II. — Méthode française
Gymnastique française. — La gymnastique française est faite de suspension, elle s’adresse surtout au train supérieur, aucune méthode sûre ne préside à l’exécution des mouvements qu’un empirisme souvent nuisible fait exécuter. Les professeurs qui sont généralement d’anciens sous-officiers de l’armée, quelques-uns anciens sergents de gymnastique, ne possèdent pas l’instruction générale des professeurs de gymnastique suédois. Il n’existe aucun formulaire, aucune technique méthodique. Les mouvements sont commandés parce qu’ils doivent faire du bien. L’appréciation de leur valeur et celle de leur application sont laissées au jugement d’un maître qui ne possède pas toujours les notions même élémentaires d’anatomie et de physiologie : d’où une demi-science, qui trop souvent confine à l’intolérance, et, d’autre part, le peu de résultats acquis jusqu’à ce jour en éducation physique dans l'enseignement.
Les mouvements de la gymnastique française sont incoordonnés, car leur coordination n’est que superficielle; elle donne le change sur leur valeur réelle.
Tandis que les Suédois basent leur méthode sur l’équilibre par le train inférieur, nous l’établissons sur l’équilibre par le train supérieur. Dans les attitudes d’équilibre sur les jambes, le point d’appui est fixe puisque les pieds reposent sur le sol ; dans les attitudes sur les bras le point d’appui est mobile, puisqu’il est pris sur une barre de trapèze et même sur deux ; anneaux qui s’écartent ou qui se rapprochent les uns 'des autres, selon la puissance des bras de leviers qui agissent sur eux, c’est-à-dire d’après le développement
Pu. Tissiiî. — La fatigue.
des muscles de l’épaule du gymnaste qui actionnent les deux bras. Aussi voit-on dans nos gymnases français peu de personnes pouvoir exécuter des mouvements aux anneaux. La proportion toujours très faible est en rapport avec la taille des sujets. Nous retrouvons ici les principes de mécanique : ce qu’on gagne en force on le perd en vitesse et vice tend. Un homme à longs membres se fatigue bien plus qu’un homme trapu et à bras courts. Quand le gymnaste exécute une « planche » en avant ou en arrière, c’est encore pire ; nous nous trouvons en présence de la balance romaine. Le point d'appui étant pris sur les mains, trapèze, anneaux ou barre fixe, la force est dans les muscles des épaules, et la résistance dans tout le poids du corps à soulever ; or ce poids est d’autant plus lourd que les jambes sont plus longues. Dans cette attitude, comme d’ailleurs dans toutes les attitudes de soulèvement du corps, la circulation sanguine est ralentie par l’arrêt de la respiration. La cage thoracique est transformée en manchon à air comprimé, avec développement forcé des vésicules pulmonaires ; par la fermeture de la glotte, les muscles inspirateurs sont tendus à une haute puissance, le jeu des côtes est immobilisé en élévation: d’où pression sur les veines intercostales et mammaires; les veines sous-clavières sont comprimées entre la première cote et la clavicule, les veines axillaires sont pressées par les muscles de l’épaule dans le mouvement de torsion que celle-ci subit dans l’attitude de la «■ planche * en arrière ; les muscles peauciers du cou compriment les veines jugulaires et enfin, quand la tète tourne autour de l’axe de suspension, les lois de la pesanteur provoquent, en même temps que le ralentissement sanguin, un appel du sang dans le cerveau. La congestion de la face prouve que les lois de la plus élé-
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mentaire physiologie ont été violées. Quand le sujet lâche l’appui et tombe à terre, on entend quelquefois un bruit caractéristique, c’est l’air qui s’engouffre dans les poumons après expulsion de la masse gazeuse emprisonnée et qui a été intoxiquée par l’acide carbonique. Il n’est pas rare alors de voir survenir des éblouissements, d’entendre des bourdonnements d’oreille, et, chez quelques sujets prédisposés, d’assister à de légers saignements de nez. Chez quelquesuns même, après une séance un peu fatigante au trapèze, aux anneaux et à tout autre agrès de suspension, j’ai constaté de petites hémorragies punctiformes sous l’aisselle, hémorragies formant taches de purpura comme dans la rougeole conflueute. Dans ces cas, il y avait rupture des vaisseaux capillaires sous la violente pression sanguine périphérique : le sang de retour n’ayant pu revenir librement dans la cage thoracique par arrêt dans les veines principales de dégagement.
La gymnastique française est congestive au premier chef. C’est à cette cause que nous devons son peu de succès. Dans nos gymnases, l’appareil établit la sélection : ceux qui peuvent agir sans trop de fatigue ou sans trop de congestion, continuent; les autres s’arrêtent ; c’est, la majorité. Tout le monde reconnaît que la gymnastique est une excellente chose, comment se fait-il alors que si peu la pratiquent? Elle est mal appliquée; telle est la raison. Pour ce qui est des sociétés de gymnastique, elles sont composées de jeunes gens, ouvriers, commis, etc., qui, retenus dans la journée par leurs travaux, consacrent leurs soirées aux exercices de gymnastique. La séance a généralement lieu de 8 heures et demie à 10 heures du soir, et c’est aussitôt après avoir dîné qu’ils vont comprimer leurs viscères et modifier leur circulation sanguine avec appareils de suspension. Il y a là un danger et
c’est parce qu’il existe que la population des sociétés de gymnastique est si peu élevée ; les forts seuls peuvent résister et continuer, les faibles sont obligés de cesser. On ne lutte pas en vain contre les lois de la physiologie ; celles-ci sont violentées constamment dans la gymnastique française aux agrès; non seulement elle asphyxie, mais encore elle déforme.
Les gymnastes qui pratiquent régulièrement la gymnastique aux agrès de suspension, ont le dos rond et les épaules voûtées en avant.
Le type du gymnaste français est le type « voilier » ; il se rapproche plus du martinet que de l’autruche. Mais, chez le martinet, Je train postérieur, équivalent du train inférieur chez l'homme, est sacrifié au train antérieur, ce qui n’existe pas chez le gymnaste qui a toujours à compter avec le poids de ses jambes. La gymnastique française est acrobatique parce qu’elle place toujours un seul sujet en l’air, bien en vue, excitant ainsi un sot amour-propre; elle est anti-pédagogique parce qu’elle fait perdre du temps aux élèves. Est-il, par exemple, une attitude pire que la « sirène * imposée daus le but d’assouplir la colonne vertébrale?
« Les attitudes de compression sont fréquentes, dit M. Caminade : à la barre fixe par le rétablissement sur les bras (pi. 12, fig. 3), aux anneaux par le renversement (pi. 13, fig. 2), au trapèze par l’attitude dite en sirène (pl. 12, fig. 1 ), à la corde lisse dans l’ascension ou la descente à angle droit avec les bras (pl. 13, fig. 4), aux parallèles en soulevant le poids du corps entre les deux barres à l’aide des épaules ou en progressant même dans une attitude en flexion à l’aide des poignets sur toute la longueur des barres
(1) Caminade. Loco citalo.
(pl. 13 fig. 1), à l’échelle inclinée par l’ascension du corps, à la force des poignets, le long des deux montants, sans s’aider des pieds, etc.
« Le rétablissement sur les bras, à la barre fixe,
Fig. 12. — Gymnastique française.
1, Attitude dite en sirène au trapèze. — 2, Renversement sur les bras au . trapèze. — 3, Rétablissement a la force des épaules à la barre fixe.
comprime les intestins, quand le corps est plié en deux et que tout son poids porte sur le ventre qui appuie sur la barre.
« Il est inutile de passer en revue les divers exercices en usage dans nos gymnases français, exercices
1, Progression en flexion sur les bras en avant et par saccades aux barres parallèles. — 2, Renversement aux anneaux. — 3, Dégagement alternatif des jambes aux anneaux, avec point d'appui unique sur une épaule et sur les fléchisseurs d’un bras. — 4, Ascension à la corde lisse, à la force du poignet, du biceps et du deltoïde, le corps étant volontairement maintenu en angle droit sur l’articulation coxo-fémorale.
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qui sont appliqués dans l’éducation pédagogique de notre jeunesse. Le principe de cette gymnastique est mauvais; c’est celui de la suspension sur les bras provoquant des attitudes multiples de compression. Il est basé sur l’eiïort violent avec arrêt de la respiration ; il a pour effet, la congestion.
« Alors que les exercices de gymnastique devraient être appliqués d’après le développement musculaire et les lois de la mécanique humaine, c’est-à-dire en plus grande partie par le train inférieur que par le train supérieur, la gymnastique française a tout renversé; elle va donc contre les lois de la nature.
« Cette gymnastique est dangereuse; aussi voyonsnous les gymnases désertés par les hommes mûrs, qui auraient besoin de s’exercer bien plus encore que les adultes. Mais la gymnastique les fatigue parce qu’elle est trop violente; et la preuve, c’est qu’instinctivement, quand par hasard ils suivent des cours, ils en reviennent à la fonction vis-à-vis de l’organe. »
Il n’existait pas d’appareils de suspension dans les stades antiques, tous les exercices se pratiquaient de plain-pied et au plein air, selon les lois de la nature, et c’est pour cela que la Grèce nous a légué la forme pure dans ses lignes simples, jamais heurtées et toujours élégantes parce qu’elles sont symétriques. Les sculpteurs n’ont reproduit que ce qu’ils ont vu; s’ils ont synthétisé les plus beaux mouvements, c’est parce qu’ils ont pu observer les plus belles attitudes.
Si en économie sociale faire de bonnes finances , c’est faire de la bonne politique, dans l’art de bien vivre, assurer la santé à chaque citoyen et développer sa forme la plus pure, c’est enrichir la nation et l’embellir en même temps en élevant son niveau esthétique qui l'ennoblit.
C’est une erreur de croire qu’à de larges pectoraux
correspondent de larges poumons. 11 y a là une illusion par idée préconçue : les gymnastes français, très forts aux appareils, sont de piètres coureurs; bien peu savent respirer, parce que leurs poumons n’ont pas été éduqués; tandis que les vélocipédistes, les joueurs de paume, etc., ayant des pectoraux moins développés, peuvent tenir plus longtemps. Or, au point de vue absolument social, l’homme est conformé pour marcher et pour courir plutôt que pour grimper.
Si maintenant nous étudions la gymnastique française au point de vue des exercices deplaiu-pied, nous constatons que l’empirisme le plus complet en règle la méthode.
Les exercices de plain-pied dits d’assouplissement sont généralement exécutés d’une façon déplorable. Aucune méthode n’existant, le libre choix en est laissé à la science des professeurs.
Ceux-ci par exemple, ayant appris au régiment à exécuter les mouvements d’extensions des membres avec violence et brusquement, imposent ces mêmes exercices à des enfants ou à des adolescents dont les articulations sont en voie d’évolution.
Une même attitude de flexion est prise différemment par chaque élève selon le degré de son développement musculaire et le jeu de ses articulations, il n’y a cependant qu’une façon de la bien tenir. Les professeurs ne se basent sur aucun point de repère afin de comparer ; ils ne prennent aucun point d’appui fixe et géométrique sur lequel le corps ou une partie du corps puisse être appliqué, à part les pieds qui sont le plus souvent mal placés sur le sol. L’articulation du cou-de-pied joue un grand rôle dans les attitudes vicieuses de tout le corps, si les ligaments sont relâchés et si l'articulation ne fonctionne pas
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selon un plan perpendiculaire à l’axe du corps, si le pied est porté en dedans ou en dehors, l’équilibre est rompu et, par compensation, la colonne vertébrale subit uue flexion plus ou moins prononcée, d’où les attitudes vicieuses.
11 en est de même de l’articulation du bassin dont l’importance est grande à cause de son jeu à « joint universel ». Elle agit sur le segment inférieur en même temps que sur le tronc qu’elle maintient en équilibre. Le jeu de l’un ou de l’autre de ces deux grands segments est modifié selon que l’articulation fonctionne plus ou moins bien. Les méthodes d’écriture vicieuses, les longues stations assises devant son pupitre, peut-être même certaines diathèses qui atténuent l’élasticité de l’articulation sterno-claviculaire, modifient chez l’enfant l’attitude des épaules, par une voussure en avant, ou par une projection du buste d'un côté ou d’un autre.
La correction de ces attitudes vicieuses ne peut se faire que par une sériation d’exercices spécialement appliqués pour un but déterminé, et c’est ici que la position de départ du système suédois rend de grands services. Il n’existe rien de semblable en gymnastique française.
C'est avec de telles données que la gymnastique française a la prétention d’être orthopédique !
« Si maintenant, ditM. Caminade ', nous pénétrons dans les dépendances d’un gymnase français, nous y trouvons une ou plusieurs salles meublées d’instruments qu’on serait tenté tout d’abord de prendre pour des appareils de tortionnaire. Cette salle est la salle d’orthopédie ! C’est sur ces appareils que l’enfant difforme est couché pour y être soumis à des tractions
(I) Caminade. Loco citato.
-Ii la fatigue et l’entrainement
plus ou moins violentes ou à des attitudes plus ou moins douloureuses.
« L’instrument grince, l’enfant soulîre et crie. Qu’importe? C’est de l’orthopédie! Il faut savoir souffrir pour devenir un homme élégant ou une femme bien faite. Et la machine brutale tire, ploie, écrase le muscle ! Au bout d’une demi-heure l’enfant, j’allais dire le condamné, sort brisé, courbaturé, de la question... orthopédique! Bien heureux encore quand il n’a pas été fulguré par une décharge électrique, car certains gymnases français possèdent aussi des appareils d’électricité statique et dynamique! »