L ENTRAINEMENT INTENSIF
fait surgir la mémoire particulière, par association d’idées.
La musique agit encore par suggestion excito-motrice, ce qui est la règle dans tous les exercices physiques. C’est l’allégro sonné par les clairons après une longue marche forcée qui entraîne tous les soldats ; c’est le hourra poussé par les cavaliers dans la charge générale, etc., qui, inhibant le jugement par un arrêt de l'attention, provoque l’automatisme chez l’individu et supprime ainsi toute analyse. L’état réflexe succède à l’état conscient.
Mais voici une autre auto-observation prise par un vélocipédiste peu expert dans les choses de la psychologie, car elle est fournie par Huret, ex-garçon boulanger lors de son record de vingt-quatre heures dans le prix du Bol d'or1.
Je résume : état d’esprit excellent, grande netteté des faits pendant toute la course, volonté très arrêtée de bien marcher, chute au départ, blessure, douleur cuisante, « tout le côté droit est comme paralysé, changement de machine. Ivre de colère (sic) contre la fatalité, il reprend courage dans cette colère même en se disant : « Je l’aurai (le Bol d’or) si je suis supérieur. j Après la première heure, ayant de l’avance, il se dit sans cesse : « Ça va bien, j’ai la course en main. » Il fatigue son entraîneur, moral excellent. Jovialité, rire ; il s’applique à amuser le public « qui ne pouvait, dit-il, manquer de s’ennuyer de la monotonie de cette course » . Vers le milieu de la nuit, facéties nombreuses à l’égard des spectateurs et de ses entraîneurs.
Au petit jour, malaise, défaillance, analyse du moi. Cette défaillance est passagère et n’existe plus avec le grand jour.
(1) Le Vélo du 12 juillet 1894, Lettre d'IIuret.
Retour de la gaîté d’esprit, pas de fatigue, pas d’ennui. A la dix-huitième heure, il est pris tout à coup d’uu ennui horrible pendant « au moins deux heures ». 11 explique cet eunui par la blessure de la selle, l’agacement de tourner ainsi « sans être menacé par aucun concurrent ». 11 trouve le temps long. Le public arrive, l’ennui se dissipe. Il peut causer encore « et conter ses bêtises ». Il interpelle un compagnon. 11 est excité par la vue du Bol d’or. Le record est battu, on joue la Marseillaise, cette heure lui parait la plus longue. A la vingt-troisième heure nombreux emballages pour prouver à des vélocipédistes qu’il est plus fort qu’eux. Huret résume sa course dans ces lignes étonnantes de vie :
« La vingt-quatrième heure arrivait à coups de pédales. On entassait les kilomètres et le dernier coup de pistolet retentit enfin. Je sautai de ma machine, surpris de n’être pas plus fatigué. »
Et il venait de franchir 736 kilomètres, battant de 51 kilomètres le record du monde !
Un fait se dégage, c’est que, malgré toutes ses facéties, ce coureur a eu à subir deux heures de profond ennui. A partir de la dix-liuitième heure, au petit jour, c’est-à-dire vers la douzième heure environ, l'ennui avait été précédé d’un moment de défaillance.
L’ivresse de la colère et la vive douleur ressenties après sa chute sont deux excito-moteurs qui renforcent l’auto-suggestion donnée par la volonté d'arriver coûte que coûte, et la ferme assurance qu’il a « d’avoir la course en main ». Ces excito-moteurs ne peuvent empêcher le moment de défaillance ni l’ennui qui le suit, mais le coureur en trouve un autre dans l’enthousiasme du public qui commence à affluer et dans la vue du grand prix mis à portée de ses regards. La musique n’a pas d’effet. Il faut noter la
l’entrainement intensif
préoccupation constante d’Huret de relever le courage du public « qui doit s’ennuyer » et se demander s’il n’y a pas là une manifestation d’automatisme psychique sous la forme d’une idée fixe gaie et originale, mais dont le processus serait le même que celui des idées scientifiques ou tristes d’autres vélocipédistes, chacun systématisant d’après son tempérament et son éducation.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs de cette observation qui n’a pas la valeur scientifiquement documentaire de la précédente, l’ennui, l’amnésie, les hallucinations, le dédoublement de la personnalité, l’automatisme sont fréquents dans les exercices physiques longtemps prolongés jusqu’à l’excès.
Fait intéressant à noter le chronométreur lui-même peut passer par les phases d’excitation et de fatigue du coureur. M. Mousset1 ayant eu à chronométrer officiellement Huret dans une course de vingt-quatre heures sur piste, au vélodrome du Parc, à Bordeaux constate que les six premières heures lui furent délicieuses, la seconde série des autres six heures fut moins bonne, toutefois l'intérêt de la course, toujours intense fit une heureuse diversion ; la troisième série fut plus dure. La fatigue venait sérieusement avec la chaleur qui augmentait. A la quatrième série, le supplice fut complet.
« J’avais, dit-il, combattu victorieusement le sommeil pendant la nuit à l’aide de fortes doses de café, en dehors de quoi je n’avais pris que du chocolat et du bouillon, afin de ne pas m’imposer de digestion pénible, mais la fatigue provenant de l’absence de mouvement et d’une attention sans relâche, augmentée par la chaleur intolérable de la cabine et la réver-
(1) E. Mousset. Tour jour tour. { Vélo du 13 septembre 1895.)
bération brûlante de la piste, augmentait d’une manière rapide, tandis que le sommeil, vaincu jusque-là, mais excité par tous ces éléments, commençait à m’envahir. « D’autre part, Huret, qui avait près d’une demi-heure d’avance sur le temps de Rivière pendant les douze premières heures, reperdait peu à peu, au point de n’avoir plus qu’une minute et demie à sou actif, et la crainte de voir un si beau début compromis et l’insuccès final causé par les éléments contraires augmentait encore mon malaise.
« Je luttai toutefois désespérément, et quand liuret, après avoir franchi le moment critique, reprit définitivement le dessus et recommença à améliorer sa position, il me sembla que le grand recordman me communiquait une partie de ses forces nouvelles. J’oubliai peu à peu ma fatigue à mesure que la fin approchait, et pendant la dernière heure, enthousiasmé par la marche admirable d’aisance de Huret, je me sentis aussi dispos qu’au début de la course, et c’est en mêlant ma voix aux acclamations de la foule que j’inscrivis mes derniers chiffres.
« Alors, satisfait d’avoir rempli sans arrêt le programme que je m’étais imposé, je réunis les 86 feuilles, où les chronométrages des 2,ooo tours de piste par heures, minutes, secondes et cinquièmes, avec ma signature sur chaque feuille, la mention des distances couvertes dans chaque heure et des arrêts de Huret étaient écrits entièrement de ma main, et je sortis de ma cabine, ayant accompli un record d'un nouveau genre, que beaucoup pensaient et que moimême*soupçonnais être irréalisable.
« Il est vrai qu’une fois l’excitation du moment passée, la réaction n’a pas tardé à se produire, et je me suis quelque peu ressenti de cette colossale corvée. »
J’ai pu observer Huret dans cette même course il
l’entrainement intensif
e plaignit seulement en descendant de machine, i .'avoir souffert d’un violent ennui accompagné d’un rand besoin de dormir, vers 4 heures de l’après-midi, la 22e heure de son record, alors que le soleil était rrès chaud et la température très lourde. Huret avait iormi sur sa machine, tout en pédalant.
L’influence de la fatigue sur la mémoire est très vidente. « J’ai fait deux fois, écrit M. Mosso, l’ascenion du mont Rose et une fois celle du mont Viso. Mes souvenirs sur la topographie des lieux et les incilents du voyage sont devenus pour moi de plus en dus confus à mesure qu’ils se rapportent à un lieu ■dus élevé de la montagne. » Le professeur Gibelli constate que lorsque la marche commence à le fatiguer lans une excursion botanique, il ne trouve plus le aom des plantes même les plus communes V « Dans une mesure beaucoup plus restreinte, dit IÆ. le professeur Dupuy, la lassitude musculaire proluit chez moi une sorte d’affaissement intellectuel, la mémoire des mots est paresseuse, la conception noins nette, et tout exercice de la parole me devient dors d’une véritable difficulté2. »
Ce n’est pas seulement la fatigue musculaire qui peut provoquer l’affaiblissement de la mémoire ou 'amnésie, mais toute excitation violente qui provoque une décharge nerveuse trop forte.
S’il arrive à certaines personnes de prendre une louche trop froide, trop prolongée ou dont le jet de a lance n’est pas assez brisé, elles éprouvent une grande lassitude, un vif besoin de sommeil et une certaine difficulté, sinon une impotence pour tout
(1) Mosso. La Fatigue intellectuelle et physique, p. 113; traduit >ar Langlois. Paris, Alcan.
(2) Dupuy. Delà Fatigue musculaire. ( Gazelle médicale de Paris ,
1869, t.XXIV.)
travail intellectuel. Un repos de quelques minutes avec assoupissement fait tout cesser.
Cette fatigue peut se traduire par un état d’automatisme psychique, et voici à ce sujet un document sous forme de poésie qui m’a été communiqué par l’auteur, un de mes confrères et amis, quelque peu poète à ses heures. Cette poésie a été écrite d’un trait de crayon, au sortir d’une douche. La facilité extrême avec laquelle venaient les mots et surtout la place par assonance qu’ils prenaient presque automatiquement sur le papier, étonnèrent l’auteur, autant que les rimes et la forme en vers adoptée pour écrire à un ami. Je ferai remarquer que toutes les rimes de la première strophe sont en agne, celles de la seconde en éant, et de la troisième en are; l’originalité de l’ensemble du morceau auquel l’auteur reconnaît une allure pathologique ; et surtout les assonances pas du pas ; verte , couverte ; de canne de cagne; pain fin, qui sont une manifestation d’automatisme, par écholalie, de même que la succession des rimes semblables D’autre part ces assonances ne se trouvent que dans les huit premiers vers, ce qui tendrait à faire admettn retour à l’équilibre psychique après le temps employt à les composer, c’est-à-dire celui de les écrire.
L’auteur a été très étonné de ce phénomène sur venu subitement, qui ne s’était jamais produit et qu ne s’est plus répété depuis ce jour ; j’ajouterai qu'i n’avait pas écrit un seul vers, depuis un an, et qu'i est resté autant de temps à en éôrire d’autres.