‹ La fatigue et l'entraînement physiqueChapitre 20 sur 40 · P S Y C II O - D Y N A H I E ET FATIGUE · texte numérisé non relu

P S Y C II O - D Y N A H I E ET FATIGUE

M. Bouchard fait de l’alimentation le facteur principal de la résistance à la fatigue.

« Quand l’empire romain, dit M. Bouchard1, assiégé par les nations conquises, eut l’idée d’enrôler les gladiateurs dans ses armées, on reconnut que ces hommes si vigoureux, si puissants étaient incapables de supporter la continuité de la fatigue et de subir, les moindres privations » Nous pensons que la cause de l’incapacité mercenaire n’était pas tant dans la nutrition défectueuse des gladiateurs que dans leur psycho-dynamie particulière. Les soldats de l’armée d’Italie manquant de pain, de chaussures et de vêtements étaient assurément moins bien nourris que les gladiateurs enrôlés; ils vainquirent cependant parce que leur cerveau put fournir à tout. Baffe t a dessiné leur psychologie.

Le naturaliste Péron, en 1800-1804, avait constaté que les indi-

(1) Cli. Bouchard. Maladies par ralentissiment de la nutrition , p. 73. Paris, Savy, 1882.

La fatigue provoquée par l’attention longuement soutenue peut donner encore naissance à la fièvre de

gènes de la Nouvelle-Hollande et les Malais de l’ileTimor offraient une puissance d’effort musculaire beaucoup moindre que celle des marins français. Même remarque a été faite par M. Manouvrier sur des sauvages exhibés au Jardin zoologique d’acclimatation. Broca pensait de même.

Dans le naufrage de la Ville cle Saint-Nazaire , ceux qui ont le plus longtemps résisté à la mort, ceux qui ont le plus lutté, qui ont aussi vaincu la fatigue, ont été les intellectuels qui par leur profession étaient entraînés aux responsabilités, par un entrainement psychique : officiers du pont, capitaines, lieutenants et docteur en médecine. Le 7 mars 1897, à 6 heures du soir , le navire fait eau, on lutte vainement pendant douze heures jusqu'au lendemain.

Le 8 mars, à 6 heures du matin , les embarcations avec des vivres sont mises à la mer; dans l’après-midi elles se trouvent à environ 60 milles de la côte. Le 9, bien qu'ayant des vivres, on mange peu, la manœuvre est fatigante ; vers 5 heures du soir on croit voir la terre, d’où l’on est repoussé par la tempête et les courants contraires ; le 10, l’embarcation est perdue au large. A partir de ce jour le courage commence à faiblir, le premier qui perd la raison est le commissaire du bord. L’entraînement psychique par responsabilité de la vie de ses semblables est nul pour un commissaire qui est un comptable. Le capitaine remonte le courage de tous. Le 11, la fatigue est générale, le chef mécanicien divague. Même psychisme pour le mécanicien que pour le commissaire : à bord d’un vapeur, le mécanicien n’a qu’à s’occuper que de la machine. Ce jour, deux noirs meurent : « Ces gens, dit le capitaine Jagueneau dans son rapport, n’ont aucune force de résistance et pas d’énergie. » Le 12, le surmenage physique et psychique augmente, la femme de .chambre meurt, le commissaire atteint d’hallucination visuelle se jette à la mer qu’il prend pour la terre, le mécanicien devient méchant. Le 13, trois hommes sont seuls valides, le capitaine, un lieutenant et un matelot; le charpentier qui avait voulu lutter quand même tombe à la mer et se noie. Les naufragés sont sauvés à 3 heures de l’après-midi par un paquebot. Pendant- six jours et six nuits le capitaine Jagueneau n’abandonne pas l’aviron qui lui sert de gouvernail, luttant contre la lame, tandis que la folie emportait ses compagnons. Son exemple soutnt ainsi, comme par un phénomène d’induction psychomotrice, les quatre survivants sur les neuf naufragés embarqués.

Dans un autre canot, commandé par M. Berry, ancien commandant, inspecteur de la Compagnie, se trouve M. le Dr Maire.

surmenage semblable à celle du surm enage musculaire. M. Francisque Sarcey rapporte à ce sujet le cas

Il s’analyse avec un tempérament vraiment scientifique, en notant ses auto-observations, en face de la mort.

Il subit des illusions, qu’il attribue à la fatigue de la vue, il constate que les ■> nerveux» sont surtout sujets à ces psychoses, les nègres les ont éprouvées. Un mécanicien d’un tempérament calme ne les a pas eues. Embarqués trente-sept, ils ne restent plus que quatre au moment du sauvetage. La mort arrivait par le froid; elle était consciente mais douce. « Lorsque je me suis embarqué dans la chaloupe, dit M. le Dr Maire, j’avais prévu que nous serions les quatre derniers à mourir. Trois heures plus tard, c’était fini. » Les trente-trois morts appartenaient à l'équipage formé de noirs et aux passagers. Le cerveau avait lutté jusqu’à la dernière limite, il avait vaincu. Le même phénomène s’était produit à bord du radeau de la Méduse , ainsi que le relate le Dr Savigny ', médecin à bord de cette frégate, dans sa thèse inaugurale.

Une forte tension psychique modifie la nutrition, elle ne peut se produire que chez les intellectuels à volonté forte ou entraînés aux graves responsabilités, bans l’ordre pathologique ce même processus psychique supprime le besoin de nourriture chez mon sujet Albert-, qui peut marcher des journées entières, sans manger et franchir ainsi à pied des distances variant entre 70 et 80 kilomètres quand il est en état second de rêve éveillé , alors qu’à l’état prime de vie normale sa résistance à la fatigue est bien moindre et son besoin d’alimentation bien plus impérieux.

On marche avec ses muscles, on résiste avec son estomac, mais on arrive avec son cerveau. Or le cerveau jouait un grand rôle chez nos soldats et chez les officiers naufragés alors que sa fonction était très atténuée chez les gladiateurs, chez les noirs de l’équipage et chez les passagers de la Ville de Saint-Nazaire.

Le pouvoir excito-moteur est augmenté dans les expériences faites en présence d’un sujet de l’autre sexe. M. Féré dit qu’il est proportionnel à l’excitation génésique; il mériterait, ajoutet-il, d’être étudié en détail au point de vue de son action élective. La force dynamométrique augmente sous l’influence du travail intellectuel d’un sixième, d’un cinquième, d’un quart même suivant le genre de travail, suivant que l’attention a été fixée d’une façon plus ou moins soutenue. Les expériences montrent que ■< l’exercice momentané de l’intelligence provoque une exa-

(1) J. -B. -fl. Savignv. Observations sur les effets delà faim et de la soif éprouvées après le naufrage de la frégate du lioi « la Méduse », en 181G. Thèse. Paris, 1818, n° 84.

(-) P)l- Tissic. Les aliénés voyageurs (Thèse) et les Rêves ( loc . cit.).

d’an valet de chambre qui, à l’âge de quarante aus, voulut apprendre à lire. 11 n’y put parvenir.

géralion momentanée de l’énergie des mouvements volontaires». C’est pourquoi les pesées du matin au lever sont moins fortes que celles qu’on prend quand le cerveau a fonctionné. Ceci explique l’augmentation de la force sous l’influence de l’hystérie, de l’idée obsédante, etc. Nous avons vu, dans un chapitre précédent, que M. Vaughan Harley, tout en constatant la chute matutinale du pouvoir musculaire et son relèvement vespéral, met le phénomène sur le compte de la production du sucre musculaire dans la journée.

Nous pensons que le processus est d’origine nerveuse, la production du sucre dépendrait de la foncLion cérébro-spinale. La cause chimique ne serait, dans cette hypothèse, qu’un effet psychique.

L’excitation motrice peut provenir aussi du travail musculaire d’un membre autre que celui qui est mis en expérience. Si la jambe pédale par exemple, si la langue agit dans la parole, la force augmente d'un sixième, ou d’un cinquième. Donc un centre cérébral qui entre en action fait entrer en action les centres cérébraux voisins, on peut inférer que la paralysie d’un centre provoque la paralysie d’autres centres par inhibition correlative. Les mouvements passifs agissent de même. M. Ch. Richet ayant fait plusieurs flexions des doigts sur sa main devant un névropathe suggestif, lui fit répéter automatiquement ces mouvements. Le malade les sentait se manifester avant de les accomplir, puis il les accomplissait. .S’il prenait la force dynamométrique du sujet avant l’exécution du mouvement, alors que la main était comme chargée de force neurique, la pression augmentait du tiers, ou de la moitié. 11 s’agit dans ce cas d’un phénomène d’induction psycho-motrice.

Si l’activité psychique a une influence sur l’énergie du mouvement volontaire, les mouvements volontaires peuvent aussi avoir une influence sur l’activité physique.

Chaque fois qu’un centre cérébral entre en action, il détermine une excitation de tout l’appareil.

« Cette remarque a son importance, constate M. Féré, au point de vue de l’hygiène et de la pédagogie, en mettant en relief l’utilité de l’exercice du plus de fonctions possible dans l'intérêt du développement de l’ensemble et de telle fonction particulière. »

Plus ['hyperexcitabilité psycho-motrice est grande, plus grande est la tétanisation des muscles, il se produit souvent une convulsion épileptique qui peut entraîner la perte de connaissance et se généraliser à tout le corps.

Les conclusions de M. Féré paraissent être en contradiction

« C’était, clit-il, un garçon intelligent, fort exact dans son métier et qui était doué cTune force de volonté, d’une ténacité de caractère peu communes. Il m’écoutait avec une prodigieuse intensité d’attention ; je voyais se gonfler sous l'effort les veines de ses tempes et la sueur lui ruisseler le front. » La leçon durait une heure par jour. Après la séance ce malheureux restait « abruti » {sic), n’ayant plus de courage à rien, il ne savait plus ce qu’il faisait. Huit jours après, il eut une fièvre cérébrale. Le médecin assura que la fatigue imposée à un cerveau rétif n’y était point étrangère1. Mosso, dans le même ordre d’idées, cite les faits suivants. Le colonel Airaghi m’a écrit : « J’ai vu souvent des soldats très robustes, aux examens de la classe devant fournir la preuve qu’ils

avec les nouvelles recherches de i\IM. Binet et Courtier sur le pouls capillaire et avec celles que M. Brun a entreprises sur la fatigue périphérique et cérébrale.

Cet expérimentateur a trouvé constamment chez neuf jeunes gens âgés de douze à vingt-trois ans, après un travail intellectuel de même qu’après un travail physique, une diminution notable des forces musculaires. Il résulte de ces expériences que les enfants ne devraient pas se livrer à des exercices de gymnastique lorsqu’ils viennent d'accomplir un travail intellectuel b

Nous pensons qu’il y a erreur dans la mise au point: les conditions d’expériences n’ayant pas dû être les mêmes dans les trois cas.

Nous avons cru, en effet, pouvoir établir qu’une petite fatigue tonifie, qu’une plus grande fatigue déprime et qu’une fatigue encore plus élevée dissocie le « moi ». Blais chaque sujet réagit selon son potentiel nerveux et tel, qu’une petite fatigue tonifie, est déprimée par cette même fatigue si une autre cause de fatigue (émotive, splanchnique, etc.), a déjà amoindri son potentiel.

Cette importante question de la fatigue est encore trop peu connue pour pouvoir conclure définitivement en connaissance de cause.

(1) Francisque Sarcev. Les Illettrés au régiment ( Petit Journal du 4 avril 1895).

(1) Brun. De la fatigue périphérique et cérébrale. Semaine Médicale, 2o novembre 181)6, p. 482.

n’étaient pas illettrés, pour obtenir la libération, la plume à la main, suer cle grosses gouttes qui tombaient sur le papier. J’en vis un à Lecce s’évanouir durant l’examen ; puis, rétabli, demander un autre examen, mais sur la porte, à la vue du papier et du livre, pâlir et tomber de nouveau en faiblesse. » .Mac Cauley raconte l’bistoire de certains Indiens de la Floride qu’il interrogeait avec instance et qui finissaient très vite par rester paralysés, « tant l’attention épuisait rapidement la force de leur cerveau1 ».

J’ai connu un marin de trente ans, solide gars breton, plein de santé, mais d’instruction moins que primaire, qui voulut passer les examens de capitaine au long cours. 11 se mit au travail avec ardeur, hélas il pouvait à peine parvenir à écrire en français, son orthographe était rudimentaire ; quant aux théorèmes de géométrie plaue et de trigonométrie, il ne les comprenait qu’à grand’peine, sinon pas du tout. Je lui conseillai de reprendre la mer et de naviguer comme second à bord d’un voilier, ainsi qu'il l’avait déjà fait. Il ne voulut pas m’écouter ; le pauvre garçon croyait qu’un diplôme lui ouvrirait le cœur d’une jeune fille qu’il aimait. Il lutta, se surmenant, suant, se congestionnant et peu à peu je le vis maigrir, pâlir, dépérir, avoir la fièvre, tousser, lui, le Breton si bien découplé, et au bout de deux ans d’efforts vains, mais d’une attention fortement soutenue par une volonté indomptable, mourir phtisique sur un lit d’hôpital !

Alexandre Dumas père avait une puissance de travail extraordinaire2; il la devait surtout au sommeil

(1) Mosso. La fatigue intellectuelle et physique. Paris, Alcan, 1894, p. 76.

(2) Un Secrétaire cl' Alexandre Dumas (Le Gaulois du 22 novembre 1896).

qui était toujours réparateur. Dumas écrivait en souriant, n’ayant jamais eu au front une goutte de sueur de l’effort. Il possédait trois lits toujours faits, deux lits au premier étage, un autre au troisième, dans son grenier. Brusquement, sans qu’on s’y attendît, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il quittait sa table de travail et se jetait sur un de ces lits : le sommeil l’avait saisi. Le sommeil avait chez lui la toute-puissance et la rapidité de l’éclair. Il fermait les yeux, s’endormait instantanément et se réveillait vite. Son repos ne perdait pas plus de temps que son travail. Il lui fallait alors à sa portée un lit tout frais et tout préparé. Le changement de lit était nécessaire à ces sommeils précipités et réparateurs.

Cependant, avec de la méthode, une bonne réglementation de travail, une régularité dans l’effort et une bonne hygiène, un système nerveux qui s’use rapidement et qui répare difficilement peut fournir une somme très grande de labeur.

Témoin Darwin, qui ne possédait pourtant pas la forte santé nerveuse de Dumas. Son secret consistait à épargner ses forces et à éviter la fatigue sous toutes ses formes. Il ne travaillait guère plus de trois heures par jour et jamais plus de deux heures consécutives. Le reste du temps, il se promenait au grand air, sous la pluie ou sous le soleil. Il se levait de bonne heure, et son meilleur travail était celui du matin.

Darwin ne vécut que d’épargnes intellectuelles, ce fut un « pauvre » qui contribua largement au développement de la science en fondant une école philosophique. Quant à Dumas, ce fut un « millionnaire » ; il dépensa sans compter . Ce qui prouve qu’en économie nerveuse comme en économie domestique ou sociale : épargne vaut plus que richesse.

M. Bouchard n’admet pas comme démontré que le

travail intellectuel, tout en amenant l’échauflement du système nerveux, détermine une élévation de température de tout le corps, assez forte pour provoquer la sudation. Pour cet auteur, la sudation n’est qu’exceptionnèllement l’eiïet du travail cérébral. La température du cerveau ne s’élève pas môme eu une heure de travail intellectuel de 0°44, ce qui est insuflisant pour faire suer. Cependant, chez le malade, M. Bouchard a constaté que l’élévation de température par le travail cérébral est manifeste, parce qu’alors l’activité du cerveau dépasse les zones intellectuelles pour atteiudre les zones thermiques. La fièvre peut, dans ce cas, être produite par une action sur la nutrition générale. — « Si, dit-il, un système nerveux robuste sait garantir l’économie contre les variations thermiques, la faiblesse nerveuse rend sa protection moins vigilante on moins efficace. Le système nerveux débilité est un réactif particulièrement sensible pour les agents provocateurs de la lièvre1. »

Chez Alexandre Dumas les réparations nerveuses s'accomplissaient avec une grande facilité; le sommeil toujours réparateur survenait en coup de foudre, ce qui permettait au cerveau de se reposer et d’emmagasiner de nouvelles forces pour un travail intense. De tels systèmes nerveux ne connaissent pas la fatigue parce que, dès qu’elle survient, ils se fortifient instantanément par le sommeil. Ce sont des accumulateurs d’énergie supérieurs et rares qui permettent à leur possesseur de fournir une grande production de travail cérébral sans surmenage et sans débilité nerveuse.

Les observations que nous venons de fournir sur la

(1) Cli. Bouchard. Du rôle de la débilité nerveuse dans la production de la fièvre (Congrès de médecine de Borne; Conférence du 30 mars 1894, et Semaine médicale , 1894, p. 153).

fatigue chez les « fatigués » et celles que nous avons citées précédemment sur les cas d’auto-intoxicatiou dans l’entraînement intensif, confirment la théorie de M. Bouchard. L’attention déprime un cerveau débile et le met en état de moindre résistance, comme le ferait une maladie. MM. A. Binet et Courtier ont établi par l’observation du pouls capillaire que le travail

intellectuel du à la hxation de l’attention provoque nue vaso-constriction réflexe avec accélération du cœur, de la respiration, souvent des ondulations vaso-motrices à cette phase d’excitation du travail intellectuel ; puis vient la phase de dépression, soit à la fin du travail intellectuel, soit dans le feu du travail avec ralentissement du cœur, de la respiration et surtout un amollissement du dicrotisme de la pulsation capillaire, ce qui, pour ces observateurs, est un signe de la fatigue. Les émotions produisent les mêmes efiets, mais plus intenses.

On sait que l’attention ralentit considérablement la respiration; les échanges gazeux sont modifiés; si elle provoque un violent appétit, le plus souvent elle le supprime. Mais qu’elle l’augmente ou qu’elle le diminue, elle n’eu agit pas moius sur la nutrition générale qu’elle compromet.

Le pouvoir d’attention est variable selon les individus, il est en rapport avec le développement physiologique et avec l’àge : il est atténué expérimentalement dans l’entraînement intensif provoquant la fatigue; il est rudimentaire chez les dégénérés, les hystériques, les débiles, etc. ; il est peu élevé chez les enfants : heureusement pour eux, car au train où vont les choses avec la surcharge des programmes et le sot orgueil des pareuts qui veulent en faire des encyclopédies vivantes, si leur pouvoir d’attention se prêtait aux désirs égoïstes, il n’y aurait bientôt plus d’enfants

LA FATIGUE ET l’iîNTIUINEMENT

en France; les nus seraient morts de fièvre et les autres seraient fo us !

N’ai-je pas entendu dire par une mère de famille, femme d’un médecin, à l’institutrice chargée d’apprendre à lire à son garçonnet : « Mademoiselle, mon fils a cinq ans, il faut qu’il entre au Borda; dans six mois il doit savoir lire et écrire, car nous avons juste le temps d’arriver. »

Un père présentant dans un lycée son enfant âgé de six ans, et voulant le faire entrer dans une classe supérieure à son degré d’instruction disait : « Il faut absolument qu’il suive les cours. Chauffez-le (sic), je veux en faire un polytechnicien. » Et l’enfant était d’une intelligence au-dessous de la moyenne !

Que de parents égoïstement criminels par gloriole !

L’hérédité et l’alcool aidant, le pouvoir d’attention diminue chez les enfants.

Une institutrice, femme de grand sens et d’esprit très cultivé, chargée, dans un pensionnat, des classes enfantines populaires dans un village avoisinant Bordeaux, et ayant vu passer devant elle beaucoup d'enfants depuis les nombreuses années qu’elle exerce me disait: « Depuis quinze ans, l’excitation cérébrale de tous mes enfants, dont les plus âgés n’ont que sept ans, ne fait qu’augmenter, elle se manifeste par de l’exaltation, de l’insubordination, de l’égoïsme, une volonté mal comprise qui se heurte pour la plus petite cause, l’abaissement du sens affectif ; par l’atténuation des sentiments élevés d’altruisme, de la sensibilité, du respect et de l’amour pour la mère et pour le père. Mais ce qui me frappe le plus, c’est la diminution constante et progressive du pouvoir d’attention. Les enfants sont atteints d’une surexcitation nerveuse et constante et cela dans tous leurs mouvements. Le nombre des impulsifs augmeute tous les jours de plus

en plus. Les enfants d’il y a quinze ans pouvaient mieux écouter qu’aujourd’hui. Alors il m’était facile d’imposer silence à 140 enfants; pendant quelques minutes, on aurait entendu tomber une épingle dans la classe; aujourd’hui je ne peux plus obtenir le même résultat, même avec dix enfants seulement,

■ car ils ne peuvent faire autrement que de parler, de remuer et d’agir fiévreusement. »

Toute impression est une mémoire qui se forme ou qui s’évoque quand elle a déjà été formée ; or, l’enfance se passe à accumuler des mémoires pour toute la vie, et comme il est peu d’impression qui ne mette les muscles en fonction, consciemment ou inconsciemment, il s’ensuit que plus nombreuses sont les impressions, plus nombreux sont les mouvements, et vice versâ plus nombreux sont les mouvements, plus nombreuses sont les impressions, plus nombreux sont les rappels de mémoire. D’où une des raisons de l’activité physique de l’enfance, qui cherche à s’accommoder au milieu, par l’intermédiaire de tous ses organes sensoriels.

« L’activité intellectuelle s’exerce principalement, dit M. F. Queyrat, sur les sensations et images visuelles, auditives, tactiles, musculaires, et sur les idées qui en dérivent — soit isolées, soit associées — avec l’aide des mots qui expriment tous ces faits psychiques.

« Chaque cerveau n’est pas également propre à percevoir toute espèce d’images... De là provient la diversité des esprits »

L’attention épuise les forces psycho-dynamiques nécessaires au mouvement, et par eiïet en retour le

(1) Frédéric Queyrat. L’ Imagination et ses variétés chez V enfant . Paris, Alcan, 1893, p. 155.

LA FATIGUE ET L’ENTH ATNEMKNT

mouvement atténue ou supprime l’attention. Selon Freund, Coombs, Knapp, Babinsky, Putnam, il paraît y avoir une relation entre l’affaiblissement de la mémoire et l'affaiblissement du système musculaire volontaire du corps (dystrophie musculaire), les maladies aiguës, infectieuses (scarlatine, rougeole, typhus, fièvre typhoïde, pneumonie] (Emminghans, Pelmann). Emminghans constate que les maladies chroniques affaiblissant le système musculaire affaiblissent aussi la mémoire; Stricker dit que, pour se rappeler quoi que ce soit, nous avons besoin des mouvements. A. Lehman il accepte cette proposition pour la mémoire des couleurs. D’après cet auteur, on ne retiendrait les couleurs que si on leur donne un nom, parce que chaque nom donné aux nuances provoque un acte musculaire pour les prononcer mentalement. Descartes, Bain, Maine de Biran, Baldwin, Frees, Lotze, Stricker, Nicolas Lange, attribuent l’intermittence de l'attention à la fatigue des différents groupes musculaires. La mémoire serait donc du muscle en action. Il ne faut pas confondre la mémoire avec l’attention dans laquelle les muscles sont en moins grand travail.

D’après Osborne, un homme ayant ordinairement 62 battements de paupières pendant cinq minutes, en a seulement 17 dans le même temps eu attention forcée. Le battement des paupières à raison de 24 fois par minute dans une conversation ordinaire n’est plus que de 4 à 6 battements dans l’attention forcée1. La mémoire dépend des impressions perçues; elle est d’ordre inférieur automatique; ou

(1) Marie de Manacéine, de Saint-Pétersbourg. De l'antagonisme qui existe entre chaque effort de l'attention et des innervations motrices ( Archives italiennes de biologie de Mosso, t. XXII, l'asc. 2, 1894, p. 241).

peut la trouver très développée chez certains animaux, chez les dégénérés, etc., mais ceux-ci 11'out pas un pouvoir d’attention très étendu, la détente se manifeste généralement par un acte réflexe automatique.

La formation des mémoires ne peut avoir lieu sans des concrétions initiales ; le groupement de ces mémoires, par la puissance d’association entre elles, constitue l’attentiou. Car , des mémoires concrètes iuitiales, naissent, par leur association, des mémoires abstraites qui sont des mémoires de mémoires et comme un extrait psychique qui ne provient plus du mouvement musculaire direct ou d’une impression, premier facteur, mais, selon toute probabilité, du mouvement moléculaire des cellules nerveuses psychiques ayant emmagasiné chacune pour sa part ou pour son groupe des mémoires spéciales et qui, par leur association dans un travail commun, apportent leur concours pour la formation du jugement, l’élaboration de la volonté et l’accomplissement de l’acte.

Le premier degré du pouvoir d'association est l’attention elle-même; le second degré, plus élevé, est l’abstraction. L’attention dépend de la vitalité de la cellule nerveuse dans sa fonction psycho-physiologique. Cette fonction dépend elle-même du développement cérébral ; ce développement est incomplet chez l’enfant, enrayé chez le dégénéré, l'idiot, etc., modifié chez l’hystérique, le débile, le « fatigué » héréditaire et amoindri chez l’animal.

Peut-être est-ce à la déviation du pouvoir frénateur de l’attention en faveur du pouvoir excitateur de l’action qu’est due la promptitude de l’athlète à donner des coups.

La théorie de l’endurcissement de la peau émise

par M. Fernand Lagrange 1 n’est pas absolue, nous croyons qu'il faut remonter plus haut. La dérivation nerveuse en faveur de la musculation (actes volontaires automatiques ou réflexes) a détourné la dérivation nerveuse au détriment de la cérébration (attention, frénation, conscience, analyse, etc.).

Il y a là comme un captage de source en faveur de l’acte musculaire qui d’abord volontaire devient progressivement automatique ou réflexe par un entraînement spécial.

Le jeu de main est un jeu de vilain et par vilain j’entends ici celui dont le pouvoir frénateur n'est pas assez développé pour arrêter l’acte impulsif.

D’autre part, ce sont presque toujours les nerveux , souvent impulsifs, qui commettent des excès sportifs. Or ces excès renforcent l’impulsion. On tourne donc dans un cercle vicieux.

La mémoire et l’attention sont antagonistes. Chaque fois que nous fixons notre attention sur un mot cherché la mémoire nous fait défaut ; le mot n’est retrouvé qu’après que l’attention a été détournée. En fixant notre attention, nous privons nos mémoires des éléments moteurs qui sont nécessaires à son fonctionnement.

Au cours d’une conférence faite au cercle artistique et littéraire de Gand, M. Cattier, ayocat de grand talent, s’exprime ainsi à propos de l’automatisme psychique provoqué par le mouvement rythmé du vélocipède. « Quand je suis à bicyclette, je 11e pense à rien, et quand je pense, je me jette par terre2. »

Le pouvoir d’attention est limité et intermittent,

(1) Fernand Lagrange. Choix d'une méthode dans l'éducation physique. (Conférence.) Congrès des exercices physiques, juin 1889. Compte rendu des séances, p. 38.

(2) Le Vélo du 16 novembre 1895.

parce que chaque fixation de 1 attention est accompagnée de la sensation d’effort.

Un homme de cabinet dont l’attention est longuement et fortement soutenue ne peut se livrer aux exercices physiques prolongés. Il faut qu’il opte. Les abatteurs de record sont des nerveux, le plus souvent impulsifs.

Nous pourrions citer le cas d’un vélocipédiste fort connu qui, ayant atteint sa soixantième année, voulut faire ses adieux aux sports dans une course de vingtquatre heures sur piste, sans entraîneur.

Avant cela il avait pris part à de longues épreuves sur route, établissant des records alors que la vélocipédie était peu connue.

Ce vélocipédiste est un nerveux. Atteint de somnambulisme à l’âge de quatorze ans, il fut réformé au régiment pour cette névrose. Ses rêves actifs avaient pour thème la peur (incendies, assassinats, etc.). Pour fuir il enfonçait des cloisons, il passait par les fenêtres ; aussi couchait-il toujours dans des cabinets noirs encore passait-il par les impostes. Au réveil il se rappelait tout, il était très fatigué et le cœur battait violemment. Cet état aigu dura jusqu’à l’âge de vingtcinq ans. Au régiment il lui arrivait de passer sous les lits des hommes de les soulever et de les renverser. Une nuit, à l’hôpital militaire, où il avait été placé en observation, il s’échappa par l’escalier malgré les efforts des infirmiers. S’étant marié plus tard, il enroula une nuit sa femme dans un matelas et il l’emporta ainsi à bras le corps; il fut réveillé par les cris affolés qu’elle poussa. De vingt-cinq à trente-cinq ans les crises s’atténuent, elles ont toujours la peur pour cause et pour thème. Après trente-cinq ans elles cessent, mais le sommeil est agité, il saute dans son lit où il se retourne brusquement et d’un seul coup

De trente-cinq à quarante-six ans il est atteint d’une sciatique rebelle qui ne cède qu’à la bicyclette, il commence son premier record avec cette aiïection, il l’abandonne sur la route. A quarante-sept ans il bat un record de 20o kilomètres en dix-liuit heures avec un tricycle « Rotary-Rudge», de 38 kilogrammes. Bien qu’ayant atteint un âge assez avancé, il continue à sauter dans son lit, surtout après une longue course à bicyclette ; alors ses jambes pédalent pendant le sommeil.

Il existe un équivalent moteur des actions psychiques. Certains sujets nerveux, intellectuels, s’adonnant aux travaux de l’esprit, très pondérés dans leurs actes et dont les fonctions motrices, à l’état de veille, sont normales, réagissent à l’état de sommeil par des tics musculaires des muscles de la face, tics à allure choréique ou épileptoïde des muscles du cou ou des autres parties du corps. Le sommeil est réparateur; au réveil ces sujets ignorent avoir remué. Ces mouvements sont surtout très prononcés pendant les nuits qui suivent des journées de travail intellectuel prolongé et intense.

Il semble que les centres psychiques se déchargent inusculairement pendant le sommeil, alors que pendant la veille l’émission a lieu en faveur des actes intellectuels qui, en dérivant ainsi la source neurique pour le travail des localisations psychiques, atténuent la trop grande activité des localisations motrices.

Une longue séance de cabinet, pour un travail intellectuel intense, peut provoquer la fatigue des cordes vocales, la voix est modifiée, faible et éraillée, chez quelques sujets nerveux, bien qu'ils n’aient pas parlé. Ils ont pensé mentalement. Leur fatigue se révèle par une légère aphonie.

Une forte attention ralentit la respiration et l’atten-

tion à sou tour est interrompue par de fortes inspirations. Il est très difficile sinon impossible de fixer fortement l’attention pendant les mouvements de marche, de course, de sauts (Kant, Herbert, Spencer, Hartmann, Ch. Darwins). L’athlète à système musculaire très développé est souvent incapable d’attention forcée. Je n’ignore pas que de grands mathématiciens ne travaillent jamais avec autant de facilité qu’en marchant dans la foule ; mais cette exception confirme la règle, car chez eux l’attention est facile à l’égard des mathématiques ; sans cela ils ne seraient pas mathématiciens, mais elle serait plus pénible et provoquerait l’arrêt du mouvement si, au lieu de chercher la solution d’un problème, ils avaient à approfondir une science pour laquelle ils n’ont pas d’aptitude.

Cependant une idée forte peut provoquer des mouvements automatiques, mais l’idée forte n’est pas l’attention au sens absolu du mot. Le coureur qui s’hypnotise par le poteau, est mû par une idée forte ; celle-ci provoque une tension violente de l’esprit mais non Yattention.

Puisqu’il y existe un antagonisme entre la mémoire et l’attention, il est permis de se demander si le peu de goût pour les jeux et pour les récréations actives chez les élèves des classes supérieures des lycées et collèges ne proviendrait pas en partie de la somme d’effort intellectuel plus grande à émettre pour l’attention dont le degré s’élève proportionnellement aux études plutôt que d’un snobbisme particulier. Si la généralité ne s’amuse pas, c’est qu’il existe peut-être une autre cause que la pose, celle de l’attention plus grande pour des travaux littéraires ou scientifiques plus importants.

La suggestion des murs élevés influe aussi, elle aide Pu. Tissié. — La fatigue.

au reploiement du « moi » sur lui-même; si l’élève était placé clans un parc ou clans des jardins, le milieu influerait sur sa psychologie.

Les écoliers, qui fournissent en même temps aux jeux et aux études sont d’excellents ou de mauvais élèves : excellents parce qu’ils peuvent facilement fixer leur attention après un effort musculaire; mauvais parce qu’ils en sont incapables et qu’ils sacrifient alors l’attention an mouvement.

Pour V. -K. Rotli1, le caractère de la paresse et de certaines formes de neurasthénie est le même. La fatigue arrive vite, le pouvoir d’attention est rudimentaire ; la base anatomique serait l’instabilité du tonus des divers systèmes de neurones du cerveau. Par l’exercice et l’éducation on peut faciliter le perfectionnement d’un certain groupe de neurones et augmenter leur résistance à la fatigue ou inversement. Dans la paresse on trouve presque toujours une base organique (défaut de développement, impaludisme, syphilis, affection des yeux, du nez. de l’arrièregorge). L’intervention du médecin dans chaque cas cle paresse scolaire serait nécessaire, d'après l’auteur.

Les maniaques dont les mouvements sont exagérés sont incapables d’attention, alors que leur mémoire est souvent étonnante2. Si l’on parvient à fixer leur attention par une brusque action ou une interpellation vive, etc., leurs mouvements s’arrêtent instantanément et quelquefois ces malades répondent raisonnablement à la question ainsi posée ; mais l’accalmie est fugace, elle ne dure que quelques secondes à peine, le délire maniaque l’emporte et le mouvement recommence. Ces quelques considérations paraissent

(1) V.-K. lloth. Neurasthénie et Paresse. Société de neurologie et de psychiatrie de Moscou. Séance du 26 ocLobre 1896.

(2) Marie de Manacéine, de Saint-Pétersbourg, loc. cil.

expliquer pourquoi ou ue peut fixer fortement l’attention dans les exercices de plein air et surtout de bicyclette. Par contre, les associations d’idées sont très nombreuses, non seulement à cause des impressions diverses et extérieures, mais par le jeu musculaire lui-même.

Comme je me promenais un matin à bicyclette, songeant à une communication à faire à un congrès prochain sur une psychose de l’enfance, je voulus noter un fait; mais n’ayant sur moi ni papier ni crayon je m’appliquai, tout en pédalant, à y penser fortement, afin de le graver dans ma mémoire et de l’y retrouver à mon retour chez moi. Ma concentration fut grande pendant quelques instants. Mais quand, une heure plus tard, assis devant mou bureau de travail, je voulus me souvenir, j’avais tout oublié. Je cherchai vainement pendant vingt-quatre heures, et pendant ce temps-là à plusieurs reprises, mon attention fut assez forte et assez prolongée.

Le lendemain matin, je sortis de nouveau à bicyclette, ayant vainement cherché à me rappeler jusqu’à ce moment, mais à peine avais-je fait quelques centaines de mètres que le mot « enfant » apparut tout à coup dans mon esprit et aussitôt celui « d’éducation physique » le suivit accompagné de tous les souvenirs que je cherchais en vain depuis vingtquatre heures. Ce travail psychique avait été si rapide que, malgré l’habitude que j’ai prise de m'analyser, je dus mettre quelques secondes pour rétablir l’ordre dans lequel s 'étaient présentées les diverses mémoires : enfance , éducation physique, etc.

Cette observation semble confirmer la relation qui a existé entre le rappel des mémoires et la reproduction de l’acte musculaire pendant lequel ces mémoires ont été éveillées, et cela par association d’impres-

sions. Une impression musculaire a provoqué la réapparition d’une impression purement psychique faite d’un souvenir antérieur.

La méthode de lecture phonomimique par les mouvements rythmés et associés à la prononciation des lettres de l’alphabet appliquée avec succès dans les classes enfantines procède du même ordre de faits. 11 en est de même pour la méthode de lecture, d'orthographe et de calcul, au moyen de caractères mobiles. A chaque acte musculaire correspond, par association, une impression visuelle pour la recherche de la lettre dans son casier spécial. Ou instruit l’enfant ainsi en l’amusant et sans le fatiguer.

Un écrivain de ma connaissance qui roule les r en parlant les redouble automatiquement en les écrivant; il corrige ensuite sous le contrôle visuel du mot.

Il y a donc action simultanée entre le jeu des muscles phonétiques de la gorge et l’entrée en fonction des localisations psychiques de la mémoire écrite des mots. Ces localisations fonctionnent d’après la fonction musculaire, celle-ci étant modifiée pour le redoublement d’une lettre, la localisation envoie à la main qui écrit une double impulsion qui lui fait tracer ainsi une double lettre. Mais l’œil veille et aussitôt les mémoires visuelles corrigent la faute provoquée initialement par les muscles phonétiques.

L’enfant possède un langage individuel avant même de savoir parler, ce langage est fait d’impressions Chacune a laissé une idée, d’où les relations quelquefois étonnantes entre leur langage personnel et le langage de l’entourage. Les premiers mots prononcés sont labiaux « papa , maman » parce que la vue a éduqué les muscles de la bouche par rapport aux sons entendus; il y a eu accommodation auditive, visuelle, puis musculaire. Mais les sons gutturaux

sont plus longs à s’établir parce que la vue ne va pas jusqu'au ioucl de la gorge, d’où les tâtonnements musculaires pour l’accommodation des muscles laryngés et pharyngés à l’égard des sons entendus. Le travail de mise au tou de l’instrument est long et pénible chez l’enfant. J’imagine qu’il y a quelque analogie entre l'enfant et le violoniste cherchant le la sur les cordes de son violon.

L’enfant arriéré apprend lentement à parler, de môme qu’il apprend lentement à marcher. Ses fonctions cérébrales ont été atténuées par une cause pathologique ou héréditaire, d’où retard entre les fonctions psycho-motrices des cellules nerveuses à l’égard de l'association des idées motrices du langage. Il en est de môme pour l’association des mouvements de la marche, association dynamique qui est basée avant tout sur une association psychique initiale, puisque tout acte musculaire nait d’un besoin ou d’une émotion.

Fatigue d’origine émotive. — La fatigue d’origine émotive est plus fréquente que la fatigue d’origine intellectuelle. « Tant dans l’ordre affectif, dit Ribot, que dans l’ordre intellectuel, l’état normal est constitué par une pluralité d’état de conscience; puis un état fixe s’oppose à cette pluralité : c’est l’attention et c’est l’émotion ; ajoutez-y la permanence, vous aurez d’une part l’idée fixe, de l’autre la passion b »

L’émotion violente déprime, abat, cloue sur place, casse bras et jambes, fait battre le cœur plus vite après en avoir arrêté momentanément les battements. Les observations sont trop connues et trop communes, il suffit de les mentionner. Chez les « fatigués », elle

(I) Ribot . Psychologie des sentiments. Paris, Alcan, 1896.

LA FATIGUE ET l’eNTHAINEMENT

provoque des psychoses ou bien leur retour, quand elles ont été supprimées par le traitement.

Les accès de nosophobie ne sont pas rares chez les surmenés intellectuels, surtout chez les étudiants en médecine au moment de leurs examens et chez les médecins eux-mêmes quand ils sont fatigués par des travaux trop grands et trop prolongés. Le repos cérébral les fait disparaître en atténuant l’émotivité qui modifie le jugement.

Un « fatigué » n’avait pas vu revenir son obsession depuis longtemps, à la suite du traitement institué. 11 va au théâtre, on joue un drame, il pleure, la nuit l’obsession reparaît sous forme de rêve et elle continue pendant la journée.

Une jeune femme, ayant à lutter contre la claustrophobie, y était aidée par la suggestion renforcée d’un parfum. Elle assiste, grâce à ce moyen, à un service religieu-x, auquel elle tenait beaucoup à se rendre. Tout à coup elle a peur, elle veut sortir, elle saisit vite son flacon d’odeur, elle le respire, une lutte s’engage entre la suggestion renforcée du parfum qui la retient et la phobie qui la pousse dehors. Elle reste ; mais, ayant voulu chanter, elle devient aphone.

La parésie des cordes vocales parait être due à la fatigue nerveuse provoquée par la lutte entre la suggestion thérapeutique et l’émotivité morbide.

Une forte contrariété peut d’autre part provoquer chez les hystériques la contracture musculaire, la catalepsie, etc.

Le charretier cité plus haut est l’objet d’une recrudescence d’obsession de folie, parce qu’un jour il apprend qu’on lui a volé sa charrette et son cheval. Un instable entend tout à coup la détonation d’une bombe aérienne : non seulement il ne peut plus mon-

ter à bicyclette, mais il reste cloué au sol pendant un long moment.

L’émotion provoque l’automatisme. Sous l’influence d’une émotion pénible ou gaie, l’attitude du corps se modifie ; elle tend généralement à se mettre en flexion dans le premier cas, et en extension dans le second ; la mimique diffère aussi : or, le jeu des muscles de la lace, qui sont les plus rapprochés des centres nerveux cérébraux et qui reçoivent de ce fait plus directement et plus rapidement l’influx nerveux est très expressif dans son automatisme ; il suffit pour cela d’analyser les figures des personnes photographiées instantanément en foule, quand celle-ci est surprise par un fait inattendu. Telles, par exemple, les courses de taureaux, où l’imprévu se renouvelle à chaque instant. J’ai observé de très près une série de photographies instantanées fort bien venues et agrandies assez largement pour que chaque physionomie pût être analysée séparément à l’œil nu. Eh bien, j’ai constaté que les mêmes groupes musculaires delà face avaient fonctionné, au même centième de secoude, chez tous les spectateurs d’une foule très grande, étagée sur les banquettes de l’arène. Cette expression générale se modifiait selon l’acte accompli : gracieux ou amusant comme les écarts ou les passes de muleta ; répugnant comme l’éventrement des chevaux ; excitant comme la pose des banderilles ; tragique comme le coup d’épée du toréador ; triste comme le coup de stylet du chulo abattant les chevaux éventrés, mais vivants encore, convulsés dans les spasmes de la mort ou le taureau râlant sa vie dans un flot de sang écumeux. Evidemment, en ces instants divers, la foule avait réagi automatiquement sous l’impression d’un acte violent qui avait excité son émotivité.

Je dois dire en passant que je n’ai pu découvrir le

LA FATIGUE ET l’enTHAINEMENT

rictus de la férocité que j’y recherchais sur la foi des protestations enflammées des adversaires de la tauromachie b

Je me demande à ce sujet si les grands manieurs de foule n’auraient pas intérêt à l’étudier ainsi dans ses réactions diverses sous l’influence des faits ou des mots.

Tel est peut-être un des procédés expérimentaux pour la mieux connaître.

MM. Paul Belon et Paul Gers ont constitué un intéressant documenta cet égard. C’est un album de photographies instantanées prises par M. Paul Gers, pendant les voyages de M. Félix Faure à Sathonay, dans la Seine-Inférieure, dans le Centre et le Sud-Ouest. Le texte a été écrit par M. Paul Belon, reporter du Petit Journal , spécialement attaché aux voyages présidentiels 1 2.

Soldats, pompiers, gymnastes, paysans, ouvriers, jeunes filles en blanc, orphéonistes, étudiants, sœurs de charité, professeurs de facultés, magistrats, monde officiel, foule dans la rue, groupe divers, tout défile devant l’objectif. L’analyse des mimiques est très suggestive, surtout pour le voyage dans le Centre et le Sud-Ouest, où chaque milieu social a laissé sur la plaque l'impression de l’instant rapide où il a été saisi.

La comparaison, par exemple, entre la mimique acclamative des étudiants de Bordeaux, dans la cour intérieure de la Faculté de médecine, et celle des paysans de Fourchambault, des femmes auvergnates, ou des Havrais saluant le Président est très instructive.

(1) Lire l'excellente étude de M. Edouard Cuyersurles Expressions île la physionomie, leurs origines anatomiques (Revue scientifique, 13 juillet 1895).

(2) P. llelon et Paul Gers. Les Voyages du Président de la République.

« La simplicité et l’exagération des sentiments des foules, dit M. G. Le Bon, font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes... L’orateur qui veut séduire la foule doit abuser des affirmations violentes... Ne nous plaignons pas trop que les foules soient guidées surtout par l’inconscient et ne raisonnent guère. Si elles avaient raisonné quelquefois, et consulté leurs intérêts immédiats, aucune civilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre planète, et l’humanité n’aurait pas eu d’histoire b s

L’automatisme provoqué par l’émotion est d’autant plus accentué et prolongé que le sujet est plus ou moins bien équilibré.

Un homme sain ne peut échapper à l’acte automatique quand l’émotion est forte, que cet acte se manifeste par uu mouvement du corps, un cri, ou un jeu même fugace des muscles de la face; mais il se ressaisit, par l’établissement d’un ou de plusieurs jugements qui inhibent l’automatisme. Il n’en est pas de même du débile, du « fatigué », du dégénéré, etc. Ces malades, impuissants à réagir, se transforment en automates pendantun temps plus ou moins long. J’ai cité ailleurs le cas d’un hystérique qui, sous l’influence d’une forte émotion ou d’un récit de voyage ayant provoqué une émotion, partait dans un dédoublement de la personnalité qui durait plusieurs jours et même plusieurs semaines. Il visita ainsi à pied toute l’Europe, échouant tour à tour dans les hôpitaux, ou dans les prisons jusqu’au jour où je l’étudiai. Depuis lors l’automatisme ambulatoire est mieux connu, et ce pauvre Juif-Errant, qui faillit être pendu

(1) Gustave Le Bon. Psychologie des foules. Paris, Alcan, 1895.

connue nihiliste à Moscou pendantune de ses fugues, n’a plus à redouter la cellule, on l’envoie à l’hôpital ’.

Les contes de voleurs, les histoires de brigands, les récits de crimes avec dessins explicatifs provoquent l’émotion de la foule que certains journaux exploitent. « A en juger par la collection du Petit Journal illustré, dit le docteur Fritz Friedmann 1 2 dans ses mémoires lors de son arrestation à la prison de Bordeaux, où le concierge lui avait prêté la collection du périodique, on croirait que les Français ont des mœurs barbares; il n’est pourtant pas un peuple plus doux et plus policé. » Nous sommes des émotifs, des sensitifs, des affectifs. C’est pourquoi il n’est pas bon d’augmenter l’émotion chez les enfants par des récits de scènes violentes. Rien ne fausse autant leur esprit qu’un conte de fées, rien ne l’ébranle autant qu’un conte de voleurs qui provoque la peur. Ces souvenirs emmagasinés dans l’enfance restent toute leur vie, la raison ne les déplace pas toujours complètement. Tous les enfants ont une sensibilité exquise, les uns l’extériorisent par des larmes, ou par des actes ; les autres la concentrent et, donnant ainsi le change aux observateurs superficiels, passent pour des êtres insensibles alors que leur sensibilité s’aiguise par sa concentration même.

M. Bouchard a constaté que certaines femmes ont du sucre dans leurs urines sous l’influênce de l’émotion occasionnée par la présence du médecin et il conclut que, sous l’action d’une influence morale, sous l’action d’une excitabilité nerveuse, certains accidents morbides peuvent apparaître spontanément.

(1) Ph. Tissié. Les Aliénés voyageurs (Thèses, Bordeaux, 1887, Les Rêves , Paris, Alcan, 1890).

(2) Fritz Friedmann. Loisirs forcés , aventures et pensées d'un prisonnier, p. 34. Paris, Ollendorff, 1897.

Un jeune nègre, sujet merveilleux au point vue de l’hypnotisme, ayant été souvent et longuement endormi par des personnes inexpérimentées qui abusaient de l’hynoptisation répétée et fatigante, mourut rapidement du diabète. M. Clark Bell, sans oser affirmer que cette affection fût causée par l’hypnose, reconnut cependant que la fatigue provoquée avait été grave1. Ce que nous avons déjà dit sur la race noire nous fait mieux comprendre le processus diabétique par fatigue émotive.

Chez une hystérique l’émotivité provoque quatre avortements, plus trois pseudo-grossesses nerveuses alternant avec les véritables grossesses. Les pseudogrossesses avaient offert de tels signes cliniques qu’elles donnèrent le change à plusieurs médecins. — L’état d’émotivité et de suggestibilité dans lequel l'entourage entretenait la jeune femme avait été la cause directe des quatre avortements2.

C’est à la fatigue d’origine émotive qu’est due, selon nous, l’impuissance de certains vélocipédistes à continuer l’épreuve quand le point terminus a été subitement déplacé 'pendant, la course.

La fatigue alors n’est pas en raison de la vitesse de l’allure et du chemin parcouru; elle est dans la rupture de l’horaire, et du but de l’arrivée, établi d’avance sur la feuille d’entraînement, but pour lequel les centres psycho-moteurs paraissaient avoir emmagasiné une force nerveuse équivalente à l’effort à faire pour l'atteindre.

Pour y parvenir, le coureur donne toute sa force.

(1) Molet. Mort par diabète d’un individu soumis à des manœuvres répétées d'hypnotisation exécutées par des personnes ignorantes ( Bulletin médical, 14 avril 1897, n° 30, p. 353).

(2) Sabrazès. Hystérie 'et Grossesse ( Bulletin médical, 4 novembre 1890, n° 88, p. 1059.

LA FATIGUE ET l’ENT RAINE ME N T

S’il s’est entraîné pour 25, 50 ou 100 kilomètres il fournit la course avec la fatigue terminale escomptée et connue d’avance, grâce à un entraînement antérieur. Mais si, à la suite d’une erreur de pointage ou pour toute autre cause indépendante du coureur et ignoré de lui pendant la course, il est obligé de parcourir 3 ou 4 kilomètres en plus, alors qu’il croit avoir atteint le but, il est dans l’impossibilité de soutenir le train. Il semble qu’une réserve nerveuse ait été emmagasinée au départ pour 25, 50 ou Î00 kilomètres, car le coureur est aussi fatigué pour 25, pour 50, que pour 100 kilomètres. Il doit alors faire appel à un supplément considérable d’énergie ; malgré cela, il ne peut conserver son allure, allure qu’il aurait maintenue assurément, s’il avait été prévenu d’avance de l’erreur.

La déception a provoqué une fatigue assez grande pour l’empêcher de suivre le train de route. Bien peu decoureurs peuvent trouver dans leur volonté l’excitomoteur nécessaire pour arracher aux centres psychomoteurs la force nécessaire ; la plupart ralentissent l’allure, beaucoup s’arrêtent net, ne pouvant, aller plus loin et cependant leur impuissance n’est pas en raison de la distance minime qu’il leur reste à franchir : que sont, en effet, 3 ou 4 kilomètres de plus sur 25, 50 ou 100 kilomètres ? La vitesse de l’allure pour ces trois distances est à peu près la même dans les divers records battus. La force nerveuse accumulée d’avance par l’établissement du jugement pour franchir 100 kilomètres est donc à peu près la même que pour franchir 50 et 25 kilomètres ; elle fournit au moteur jusqu’au bout, mais à la condition que le coureur connaisse exactement le point terminus.

Un jugement antérieur ayant établi l'intensité de la vitesse par rapport à la distance à parcourir, l’auto-

matisme domine ensuite toute la scène dans le cours de Faction. Mais si à l’arrivée le coureur est déçu, sa vitesse diminue parce que l’émotivité a inhibé les centres psycho-moteurs en leur demandant une force nerveuse très grande pour l’établissement de divers jugements.

Ce passage subit de l’acte automatique à l’acte conscient provoque une fatigue qui se révèle par le ralentissement de la vitesse ou même par un arrêt instantané.

Fatigue d’origine onirique. — On connaît l’influence des rêves sur les actes accomplis à l’état de veille. Cette influence peut se produire par un acte ou par un état de fatigue localisée ou généralisée, contrairement à ce qu’admettent quelques philosophes pour lesquels ® les phénomènes du rêve laissent après eux une très faible tendance à être reproduits soit dans le sommeil même, soit après le réveil ; la loi qui les régit au point de vue du souvenir est Y oubli à mesure ». Avec M. Egger, nous admettons qu’il en est généralement ainsi, cependant la reviviscence du rêve est fréquente. Cette reviviscence peut être si intense que le rêve en devient pathogène. Citons quelques faits. Voici d’abord ceux qui ont rapport aux actes accomplis à la suite de rêves. Un homme bien équilibré possède un béret, il rêve une nuit qu’il le prend entre le pouce et l’index par le bout de laine tressée dépassant sur la calotte et qu’il le place ainsi sur la tête. Le lendemain, dans la journée, il accomplit son rêve en tout point. Le souvenir du rêve oublié jusqu’à ce moment réapparaît tout à coup. L’acte a été accompli par auto-suggestiou. L’impression laissée dans le cerveau pendant le sommeil était devenue inconsciente au réveil, mais il a suffi de la vue du béret Ph. Tissié. — La fatigue.

pour la faire réapparaître subitement et pour la rendre consciente par l’acte accompli. Un mouvement exécuté avait été enregistré pendant le sommeil ; il avait laissé dans les centres psycho-moteurs une énergie qui, n’ayant pas été dépensée complètement, s’est dégagée tout à coup sous l’influence d’une même impression sensorielle : la vue du béret. Cette énergie a été mise en action par une association tellement subite des idées qu’elle a constitué l’automatisme.

Si cette énergie avait été plus grande, elle aurait été consciente au réveil et aurait donné naissance à une idée fixe, — tel, par exemple, l’acte automatique accompli après l’hypnose expérimentale, — mais son peu d’intensité l’avait laissée dans les couches sousjacentes de l’inconscient d’où elle a émergé grâce à une excitation sensorielle appartenant au groupe d’associations d’idées ayant donné naissance au rêve, Quand l’énergie est épuisée en rêve, qu'elle soit faible par elle-même, ou inhibée par un mouvement musculaire accompli dans le lit par le passage de l’influx nerveux des centres psychiques aux centres moteurs, le souvenir du rêve peut être aboli. D’autre part, si cette énergie existe encore dans l’inconscient, au réveil, mais que pendant un temps plus ou moins long aucune impression sensorielle, ayant un rapport plus ou moins direct avec le rêve accompli, ne provoque aucune association d’idées, l’énergie, s’atténue en se canalisant par ailleurs : le souvenir du rêve n’existe plus. Tout le monde rêve, mais tout le monde ne se rappelle pas. Et ceux-là mêmes qui ne se rappellent pas à l’état normal se rappellent quand la fatigue a modifié leurs fonctions psychiques : fatigue d’origiues diverses, musculaire, intellectuelle, splanchnique, etc., etc.

Chez les hauts intellectuels et chez les hommes de

génie, tous plus ou moins « fatigués » par surmenage ou par hérédité, les rêves sont fréquents pendant le sommeil de la nuit. D’autre part, nous avons constaté que la fatigue par l’entraînement intensif musculaire peut provoquer à l’état de veille et en fonction musculaire des hallucinations oniriques. (Cas de Pérodil, de Jiel-Laval, de Haie.) On peut donc rêver dans la journée, les yeux ouverts, et en agissant.

L’intellectuel et l’homme de génie se fatiguent par une concentration très forte et très prolongée de l’attention. Les décharges nerveuses sont intenses et les mettent, comme les coureurs cités, en état de rêve éveillé avec hallucinations sensorielles ; les hallucinations visuelles ou auditives sont les plus fréquentes.

L’homme de génie se crée un monde à lui, sa pensée maîtresse se transforme en images subjectives et celles-ci s’objectivent sous l’influence d’une forte tension d’esprit, provoquée par une attention prolongée. La fatigue ayant dissocié le « moi », le rêve à l’état de veille s’établit par extériorisation des représentations.

C’est, croyons-nous, dans la fatigue intellectuelle qu’il faut rechercher les causes des manifestations psycho-pathologiques des hommes de génie. L’homme de génie, dans ce cas, ne serait plus un « dégénéré supérieur » mais un « fatigué supérieur ». Tous les hommes de génie ne sont pas atteints de tares comme Le Tasse ou Pascal parce que tous ne se fatiguent pas également avec la même intensité ; chacun réagit à sa façon, selon son potentiel nerveux en même temps que selon sa facilité de réparation, selon son « élasticité » psychique.

Chez l’homme de génie comme chez le coureur vélocipédique l’entraînement intensif, qu’il soit physique ou psychique, provoque un surmenage dont

les manifestations sont des hallucinations, des idées obsédantes ou délirantes, des phobies, de l’ennui, etc., etc.

Le processus est le même : la fatigue, c’est-à-dire la décharge nerveuse.

Avec M. Régis 1 nous pensons que le génie et la folie ne constituent pas une entité morbide mais une série d’états, quelques-uns morbides, quelques-uns passagers, qu’il convient de dissocier et d’analyser individuellement.

Selon que la fatigue est plus ou moins grande les manifestations sont automatiques, délirantes, oniriques avec hallucinations ou phobies, etc., etc.

Quand le rêve porte sur un acte musculaire accompli et jugé fatigant dans le rêve lui-même, la fatigue subsiste au réveil. Tous les rêves actifs ne laissent pas de la fatigue. Dans ce cas, la déperdition de l’énergie n’a pas été assez grande ou bien la réparation a pu se faire avant le réveil. Mais si le sujet est déjà « fatigué », si son système nerveux est débilité, la réparation ne peut avoir lieu ou encore la décharge a été trop forte, alors la fatigue subsiste.

Le jugement paraît jouer un rôle assez important dans le rêve. On peut analyser ses rêves quand on s’est entraîné à cet exercice. Or les mêmes rêves peuvent être fort agréables ou bien se transformer en cauchemar. Je m’explique. On rêve, par exemple, qu'on fait une ascension périlleuse, on s’accroche aux rochers, on glisse sur les névés, ou escalade une « cheminée » ; eh bien, selon le moment psychique et probablement selon l’état de repos ou de fatigue de l’économie, ce même rêve est jugé très agréable ou

(1) Piégis. Leçons cliniques (faites à la Faculté de médecine de Bordeaux).

très douloureux. Dans le premier cas, l’équilibre psycho-dynamique atténue l’émotivité pour l’établissement du jugement ; dans le second cas, la « fatigue » a détruit cet équilibre et l’émotivité l’emporte.

Un directeur de vélodrome organise des courses par un temps incertain ; il se lève pendant la nuit qui précède la journée, il a engagé une forte somme, il constate qu’il pleut beaucoup, il se couche en se disant qu’il n’y aura pas de course. Il rêve qu’il n’y en a pas. Le lendemain le temps est beau ; il organise les courses, il les dirige, il donne le signal des départs, mais c’est « un autre » que lui qui agit ; sa personnalité est dédoublée, car, pendant la journée entière, il se répète qu’il n’y a pas de course. Il le croit si bien qu’ayant les coureurs réunis devant lui, prêts à partir, il ne les voit pas, se disant toujours qu’il n’y a pas de course, pourtant il tire chaque fois le coup de pistolet.

L’émotion avait dissocié le moi; elle était d’autant plus forte qu’il courait un grand risque, des intérêts très importants étaient en jeu et ils dépendaient du temps qu’il ferait.

Ce directeur reprenait à l’état de veille son rêve de la nuit, et cela sous l’influence de l’émotion qui déchargeait ses centres nerveux et qui empêchaient le jugement de s’établir. Nous sommes porté à admettre qu’il se trouvait en état de pseudo-veille.

C’est à l’émotion qui fatigue ou à la fatigue déjà acquise qui augmente l’émotivité que sont dues les apparitions collectives. L’apparition en pseudo-veille n’est jamais collective d’emblée, elle est primitivement individuelle. Un seul sujet est d’abord atteint, il proclame ce qu’il voit et progressivement chaque voisin voit comme lui.

L’image prend le temps nécessaire pour se former

d’après l’état de suggestibilité de chaque sujet, état dout nous faisons remonter la cause à la fatigue provocatrice du rêve pseudo éveillé collectif. Ce rêve répond à un état d’esprit professionnel : vaisseau fantôme pour les marins fatigués par de longues veilles, des privations ou des émotions fortes; Vierge pour les religieux, fatigués par des veilles, des macérations, des jeûnes, des mortifications, etc..

Une dame de mes connaissances, femme nerveuse, voyage en chemin de fer ; elle s’endort et rêve qu’elle donne son billet au contrôleur qui passe en cours de route. A son arrivée, on le lui réclame ; elle dit l’avoir remis. L’employé insiste, la dame proteste, en appelle au témoignage de ses voisins de compartiment ; ceux-ci constatent que la dame ne l’a pas donné, mais qu’elle a dormi. Elle se fouille alors et elle trouve le billet dans une poche.

Un malade atteint de tuberculose au dernier degré, très fatigué, est traité en même temps par deux médecins. Il rêve, une nuit, qu'il écrit à l'un des deux qu’il préfère à l’autre et qu’il désire voir le plus tôt possible, bien que cependant il soit attendu vraiment le lendemain par le confrère moins sympathique.

11 se lève à six heures du matin, et il écril au premier médecin de passer chez lui pour le soigner, étant, dit-il, obligé de renoncer à la visite de son confrère. Il recommence la lettre dont u.n mot lui déplaisait. Il la cachette et il prie sa femme de l’envoyer tout de suite. Vu l’heure matinale, il n’y avait pas de commissionnaire. Le malade s’assied alors au pied de son lit, et peu à peu, reprenant possession de luimême, il constate qu’il vient d’accomplir un rêve actif, car le médecin auquel il avait écrit l’avait prévenu la veille qu’il serait absent le lendemain, ce qui l’avait beaucoup contrarié.

Les observations de la fatigue provoquée le lendemain par les rêves sont nombreuses dans la science ; on terni môme à mettre sur le compte des rêves les accidents pathologiques qui surviennent sans cause appréciable chez les hystériques ; paraplégie, hémiplégie, contractures, atonies musculaires, etc. J’ai cité des faits1. Voici une observation nouvelle qui m’a été fournie par mon confrère et ami, M. Rançon, au retour de sa mission scientifique dans la Haute- Gambie, où il avait été envoyé en exploration dans les régions que nul blanc n’avait encore visitées :

« Le 24 janvier 1892, j’arrivais à Sausando, petit village du Suitedougou, pays situé sur la Haute- Falemé. Nous avions beaucoup marché pour arriver là, et, depuis dix jours, nous partions chaque jour à trois heures du matin, faisant de longues et pénibles étapes. Hommes et animaux étaient très fatigués, aussi je décidai que nous séjournerions deux jours dans ce village pour y goûter un repos bien gagné. Le soir, je me couchai de bonne heure, après avoir prévenu mes noirs qu’ils pourraient faire grasse matinée. Malgré cela, je me réveillai le lendemain matin à deux heures, heure à laquelle depuis quelques jours j’avais l’habitude de me lever. Je me rendormis peu après et je rêvai alors que je faisais une longue étape, traversant des rivières, franchissant des obstacles, marchant ou chevauchant suivant les difficultés du terrain. En un mot, je fis en rêve uue étape en tout semblable à celles que je venais de faire.

« J’étais absolument rompu quand je me réveillai, et j’éprouvais la même fatigue que je ressentais habituellement en arrivant au campement. Il me souvient combien je fus étonné de me trouver sur

(1) Ph. Tissié. Les Rêves, loc. cit.

152 LA fatigue et l’entrainement

mon lit; il me fallut quelques minutes pour revenir à moi et me bien persuader que je n’avais pas marché ce matin-là, mais simplement rêvé. La fatigue persista pendant toute la matinée. Fait curieux ! plusieurs de mes hommes auxquels je demandai s’ils avaient bien dormi, m’avouèrent avoir fait le même rêve et éprouvé la même fatigue. »

Après ce rêve collectif si intéressant et vécu, par des « fatigués » musculaires, en voici un autre, fait à la suite d’un séjour au bord de l’Océan, sur une plage battue par les vents. La jeune femme qui m’a fourni l’observation avait été « fatiguée » par la mer; de plus, une vive émotion avait précédé le rêve.

Huit jours avant de quitter la station balnéaire, cette jeune personne avait lu chez des amis, devant leur petite fille très émotive, le récit d'un ours ayant mangé la jambe d’un enfant qui l’agaçait à travers les barreaux de sa cage. Ce récit était complété par une gravure représentant la scène. Sur une observation faite, la jeune femme avait cessé la lecture à haute voix, car l’enfant l’écoutait très émue. Le jour de son départ elle va visiter la demeure des amis qui étaient partis et elle ressent une grande tristesse.

Quelques heures après, elle quitte elle-même la station. Le voyage s’effectue bien, mais la tristesse l’accompagne ; arrivée chez elle, elle se couche, elle s’endort, quand, tout à coup, dans la .nuit elle se lève, affolée, souffrant horriblement de la jambe gauche. Elle venait de rêver qu’un ours la lui avait déchirée et à moitié broyée. Elle se recouche cependant, mais le lendemain et les jours suivants elle claudique de la jambe gauche où elle ressent une vive douleur. Dans cette observation, il ne s’agit pas d’une douleur déjà ressentie et se renforçant par le rêve comme pour mon confrère explorateur, mais d’une douleur

provoquée par une impression visuelle datant de huit jours et ayant laissé une trace d’autant plus profonde que la jeune femme avait été « fatiguée » par la mer et par l’émotion d’un départ.

M. Jules Voisin cite un cas de torticolis intermittent, survenant sous l’influence d’un rêve et sa guérison par la suggestion hypnotique1. Le rêve révèle ou renforce un état général souvent inconscient. Avant tout, il est « effet », mais un effet qui peut devenir cause à son tour.

Nous croyons avoir établi que la « fatigue » est la cause initiale de certaines manifestations oniriques, et, d’autre part, qu’un rêve peut renforcer cette fatigue, soit en la généralisant, soit en la localisant à une région musculaire, soit encore en provoquant ou eu réveillant des psychoses. A ce titre, les rêves peuvent être pathogènes quand l’impression qu’ils ont laissée est assez forte pour durer et constituer ainsi un état de maladie.

De même, les rêves peuvent révéler un état pathologique latent et comme tels passer pour prophétiques, en annonçant l'existence du mal quelque temps avant son apparition, ainsi que je l’ai déjà établi 2. M. Régis rapporte le cas d’une jeune femme atteinte demauie aiguë, qui guérit d’ailleurs, mais qui, deux mois avant le début de la maladie, avait vécu toute sa folie en rêve. Chose étonnante, elle avait suivi tout le cycle de la névrose avec son évolution, son développement, son état et sa convalescence comme elle la suivit pathologiquement plus tard3.

M. Joseph Le Clerc cite des observations d’accès

(1) Jules Voisin. Bulletin médical, 23 juillet 1893, n° 59, p. 708.

(2) Ph. Tissié. Les Rêves, loc. cil.

(3) Régis. Les Rêves (Variété) ; La Gironde , 31 mai 1890.

d’angine de poitrine, provoqués, chez les hystériques, par le rêve ou le cauchemar. Nous admettons plutôt qu'au lieu de les provoquer les rêves les annonçaient.

Tel n’est pas le cas de l’observation suivante, citée par Bouchut. Un enfant assiste à une exhumation. Au bout de quelques jours, il rêve du cadavre et il a des attaques d’épilepsie qui durent plusieurs mois 1 2. Ici le rêve a renforcé l’ébranlement nerveux, dont la cause initiale a été la vue d’uu cadavre qui avait excité l’émotivité de l’enfant. Le rêve a donc amplifié une impression déjà perçue.

Une jeune femme « fatiguée » est fulgurée par l’électricité. Un mois après cette commotion, elle fait un rêve dans lequel elle voit la terre immense représentée par une plaine crayeuse et blanche, ayant la courbure d’un horizon océanien. Puis la terre se crevasse, et de l’une des crevasses pousse une tulipe rouge. Elle en a une grande frayeur. Le lendemain elle vit dans son rêve, cet état persiste pendant quatre mois. Son caractère change, son teint frais et coloré devient pâle et jaune. Quelques phobies apparaissent, se renforçant surtout après chaque fatigue plus grande 3. Cette observation est intéressante non seulement au point de vue de l’influeuce pathogène du rêve qui renforce une impression reçue, mais par la réminiscence, dans le rêve, de la couleur de cette impression. L’aigrette électrique est blanche ou plutôt

(1) J. Le Clerc. L'Angine de poitrine hystérique ; Thèse, Paris,

(2) Bouchut. Traité pratique des maladies des nouveau-nés, 8e édition ; Paris, 1885, p. 167.

(3) Ph. Tissié. Traitement des phobies par la suggestion (rêves et parfums) et par la gymnastique médicale (Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France ; Bordeaux, 1885, Comptes rendus , p. 452).

violette. La jeune femme reporte l’impression lumineuse dans le rêve, où elle voit la terre blanche et une tulipe rouge.

La fatigue provoquée par un rêve peut 11e pas être ressentie au réveil, mais réapparaître instantanément plusieurs heures après par association de mémoires, si l’on se trouve dans les conditions semblables à celles du rêve l.

Si les rêves peuvent provoquer l’obsession ou les phobies, une pensée forte peut inversement se reproduire dans le rêve. Tel Pasteur rêvait tout haut, à l’École normale, criant dans son sommeil les mots de sa science, possédé par son idée fixe-. Un malade atteint de tuberculose laryngée, condamné au gavage fort douloureux, est obsédé par l’idée de cette opération et il rêve pendant six nuits de suite qu’il avale le tube en caoutchouc. Cependant, d’après M. Yves Delage, l’idée ne doit pas être trop forte pour être reproduite en rêve; il faut qu’elle soit atténuée par la diminution des impressions accumula trices d’énergies.

Un de mes confrères traite longuement et avec beaucoup de soin l’enfant d’un de ses amis; il le perd et il lui prodigue encore ses soins pendant la nuit, en rêve. Mais il ne peut rêver à sa jeune femme, qu’il a beaucoup aimée et qu’il a perdue huit ans auparavant.

« En règle générale, dit M. Yves Delage, les idées qui ont obsédé l’esprit pendant la veille ne reviennent pas en rêve... Une impression a d’autant plus de chance de provoquer un rêve qu’elle a été moins consciente et plus vive.

(1) Pli. Tissié. Les Rêves, loc. cit.

(2) Maurice de Fleury. Pasleur eL les Pastoriens ; Paris, Rueff, p. 24.

« La probabilité d’un fait augmente avec la vivacité de l’impression produite et diminue avec l’attention qu’ou lui a accordée. Chaque sensation, chaque idée contient en elle une certaine dose d’énergie qu’elle dépense en occupant la pensée. Si notre attention est détournée d’elle, la dépense s’arrête; moins cette dépense a été forte, plus le reste disponible est grand. En somme, nos impressions sont des accumulateurs d’énergies L »

Fatigue d’origine douloureuse. — Nous laissons de côté la question de la fatigue provoquée par la douleur, car la douleur est une fatigue1 2; le sujet nous conduirait trop loin.

Cependant voici une auto-observation, qui m’est fournie par un de mes bons amis et confrères , habitué depuis longtemps à s’analyser dans la veille et dans ses rêves. Il a pu combattre la fatigue de surmenage, grâce à un sommeil qui est toujours calme et réparateur. L’habitude qu’il a prise de s’analyser lui a fait éviter tout excès, parce qu’elle lui a permis de jauger son potentiel nerveux. Son existence est très active, la lutte pour la vie lui fut très âpre ; mais les réparations s’établissant rapidement, il a pu fournir sans danger une grande somme de travail. Or, ayant été élu secrétaire d’un congrès, il en rédigeait en même temps les comptes rendus dans un journal politique. Il avait été d’autre part très surmené par d’autres congrès antérieurs auxquels il avait présenté des travaux. Depuis quelques jours, il

(1) Yves Delage. Essai sur la théorie du rêve. ( Revu scientifique , 11 juillet 1891, t. XLVIH, p. 40.)

(2) Lire la forte étude de M. Richet sur la Douleur et ses courageuses conclusions sur la finalité des causes. [Revue scientifique du 22 août 1896, p. 225.)

prenait tous les matins une demi-noix de kola fraîche, la plénitude de vie augmentait en raison du degré de son entraînement intellectuel, si bien que l’euphorie dépassa la limite du bien-être pour devenir douleur par son intensité même. C’est dans de telles conditions que mon confrère fit une chute d’omnibus. Son habitude d’analyse et son entraînement physique l’empêchèrent de se tuer. Ici nous reproduisons la note qu’il nous a remise :

« Comme je venais de poser la pointe du pied gauche sur le siège rembourré du cocher et que je me trouvais debout en équilibre instable, je sentis les chevaux donner du collier et mon point d’appui vaciller. Je jugeai alors que j’allais tomber et je calculai très promptement de quelle façon je devais m’élancer. Je me baissai, je saisis le dossier en fer du siège, et je pirouettai en l’air, tournant sur mes deux mains, mon corps accomplissant la révolution d’un demi-cercle, la tête en bas dans ce saut ; tout le poids de mon corps porta sur le muscle carré des lombes droit qui fut déchiré à ses divers points d’insertion. La douleur fut si violente qu’elle me mit en état second pendant environ deux heures, avec amnésie partielle postéro-grade , ainsi que je l’indiquerai plus loin. Mais, fait à noter, au moment où j’allais tomber, la notion exacte de la perte d’équilibre n’est survenue qu’après l’impression pyschique que je pouvais la perdre si les chevaux remuaient ; or les chevaux remuaient en ce moment même. Deux impressions se sont donc présentées en même temps devant mes centres d'analyse : celle que je pouvais tomber et celle que j’allais tomber. Or toutes les deux avaient eu pour cause occasionnelle une impression musculaire de vacillation.

« J’ai parfaitement senti que la première impres-

sion conditionnelle que je tomberais si les chevaux remuaient, était provoquée par le mouvement luimême des chevaux. Pourquoi n’a-t-elle pas été affirmative du premier coup? Pourquoi, avant de devenir affirmative, a-t-elle été conditionnelle? Les centres émotifs ont été impressionnés par le mouvement du siège et tant que l’analyse du mouvement n’a pu être établie par l’apport d’une série d’impressions musculaires plus vives pour l’équilibre à conserver, un doute a existé et il s’est manifesté sous la forme conditionnelle. Cet état a été très fugace, j’ai saisi ces deux impressions au passage ; elles étaient englobées dans une série de jugements tels que souci de bien tomber pour ne pas paraître ridicule : le dépit de ma maladresse a dominé toute la scène; soit de ne pas tomber sur les chevaux afin d’éviter un malheur plus grand : l’omnibus étant complet, les chevaux pouvaient s’affoler ; choix de la place; attitude du corps à prendre ; barreau de fer à saisir avec les mains, etc., etc.

« De mon état second provoqué par la douleur violente que je ne puis mieux comparer qu’à des milliers de piqûres d’aiguilles sur lesquelles on passerait un fer rouge, je ne me rappelle que quelques faits. Quelques points lumineux émergent dans ma nuit psychique. Cependant, même dans cette nuit, je me suis analysé, les confrères qui m’assistaient m’ont dit depuis que mon analyse avait été bien menée. L'amnésie de mes actes correspondait au paroxyme de la douleur, qui probablement déchargeait mes centres nerveux et abolissait du même coup la mémoire.

® Si bien qu’ayant souffert horriblement en ces moments-là — d’après ce qu’on m’a dit, je poussais des cris qu’on entendait au loin — c’est comme si jamais

je n’avais souffert, puisque je ne me rappelle pas. Quand l’accalmie se produisait, je remontais vers l'état prime ; c’est ainsi que je tâtais le pouls à ma femme qui m’avait vu tomber et pour laquelle j étais en souci ; je voulus aussi ausculter son cœur, mais dans le mouvement que je fis pour me soulever, je réveillai de nouveau la douleur par la contraction du carré des lombes, et je redescendis en état second, avec perte de mémoire. Pourtant, c’est dans cet état qu’ayant vu un confrère je lui dis à brûle-pourpoint :

« Je pensais à vous; » il fut très étonné; il me fit part de l’incident quelques mois après. J’ignorais lui avoir parlé, mais je me rappelai alors que je l’avais vu sur le trottoir de la station, au moment où le train s’arrêtait, et que j’avais inscrit son nom sur mon calepin, pour le compte rendu à envoyer au journal. Ainsi, même dans un état second qui avait provoqué une amnésie consécutive et se continuant à l’état prime, je me rappelais la dernière impression recueillie à l’état de veille, à l’arrivée du train.

« L’association des idées existait. Une personne présente ayant prononcé un mot, je fredonnai uu air dans lequel ce mot se trouvait. Mon grand souci était de prouver que je n’étais pas atteint d’amnésie rétrograde ; ma femme m’ayant demandé une clé que j’avais mise dans ma poche, avant de partir de chez moi, je lui indiquai exactement où je l’avais placée : je tenais ainsi à la rassurer par une gaîté superficielle.

« Je me rappelle avoir comparé mon état à celui dans lequel je m’étais trouvé un jour que j’avais été atteint de syncope.

« L’évanouissement est précédé d’angoisse, de bourdonnements d’oreille et de vertige, on a la sensation que la vie s’en va. Le retour à la vie se manifeste par des bourdonnements au milieu desquels on entend

confusément les paroles des personnes qui vous assistent, puis peu à peu on distingue les objets ; c’est par l’ouïe que s’établit la première communication avec l’entourage. Dans l’étourdissement provoqué parla douleur, et probablement par la décharge nerveuse qui s’ensuit, c’est par la vue. Les figures paraissent floues, elles passent toutes sur le môme plan, la notion du temps n’existe plus, puis peu à peu les contours s’arrêtent, le brouillard se dissipe. Dans l’étourdissement le « moi » est découronné, il est supprimé dans la syncope. La douleur le dédouble si rapidement que la conscience de cause à effet n’existe pas, ce n’est que par les observations de mes confrères que j’ai pu établir la corrélation entre les accès de douleur violente et mes divers dédoublements.

« Les suites de cette chute m’ont été favorables. Depuis huit ans, je ne pouvais boire du vin ; la plus petite quantité, même atténuée par l’eau rougie, provoquait des accès de fausse angine de poitrine, avec des angoisses précordiales horribles : depuis la chute, je le supporte très bien sans accident neuro-gastrique. J’ai même engraissé, pouvant manger un peu de tout, alors qu'avant je devais m’abstenir et suivre un régime alimentaire assez sévère ; ma santé générale s’est améliorée.

« La relation entre la décharge nerveuse violente provoquée par la douleur et la courbature musculaire qui la suivit est intéressante à mentionner. Quand on me transporta sur une civière jusque dans mon lit, que j'ai gardé pendant un mois environ, je n'avais pas de courbature. Mais celle-ci survint deux jours après avec l’intensité d’une courbature de violent surmenage musculaire, elle dura une douzaine de jours et fut généralisée à tous les muscles. Cependant le travail musculaire pour tomber du haut d’un omnibus par

terre et sur tes pieds , car je n’avais ni ecchymose ni écorchure, avait été d’une à trois secondes environ. Mais il avait suffi, car il avait été suivi d’une décharge nerveuse très violente, et cette décharge « en coup de foudre » avait dû atteindre les fonctions cellulaires et les échanges, d’où la courbature et plus tard les modifications dans ma nutrition générale. Il eût été intéressant de pratiquer l’analyse des urines, j’y pensai, mais, cloué dans mon lit, je ne pus tenter l’expérience. »

Cette observation tend à prouver que la courbature est secondaire et que son processus est bien nerveux. La théorie chimique de la fatigue serait donc basée sur V effet et non sur la cause.

M. Féré a établi que certains individus qui arrivent à supporter sans inconvénients de fortes doses de substances médicamenteuses, l’iodure de potassium par exemple, peuvent présenter des symptômes d’intoxication à la suite de circonstances fortuites, choc moral, traumatisme, émotion violente, etc. L’accoutumance au poison peut être ainsi rompue et l’économie y devenir ensuite d’autant plus sensible que cette accoutumance a été plus grande1.

A propos du conditionnel psycho-dynamique cité par mon confrère, voici une autre observation. Un dessinateur collait une feuille de papier à décalquer sur une feuille de papier blanc ; l’opération était délicate, il s’agissait d’un dessin de valeur qu’il ne fallait pas maculer. Il avait devant lui un encrier à large ouverture et à côté de l’encrier le pot à colle de gomme, muni de son pinceau à manche allongé en forme de porte-plume. Comme il venait de tremper le

(1) Féré. Influence des agents physiques et des chocs moraux sur V intoxication (Société de biologie, séance du 19 octobre 1895).

pinceau et qu’il le ramenait vers le papier, il se dit tout à coup : « Il ne faudrait pas tremper le pinceau dans l’encre » et eu môme temps il appliquait sur le dessin le pinceau rempli d’eucre.

Dans ce cas, l’inconscient s’était déjà aperçu de la méprise et il l’avait traduite par un conditionnel qui se transforma eu indicatif présent sous le contrôle affirmatif de la vue.

L’inconscient pouvait bien être, dans l’espèce, l’impression musculaire du geste accompli, geste rapide et court chez ce sujet occupé par l’idée principale du dessin à coller ; l’automatisme de l’acte s’était traduit par un conditionnel. Faut-il conclure que le conditionnel répond à une impression, obscurément perçue, et le présent à cette même impression, mais plus forte? Dans l’affirmative, le degré d'intensité de l’impression correspondrait au mode lui-même. Le fait est établi en grammaire pour le temps; aurait-il son équivalent pour l’énergie ?

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