GÉNÉRALITÉS
Chacun sait qu’à la suite d’un travail intellectuel prolongé il se produit une diminution de l’activité mentale ; on ne peut plus aussi bien fixer son attention, on devient facilement distrait, on ne peut plus aussi facilement retenir de mémoire ce que l’on lit ou ce que l’on écoute, on commet des fautes en écrivant ou en faisant des calculs, enfin les associations deviennent difficiles, on ne sait plus bien écrire une composition ou résoudre un problème. Tels sont les effets psychologiques que chacun a pu observer sur lui-même. C’est de ces remarques générales que l’on se contente dans les traités de pédagogie ; on ne s’occupe pas de la question de savoir le degré et la durée de telle ou telle influence ; on ne soupçonne même pas la possibilité des méthodes expérimentales et pratiques permettant de déterminer le degré de fatigue intellectuelle. Il existe pourtant dans la psychologie expérimentale toute une série de recherches faites dans ces dix dernières années, qui ont pour but d’étudier la fatigue intellectuelle ; ces études ont été exécutées en partie dans des laboratoires de psychologie sur des personnes adultes qui -se prêtent volontairement à ces expériences ; mais surtout on a fait
des expériences dans les écoles sur des élèves de différentes classes, et on a ainsi cherché à déterminer le degré de fatigue intellectuelle qui succède à différentes leçons. Ce sont les recherches de ce dernier genre qui doivent surtout intéresser le pédagogue ; mais avant d'en faire l'analyse nous exposerons les résultats des études de laboratoire, qui se rapportent toujours à un nombre restreint de personnes.
Les études de laboratoire servent d’une part à résoudre des questions théoriques en vue de déterminer la nature intime des effets psychologiques du travail intellectuel ; d’autre part, c’est dans les laboratoires de psychologie que l’on étudie les différentes méthodes pouvant être appliquées dans les écoles sur des élèves. En faisant des expériences sur un nombre restreint d’individus de bonne volonté, on détermine si une certaine méthode peut donner quelques résultats satisfaisants ou non, on étudie de près les causes d’erreur et la manière de les éviter; en somme on prépare au laboratoire tout un plan d’expériences à faire sur les élèves, avec la certitude que ces expériences donneront des résultats satisfaisants. C’est là un point très important, puisqu’on dispose en général d’un temps assez court pour faire les expériences dans les écoles ; il faut donc tirer le meilleur parti possible de ce temps ; de plus, une règle générale, quand on fait les expériences sur les élèves, est (ju’à la première entrevue les élèves prêtent toute leur attention aux expériences, ils s’y intéressent et essaient de faire le mieux possible ; mais lorsque les expériences se multiplient et se répètent, l’ardeur des élèves disparaît; ils savent déjà de quoi il s’agit, ils y font moins attention, ce qui peut fausser les résultats ; or il est évident qu’il faut profiter du moment où les élèves font les expériences avec intérêt et y prêtent leur attention ; il faut donc arriver à l’école avec un plan d’expériences dont on est sûr, qui a été préparé à la suite d’essais faits dans un laboratoire de psychologie.
EFFETS PSYCHOLOGIQUES DU TRAVAIL INTELLECTUEL 227
Les recherches de laboratoire peuvent être divisées en deux groupes :
1° On choisit un certain travail intellectuel, on le fait faire à quelqu’un pendant un temps assez long, une heure par exemple, et on observe si la vitesse et la qualité du travail changent pendant ce temps. Ce sont donc les effets produits par le travail intellectuel sur le travail même qui sont étudiés dans ce groupe de recherches.
2° On choisit un certain travail intellectuel que F on fait faire à une personne pendant un certain temps, et on étudie si à la suite de ce travail différentes facultés psychiques de l’individu n’ont pas été modifiées; ainsi, par exemple, on cherche si la durée des temps de réaction change ou non, si la mémoire des chiffres est modifiée ou non, etc. Co sont donc les influences produites par le travail intellectuel sur différents processus psychiques qui font partie de ce deuxième groupe de recherches.
Toutes ces études de laboratoire ont été faites en Allemagne, surtout dans le laboratoire de Kraepelin à Heidelberg. Ce psychologue se distingue par une grande originalité ; il a entrepris ces travaux dans le but d’arriver à des méthodes pratiques pour l’étude des différents effets du travail intellectuel, et il est à désirer que des études de ce genre soient entreprises dans d’autres laboratoires de psychologie. Les recherches faites au laboratoire de Kraepelin ont malheureusement un défaut : le nombre trop faible de sujets ; souvent les expériences n’ont été faites que sur une ou deux personnes, et c’est de résultats aussi partiels que les auteurs déduisent des conclusions générales, non seulement pour d’autres individus appartenant au même milieu, mais même pour tous les individus, y compris les malades et les élèves des écoles. Ce sont des conclusions complètement hypothétiques, dont il ne faut pas tenir compte. L’importance des recherches de Kraepelin et de ses élèves ne consiste pas dans les résultats partiels obtenus sur des individus isolés; elles valent par les méthodes d’étude que
Kraepelin a imaginées, elles valent aussi par la direction générale que Kraepelin a imposée à tous les travaux de ses élèves. Il est donc important de passer en revue les études faites au laboratoire de Kraepelin sur les influences du travail intellectuel.