eX même à Agastis , fils du Soleil et de l'Océan, qui, d'après le mythe hindou, but toute la mer et la rendit par les voies ordinaires. Le conte norrain énonce que Thôr est si fort que, sans s'en apercevoir, il enlève, en buvant, une telle quantité d'eau à l'Océan, qu'il en résulte l'èbe, le reflux ou le jusant. Cependant, ne pouvant pas tout boire, il est obligé d'avouer son impuissance de vider la corne ; car tout Thôr qu'il est, c'eût toujours été pour lui, comme on dit, la mer à boire, que de boire en entier l'Océan. Si donc, dans ce conte, Thôr est représenté comme produisant le reflux de la mer, ce n'est pas là, simplement, une fiction de la tradition postérieure, mais c'est un souvenir et une reproduction modifiée de l'ancien mythe du Soleil, absorbant une partie des eaux de l'Océan, ou de Thôr domptant le Serpent-de-Mer. Thôr, comme fils de lord (Terre), est, par cela même, le Protecteur de V Enclos-Mitoyen (voy. p. 286). Il le protège surtout contre les débordements de l'Océan. Ces débordements de la mer sont symbolisés par le Serpent de l'Enclos-Mitoyen (voy. p. 326), dont Thôr est l'ennemi naturel, et qu'il tâche sans cesse de tuer ou du moins de dompter. Toutes les fois qu'il y a flux, le Serpent de Mer (l'Océan) semble aller à l'attaque et avoir le dessus ; et toutes les fois qu'il y a reflux, Thôr semble repousser ou vaincre le Serpent. La tradition épique postérieure a retenu l'idée que Thôr est la cause du jusant, et le conte populaire s'appuyant sur cette tradition, a imaginé que ce Dieu devient la cause de l'èbe, en buvant une grande partie des eaux de la mer.

4° La quatrième Épreuve consiste à soulever de terre le chat de Loki des Enclos-Extérieurs. Cette narration repose sur un souvenir confus et fortement modifié de l'ancien mythe symbolique , qui racontait que Thôr a tenté de soulever du fond le l'Océan , le Serpent de l'Enclos-Mitoyen (voy. p. 326). Ce serpent, qui est de race iotnique , est rattaché ici naturellement au domaine ou à la demeure du roi iotnique Loki des Enclos- Extérieurs , et il est supposé métamorphosé, temporairement, en chat, par la magie de ce roi , afin que Thôr ne reconnaisse pas , tout d'abord , l'ennemi qu'il déteste le plus. Le Serpent est changé en chat, d'abord parce que la tête ronde de ce dragon ressemble le plus à la tête d'un chat, ensuite parce que le serpent et le chat sont , l'un et l'autre , des animaux haineux et perfides , enfin , et surtout , parce que tous deux se distinguent par la flexibilité de leur dos, et la facilité d'allonger leur corps. Cette métamorphose du Serpent de Mer en chat était sans doute un fait connu dans la tradition épique, puisque, dans VEdda en prose (voy. p. 210), parmi les noms d'Iotnes , se trouve aussi celui de Köttr (Haineux; grec Kottos , l'hékatonchéïr; lat. catus , chat), qui désignait, sans doute, le ^er^ení iotnique d^\ Enclos-Mitoyen , transformé, temporairement, en chat. D'après ce mythe ancien , Thôr, bien qu'il soulève le Serpent du fond de la mer , jusqu'aux nues (voy. p. 327) , ne parvient cependant pas à l'arracher entièrement à la mer , tant le corps de ce reptile , qui , de son anneau , entoure le disque entier de la terre, est immensément long. De même ici , d'après le conte populaire, Thôr soulève le chat, de terre jusqu'au ciel , mais il ne peut pas l'enlever entièrement de terre , puisque son corps flexible et allongé touche encore au sol par une jambe. Snorri ne se doute pas , qu'au fond le sujet de ce conte soit le même que celui du mythe qu'il va raconter ci-dessous (voy. p. 327), de la lutte de TAdravec le Serpent de Mer.

5» Xjucinquième et dernière Épreuve, celle dans laquelle T^oV éprouve la défaite la plus mortifiante , consiste en une lutte corps à corps. Ces luttes étaient usitées en Scandinavie , comme elles le sont encore aujourd'hui chez les paysans du Nord, et chez les Suisses de la vallée deHasli , qui, eux aussi, s'attribuent une origine Scandinave , et qui donnent , à cette lutte corps à corps , le nom de Schwingen (branle). Les supplantations , les crocs-en-jambes , leur sont encore permis dans ces luttes , comme ils l'étaient anciennement. La lutte de 77<oV avec Vieillesse, Personnage allégorique , est une de ces fictions qui appartiennent exclusivement aux temps postérieurs. En effet, dans l'ancienne Mythologie Scandinave, la vieillesse n'était pas personnifiée ; il y était seulement dit que les Ases , pour se rajeunir, mangeaient des pommes gardées par la Déesse Idunn (voy. p. 274). Plus tard , au Moyen âge , l'approche de la vieillesse, qui nous saisit malgré nous, et contre laquelle nous nous raidissons en vain, fut représentée, chez les peuples d'origine gète, sous l'image d'une lutte avec Dame Vieillesse. D'après une image analogue , le Moyen âge représentait aussi l'approche de la Mort comme une lutte avec Maître Trépas ; et , déjà dans l'Antiquité , Héraklès est dit lutter avec le Trépas (Thanatos; \oy. Euripidès, Alkestis, v. 1 150) comme, dans une poésie grecque moderne, un pâtre lutte avec Chams (cf. Charon). le (;énie de la mort.

«•»(44) (p. 124.-125); thôr quitte les enclos-extérieurs. 325

Comme la lutte , surtout si elle est un jeu , une joute , ressemble à une danse y au branle , ou plus particulièrement , à \2i valse allemande, le Moyen âge a représenté les individus de tout âge , de tout sexe , et de tout rang , valsant avec le Trépas. De là l'idée et le nom de la Danse des Morts, ou de la Danse de cimetière, autrement appelée, par les populations gothiques de l'Espagne, la Danse macabre, du mot arabe maq'bir, qui signifie cimetière.

Les diiférentes joutes , dont il est question dans ce conte, sont toutes entreprises , pour mettre à l'épreuve la force physique de Thôr et de ses compagnons. C'est que, de toutes les qualités, celle que les Mythologies , et le Polythéisme en général , estimaient le plus dans les divinités , c'était \2i puissance (voy. p. 177), et par conséquent la force physique, qui en est la manifestation extérieure , visible , matérielle. En eifet, les Divinités n'étaient crues supérieures aux hommes que par leur puissance surhumaine, et on ne les adorait que parce qu'on les croyait douées d'une puissance surhumaine , au moins dans leur spécialité. Nier leur puissance , c'était nier leur caractère divin. C'est donc une chose qui doit nous surprendre, de voir, avec quelle ironie piquante , le conte se joue , ici , de la puissance de Thôr, de celui parmi les Ases , qui passe pour le plus /ori de tous. Que la gaîté du peuple se permette quelquefois des plaisanteries sur ce qui lui est sacré , et sur le manque , dans les dieux , de qualités qui ne passent pas pour appartenir à leur spécialité, personne n'y verra un symptôme d'irreligiosité. L'homme aime secouer, par moments , la crainte des Dieux qui lui pèse, et à jouer le hardi , l'indépendant, l'esprit fort. Il le peut sans être irreligieux , car , au fond , il est croyant. Mais l'ironie qui s'attaque à la puissance des dieux, n'est plus conciliable avec la foi, qui est essentiellement nwive, tandis que l'ironie exclut la naïveté, bien qu'elle en prenne ordinairement l'extérieur. L'ironie , qui règne dans notre conte , prouve donc qu'il date d'une époque , où le culte de Thôr n'était plus en possession de la foi populaire dans le Nord. Cependant la tradition populaire , qui, par une sorte de jalousie, n'aime pas que les lotnes , ces Etres si méchants et si hideux, jouissent d'une victoire complète , s'empresse de faire , en quelque sorte , réparation d'honneur à Thôr et à ses Compagnons , en prouvant que ceux-ci ont réellement accompli des choses prodigieuses, qu'aucun mortel ne serait en état de faire , et qu'ils ont été vaincus , non pas tant par les forces gigantesques des lotnes, que par les forces invincibles de la Magie ; or, cette magie et cette puissance victorieuse des lotnes ayant atteint leur terme à la fin de l'hiver, Thôr, au printemps , reprend le dessus ; ce que le conte exprime en nous montrant Thôr s'apprêtant à détruire le château de Loki. Mais ce dieu se retire , n'ayant trouvé , à la place de ce château créé par la magie , qu'une plaine, belle et printanière, où toutes les traces de l'hiver et des lotnes ont disparu d'elles-mêmes par enchantement , comme les phénomènes de l'hiver disparaissent également par l'effet magique du printemps. C'est alors que Thôr revient de son expédition en Orient., et il habite, de nouveau, les nuages orageux ou sa Demeure céleste, appelée Champs-d'Énergie (voy. p. 254).

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