‹ La fatigue et l'entraînement physiqueChapitre 34 sur 40 · I. — Réformes futures · texte numérisé non relu

I. — Réformes futures

Ce qui frappe tout d’abord quand on assiste à une leçon de gymnastique, c'est le peu de temps réservé aux exercices. Chaque élève n’a qu'un maximum de vingt minutes par semaine de travail musculaire effectif aux agrès, la moyenne est de dix à quinze minutes. C’est insuffisant. Cet état de choses est dû à trois causes : 1° au trop grand nombre d’élèves ; 2° au irop petit nombre de professeurs ; d° à la méthode de gymnastique.

Tous les mouvements de suspension sont individuels, quatre ou cinq élèves travaillent eu même temps, chacuu à un appareil : trapèze, anneaux, barre fixe, barres parallèles, corde lisse, cordes à nœuds, échelles horizontales, échelles obliques, mâts, etc. La majorité des mouvements exécutés sont des mouvements de traction sur les bras, où les fléchisseurs travaillent plus que les extenseurs, les gros biceps en sont la preuve; quelques mouvements sont vraiment acrobatiques, tels les balancements au trapèze simple, les projections en l’air entre deux trapèzes, les exer-

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vices de force aux anneaux, à la barre fixe, aux paralèles. Les qu l4u«s mouvements d’assouplissement ■ sont très mal exécutés, toujours avec violence, trop -apidement. et trop brusquement par une détente des articulations qui craquent.

Les attitudes prises parles élèves sont déplorables, Jiacun choisissant dans le même mouvement l’attiiudequi le gène le moins; le professeur ne peut reciifier parce que la cadence est trop vive et aussi parce qu’il ne sait pas prendre un point de repère fixe qui >blige tous les élèves à fonctionner par contact général vis-à-vis de ce point de comparaison. Avec la méthode enseignée on gaspille des forces qu’on pourrait bien mieux utiliser.

Les maîtres de gymnastique sont d’excellents serviteurs très dévoués, ne demandant en général qu’à oien faire, et que nous n’avons pas la moindre iutenion de peiner ; mais nous sommes forcé de constater qu'ils ne possèdent en général qu’une instruction très udimentaire, elle est tout au plus primaire. Je ne varie pas de quelques rares exceptions, mais nous ne cachions pas que ces exceptions puissent fournir un diplôme de l’enseignement secondaire, tel qu’un baccalauréat. Les professeurs de gymnastique ne sont vas bacheliers et c’est grand dommage. Anciens serments de gymnastique ils ne possèdent que le diplôme lie Joinville-le-Pont et le certificat d’aptitude à l'enseignement de la gymnastique. Leur autorité morale sur • es élèves toujours frondeurs en est, par ce fait, quelque lieu diminuée ; la relation qui s’établit forcément entre a valeur du maître et celle de sou enseignement est rop évidente pour ne pas être vite saisie. Seuls ils ne vossèdent pas de diplôme universitaire alors que les vrofesseurs des classes enfantines doivent fournir des itres assez élevés. Si l’on veut faire produire à l’é-

ducation physique tout ce qu’elle peut donner, il faut avant tout s’inquiéter de former des éducateurs. Tout ce qu’on tentera en dehors de cette première réforme sera vain ou éphémère. Ce que nous savons sur l’entraînement et sur la fatigue prouve suffisamment l’importance d’uue instruction générale et solide.

il y a donc urgence à doter l’Université de professeurs de gymnastique plus instruits. Toutefois nous plaçons cette réforme dans les réformes futures, car, nous ne saurions trop le répéter, les professeurs de gymnastique sont de braves serviteurs, dociles, facilement maniables et ayant des droits acquis. On pourrait cependant leur demander un léger effort, en les engageant d’ores et déjà à acquérir des connaissances nouvelles et d’ordre pratique. Pour cela il faut refaire en entier le programme du certificat d’aptitude. Ce programme manque de précision, les questions posées aux candidats sont des tètes de chapitre, l’embarras des examinateurs est grand. Que penser des questions suivantes qui résument toute la physiologie, toute la psychologie et toute la pédagogie du mouvement :

« Notions sommaires de mécanique, applicable à la machine animale. Les fonctions du corps dans les rapports avec la gymnastique. Digestion. Circulation. liespiration. Fonction de la peau. Influence de la gymnastique sur la santé physique et morale, etc. Cette dernière question comprend à elle seule toute la physiologie, l’hygiène, la pathologie, la psychologie, la pédagogie et la sociologie. On la pose cependant à des candidats qui n’ont que des connaissances élémentaires1!

(1) Depuis trois ans, la ville de Paris, sur la proposition de MM. Octave Blondel, Paschal, Groussét et Vaillant a institué un Cours public d’éducation physique ; le titulaire est M. Georges Demeny, dont les travaux en collaboration avec M. Marey sont bien connus.

l’entrainement physique a l’école

Mais si l’on élève le niveau d’instruction des professeurs de gymnastique, il faut nécessairement élever, leurs appointements. Il y a là une grosse question de budget, et pourtant l'urgence d’un bon corps enseignant se fait vivement sentir. Il s’agit donc de trouver une combinaison. Elle consisterait à engager les répétiteurs et les maîtres de l’enseignement primaire à se munir du certificat d’aptitude à l’enseignement de la gymnastique et pour ce titre seul leur accorder une allocation supplémentaire annuelle de 100 à 150 francs. A cette prime fixe, qui serait attachée au diplôme luimème, afin d’engager les jeunes maîtres à l’obtenir et afin de se procurer un corps enseignant dans lequel on pourrait choisir, on ajouterait une augmentation du traitement universitaire, dès que les maîtres seraient appelés à faire répéter les cours de gymnastique. Ces cours leur seraient payés selon un taux de l’heure, taux qui serait moins élevé que celui des professeurs eux-mêmes, soit 150 à 200 francs par an. Si bien que, moyennant 300 francs par an, on aurait sous la main de jeunes maîtres répétiteurs qui, possédant le logement et la nourriture au lycée ou au collège, verraient ainsi leurs appointements augmenter d'autant.

La surveillance de certaines études serait remplacée par une répétition de gymnastique. Celle-ci pourrait être donnée, en été, aussitôt après le lever, à 5 heures et demie du matin, avant l’étude. Les études du matin sont les meilleures pour le travail. Avec le système d’enseignement de la gymnastique et le roulement établi, ces études sont le plus souvent coupées par une demi-heure d’exercice. On comprend facilement que des jeunes gens préparant leurs examens préfèrent l’étude au gymnase, car ayant mis leur cerveau en fonction au moment même du bon travail intellectuel

il leur faut tout abandonner pour aller exécuter des enlaidissements, ou grimper à la corde lisse, lisse rendent au gymnase en protestant ; j’en ai vu qui étudiaient dans les coins ; la demi-heure se passe, chacun n’a eu que 5 à 10 minutes au maximum d’exercice, pas assez assurément pour compenser la perte de temps d’une étude par un gain physique. Voilà une matinée gaspillée.

Avec des répétiteurs de gymnastique ce grave inconvénient serait évité et le goût des exercices se répandrait bien vite parce que les élèves y trouveraient un réel bénéfice.

Mais pour cela il faut que les jeuues maîtres soient assurés que leurs efforts seront rémunérés.

Quelques-unssont disposésà accorder leur concours, mais ici encore nouvel écueil qui provient du programme lui-même et des épreuves pratiques imposées. Les épreuves pratiques ont autant de valeur que les épreuves orales.

Tous les candidats que nous avons eus à examiner se divisent en deux catégories. La catégorie des intellectuels, ce sont les jeunes maîtres de l’enseignement primaire, élèves des écoles normales possédant le brevet supérieur et répondant fort bien aux questions posées, mais presque nuis en épreuves pratiques; la catégorie des musculaires, ce sont les gymnastes : nuis en épreuve théorique et scientifique, mais très forts aux agrès.

Or comme l’épreuve pratique est éliminatoire, les gymnastes seuls sont reçus et les pédagogues sont refusés alors qu’avec un entrainement physique moindre ils rendraient de meilleurs services pédagogiques que les gymnastes de profession.

Voici un exemple :

Deux candidats se présentèrent un jour à une session

L’ENTRAI NE MENT PHYSIQUE A L’ÉCOLE

d’examen : un maître d’une société de gymnastique de la ville, uu répétiteur du lycée candidat à la licence ès sciences naturelles, et excellent maître très bien noté. L’examen théorique du gymnaste fut mauvais, il n’obtient même pas le minimum des points; celui du répétiteur fut excellent, par contre l’examen pratique du professeur de gymnastique fut très brillant et celui du répétiteur accidenté d’une syncope. Le gymnaste resta donc sans concurrent, le répétiteur n’ayant pu •.terminer les épreuves. Le professeur de gymnastique parfaitement entraîné par sa profession même avait exécuté, te premier, des mouvements de force imposés par ses collègues, les professeurs de gymnastique 'examinateurs, tels que l’ascension au mât, à la force des bras, à angle droit, le corps en équerre, des « planches » en avant et en arrière aux anneaux, des dégagements aux parallèles à la force des poignets, le corps placé horizontalement, à angle droit, sur les deux bras ployés. Sur sept exercices imposés par les -examinateurs, cinq avaient été pratiqués aux agrès de suspension et deux seulement de plain-pied, par i des mouvements d’assouplissement violents, à cadence rrapide. Le gymnaste fut très fort; il en imposa au jury. On eût pu l’applaudir dans un cirque, mais de î tels exercices n’avaient rien de pédagogique.

Le répétiteur lui succéda : voulant imiter le gymînaste il essaya vainement; il eût pu parfaitement i monter à la corde en s'aidant des mains et des pieds, imais il tenta l’ascension à la force du poignet. Il se :fatigua d’autant plus rapidement qu’il était déjà surmené par des veilles pour la préparation d’un examen 'de licence. Il tomba dans un état syncopal assez îinquiétant provoqué par des efforts trop violents.

De cet incident d’examen il est utile d’en tirer une leçon. C'est qu’une telle gymnastique ne doit pas être

appliquée dans un milieu où les déperditions nerveuses cérébrales sont fréquentes et prolongées comme dans un lycée où les élèves travaillent avec tout leur cerveau. Cette gymnastique est trop violente, elle ne convient pas à la pédagogie. Et cependant nous vivons tellement d’illusions à l’égard des muscles trop développés chez les gymnastes que les applaudissements vont plutôt vers l’athlète de cirque qui fait la roue que vers le maître d’école qui s’évanouit.

Cet état d’esprit à rebours provient d’une éducation incomplète sur la valeur pédagogique des exercices physiques. Ce n’est pas tant le travail brutal de la bête humaine qu’on doit demander aux professeurs de gymnastique que la juste appréciation de la qualité et de la quantité du travail musculaire et nerveux à imposer aux élèves, enfants et adolescents, qui leur sont confiés. On confond trop facilement l 'instruction avec Y éducation musculaire.

L’éducation musculaire appartient à l’école, l’instruction appartient au régiment ou aux sociétés sportives. Avec le service de trois ans le régiment ne peut donner que l’instruction militaire et une instruction intensive; le régiment n’éduque plus le soldat. Les vieilles troupes seules étaient à la fois instruites et éduquées, parce que l’éducatiou est une affaire de temps.

Vouloir reporter l’instruction de la caserne au lycée, c’est commettre une faute. L’armée demande des jeunes gens éduqués pour les instruire. On dit instruction et nou éducation militaire. Les soldats du premier Empire s’étaieut éduqués aux combats par une longue série de batailles en même temps qu’ils s’étaient instruits dans la façon de se battre. Les bataillons scolaires n’ont pas vécu, parce qu’on y pratiquait l'instruction du soldat et non l’éducation de

L’ENTRAINEMENT PHYSIQUE A L’ÉCOLE

l’enfant. La gymnastique française est enseignée dans les écoles par des instructeurs militaires et non par des éducateurs de la jeunesse. L’incident que je viens de signaler prouve la violence d'une méthode qu il faudrait réformer au plus tôt. Le jeune maître très surmené par ses études n’a pu supporter le choc des exercices violents et cependant c’était lui, ce sont ses pareils qui doivent bénéficier de la gymnastique.

Le professeur de gymnastique doit se préoccuper du « pourquoi » avant même du « comment » des exercices physiques, il doit être moins un athlète aux muscles puissants qu’un pédagogue instruit. Mais le pourquoi est plus difficile à acquérir que le comment. Le pourquoi a toujours une origine scientifique alors que le comment est empirique. Le comment est la formule révélée par le pourquoi. Le véritable éducateur est celui qui applique les comment en connaissance des pourquoi. Les Grecs confiaient l’éducation physique de la jeunesse à des pédotribes, c’est-à-dire à des éducateurs et non à des instructeurs. C’est pourquoi les jeunes maîtres doivent se mêler aux élèves et provoquer leur ardeur dans des récréations actives sur lesquelles nous aurons à revenir.

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