II. — Réformes immédiates
La première des réformes à tenter immédiatement est celle des récréations actives. Les élèves de philosophie, de rhétorique et ceux qui préparent l’entrée dans les écoles du gouvernement délaissent les jeux. Le sérieux de la vie paraît commencer pour eux dès les classes supérieures.
Nous pensons que la véritable cause de leur peu de goût pour le jeu est plus apparente que réelle et qu’elle est provoquée par l’impossibilité qu’ont des jeunes
gens de dix-sept à vingt ans à se livrer à des exercices ! en rapport avec leur développement physique. L’intensité du jeu s’accroît avec l’àge du joueur, à cette ; intensité doit correspondre l’espace nécessaire à des j mouvements plus rapides et plus étendus. La simple > poursuite peut se jouer dans une cour, chez les petits ; i le jeu de barre même, qui est une poursuite réglementée, peut encore se jouer dans la cour, chez les ; moyens ; mais le ballon au pied et la barrette qui sont : un jeu de barre amplifié, réclament un très grand espace: 144 mètresde longueur sur 70 mètres de largeur.
Puisqu’on ne possède pas l’espace, il faut rechercher quels jeux peuvent exciter l’émulation des jeunes gens. Nous citerons le meilleur : le jeu de paume au mur. Il suffirait pour cela d’aménager un mur dans chaque cour eu se servant soit d’un mur d'enceinte, en clôturant une croisée du bâtiment ou en élevant un mur spécial. Le prix d’un mur varie entre oOO francs et 4000 francs. On peut faire à meilleur compte en utilisant les dépendances de l’établissement.
Un excellent exercice pour l’éducation de la vue et pouvant aussi fournir de bons tireurs à l’armée, c’est le tir, soit à la carabine Flobert, soit même à l’arbalète ou au fusil à air comprimé. On pourrait établir un petit stand dans chaque établissement, et cela à bon compte.
Tous les exercices d’équilibre sont attrayants ; on en provoquerait l’exécution en plaçant sur le sol dans toutes les cours des madriers mobiles ou fixes et à épaisseur plus ou moins grande pour rendre plus ou moins difficile la progression sur la planche. La marche sur des cordes tendues à quelques centimètres au-dessus du sol avec ou sans balancier aiderait à l’assouplissement de l’articulation du bassin en même temps qu’au développement des muscles du train
l’entrainement physique a l’école
inférieur ; le lancement des poids et des disques, les sauts en hauteur ou en longueur, les sauts des barrières ou à la perche, le tourniquet, etc., etc., sont autant de jeux qu’on pourrait mettre dans les cours. Mais leur introduction seule ne suffirait pas à donner le goût des jeux, ce goût doit être provoqué et surtout entretenu par une sanction. Il faut donner une sanction à l’activité elle-même en accordant des récompenses pour les récréations actives, à chaque élève ou chaque groupe d’élèves et pour chaque cour, qui aurait le mieux joué dans le courant de l’année scolaire. Cette récompense consisterait en livres, médailles, palmes, et en caravanes de vacances.
Les récompenses officiellement décernées à la distribution des prix sont une sanction des cours de gymnastique ; elles sont mentionnées au palmarès.
Les médailles offertes aux lendits sont la sanction des jeux de plein air. Seules les récréations actives n’ont pas de sanction. Nous n’ignorons pas que le jeu porte en lui-même la meilleure des récompenses par le plaisir qu’il procure parce qu’il est la manifestation de la vie. 11 faut croire que cette règle subit une exception puisque les meilleurs esprits s’appliquent à en provoquer le goût chez les jeunes gens, pendant les récréations.
Depuis quelques années on donne une fête de gymnastique dans chaque établissement de l’enseignement secondaire ; dans cette fête les élèves exécutent des exercices de plain-pied et aux agrès devant leurs maîtres réunis et devant leurs familles invitées. Pourquoi ne décernerait-on pas les récompenses des récréations actives à l’occasion de cette fête intime ?
La cour appartenant aux élèves et les jeux devant être librement acceptés et jamais imposés, la sanction
LA FATIGUE ET L’ENTüAINEMENT
doit être, de ce fait même, une manifestation de la liberté de chaque élève.
C’est pourquoi les récompenses ne devraient pas être réparties par les maîtres mais par les élèves euxmêmes, les principaux intéressés en la question. Les élèves voteraient donc chaque année, quelques jours avant la fête de gymnastique, sur les meilleurs d’entre leurs condisciples, ayant le plus contribué au développement des jeux, s’étant le plus amusés et ayant fourni les meilleures épreuves. Le chef de l'établissement, tout en laissant une liberté complète aux élèves, aurait cependant droit de haut contrôle sur leurs décisions. Les lauréats élus seraient récompensés devant tous les assistants, parents, amis, maîtres et condisciples, au milieu de la cour.
Un pourcentage déterminerait à l’avance le nombre des lauréats. Ces lauréats élus auraient à désigner à leur tour, par un vote au second degré, le meilleur d’entre eux. Un par cour des grands et des moyens, soit deux par lycée et un par collège; soit de vingt à vingt-cinq élus par université. Ces jeunes gens participeraient à une caravane annuelle qu’ou organiserait pour eux et eu récompense supérieure des récréations actives.
L’excursion aurait lieu au commencement des grandes vacances ; elle durerait une huitaine de jours, elle serait placée sous la haute direction de l'université avec la collaboration des ligues ou des associations sportives locales ou régionales, ou, à défaut, celle du Club alpin. La caravane pourrait être logée dans les lycées, les collèges ou les écoles normales et rayonner autour des principaux centres.
Pour l’université de Bordeaux, par exemple, le lycée de Bayonne pourrait être le point ceutral de quelques excursions en pays basque, français et espa-
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gnol; le lycée de Pau, celui des visites aux Eaux Chaudes et aux Eaux Bonnes; le lycée de Périgueux ou le collège de Sarlat, le point de rayonnement dans tout le Périgord, etc.
Les chemins de fer accorderaient une réduction de moitié prix comme aux sociétés de gymnastique, le service de la nourriture serait réglé d’économats à économats.
Les villes visitées pourraient participer à quelques frais de réception, telles, par exemple, les villes d'eaux. La propagande qui serait faite en leur faveur dans le courant d’année par les récits des excursionnistes à leurs condisciples, à leur famille ou à leurs maîtres, les rémunérerait par ailleurs de la petite dépense qu’elles se seraient imposée pour la réception des jeunes gens.
Nous croyons que par ce moyen les récréations deviendraient plus actives. D’autre part, on habituerait les enfants à savoir choisir le plus digne. On créerait ainsi une école du suffrage universel h
Déjà cette école existe à l’état rudimentaire par la formation des sociétés des jeux, où toutes les fonctions sont électives entre les jeunes gens eux-mêmes. Nos lendits ont provoqué cette petite réforme dans l'enseignement secondaire ; grâce à eux les sociétés de jeux ont été fondées ; mais leur existence est encore précaire dans tous les établissements où les maîtres se sont désintéressés de l’œuvre de la renaissance physique. Beaucoup, sinon la généralité, renchérissant sur
(1) Comme suite au rapport que nous lui avons adressé en vue des réformes scolaires et dans lequel nous émettions ces mêmes idées, M. le ministre de l’Instruction publique a bien voulu, cette année, tenter l’expérience dans l’université de Bordeaux et, en accordant des prix pour les récréations actives, accepter en principe l’organisation des caravanes des jeux.
Pu. Tissié. — La fatigue.
la nouvelle méthode de libre association introduite dans les écoles, ont laissé se former et se dissoudre les sociétés de jeux. L’enfant et l’adolescent n'ont pas l’esprit de suite dans l’action, ilsnesaventpas vouloir longtemps. Cette volonté à longue échéance, ils doivent la trouver dans le chef de l’établissement qui, seul, peut tour à tour modérer un élan trop vif, ou provoquer une action trop lente. En laissant faire, en considérant en dilettante les choses de l’éducation physique, il assume une lourde responsabilité morale vis-à-vis des familles qui lui ont confié leurs enfants au mieux de leur développement moral, intellectuel et physique, et vis-à-vis du pays lui-même, qui est en droit d’attendre tout ce qui peut être tenté de bon, d’utile et de pratique en faveur de la jeune génération, qui doit être sa force et son orgueil. C’est pourquoi les maîtres ont le devoir de s'intéresser au développement des sociétés de jeux qu’ils doivent rendre fortes ; un des principaux moyens est d’augmenter leurs ressources budgétaires. La subvention annuelle de 100 francs accordée à chaque société des seuls lycées de France et d’Algérie sur les 2o 000 francs de crédit ouvert par les Chambres en faveur de l’éducation physique en France, est insuffisante, comme sont, d’ailleurs, insuffisants les 2o 000 francs. Il est vraiment regrettable que le pays ne puisse disposer que d’une telle somme pour développer l’éducation physique delà jeunesse de l’enseignement secondaire des lycées, car les collèges sont toujours sacrifiés, ce qui est une grande faute. Une nation qui comprendrait vraiment ses intérêts immédiats, directs et tangibles, se préoccuperait avant tout de former une jeunesse forte et pleine de santé, vigoureuse et pouvant la défendre non seulement par son cerveau, maisencore et surtout par ses muscles.
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11 appartient donc à la représentation nationale d’inscrire une somme plus élevée au budget de l’Instruction publique pour favoriser le développement des exercices physiques de la jeunesse française.
Dans notre pays, où l’esprit est si commun qu’il court la rue, on n’a pas celui de comprendre que l’élevage des chevaux, si favorisé,' a moins d’importance que l’éducation physique de nos enfants qui représentent un capital de force physique et morale autrement grand que toutes les cavaleries du territoire, à un moment surtout où nous avons besoin de larges poitrines, de muscles entraînés et de cerveaux pondérés et volontaires pour coloniser.
Je me promenais un jour au Jardin public de Bordeaux, quand j’assistai à une scène très suggestive entre un paon, un canard et un gros rat. La cause du différend ? Quelques morceaux de pain. Paon, canard et rat voulaient les manger : le paon, prétendant probablement en avoir la plus large part, se plaça au milieu de la nourriture ; le canard et le rat s’approchèrent. Alors le paon, croyant les effrayer, étala sa belle queue et fit la roue ; le canard, sans s’émouvoir, s’avança et mangea, le rat en fit autant, maisle cauard lui allongea aussitôt un fort coup de bec et défendit ainsi son bien ; le rat se porta alors du côté de la portion du paon et grignota tranquillement, se moquant de la colère empanachée et impuissante de l’oiseau qui faisait toujours la roue. Le canard ayant fini d’un côté se porta de l’autre, et chassant d’un nouveau coup de bec le gêneur, finit par tout manger. Le paon faisait toujours la roue. Je pensai alors que les plus éloquents rhéteurs aux plus belles phrases ne peuvent empêcher l’ennemi d’envahir la patrie, qui a besoin d’hommes forts, à volonté puissante. En France, nous élevons trop de paons. Les familles devraient comprendre
la haute valeur sociale des exercices physiques et être tenues à verser annuellement une capitation de 5 à 10 francs pour la société des jeux qui pourrait ainsi déléguer les membres aux lendits et, dans le courant de l’année, posséder assez d’argent en caisse pour couvrir les frais d’excursions, de caravanes ou de rencontres de jeux entre établissements voisins. Les municipalités devraient inscrire d’office à leur budget une subvention spéciale eu faveur de la société des jeux des établissements scolaires de leur ville. Cet argent pourrait servir aussi à entretenir le matériel des jeux.
Chaque étude aurait son armoire où ce matériel serait enfermé, tel que jeu de crochet, de quilles, de boules, de disques, de thèque, de galline, ballons, cordes de traction, balles, paumes, raquettes, etc., aussi bien que des jeux d’échec, de dame, de l’oie, etc. Pour les excursions à pied et pour les marches eu caravane, on posséderait des havre-sacs que chaque élève endosserait. Un tel entraînement servirait bien plus à l’armée que celui de la gymnastique de suspension aux agrès.
On comprend quelle impulsion serait donnée au développement des sociétés des jeux si chacune possédait un budget assez élevé. Les rencontres, dans le cours de l’année scolaire, entre établissements, seraient plus fréquentes et, de ce fait, des groupements régionaux s’établiraient plus solides et plus efficaces au mieux des intérêts des nouvelles universités.
Celles-ci trouveraient dans les rencontres fréquentes entre les élèves de l’enseignement secondaire, soit sur les pelouses, soit dans des excursions ou des caravanes régionales, une force de cohésion en même temps que d’expansion, que les choses de l’esprit ne suffiraient pas à leur donner dans toute son intensité. Les asso-
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dations scolaires de jeux et d’exercices physiques y contribueraient pour une large part; c’est pourquoi il est urgent d’en favoriser l’organisation.
Dans l’université de Bordeaux où, grâce à la volonté convaincue et soutenue du recteur M. Couat, et à l’action de la Ligue girondine, l’éducation physique est en bonne voie, le nombre total des adhérents des sociétés des jeux ne s’élève cependant qu’à 556, sur une population scolaire de 3 735 élèves pour l’année 1896, soit 14,67 p. 100. C’est, insuffisant.
C’est pourquoi les chefs d'établissement devraient insérer une note spéciale sur les prospectus qu’ils adressent aux familles pour les engager à faire entrer les enfants dans les sociétés des jeux. Il serait utile aussi que les prix remportés, soit aux lendits, soit aux fêtes de gymnastique, fussent de droit mentionnés au palmarès, au même titre que les prix de gymnastique.
C’est par ignorance que les familles se désintéressent de cette question si importante cependant. La méthode de gymnastique française est une des principales causes de ce désintéressement. Elle est cause du discrédit de l’éducation physique ; il faut supprimer, dans l’enseignement, tous les exercices violents, poses plastiques, exécutées par groupes pyramidaux, qui ont été importées du café-concert dans les sociétés de gymnastique, et de là dans l’enseignement. Il existe même des manuels spéciaux indiquant les poses plastiques aux attitudes savamment combinées et variées.
Les journaux des sociétés de gymnastique 1 en sont venus à discuter très gravement sur l’utilité de ces pantomimes acrobatiques qui ont le tort d’étre quel-
(1) Le Stancl, n° du 12 septembre 1896, p. 2; du 19 septembre 1896, p. 2 ; du 26 septembre 1896, p. 3 ; du 10 avril 1897, p. 7.
quefois militaires. Ces exhibitions sont bouffonnes, les choses de l’armée ne doivent jamais prêter au rire.
On abuse trop des trois couleurs qui flottent eu tête du régiment, à la porte des débits borgnes, et au sommet des pyramides humaines, où elles s’entrelacent avecle drapeau jaune impérial russe aux aigles noires!
Do telles manifestations dans les fêtes de gymnastique des établissements scolaires ont quelque chose de tristement écœurant. Ce manque de goût de la part des professeurs jure avec la sévérité du lieu ; audessus de la pyramide humaine plane l’âme meurtrie de la Patrie et c’est mal la comprendre que de la saluer dans un claquement de drapeaux agités, par un équilibriste perché sur des épaules.
Il est des sentiments qu’il ne faut jamais amoindrir dans l’esprit de l’homme et à plus forte raison dans l’esprit de l’enfant: sentiments d’honneur, de devoir, de patrie !
Il faut que le jour où le jeune homme sera appelé à verser son sang sur le champ de bataille, son âme soit trempée solidement, autrement que par un sentimentalisme patriotique ; — La Marseillaise n’est pas la Chanson des blés d'or ! Elle naquit spontanément, d’un état d’âme collectif, sous la formidable poussée d’un peuple qui secoua un vieux monde jusqu’à l’ébranler et à le détruire.
Donc, tout ce qui vient de l’acrobatie, tout ce qui a quelque raison de la provoquer, tout ce qui peut lui donner naissance dans la gymnastique comme dans le sport doit être absolument interdit dans l’éducation physique de la jeunesse.
C’est pourquoi nous devons imposer dans l’enseignement public une méthode rationnelle qu’appliqueront des maîtres compétents et instruits. En cette affaire, ce n’est pas tant la valeur de l’appareil qui est
L ENTRAÎNEMENT PHYSIQUE A L’ÉCOLE
eu jeu, que celle du professeur lui-même appelé à mettre le corps cle l’enfaut eu fonction.
Avec Mosso et le commandant Y. Legros 1 2 nous demandons la suppression des exercices militaires. J’ai vu mauœuvrer des enfants et des adolescents qu’on aurait mieux fait de laisser jouer et courir à leur aise. Beaucoup marchaient les mains dans les poches ou derrière le dos, d’un pas alourdi et peu martial.
L’armée ne demande pas des soldats instruits dans des jeunes gens qu’elle reçoit, bien au contraire elle les redoute, car chaque sergent instructeur est obligé .de réformer de mauvaises habitudes prises à l’école, i Ce que veut l’armée ce sont des jeunes gens « débourrés », ainsi que l’a si bien dit M. le capitaine Pierre de Pelleport-Burète -.
L’éducation physique doit être appliquée à toutes les fonctions de leur corps, afin que bien assouplis ils puissent, sans fatigue, recevoir une instruction spé- ■ ciale en vue d’un but déterminé et que les chefs, qui . ont la lourde charge de dresser les hommes pour la i défense de la Patrie, peuvent et doivent seuls donner. En France nous nous payons trop de mots. Tous les officiers sont d’accord pour dire qu’ils préfèrent instruire un ignorantqu’un demi-savant. Quant au temps igagné pour l’école du soldat, il est négligeable : en quelques jours un jeune homme débourré sera au courant et exécutera tous les mouvements spéciaux parce qu’il aura reçu préalablement une éducation générale qui lui permettra de comprendre rapidement et d’agir vite et bien.
(1) Mosso. L’Education physique de la jeunesse. Paris, Alcan,
(2) Viconile Pierre de Pelleport-Burète. Des rapports de l’éducation physique avec la préparation au service militaire. 11° Congrès national de l’éducation physique. Bordeaux, 1893.
D’autre part, c’est aller contre les lois de la physiologie et de la psychologie que de vouloir imposer à l’enfauce et à l’adolescence l’automatisme militaire. Tous les exercices de marche en section chez les enfants de huit à quatorze ans sont mal exécutés. Agacés de rester immobiles dans les rangs, la tète droite, le regard fixe à quinze pas devant eux, ils se débandent comme un vol de moineaux francs en poussant des cris de joie quand on fait rompre les rangs. Il faut voir alors comment ils courent, comment ils se poursuivent, comment enfin leurs réactions enfantiles protestent contre la contrainte d’un militarisme étouffant.
Nous avons établi dans les chapitres précédents combien est fatigante l’attitude d’immobilité militaire dans les rangs et quelle importance a le jeu libre poulie développement intellectuel de l’enfant.
Le défilé du bataillon scolaire avec drapeau en tète ne fait qu’exciter le patriotisme à fleur de peau, le pire des cabotinages. Le drapeau est la sainte emblème qu’il faut apprendre à respecter dès l’enfance; il n’appartient qu’à celui qui peut le défendre. L’entrainement au patriotisme par les bataillons scolaires n’a rien à gagner à l’exhibition des trois couleurs, bien peu des enfants qui les suivent ne les saluent même pas quand elles passent à la tète du régiment. La vie des grands hommes de Plutarque, les préceptes de morale du bon vieux Selectæ trop délaissé, hélas ! les récits de nos gloires nationales et ceux de l’Année terrible ont une action autrement puissante sur l’imagination des enfants. Faire assister les enfants des écoles aux revues militaires et aux grandes manifestations de notre armée dans lesquelles ils verraient le vrai Drapeau qui est allé au feu ou qui est appelé à s’y rendre, serait une excellente leçon de choses
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patriotiques. L’enfant s’habituerait ainsi à associer l'idée de l’honneur à celle de la force; il comprendrait tout le sérieux de l’acte qui s’accomplit devant ses yeux et, se remémorant alors les récits qu’il aurait lus ou entendus, il aspirerait aux choses élevées.
Le faire jouer au soldat, c’est émousser un sentiment qui doit être ménagé avec jalousie; c'est 1 habituer à la parade vaine et à la discussion plus qu’à l’action. Les grandes pensées et les grandes douleurs sont muettes. Notre grande pensée est en même temps notre grande douleur; recueillons-nous.
L’agitation convient aux histrions et aux énervés; le calme est la force du sage et de l’homme sur de luimême. Farder ainsi la sainte et noble figure de la Patrie meurtrie et mutilée est un crime, car le ridicule tue.
La réforme de l'enseignement de la gymnastique ne peut aboutir qu’à la condition de sérier les exercices selon les groupes des exécutants. Sériation ayant pour base soit les fonctions physiologiques, soit les fonctious psychiques. Le médecin seul est compétent en cette affaire. Sa compétence, jusqu’à ce jour, n’est pas très grande ; elle est cependant supérieure à celle des pédagogues et des professeurs de gymnastique. Des inspections médicales sont nécessaires, elles ont été demandées par tous les congrès s’étant occupés de la question. Ce que nous avons déjà dit au sujet des méthodes nous permet d’espérer d’excellents résultats d’une telle réforme dans l’application des exercices physiques.
Pour procéder avec plus de sûreté, le médecin ayant examiné les enfants devrait consigner les résultats sur des fiches spéciales, fiches individuelles de développement meutiounant l’àge , la taille, le poids, la dynamométrie musculaire, les modifications dans le
jeu des diverses articulations, etc., la capacité vitale, l’état des voies respiratoires. On sait quelle influence ont les végétations adénoïdes sur le développement intellectuel des enfants, ainsi que l’a parfaitement établi M. Marcel Jeanty 1 au Congrès de l’éducation physique de Bordeaux. La vue meme bénéficie de l’activité musculaire générale2. Deux fois par an les familles recevraient une note sur le développement physique de chaque eufant pendant le semestre écoulé. Celles-ci pourraient ainsi suivre parallèlement leurs progrès physique et intellectuel.
L’Université prend charge d’enfants dont elle ignore la provenance héréditaire et la constitution physiologique; elle ne demande, pour les recevoir, que le certificat de vaccination ; c’est insuffisant. Pour mettre le corps de l’enfant en fonction, il faut avant toute chose connaître la puissance de réaction de l’organisme. La place du médecin est donc autant et plus dans les cours ou sur la pelouse qu’à l’infirmerie, car savoir prévenir, c’est savoir guérir.
Ainsi le médecin est appelé à jouer un rôle important en pédagogie, mais il ignore tout ou presque tout en éducation physique, son bagage scientifique n’est pas lourd, aucun cours n’est fait sur cette matière dans les facultés de médecine. Ce que les médecins savent, ils l’ont appris eux-mêmes. Ils jugent ad hominem et selon que les exercices leur ont été salutaires ou nuisibles, selon leur tempérament, leur caractère, leur force de résistance, etc., ils apprécient différemment,
(1) Marcel Jeanty. La fatigue constitutionnelle causée par les tumeurs adénoïdes. Il0 Congrès de l'éducation physique. Bordeaux, 1893.
(2) Georges Martin. Influence des exercices physiques dans la prophylaxie de la myopie scolaire. II0 Congrès de l’éducation physique. Bordeaux, 1893.
l’entrainement physique a l’école
d’où les partisans aussi ardents que les adversairesaussi acharnés. Le public ne sait plus qui écouter. Quand les étudiants des facultés de médecine auront suivi des cours d’éducation physique, ils comprendront mieux la valeur réelle des exercices, valeur physiologique, psychologique et surtout thérapeutique. Pour les engager à étudier ces questions, ils» devraient avoir à y répondre dans les examens de fin d'étude.
Les bénéfices d’une instruction ainsi comprise scieraient vite sentir, tant au point de vue de la médecinecivile que de l’entrainement militaire des arméesde terre et de mer. D’autre part, au moment où la colonisation prend une aussi grande importance dansnôtre vie nationale, il est bon d’instruire les médecins des colonies afin qu’ils puissent donner des conseils utiles et pratiques aux colons, ainsique l’a parfaitement établi au congrès de Bordeaux M. Rançon,, médecin principal des colonies1.
Parallèlement aux cours supérieurs, des conférences devraient être faites aux maîtres de l’enseignement et surtout dans les écoles normales des garçons et des jeunes filles, d’où nous voudrions voir sortir les futurs professeurs de gymnastique de nosécoles primaires et secondaires.
La somme d’efforts fournie par les organisateurs de l'éducation physique en France a étégrande, les résultats acquis jusqu’à ce jour ne sont pas en équivalence. La cause eu est dans le défaut de sanction pratique. Le jour où les candidats au baccalauréat auront à fournir une épreuve pratique de gymnastique et que cette épreuve sera éliminatoire, les gymnases seront
(1) Dr Rançon. Exercices physiques el soins corporels clans les pays chauds. Etude d’hygiène exotique. IIe Congrès nalional de. l’éducation physique. Bordeaux, 1893.
vile envahis et les récréations seront plus actives.
Tant que cette sanction ne sera pas imposée l’éducation physique universitaire, laissée au caprice des élèves, se traînera péniblement, car tout ce qui a été acquis jusqu’à ce jour n’est dû, en somme, qu’au bon vouloir, mais toute œuvre humaine quin’a pasde sanction lasse et passe. Les bons vouloirs s’égrènent et, delà réforme tentée, il ne reste plus qu’un souvenir pénible de lassitude et que désillusion amère, il est temps encore d’entrer dans cette nouvelle voie. Déjà par arrêté du 20 janvier 1897, M. le ministre de l’Intruction publique a ajouté une épreuve de gymnastique à celles de l’examen des aspirants au brevet élémentaire *.
C’est un heureux indice; nous espérons que la réforme s’étendra à l’enseignement secondaire. Nous regrettons toutefois que la même épreuve n’ait pas été imposée aux aspirantes; celles-ci ont des travaux d’aiguille, comme épreuve équivalente à la gymnastique. Nous pensons que de futures mères doivent posséder la santé du corps au même titre que les jeunes garçons, car la graine ne vaut que par le terrain. Amender celui-ci, c’est permettre à la graine de dégager toute la force qu'elle tient en réserve.
(1) Arrêté ministériel du 20 janvier 1897.
Art. 147. Épreuve de la seconde série. Paragraphes. Exécuter les exercices les plus élémentaires de gymnastique prévus par le programme des écoles primaires. Durée de l’épreuve, dix minutes au maximum. Journal officiel du 21. janvier 1897.