‹ La fatigue et l'entraînement physiqueChapitre 15 sur 40 · LA 11 11 U N E · texte numérisé non relu

LA 11 11 U N E

Vous fîtes, m’a-t-on dit, sur la Rhune, montagne,

Certaine ascension que je dirai cocagne.

La Rhune pic et mât d’où l’on croche l’Espagne,

A quelques pas du Prts-de-Roland, Charlemagne;

l’entrainement intensif

La Rhune au nez bourbon, pilé sur la campagne Basque, verte , couverte ainsi d’un riche pagne,

Ue champs, des prés, de bois et de canne de cagne Vulgairement, maïs, pour le pain fin du bagne.

La Rhune proue aussi, d’un navire géant,

Toujours prêt à glisser, là-bas, dans l’Océan Qu’éperonne plus loin le cap Figuier séant,

Coup de dague donné dans l’éternel néant !

Fontarabie au pied, altière et procréant L’escopette à la main contre le mécréant,

L’envahisseur jeté dans le gouffre béant :

De Sourdis, dit Monsieur, pour être bien séant.

Et vous eûtes ainsi la joie intense et rare

De voir d’un seul coup d’œil Saint-Jean-de-Luz et Sare,

Et la Bidassoa d’azur où Loti barre

Avec madame Adam, en poussant dare-dare l,

Ridart et Guethary qui demande une gare,

Biarritz, Le Boucaut qui fume son cigare Et ceux que vous aimez, loin d’une ville ignare,

Entre dièze et bémol digérer en bécarre.

Les états hallucinatoires sont moins fréquents que l’amnésie, ils ne s’établissent généralement qu’après une privation de sommeil, dans un exercice forcé et prolongé, et sous l’influence d’une température élevée.

J’ai cité ailleurs2 l’observation d’une hallucination collective chez des soldats à la suite d’une marche forcée de 40 milles à pied, en plein soleil, en Calabre, au mois de juin. Tous s’éveillèrent à minuit; ils aperçurent le diable sous la forme d’un chien noir, et cela pendant deux nuits. Les officiers qui veillaient ne virent rien. La cause de ce rêve hallucinatoire était la fatigue nerveuse provoquée par le soleil et la

(1) Allusion à un petit incident de frontière : les douaniers espagnols ayant empêché, en 1892, le débarquement à Fontarabie des deux excursionnistes et les ayant poursuivis pour cause de quarantaine en temps de choléra.

(2) Tissié. Les Rêves , p. 96.

marche, la fatigue avait créé un état très accentué de suggestibilité collective.

Nous trouvons un cas de dédoublement de la personnalité et d’automatisme dans la relation que M. Jiel-Laval a publiée sur son record vélocipédique Paris-Brest et retour 3.

Sur le point d’arriver, étant entre Dreux et Houdan, à 80 kilomètres de Paris, au 1120e kilomètre la chaleur devint accablante, il était onze heures du matin et le coureur n’avait dormi que quelques heures d’un sommeil agité, à Guingamp, sur trois nuits passées en course.

Se sentant envahi par la somnolence, il pria ses entraîneurs de chanter pour le tenir en éveil. Il les entendait très bien et les accompagnait même par instants, bien que sa pensée fût ailleurs.

« Il y avait en moi, dit-il, comme un dédoublement de la personnalité très bien caractérisé et dont les détails sont encore aujourd’hui très précis... Durant environ un quart d’heure et pour une cause que je ne puis déterminer, mais que je puis probablement attribuer soit à la fatigue, soit au soleil, mon esprit n’avait pas conscience du travail physique auquel mes muscles se livraient. Je me demandais comment et pour quel motif je me trouvais au milieu de la route; si c’était bien réellement moi qui faisais cette fameuse course de Brest; si c’était bien moi qui avais fait tout ce parcours!... J’eus pendant un instant une idée que tout cela était un rêve et que j’allais m’éveiller non sur la route de Dreux à Houdan, mais sur une des routes de la Gironde... Mais cette illusion ne dura pas longtemps... Je me rendis compte de ma

(3) Jiel-Laval. Ma course à bicyclette. Paris-Brest et retour, in Hernie des Jeux scolaires, Bordeaux, septembre-octobre-novembre 1890. Chez Fauteur à Bordeaux.

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•situation... alors que je vis passer devant mes yeux l’immense route que j’avais suivie depuis mon départ, les villes, les villages, l’arrivée à Brest et le retour, je refis tout mou voyage par la pensée. — Je reconnus bien les différents détails du paysage et de la route parcourue deux jours avant, en sens inverse. »

Ce coureur se réveille alors complètement, son demi-sommeil avait duré un quart d’heure. L’état hypnagogique créé par un acte musculaire prolongé et par la chaleur du soleil qui avaient provoqué une fatigue nerveuse, s’est manifesté chez M. Jiel-Laval par un dédoublement de la personnalité, avec alternance d’amnésie et d’hypermnésie, puisqu’il se demandait comment et pour quel motif il se trouvait au milieu de la route, et qu’un instant après, s’étant rendu compte de sa situation, il refait en entier sa longue course, par la pensée1 2.

Il existe une analogie entre cet état psychique et celui des noyés ou celui de notre sujet, Albert-, qui en quelques secondes revivent toute leur existence.

■ Chez les noyés, l’hyperninésie doit être provoquée par la peur et peut-être par une modification des gaz du sang; chez l’hypnotique, l’hypermnésie est due au

• sommeil. Mais diverses causes peuvent produire les : mêmes effets dont le processus initial est la fatigue

■ nerveuse, d’où désagrégation de tous les groupes . psychiques dont l’ensemble bien équilibré constitue 1 le moi physiologique.

Il faut noter aussi que l’état de subconscience de

(1) Le récit qu’il en a fait est très documenté, nous y renvoyons le lecteur ; les moindres détails sur la topographie, sur l’état du ciel et sur les entraîneurs y sont consignés avec une précision remarquable, la mémoire est sûre.

(2) Tissié. Les Aliénés voyageurs (thèse de Bordeaux, 1887) et les Rêves. Taris, Alcan, 1890.

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M. Jiel-Laval coïncidait avec un état d’automatisme.

Cependant la coordination des mouvements n’était, pas abolie; ce coureur progressait à une certaine allure sur une bicyclette dont la direction est délicate, puisque l’équilibre est instable.

L’automatisme peut aussi se manifester dans le rêve; tel le cas du jeune L...1 qui, ayant pris part à une course à vélocipède, revivait cette course dans son lit, dès qu’il fermait les yeux, voyant la teinte bleuâtre du tricycle qui le précédait et faisant mouvoir ses jambes. Réveillé plusieurs fois par sou frère qui couchait avec lui, il reprenait son rêve et son mouvement de pédale dès qu’il se rendormait. Cet état dura toute la nuit

« Si la modification est assez profonde pour que les bases organiques de la mémoire subissant une sorte de paralysie restent incapables de reviviscence, alors, dit M. Ribot3, la désintégration de la personnalité est complète, il n’y a plus de passé, et il y a un autre présent. Alors un nouveau moi se forme, ignorant le premier le plus souvent. »

Ceci m’amène à parler de l’état d’automatisme provoqué chez les coureurs, et qui paraît être recherché comme donnant les meilleurs résultats dans l’elïort à produire.

Il est vrai que cet état alterne avec des états de conscience bien manifeste. Cependant la règle, pour tout coureur, est de laisser le moi spinal fonctionner dès qu’il a été aiguillé sur la voie à parcourir par le moi cérébral.

L’entraînement n’est autre chose qu’une suggestion donnée à l’état de veille; toute la tactique tend

(J) Tissié. Les Rêves, p. 1 14.

(3) Ribot. Maladies de la personnalité , p. 81.

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à transformer le sujet en automate. Mais dans les ■ exercices physiques comme dans l’hypnotisme, ou retrouve les mômes classes de sujets : ceux qui acceptent la suggestion selon certaines formes que nous ; avons déjà indiquées en divisant les coureurs en Passifs , comme acceptant la suggestion impérative; • eu Affectifs , comme obéissant à la suggestion par persuasion amicale; en Affirmatifs comme étant sti- . mulés par le doute de leur succès émis devant eux.

Toute la science de l’entraîneur consiste à savoir tâter son sujet, à le connaître et à appliquer la suggestion selon le moment et le milieu en prenant par devers lui tout effort cérébral, tout jugement et toute décision selon l’état psychique de l’entraîné, son état somatique mis à part, cela va sans dire. Il existe, disons-nous, une certaine analogie entre l’automatisme d’un entraîné et celui d’un hypnotique ; un acte musculaire prolongé peut créer un état de subconscience et il serait intéressant de rechercher bien exactement quelle est l’influence des mouvements rythmés du vélocipède sur les hystériques hypnotisables. Cet état provient de la fatigue nerveuse qui agit sur un facteur important de la personnalité : la mémoire.

Il peut arriver que l’entraîneur, qui est placé devant l’entraîné, soit entraîné inconsciemment par l’entraîné lui-même, sans que ni lui ni l’antre ne se rende compte de ce paradoxe.

J’ai observé ce cas dans la course de vingt-quatre heures de Stéphane. Ce coureur avait deux équipes d’entraîneurs très bien organisées. Dans la première partie de la course , chaque entraîneur fournissait un kilomètre, puis cédait sa place à un autre; la succession se réglait uniformément. Stéphane n’avait qu’à suivre, et pourtant ce fut lui qui pendant les deux premières heures dirigea inconsciemment son

LA FATIGUE ET l’eNTHAINEMEKT

propre entrainement. Je dis inconsciemment, car il se plaignit d'avoir été forcé de prendre une allure trop vice dès le début , accusant surtout un des entraîneurs. Or le graphique de la course, qui ofîre un aspect en dents de scie dans les deux premières heures, révèle que chaque augmentation de vitesse, très régulière d’ailleurs, a été voulue, et n’a pu être établie que par Stéphane; en effet, pour que le graphique ait cette régularité, il fallait que l’ordre eût été donné aux entraîneurs d’accélérer l’allure, chaque 2 ou 4 kilomètres dans la première heure et chaque 1 ou 2 kilomètres dans la seconde heure. Or cet ordre n’a pas été donné. D’autre part, on ne peut accuser un des entraîneurs spécialement d’avoir seul augmenté régulièrement la vitesse, car j’ai relevé sur la liste des chronométreurs le nom de chaque entraîneur; à chaque kilomètre, les noms sont diversement répartis sur l’ensemble des lignes ascensionnelles de la vitesse.

Stéphane seul a donc pu agir ainsi. Ce phénomène est dû à un dédoublement de la personnalité analogue à celui qu’on crée expérimentalement chez certains sujets auxquels on fait tracer automatiquement des phrases qui n’ont aucun rapport avec celles qu’on leur fait prononcer en même temps ; c’est le cas des médiums. Mais ce cas est moins connu, croyons-nous, dans les exercices physiques ; il dépend d’une dissociation des mémoires par fatigue nerveuse, que cette fatigue soit due à un acte musculaire prolongé ou bien à une tare héréditaire qui met l’individu en état de moindre résistance pour tout effort.

Un autre cas, aussi intéressant à noter dans cette même course, est l’entraînement de la douzième heure où l’entraîneur expérimenté Jiel-Laval subit lui-même la volonté de Stéphane pendant 8 kilomètres, puis se ressaisit et finit par imposer sa volonté pendant

l’ ENT RA I N EM EN T IN T E NSI F

Il kilomètres. En elïet Jiel-Laval prend Stéphane au 331e kilomètre, au moment où celui-ci vient de boire du thé mélangé de lait; l’allure augmente et la vitesse passe eu deux kilomètres de 23k,841 à 27k,480 à l’heure. Une réaction se produit, la vitesse diminue pendant 8 kilomètres passant de 27k,480 à 24k,657 à l’heure. Jiel-Laval subit cette réaction saus eu avoir conscience. Mais dès qu’il s’aperçoit, d'après le tableau de marche, que l’allure a diminué, il commence alors méthodiquement l'entraînement, ainsi que l’indique la courbe du graphique.

La ligue est régulièrement ascensionnelle pendant 11 kilomètres. Dès qu’il cesse l’entraînement, la courbe redescend. Celle de la quatorzième heure, où Jiel- Laval entraîne de nouveau, est semblable à celle de la douzième heure, elle déuote la même direction daus l’entraîuement. A la seizième heure le chant des entraîneurs produit une légère accélération dans la vitesse pendant 7 kilomètres (du 454e au 461° kilomètre) ; elle passe de 21k,818 à 23k,076, soit une différence de lkil, 238 à l’heure.

Le temps de la durée de l’excitation psychique provoquée par le chant des entraîneurs est de 18m. 47s., puis survient la réaction : la vitesse diminue.

Quand, à la vingt-deuxième heure, j’examine Stéphane, sous la tente, je constate que l’état psychique est excellent. Les réflexes rotuliens sont abolis, il existe un léger tremblement vibratoire des doigts ; pas d’amnésie ni d'hallucination. Stéphane, étant remonté à bicyclette, est applaudi par le public ; il repart en vitesse.

L’excitation qu’il reçoit de la foule le soutient, la vitesse passe en un kilomètre de 19k,148 à 24k,657 à l’heure.

L’impression ressentie par ce coureur pendant son record a été celle de l 'ennui.

La suggestion de l'entraîneur est bien évidente dans l’observation suivante1.

Une course de 1 00 kilomètres ayant été effectuée sur route par quatre tricyclistes ceux-ci suivirent un entraîneur pendant 80 kilomètres, le trajet fut couvert en trois heures 51 . Au 80° kilomètre, l’entraîneur s'arrête, les tricyclistes continuent et ne marchent qu’à une allure de 22 kilomètres à l’heure, alors qu’ils avaient progressé à 26 kilomètres. L’allure de 22 kilomètres était le maximum que ces coureurs pouvaient atteindre, ainsi que plusieurs essais l’avaient démontré antérieurement.

L’automatisme peut être obtenu par l’auto-suggestion : il est de règle de conseiller aux coureurs de ne songer qu’au poteau d’arrivée dans les courses de vitesse, et au but terminal dans les courses de fond.

« Dans la deuxième partie du championnat des 80 kilomètres, m’écrivait un correspondant, j’avais mon but fixe devant les yeux. «

Un autre coureur vélocipédique arrive toujours premier dans une course égale pour tous, parce qu’il s’imagine être le plus fort; mais il est généralement battu dans un handicap, parce qu’il croit dès le début qu’il ne gagnera pas assez de terrain.

Dans la tactique de la course préconisée pour l’avoir mise en pratique lui-même, Dunean2 dit qu’un bon coureur doit rester de dix à quinze longueurs en arrière des premiers et, lorsqu’il se sent bien prêt, se lancer tout d’un coup à une grande vitesse de façon à surprendre l'adversaire et à prendre une grande avance avant qu'il ait eu le temps de revenir de sa surprise et de se mettre en vitesse.

(1) Tissié. Guide du vélocipédiste pour l'entraînement, la course elle tourisme, p. 238 (2e édit.). Paris, Doin, 1893.

(2) Uuncan. L'Entraînement, p. G0.

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A la fin de la course, il faut donner toute sa force et pour cela ne pas se préoccuper de ce qui se passe eu arrière. « Il faut dans l’emballage final ne regarder ni ue voir qu’une chose : le poteau... Ou doit à ce moment critique ne pas perdre courage et avoir grande confiance. » Le poteau doit fasciner.

Tout vélocipédiste a pu constater que les côtes sont plus faciles à monter la uuit que le jour, et cela parce qu’il ne peut y avoir jugement sur la longueur ou le degré d’inclinaison du terrain. A chaque coup de pédale correspond une quantité de force nerveuse suffisante, il n’y a pas de fausse perte par l’établissement du jugement ou par la crainte ou l’émotion de ne pouvoir arriver au sommet. L’émotion, le doute sont directement asthéniques, l’établissement du jugegement l’est indirectement par accaparement de force nerveuse ; à cela il faut aussi ajouter le silence de la nuit qui favorise considérablement le raccourcissement de la durée de réaction1.

Pendant l’entrainement préparatoire, il est interdit de trop parler : « Après avoir lu les journaux, dit Duncan2, nos entraîneurs causaient devant nous de choses et d’autres pour ne pas permettre à notre esprit de se laisser absorber dans les préoccupations de la course à laquelle nous allions prendre part. ®

« Marchez toujours avec l’idée en tête que la course est toujours gagnée dans le dernier quart de mille et non dans les autres, > dit Zimmerman3.

L’automatisme des muscles mis directement en action par le vélocipède peut être tel que, si le mouvement cesse, la fonction synergique vis-à-vis des

(1) Mosso. La Fatigue , p. 113.

(2) Loc. cit.

(3) Vélo-Sport, 1893, p. 1018.

Pii. Tissié. — La fatigue.

autres muscles est modifiée; il n’est pas rare de voir des vélocipédistes, ayant fourni uu long trajet, ne plus savoir marcher pendant quelques minutes, et pourtant retrouver immédiatement la force et la synergie musculaires dès qu’ils remontent sur leur machine.

Dans la première course Bordeaux-Paris, l’automatisme du coureur Mills était tel, qu’on était obligé de le descendre de sa machine. Il tombait en défaillance dès qu’il mettait pied à terre, il fallait le remonter sur sa bicyclette et le lancer pour le faire repartir ; aussitôt, l’automatisme, un moment transformé en acte conscient, pour la signature au contrôle, devenait si puissant que Mills devançait ses meilleurs entraîneurs plus reposés que lui. On pourrait admettre que la transformation de l'acte automatique en acte volitif dans les arrêts, pour la signature aux contrôles, constituait une fatigue nerveuse très grande pour l’établissement de l’attention, du jugement, etc., d’où les évanouissements.

Nous citerons plus loin les très intéressantes et très importantes recherches faites par MM. Binet et Courtier sur le pouls capillaire dans l’effort intellectuel, dans l’émotion, etc.

Dans la course Paris-Brest et retour, Terront, vaincu par le sommeil après soixante-six heures de marche et trois nuits sans repos, tombe sur la route : il ne veut plus repartir ; son frère l’excite, on le remonte sur sa machine et, après quelques minutes d’une marche hésitante, il repart à une excellente allure et finit brillamment son parcours en arrivant premier.

Après sa course de 1 000 kilomètres sur piste, course qui avait duré quarante-deux heures, ce même coureur s’étant rendu en voiture au Hammam,

l’entrainement intensif

affirme qu’il couvrirait encore cent kilomètres pourvu qu'on le remette en selle1.

Avec les machines que nous possédons aujourd’hui, la cadence normale et automatique, quelle que soit la multiplication, ne demandant pas d’effort; serait, d’après un auteur, de trois coups par seconde, soit trois flexions et trois extensions pour les deux jambes.

« Qu’on place un homme quelconque sur une bicyclette, dit-il2, dont la chaîne a été enlevée et dont, par suite, les pédales tournent à vide et qu’on l’invite à aller vite : au début il s’emballe ; mais si l’on compte la cadence au bout d’un quart d’heure, une heure, elle sera devenue constante et de trois coups à la seconde... uu coureur sur piste sans entraîneur prend la vitesse qui correspond à cette cadence. Pour lui faire franchir cette limite naturelle de la cadence, il faut l’hypnotiser, c’est-à-dire substituer eu lui, à la simple idée d’aller vite, une autre idée plus précise mais fugace : celle de suivre une roue. Au delà de trois coups à la seconde, c’est-à-dire à la cadence forcée, le cerveau étant surmené, le mouvement des jambes n’est plus bien coordonné ; seuls les coureurs particulièrement nerveux peuvent soutenir utilement cette cadence. »

II. — Effets et conséquences de la fatigue provoquée par l’abus des exercices physiques et des sports.

Nous venons de voir que l’automatisme est provo-

(1) Le Vélo du 4 mars 1893.

(2) Le Vélo du Ier mars 1894, De la mulUplicalion pour bicyclette de tourisme.

que par un exercice physique prolongé, à mouvements réguliers et rythmés.

L’exercice clu vélocipède, qui nous permet de fournir de tels mouvements, nous a servi à établir ce fait. Nous avons vu aussi que l’état de suggestibilité, qui est une manifestation psychique de l’état d’automatisme, est utilisé avec grand avantage dans les exercices physiques prolongés ou violents. Cet état peut s’établir par la répétition et devenir fixe, si la fatigue nerveuse provoquée par l’abus des exercices physiques est constante, car ce n’est pas la dépense élevée et subite d’influx nerveux qui entraîne la fatigue, mais bien la répétition lente et régulière de cette dépense sans réparation correspondante.

En cela le fonctionnement des centres nerveux est analogue à celui d’un accumulateur électrique dont la décharge ne doit pas dépasser une moyenne fixe.

Cette moyenne atteinte, il faut recharger l’accumulateur si l’on veut éviter son usure. Il paraît en être de même chez l’homme. C’est peut-être à cet état de suggestibilité progressivement créé par l’abus des sports qu’on peut expliquer les progrès de l’hypnotisme dans un milieu où l’on ne s’attendait pas tout d’abord à le voir s’implanter ; nous voulons parler de l’Université de Cambridge.

« A l’Université de Cambridge 1 'les progrès que fait l’hypnotisme parmi les étudiants sont très inquiétants. Beaucoup de jeunes gens désertent les exercices de sport pour expérimenter sur eux-mêmes et sur leurs camarades les effets du magnétisme. Une professionnelle de l’hypnotisme, dont les séances avaient un grand succès, avait fini par exercer un tel empire sur la volonté de certains jeunes gens qu’on avait dû

(I) Bulletin médical , 13 juin 1894, p. 564.

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prendre une mesure radicale et l’expulser de la ville. Mais le mouvement se continue malgré cette expulsion et on ne sait comment l’enrayer. » L’incompatibilité, dit M. Mosso, qui existe entre le travail physique et le travail intellectuel, les limites que doivent respecter les exercices physiques pour rester utiles et non nuisibles à la vie cérébrale doivent être sérieusement étudiées par ceux qui s’occupent de l’éducation. Parlant de l’éducation anglaise et des institutions scolaires, M. le professeur Espinas s’exprime ainsi : « L’équilibre entre la formation de l’intelligence et la formation de la volonté y a été rompu en faveur de cette dernière. Et peu à peu, dans cette tiédeur croissante pour le travail intellectuel, dans ce discrédit de plus en plus marqué de la science, les générations nouvelles ont perdu l’esprit critique, le sens du possible et de l'impossible qui est comme le garde-fou nécessaire contre l’arbitraire du vouloir et des exaltations sentimentales.

« D'où la crédivité exagérée pour les apparitions d’esprit qu’on va même jusqu’à photographier. Une pareille naïveté, à ce point répandue, trahit une dépression notable dans l’esprit public qui a donné, il y a un siècle, avec Humes, la plus complète formule de la philosophie du xvmü siècle. Et cette dépression vient de ce que l’éducation que reçoivent les jeunes Anglais est de plus en plus étrangère à la science et à la critique, le sel de la terre b »

Les Anglais ont une expression qui définit bien l’importance qu’ils accordent à l’automatisme et à la suggestibilité dans les exercices physiques. L’entraî-

(1) Espinas. Quelques réflexions sur l'éducation physique dans

les maisons d'enseignement secondaire , in Revue des Jeux sco-

laires, mars 1894, p. 213 (II1 * 3 Congrès de l’Éducation physique, Bordeaux, 1893).

neur disent-ils, doit « faire le pas » pour l’entraîné.

Le Daily Telegrapli a ouvert en 1895 une souscription en faveur du docteur William Grâce, « roi des cricketers ». Environ GO. 000 souscripteurs ont répondu à l'appel, la souscription a dépassé 100.000 francs. Afin que celle-ci fût bien nationale, les lecteurs du journal étaient suppliés de ne verser qu’un shilling par personne. On a vu des maires des grandes villes de province réunir d’urgence les conseils élus, et envoyer, après délibération, des sommes votées d’enthousiasme ; l’archevêque de Cantorbery s’excuser sur son état de santé d’arriver un peu tard et encourager son clergé à souscrire; les ministres, les lords, les évêques, les artistes, les fonctionnaires, les grandes dames remettre au journal des sommes élevées; sir Francis Knollys , secrétaire du prince de Galles, adresser au triomphateur les compliments alîectueux de Son Altesse Royale ; les enfants des écoles publiques et les soldats prélever un schilling sur leur argent de poche...

Depuis trente ans que joue en public M. W. Grâce, la foule a payé ses places à un prix tellement élevé qu’on n’exagère point en fixant à 200 francs le revenu quotidien du docteur. Un journal estimait à près de 400. 000 francs la valeur intrinsèque des œuvres d’art réalisées pendant cette période de temps. M. le docteur Cabanès, à qui j’emprunte ce document1, ajoute : « M. William Grâce est docteur en médecine..., on comprend que le sport ne lui ait point laissé le loisir de pratiquer et qu’il soit impossible de le comparer au point de vue scientifique à sir Joseph Lister, à sir J. Faget ou à sir W. Gull ; ceux-là ne sont que de

(1) Dr Cabanès. La Chronique médicale , 1er décembre 1895, n° 23, p. 722.

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remarquables savants auxquels l’Angleterre ne songe nullement à offrir désœuvrés d’art de 100.000 francs. Simple médecin, M. W. Grâce eût connu les difficultés d’une profession encombrée ; cricketer, il a conquis la notoriété et la fortune. »

Si le sens critique diminue, la force de caractère augmente en raison du développement physique. Les Anglais ont au moins un idéal ; il peut être contestable pour des coupeurs de cheveux en quatre ; n’empêche que, grâce à lui, ils savent vouloir fortement et longuement. En avons-nous un en France ? Quel est-il ? Je n’en vois pas, à moins que ce ne soit les « levers et les couchers de la Parisienne ». Assurément ce n’est pas avec cela qu’on martèlera notre race déjà si émotive.

Emotivité pour émotivité, mieux vaut encore celle qui est provoquée par Pacte musculaire, au plein air, acte qui la tempère en l’atténuant et en l’aiguillant vers tout ce qui est action noble et virile, comme chez les Anglais et chez les Basques, grands joueurs de paume et danseurs infatigables !

Il est une autre émotivité qui est provoquée par l’exacerbation intellectuelle, par les passions diverses : la haine, la colère, la jalousie basse, la suspicion de l’impuissance, l’érotisme, qui, chez nous, revêt des allures de plus en plus pathologiques. Cette émotivité est d’ordre inférieur, c’est la femelle des vices, la laie de toutes les mauvaises pensées, de tous les mauvais conseils, de toutes les mauvaises actions.

Depuis trop longtemps nous avons perdu contact avec la Nature, cette mère immuablement bonne qu’on ne délaisse jamais en vain et vers laquelle les hommes comme les peuples doivent toujours revenir quand les toxines sociales, ferments psycho-pathogènes des grandes agglomérations, ont empoisonné

c8 LA FATIGUE ET L’ENTRAINEMENT

l’individu el la collectivité. Elargir des poumons, c’est élargir des âmes, c’est retremper des volontés par l’acte musculaire en pleine nature. La bicyclette, eu nous rendant cet acte plus facile et plus agréable, contribuera, croyons-nous, pour une large part, à la régénération de notre race française qui fut puissante, mais qui, « fatiguée » par les commotions d’ordres divers, fait aujourd’hui son repos de sa stérilité. C’est pourquoi, tout en lui épargnant une fatigue qui s’additionnerait à celle dont elle est atteinte, il est urgent de l’engager à faire acte musculaire dans la mesure de ses forces et de sa résistance.

Par une éducation physique bien comprise et bieu appliquée, les nouvelles générations apprendront à aimer l’action féconde dans une confraternité faite de mêmes goûts et de mêmes sensations pures dans l'effort accompli. Ainsi se fondera une école de respect individuel et mutuel dont la devise sera : « Agir, aimer, se respecter. » Comme j’assistais à de brillantes fêtes en pays basques données, il y a quelques années, à Saint-Jean-de-Luz, et que je m’intéressais beaucoup aux danses sur la place publique, uu de mes amis, un enfant du pays, me dit : « Le temps n’est plus où tout le monde dansait ; jadis le maître et le serviteur, le riche et le pauvre, la noblesse et le peuple s’entremêlaient ; depuis qu’il en est autrement, une démarcation s’est établie, le fossé se creuse de plus en plus entre les classes sociales, et, de part et d’autre, il n’y a plus la même tenue, le même respect mutuel. Nos jeunes générations délaissent trop nos jeux populaires et j’y vois un grave indice de division, une formation de castes qui rompra l’autonomie de notre race déjà attaquée par le roman feuill ;ton du journal à un sou. »

Il nous faut donc en revenir aux lois de la nature, sur lesquelles sont basées les lois sociales, à la condi-

l’entrainement intensif

tion toutefois de ne pas les violenter par un excès contraire, c’est-à-dire en ne provoquant pas une trop grande fatigue.

Toute cause qui déplace ou qui atténue l’équilibre psychique dans les fonctions mutuelles et collectives des divers « moi » dont l’individu est formé, place cet individu en état d’automatisme. « L’expérience nous montre dit Ribot1, qu’à mesure qu’on remonte dans la série, les composés naturels sont plus complexes i et plus instables. Si la stabilité donnait la mesure et la dignité, le premier rôle serait dévolu aux minéraux. » Le substratum humain est fait d’automatisme,

( car l’automatisme est la manifestation de la loi du moindre effort. Les premiers mouvements de l’enfant -sont automatiques : premier cri provoqué par le besoin de respirer, prise du sein avec les mains, succion, etc.

: La coordination des mouvements d’origine volitive est en relation directe avec le développement cérébral, i L’éducation crée un moi psychique d’autant plus élevé que les fonctions sensorielles et cérébro-spinales sont plus développées et plus actives. Mais qu’une cause quelconque modifie les échanges centripètes et centrifuges et la vie psychique du moi est transformée.

Depuis la simple action de remonter sa montre dans la journée par distraction d’esprit , parce qu’on a l’habitude de la remonter chaque soir avant de se coucher, jusqu’aux actes franchement impulsifs des épileptiques, fugues, bris d’objets, etc., en passant par les tics, les laties diverses : coprolalie, écliolalie, etc., etc., des dégénérés qui sont des manifestations d’automatisme , il n’existe qu’une différence de degrés dans un même état psychique. « C’est un fait 'accidentel, dit Mosso, que ce pouvoir que possède

(I) Ribot. Maladies de la personnalité, p. 15.

l’homme civilisé d’aujourd’hui de s’étudier lui-même et de voir ce qui se passe en lui. L’homme n’était point fait pour ce but : il était seulement destiné, comme l’animal, à lutter pour la vie, et c’est sur ce plan qu’il est bâti tout entier. Si la sensibilité interne est un peu marquée c’est pour ne pas fatiguer le système nerveux, occupé tout entier pour le combat contre le monde ambiant1. »

Il est évident que l’excitation répétée du grand sympathique, par les fringales provoquées dans l’exercice physique, l’excitation des terminaisons nerveuses musculaires, etc., doivent agir sur l’économie et atténuer sa force de résistance en développant des fonctions organiques déterminées, au détriment des fonctions psychiques plus élevées, mais plus instables, telles que l’attention, l’esprit de critique, le jugement, etc.

Charcot'2, dans une comparaison très heureuse, fait bien comprendre le rôle des deux « moi » : organique et psychique, par les fonctions des mémoires de ces deux mêmes ordres. Le groupe spinal étant chargé des mouvements automatiques coordonnés , et le groupe cortical provoquant la mise en jeu du groupe spinal, il dit : « Je compare quelquefois les groupes cellulaires spinaux relatifs à la marche, au saut, à la danse , etc. , aux rouleaux hérissés de pointes des orgues de Barbarie, à la disposition variable, pour chaque rouleau, ou pour chaque partie d’un rouleau, de ces pointes qui, actionnant les flûtes, correspondent à des airs différents : les groupes cérébraux corticaux seraient, dans cette comparaison, représentés par les ressorts qu’il suffit, dans l’orgue, de déplacer d'une

(1) Mosso. Loc. cil.

(2) Charcot. Leçons du mardi à la Salpêtrière, Polyclinique du 5 mars 1889, 16e leçon, p. 367.

l’entrainement intensif

certaine façon pour mettre en action tel ou tel rouleau ou au contraire pour en suspendre le mouvement. C’est ainsi que dans la marche, par exemple, le centre spinal, correspondant au jeu de ce mécanisme complexe, une lois activé par le centre cortical, continuera à agir « automatiquement jusqu’à ce que survienne l’ordre d’arrêt ».

En recherchant dans l’entraînement quels peuvent être les divers points de contact des termes de cette comparaison, nous voyons que le déclenchement du ressort actionnant le rouleau serait provoqué par l’entraîneur qui, prenant par devers lui tout effort d’attention et de jugement, transformer le coureur en automate ; cependant le déclenchement peut être provoqué par l’entraîné lui-même, qu’il soit directement volitif comme dans l’arrivée d’une course de vitesse, ou indirectement ou par subconscience comme nous l’avons mentionné dans le record de ' Stéphane. La main qui fait tourner le rouleau se retrouve dans l'influx nerveux qui actionne les muscles. On comprend ainsi que la répétition d’un r même acte atténuant la fonction volitive ou l’abolis- ' saut, crée un état d’automatisme dont les manifestattions sont musculaires et psychiques selon le moment * et le milieu : exercices physiques ou hypnotisme. I L’entraîné se met dans les conditions des Aïssaouas ( ou des faquirs dont les mouvements rythmés et longtemps prolongés provoquent les états psychiques qu’on connaît.

Pour ce qui est de la bicyclette, ce qui fait son succès, ce n’est pas tant la progression rapide et l’avantage pécuniaire ou les relations qu’elle accroît, que des échanges gazeux nombreux qu’elle provoque et surtout sa provocation constante à un équilibre rendu i inconscient par l’habitude, d'où mise en fonction

automatique d’un grand nombre de muscles et, par ce lait môme, suppression de l’attention en faveur d’associations de mémoires représentatives nombreuses. Nous verrons plus loiu l’antagonisme qui existe entre l’attention et la mémoire.

Les premières séances de bicyclette, quand on apprend à monter, sont fort pénibles, non à cause des efforts musculaires qui sont bien moindres qu’en cours d’entrainement, quand on a appris à se tenir sur sa machine, mais surtout à cause de l’attention forcée et de l’émotion qui déchargent très rapidement les centres nerveux. Ce sont ces réactions psychiques qui permettent, croyons -nous, la vaso-dilatation capillaire, suivie d’hyperhémie, de congestions, de sudations, etc. Les recherches sur le pouls capillaire de MM. Binet et Courtier et de M. G. Dumas nous paraissent éclairer d’un jour nouveau la question si intéressante et si importante à la fois de la psychodynamie, question sur laquelle nous aurons d’ailleurs à revenir.

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