VARIATIONS DU TRAVAIL INTELLECTUEL EN FONCTION DE LA DURÉE
La première recherche faite sur cette question est celle (le Oehrn, parue en 1889 comme dissertation, à Dorpat, et reproduite en 1895 dans la revue de Kraepelin h Ce travail est supérieur sur plusieurs points aux autres recherches que nous passerons en revue plus loin; d’abord les expériences ont été faites sur dix personnes, les résultats ne peuvent donc pas être considérés comme aussi partiels que ceux des autres travaux ; un second mérite de l’auteur est d'avoir fait les expériences parallèlement sur six processus psychiques différents, tandis que dans les autres recherches on n’a expérimenté que sur un ou deux processus seulement.
Les travaux intellectuels que les sujets devaient faire et dont on étudiait les variations étaient très simples et choisis de telle manière qu’on a pu exprimer par des chiffres la quantité de travail exécuté. Voici en quoi consistaient ces différents travaux :
1° Compter les lettres d'un texte imprimé en caractères latins. — Le sujet devait compter aussi rapidement qu’il le
1 Oehrn. Experimentelle Studien zur Individualpsychologie (Psychologische Arbeitcn), I, p. 92-152*
pouvait les lettres d’un texte, il devait les compter une à une, et, quand il arrivait à 100, faire un trait avec un crayon à l’endroit correspondant du texte, puis il continuait à compter les lettres du texte en commençant la numération par un. De plus, toutes les cinq minutes retentissait dans le laboratoire un coup de sonnette, et à ce moment le sujet devait faire dans le texte une marque avec le crayon. Les expériences ayant montré que la prononciation des nombres prenait beaucoup de temps, l’auteur lit des expériences dans lesquelles les sujets devaient compter les lettres d’un texte pareil au précédent, mais par groupes de trois lettres.
2° Addition de nombres d’nn chiffre . — L’auteur voulait étudier un acte d’association très simple, il choisit l’addition de nombres d’un chiffre ; le sujet avait devant lui un cahier dans lequel étaient imprimées sur chaque page dix colonnes de chiffres ; ces colonnes sont suffisamment espacées l’une de l’autre pour qu’on puisse facilement écrire des nombres entre deux colonnes voisines. Voici par exemple une partie de quatre colonnes voisines que nous
reproduisons en
grandeur
naturelle :
Ce spécimen donne une idée exacte de la dimension des chiffres et de l’écartement des colonnes ; il reste à dire que les pages du cahier sur lesquelles ces colonnes sont imprimées ontune dimension de21 sur 28 centimètres, le nombre de colonnes est de dix, et le nombre de chiffres par colonne est de 36. Nous donnons ici la reproduction d’une page entière réduite de moitié.
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Le sujet doit faire la somme des deux premiers chiffres de la première colonne et écrire cette somme à côté du second chiffre de la première colonne ; ainsi dans l’exemple précédent il doit écrire 12 (5 — |— 7 = 12) à côté de 7, puis à cette somme il doit ajouter le troisième chiffre de la première colonne, qui est 9 dans le cas présent, il obtient donc 9 — |— 12 = 21, et ce 21 doit être écrit à côté de 9 ; il doit ensuite ajputer à cette somme (21) le quatrième chiffre de la colonne (qui est 3) et ainsi de suite ; lorsque la somme dépassera 100 il devra négliger les centaines. Le sujet doit faire les additions aussi rapidement qu’il le peut ; toutes les cinq minutes, au coup de sonnette, il doit faire une marque avec le crayon. On peut ainsi compter, quand tout est terminé, le nombre d’additions qui ont été faites toutes les cinq minutes, et de plus, on peut compter le nombre d’erreurs commises. Nous décrivons aussi longuement cette méthode, parce que c’est la meme méthode qui est employée dans toutes les autres recherches faites au laboratoire de Kraepelin, et que cet auteur propose meme d’employer cette méthode dans les écoles et sur des malades.
Elle présente un défaut grave : c’est qu’il faut écrire chaque fois le résultat de l’addition ; cette nécessité d’écrire prend un temps bien plus considérable qu’on ne le pense en général, — et, cause d’erreur importante, ce temps pris par récriture est souvent supérieur au temps nécessaire pour faire l’addition elle-même. Or les expériences de ce genre durent au moins une demi-heure et souvent leur durée dépasse une heure; faire des calculs aussi monotones en se dépêchant toujours est assez fatigant, mais ce qui est bien plus fatigant encore, comme l’un de nous (Y. Henri) a pu le constater sur lui-même et sur d’autres personnes en refaisant des expériences analogues à celles de Kraepelin, c’est d’écrire les résultats chaque fois. On arrive après un certain temps à un état d’énervement général, les mouvements de la main deviennent saccadés, on ressent de la fatigue dans la main et dans les doigts. Il est
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certain que cette fatigue motrice cle la main doit influencer les résultats, et comme les variations que Ton observe en général par la méthode des additions sont très faibles, il est à craindre que ces variations ne soient souvent dues à des effets de fatigue motrice de la main.
C’est une cause d’erreur sur laquelle Kraepelin et ses élèves n’ont pas suffisamment porté leur attention et qui diminue de beaucoup la valeur des expériences faites par cette méthode. Mais nous croyons quand même que cette cause d’erreur ne suffit pas pour rejeter complètement la méthode des calculs ; il faut seulement la modifier pour les recherches que l’on voudra entreprendre par cette méthode, il faut surtout augmenter la durée de l’acte d’addition. Deux modifications peuvent être employées, comme des expériences préliminaires nous font montré ; c’est soit de faire faire au sujet des multiplications mentales de nombres de deux chiffres par des nombres d’un chiffre, soit de faire faire des additions de nombres de deux chiffres à des nombres de deux chiffres. De cette manière la durée prise par l’écriture des résultats reste à peu près la même que précédemment, mais l’acte mental est allongé, par conséquent on a moins à craindre que les variations dans la vitesse d’écriture ne modifient d’une façon notable les résultats.
Nous faisons cette critique de la méthode non seulement pour le travail de OEhrn, mais pour tous les travaux faits sous la direction de Kraepelin, et dont nous passerons en revue plus loin les plus importants.
3° Écriture sous dictée. — Dans ces expériences faites par OEhrn, l’auteur cherchait à déterminer la vitesse de l’écriture tracée sous une dictée aussi rapide que possible. On dictait au sujet un texte facile, il devait écrire aussi vite qu’il le pouvait, et toutes les cinq minutes il faisait une marque; l’auteur n’a pas tenu compte des erreurs commises dans la dictée ; il n’a compté que le nombre de lettres écrites toutes les cinq minutes.
4° Lecture à haute voix. — Pour étudier une autre fonction motrice, l’auteur priait le sujet de lire à haute voix aussi rapidement qu’il le pouvait un texte facile. On notait le nombre de lettres lues toutes les cinq minutes.
5° Mémoire des chiffres. — On peut étudier la mémoire des chiffres de deux façons différentes : d’une part, on peut prononcer devant le sujet une série de quelques chiffres, sept par exemple, et le prier de répéter après cette unique audition les chiffres de la série dans le même ordre. On détermine ainsi le nombre maximum de chiffres qui peuvent être retenus exactement après une seule audition. D’autre part, on peut donner au sujet une série de chiffres assez longue pour qu’il ne puisse pas la répéter après une seule lecture; on dira au sujet de lire cette série de chiffres plusieurs fois de suite, jusqu’à ce qu’il puisse la dire de mémoire exactement ; on compte dans ce cas le nombre de répétitions nécessaires pour apprendre cette série de chiffres, et ce nombre de répétitions exprimera d’une manière relative l’état de la mémoire des chiffres chez l’individu sujet. Pour une même série de chiffres, celui qui a employé plus de répétitions a une mémoire d’acquisition moindre que celui qui en a employé moins.
L’auteur a employé cette deuxième méthode : le sujet avait devant lui des séries dont chacune se composait de 12 chiffres; il devait lire la première série autant de fois de suite qu’il lui était nécessaire pour pouvoir la répéter exactement de mémoire; ceci fait, il passait à la seconde série et ainsi de suite. Toutes les cinq minutes, au coup de la sonnette, le sujet traçait une marque au crayon ; on voyait ainsi combien de chiffres, par séries de 12, il avait appris par cœur toutes les cinq minutes.
Donnons un exemple d’une série de 12 chiffres : 659438728594
Il faut en moyenne pour un individu une dizaine de répétitions pour apprendre cette série par cœur.
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6° Mémoire des syllabes. — De même que pour les chiffres, on présentait au sujet des séries composées chacune de douze syllabes différentes n’ayant pas de sens. En voici un exemple :
Kal , rop , fech , tal , rur9 til, dep , nov, veil, pex, bor , ciq.
Ce sont, on le voit, des syllabes composées avec une voyelle comprise entre deux consonnes. Le sujet doit lire une série analogue à la précédente, autant de fois qu’il est nécessaire pour pouvoir la répéter de mémoire. Ceci fait, il passe à la série suivante. On compte comme précédemment le nombre de syllabes apprises par cœur tous les cinq minutes.
Ces différentes expériences étaient faites pendant deux heures chacune sans interruption ; on notait, comme nous l’avons déjà dit, la quantité de travail fait toutes les cinq minutes.
Dix personnes de vingt et un à trente-trois ans, pour la plupart des médecins et des étudiants, ont servi comme sujets.
Examinons les résultats obtenus. Lorsqu’on fait un travail intellectuel continu, plusieurs facteurs différents entrent en jeu. En effet, on peut se mettre au travail avec plus ou moins d'énergie ; on peut en commençant ne pas bien savoir s’y prendre pour faire vite le travail exigé ; puis, au bout de quelque temps, on acquiert une certaine adaptation d’esprit qui permet de faire le travail plus rapidement; enfin la fatigue peut intervenir et modifier la vitesse; l’ennui, l’idée qu’il y a encore beaucoup de temps jusqu’à la fin, ou au contraire l’approche de la fin, toutes ces causes influent sur la vitesse du travail, et si on analyse l’état mental de celui qui fait l’expérience, on trouve que cet état est très complexe.
Kraepelin et ses élèves admettent que lorsqu'on fait un certain travail intellectuel, deux facteurs principaux influent sur la vitesse ; ces deux facteurs sont appelés par eux l 'exercice et la fatigue. Une telle affirmation aurait
besoin d’être prouvée, et surtout il serait nécessaire d’analyser exactement le sens de ces termes exercice et fatigue . Doit-on appeler exercice toute augmentation de la vitesse du travail ? Nous ne le croyons pas, puisqu’une émotion, une concentration extrême de l’attention peuvent augmenter la vitesse de travail. En somme, on ne peut pas admettre les explications de Kraepelin et de ses élèves sans faire des réserves.
D’après OEhrn, les deux facteurs principaux, qui sont l’exercice acquis et la fatigue, ont une influence opposée : le premier tend à augmenter la vitesse du travail, tandis que le deuxième la ralentit. Par conséquent, à chaque moment la quantité de travail se trouve réglée par l’intensité des deux facteurs. Si l’exercice à un moment donné est grand et si la fatigue est faible, c’est l’exercice qui prédominera, et la quantité de travail exécuté sera plus forte qu’au commencement; si au contraire l’exercice acquis est faible, tandis que la fatigue est déjà assez forte, on fera moins de travail qu’au commencement. Donc si on prend les quantités de travail fait de cinq minutes en cinq minutes, on pourra voir comment varie la différence des deux facteurs ; toutes les fois que la vitesse de travail augmentera, on pourra en conclure que l’exercice acquis prédomine sur la fatigue, et au contraire, lorsque la vitesse du travail diminuera, on dira que c’est la fatigue qui prédomine. Mais dans aucun cas on n’obtient la valeur de l’influence produite par l’un des deux facteurs isolément; l’influence de l’exercice masque celle de la fatigue, et réciproquement l’influence de la fatigue masque celle de l’exercice.
C’est là un fait général qu’il faut se rappeler, car il intervient non seulement dans les expériences de laboratoire, mais aussi dans les expériences faites sur des élèves des écoles, et il est souvent bien difficile de distinguer l’influence produite par la fatigue mentale puisque cette influence est masquée par celle de l’exercice. Nous en verrons plusieurs exemples dans la suite.
VITESSE DU TRAVAIL INTELLECTUEL
La vitesse moyenne des différents travaux intellectuels étudiés par l’auteur varie beaucoup suivant les individus et suivant les travaux. Nous donnons dans le tableau suivant la vitesse maximum, la vitesse minimum et enfin la vitesse moyenne pour différents actes psychiques qui font partie des travaux intellectuels étudiés par l’auteur.
DURÉE
minimum.
DURÉE maximum .
DURÉE
mojenne.
Lecture d’une syllabe
Acte de compter des lettres par groupe de trois lettres ; durée pour une îettre