II. — La forme
La forme s’acquiert progressivement, au jour le jour, à condition de ne jamais procéder par à-coups et de fournir quotidiennement uu travail musculaire en rapport avec le degré de résistance du moment même.
Ce moment dépend du repos du corps ou de sa fatigue, de la régularité ou de l’irrégularité du régime alimentaire, de la température, du sommeil ou de la
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veille, du temps qu’il fait etc. Nul ne peut arriver en forme sans une forte dose de volonté, et j’ajouterai sans un effort quotidien, le plus souvent très pénible, qui, après les premiers moments de l’entraînement, procure un bien-être général. Malgré l’entraînement, on n’évite jamais la courbature musculaire au début de tout exercice; cette courbature peut être générale ou localisée à certains groupes de muscles, selon que l’exercice a été plus ou moins prolongé. La mise en forme demande beaucoup de temps, il faut environ un mois ou deux à un sujet sain précédemment bien entraîné pour la reprendre au commencement d'un nouvel entraînement. 11 faut quatre, six mois, un an et même plus à un sujet qui ne s’est jamais entraîné. Il eu est qui sont obligés de toujours se surveiller sous peine de voir leur forme diminuer, tels les obèses, chez lesquels les produits de la digestion sont rapidement assimilés par l’organisme.
D’autre part, la perte de la forme est très rapide, elle diminue dans l’espace de quinze jours à un mois, dès qu’on ne s’entraîne plus. Par contre, un sujet qui a été une fois en forme la reconquiert très facilement et plus vite qu’un autre sujet qui ne l’a jamais possédée. Les débuts sont difficiles, mais quand l’habitude est prise, on exécute tous les matins au saut du lit une série de mouvements d’assouplissement, de même qu’on a l’habitude de procéder à sa toilette. On fait ainsi la toilette des muscles, en les forçant à agir et à éliminer les déchets qui s’y sont accumulés pendant le repos de la nuit. On leur fournit une tonicité toujours nouvelle qu’on retrouve dès qu’on en a besoin dans les diverses et quotidiennes circonstances de la vie, telles que marche plus rapide, ascension d’esca- 1 iers plus facile, essoufflement moins intense, souplesse plus grande pour éviter les obstacles ou les accidents
l’entrainement physique
de la rue, etc. Le corps est ainsi toujours prêt, ce qui donne une assurance plus grande et une autorité morale plus forte à celui qui se sent bien en forme. Il est donc permis d’admettre qu’une nation dont tous les sujets seraient en forme aurait une grande puissance en réserve.
Il ne faut jamais pousser la forme jusqu’à la grande fatigue.
Le corps humain est une machine qui brûle du charbon en s’usant, il faut donc lui donner des aliments protéiques pour la réparer et des aliments glycogènes pour entretenir la combustion. Le carbone se trouve en grande quantité dans la graisse unie à beaucoup d’eau, ce qui explique l’amaigrissement par l’entraînement et la juste répartition de la graisse et des muscles quand la forme du corps humain est complète.
Quelques personnes se livrent à jeun aux exercices de plein air, surtout avec la bicyclette ; c’est une faute, et ici j’appelle l’attention des ecclésiastiques de la campagne qui utilisent ce moyen de locomotion pour visiter leurs paroissiens avant de dire la messe. — Ils ne doivent marcher que très doucement au petit train de route, lequel, à bicyclette, est de huit à dix kilomètres à l’heure avec une petite multiplication de la machine.
L’intégrité de toutes les fonctions de l’économie doit être absolue quand on désire atteindre le dernier degré de la forme; d’ailleurs, dans le cas contraire, celle-ci ne peut être obtenue parce que le corps ne se prêterait pas à un régime d’entrainement trop intense. Une réaction annoncerait l’impotence fonctionnelle, soit par des palpitations, de l’essoufflement, des vertiges, de la fièvre, etc.., etc.
L’auto-intoxication, c’est-à-dire l’empoisonnement
de soi-même par les déchets de la nutrition qui n’ont pu être éliminés, peut atteindre une grande virulence.
C’est surtout dans les urines qu’on découvre ces poisons.
L’injection de 10 centimètres cubes d’urines émises par un coureur vélocipédique que j’ai observé pendant une course de vingt-quatre heures sur piste, et ne s’étant alimenté qu’avec du lait, tua un lapin pesant un kilogramme, ce qui revient à dire que si les reins de ce coureur n’avaient pas expulsé les toxines, chaque 10 centimètres cubes de sou urine auraient empoisonné un kilogramme de sa chair.
Cette auto-intoxication provoque les fièvres de surmenage à forme typhoïde, si fréquentes chez les jeunes gens qui se livrent inconsidérément aux sports ou chez les jeunes recrues de l’armée quand l’entraînement est trop intensif.
J’ai observé cette fièvre chez un jeune homme qui se livrait avec trop d’ardeur au canotage. Ce coureur était arrivé à franchir, en sept ans, le total de 9 208 kilomètres, soit en ramant en bateau, soit en courses à pied.
La recherche de la forme peut être fort nuisible quand la raison ou l’expérience ne tempèrent une ardeur trop grande. J’ai été amené à diviser les sujets qui se livrent à l’entraînement en trois grandes classes, selon leur tempérament et leur caractère : les Passifs, les Affectifs et les Affirmatifs.
L’entraînement est une suggestion donnée à l'état de veille. Les entraînés qui obéissent au « Je veux » de l’entraîneur, sont des Passifs auxquels la suggestion impérative est nécessaire. Cette classe est la plus nombreuse. Les Passifs réagissent sous la suggestion impérative. D’autres obéissent à la persuasion amicale donnée par l’entraîneur : au « Tu peux ».
L’ ENTRAINEMENT PJ1YSTQUI2
Ce sont les Affectifs pour lesquels la suggestion doit être convaincante et revêtir la forme persuasive et affective. Ils réagissent devant l’assurance qu’ils peuvent agir. La douceur a plus d’action que la violence. Il n’est pas rare de voir des affectifs se transformer en affirmatifs.
Cette classe est la plus intéressante à analyser pour le psychologue parce qu’elle renferme des sujets plus complexes aux réactions fortes et délicates à la fois, selon qu’on a affaire à des affectifs purs, à des passifsaffectifs ou à des affectif s-affirmatifs.
Les passifs-affectifs sont généralement des « vaincus d’avance » : redoutant la lutte, ils se replient sur euxmêmes, vivent avec leur « cœur » ou avec leur passion ; ce sont des timides et des doux, à volonté plutôt faible que forte, mais subissant quelquefois des poussées affirmatives qui les rendent gênants, insupportables et même dangereux.
Les affecti fs-affirmatifs sont les meilleurs caractères, ils tempèrent par la douceur la violence de l’affirmation brutale. Le cerveau commande en prenant conseil du cœur, l’émotivité intellectuelle provoquée par la raison et le jugement domine l’émotivité passionnelle d’ordre inférieur qui fait agir les passifs-affectifs.
Il existe enfin des sujets qui ne réagissent que sous le coup de fouet de la suggestion dubitative; ce sont les Affirmatifs. Il faut douter de leur valeur pour leur infuser une ardeur nouvelle. Ceux-là préfèrent marcher en tête, trouvant une force dans la résistance elle-même. Il suffit de ne pas avoir confiance en eux pour qu’aussitôt ils prennent le contre-pied de la suggestion dubitative. Ces caractères sont capables des plus grands efforts; ils vont toujours de l’avant : dans l’armée ce sont d’excellents éclaireurs ; un peu imprudents toutefois; dans les marches, ils sont tou-
LA FATIGUE ET l’ëNTRAINEMENT
jours eu tête. C’est d’eux qu’un général a pu dire : « Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. » Dans les sports, nous les trouvons se fatigant et se surmenant, car leur volonté semble s’accroître en raison même des difficultés. Ces caractères réagissent au « Tu ne peux pas ».
Le^défautde leur qualité est, trop souvent, la brutalité à l’égard des autres et d’eux-mèmes. Tels furent, j 'image, les conquistador s ; tels sont, de nos jours, les explorateurs qui civilisent à coup de fusils.
Par tempérament et par éducation le Français est surtout , un affeclif-affirmatif ; l’affirmatif pur est rare chez nous.
A côté de ces types psycho-physiologiques qui réagissent selon leur tempérament, leur caractère, leur éducation et la race, nous devons placer les ludomanes 1 , qui sont des affirmatifs pathologiques, des obsédés du sport, des malades mentaux, trouvant dans le mouvement musculaire l'excitant nerveux qui leur est indispensable et qu’ils abandonnent souvent pour un autre excitant chimique tel que l’alcool et surtout la morphine.
Tout cela prouve que l'acquisition de la forme est fort délicate, car l’application de l’entrainement diffère d’après chaque sujet. Les états de réaction sont divers, puisque , à l’action physiologique, vient s’ajouter l'action psychique. Nous verrons, plus loin, combien la part du système nerveux est importante dans l’entraînement.
La diminution du poids dans une .course, chez un sujet en pleine forme, peut atteindre un chiffre très élevé. C’est ainsi que le vélocipédiste que j’ai ob-
(1) Ph. Tissié. Un cas d'impulsion sportive ou ludomanie Pathologie de l'entraînemnt. (Journal de Médecine de Bordeaux, 26 janvier 1896, p. 35.)
l’entrainement physique
serve1 a diminué de 6kg, 380 en vingt-quatre heures, et qu’un de mes amis, qui se traite tous les jours, depuis dix-huit ans, contre l’obésité qu’il a vaincue, très entraîné et très en forme , ayant franchi en 55 minutes 30 secondes, 10 kilomètres au pas gymnastique dans la salle d’un gymnase, accusa à la bascule de précision une perte de lks,390 grammes. Il faut dire que le lendemain, n’ayant pas surveillé son estomac, et ayant à dessein mangé à sa faim pour continuer l’expérience, il avait largement compensé cette perte, car il pesait lks,790, soit 400 grammes de plus qu’à l’état normal de sa forme. S’étant rendu un jour au Hammam il perdit, 1300 grammes, en une heure de bain de vapeur, suivi de massage ; et le lendemain 700 grammes après le même traitement. Il diminua de 2 kilogrammes en quatre jours.
Le muscle du cœur paraît être le premier à se mettre en forme; il se fatigue au début de l’entraînement, ensuite il résiste tellement que la fatigue atteint les autres muscles de l'économie bien avant lui, ce qui donne l’illusion d’une puissance musculaire inépuisable, et provoque ainsi des dilatations ou des hypertrophies du cœur.
Un cœur bien en forme peut résister plus longtemps qu’un autre à l’attaque des fièvres infectieuses, la fièvre typhoïde, par exemple, et accorder ainsi à l’économie le temps nécessaire à l’élimination des toxines.
En résumé, la forme rend l’homme plus sûr de luimême, plus endurant, plus courageux et plus fort. Ayant conscience de son pouvoir de résistance, il lui est plus facile d’entreprendre une œuvre de longue
(1) Ph. Tissié. Observations physiologiques concernant un record vélocipéclique. ( Archives de physiologie, Paris, octobre 1894.)
durée. Il sait qu’il peut attendre et fournir facilement chaque jour la somme d’efforts nécessaires. — Il agit donc avec méthode, sans précipitation, en homme « riche » qu’il est vraiment, parce que dans la recherche môme de la forme, il apprend à savoir ce qu’il vaut et ce qu’il veut.