CHAPITRE VIII L'attention et ses conditions physiques
Cil. Darwin considère raUcntion comme la plus iraporlantc de toutes les facultés qui concourent au dévelop ])cmcnt de Tintelligence humaine. Il raconte qu'un individu achetait au jardin zoologiquc de Londres des singes au prix de 5 livres sterling. Cet homme faisait le métier de dresser des singes pour les bateleurs.
Lui ayant demandé comment il pouvait en si peu de temps reconnaître si un singe était capable de devenir un bon acteur, il répondit que cela dépendait de la plus ou moins grande attention que le singe accordait à ce que l'on faisait devant lui. Si, quand il apprenait à un singe quelques tours, l'animal se laissait distraire par une mouche ou tout autre événement futile, tout espoir de Tins- Iruirc devait être abandonné.
On comprend ainsi comment les mCMues animaux diffèrent dès leur naissance lun de l'autre parles données de leur intelligence. Dans un livre de Romanes (1), on trouve le journal des observations écrites au jour le jour de toute la vie et de toutes les occupations d'un singe provenant du jardin de la Société zoologique de Londres. Ce
1) Romanes, l'Intelligence des animaux^ vol. ïl, pp. 239 253. Bibliothèque scieûtifique internntionnle. Paris. AlCvin.
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sont des pages aussi intéressantes pour Tétude de la psycholçgie que charmantes par le coloris, pour ceux qui veulent connaître l'évolution de Tesprit. S'il n'existait pas d'autres raisons qui obligent à admettre une parenté outre le singe et Thommë, il suffirait d'observer avec (juelque attention ces animaux, pour reconnaître unô affiliité certaine avec nous.
L'esprit infatigable d'investigation, dit Romanes, l'ap- [»lication soutenue dont fit preuve ce pauvre singe, consa- < rant tout son temps à tâcher de se rendre compte, dans la mesure de son intelligence, des objets insolites qui tombaient entre ses mains, pourrait servir de leçon à un observateur superficiel. Et, si Ton considère l'intensité de sa satisfaction quand il réussissait à faire quelque petite découverte, comme par exemple le mécanisme de la vis, l'étonnante puissance d'abstraction ainsi révélée est un phénomène si unique dans le règne animal que, pour mon compte, je n'y ai ajouté fui qu'à force de le voir de mes propres yeux.
Bien que j'aie déjà consacré quelques pages à cette étude de l'attention dans mon livre sur la Peur, je reviens volontiers sur cette question, parce qu'elle est une des conditions indispensables pour la production de la fatigue intellectuelle.
C'est dans la Psycho-physique de Fechner que cette question est abordée pour la première foisau point de vue physiologique. Nous avons déjà dit qu'une excitation d'un sens ('.oit avoir une certaine force pour que ce sens soit averti. Le moment où Ton commence à sentir un excitant est ce que Ton appelle le seuil (Schwelle).
Pour cet auteur, dans l'attention ordinaire de l'esprit, il existe un sommeil partiel de certaine partie du cerveau, alors que d'autres sont éveillées. Fechner met ensemble dans un môme chapitre l'attention et le sommeil partiel.
La vie intellectuelle de l'homme, d'après Fechner, oscillerait donc entre la veille et le sommeil, et encore pendant
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l'état de veille existerait il des régions cérébrales qui sommeilleraient.
Après Fechner, c'est Wundtqui, portant ses rechercîjes sur Tattention, a apporté le puis de lumière sur cette question; forcé de me limiter pour un livre populaire, je voudrais citer seulement les faits importants qui furent mis en évidence par Técole psychologique de Leipzig, sur l'attention.
Dans ce chapitre, je me contenterai de prendre comme exemple les modifications qui se succèdent dans l'organisme quand on devient attentif. Le léger état d'excitation qui se produit dans le cerveau, pour lui permettre un meilleur travail et la conservation plus longue de l'image de l'objet, est un fait auquel prennent part tous les autres organes. L'étude de ces modifications a une grande importance pour le physiologiste, parce qu'elles rendent mani feste le fait physique qui accompagne l'activité psychique du cerveau.
Dans mon livre de la Peur, j'ai démontré, à l'aide du pléihysmographe et de la balance, de quelle façon se déplace le sang dans le cerveau quand on pense à quelque chose (1).
La respiration se modifie pendant l'attention. On peut mettre ce fait en évidence en plaçant autour du thorax un appareil inscriptcur de mouvements respiratoires.
Mais cette modification est loin d'être constante, parce que, par le seul fait d'être en expérience on se trouve déjà soumis à une excitation. Plus constante et plus précise est, par contre, l'altération que l'on observe quand le sujet distrait ou profondément tranquille se met à penser à un objet.
Dans mon travail sur la respiration (2), j'ai publié des
(1) A. Mosso, la'Peur, éûilion fra-aise, p. 60.
(2) A. Mosso, R s:>iralion périodique et respiration superflue ou de luxe. Archives Italiennes de Iiiologle, t. yil, p. 52.
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tracés pris sur moi, pendant une profonde distraction. On inscrivait les mouvements de l'abdomen et du thorax. A mesure que la tranquillité de l'esprit devenait plus complète, la fréquence des mouvements respiratoires augmentait en même temps que Tamplitude de la respiration diaphragmatique diminuait. Des deux facteurs associés qui servent à la respiration : le thorax et le diaphragme, le dernier avait une tendance à se reposer.
Je me considérais comme distrait, qnand, àTapparitiou d'une idée, je ne pouvais plus concevoir son origine ni ses relations avec l'idée qui la précédait. 11 y avait des images qui s'imposaient à mon esprit, bien que j'eusse eu en principe la volonté de rester en repos, et ces images réapparaissaient de temps en temps pendant toute la période de ciilme.
A ce moment, je poussais le bouton d'un appareil électrique que j'avais à la main et faisais un signe sur le cylindre enfumé où s'incrivaient les mouvements respiratoires. A peine ce signe était-il fait que la respiration devenait plus profonde et plus lente.
Quand l'attention se réveille, il se produit une modification dans les fonctions du thorax et du diaphragme ; si nous devenons distraits, le diaphragme tend à se reposer, et le thorax fonctionne avec des mouvements plus amples et légèrements irréguliers.
A peine la conscience est-elle revenue, que la respiration change de type et devient plus lente ; le diaphragme fait des mouvements plus forts, et le thorax diminue l'amplitude de sa dilatation.
J'ai néanmoins trouvé des personnes chez lesquelles les mouvements respiratoires cessent d'êtres uniformes et tendent à revenir périodiques aussitôt que leur attention tombe et qu'ils s'assoupissent légèrement. Le D' Rondelli présente ce phénomène très manifestement. Cette expérience sur l'homme réussit surtout au moment où la distraction conduit facilement au sommeil.
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Le D'Rondclli s'asseyait commodément dans un fauteuil et lisait; nous inscrivions snr un cylindre ses mouvements respiratoires. Tant qu'il était attentif, le tracé restait m>i^ mal, mais aussitôt qu'il commençait à être distrait, on: observait de Tirrégularité et, quand il bâillait et que le livre tenu dans la main se mettait à osciller, la respiration prenait une forme périodique. Il y avait des moment» pendant lesquels la respiration devenait très superficielle^ semblant s'arrêter, puis d'autres où elle augmentait graduellement pour diminuer ensuite avec une grande régularité.
Je sens chez moi que le cœur bat plus fort toutes les fois que je me mets à penser à quelque chose, après un long repos mental ; quand dans le sommeil il se produit une petite rumeur, le battement cardiaque devieni subitement si fort que j'en ai conscience. Puis peu après, la palpitation disparaît.
Je crois qu'il faut expliquer la première origine de cette impulsion plus forte par la contraction des vaisseaux sanguins; on voit ainsi qu'il existe dans l'attention une modification des plus complexes. Pour me servir d'une comparaison matérielle, je dirai que notre cerveau n*a pas la sensibilité d'une plaque photographique qui, maintenue, dans l'obscurité, est toujours prête à se laisser impressionner par l'image, mais que tout l'organisme prend part à la préparation des conditions d'une cérébralion plus active.
En ce qui concerne l'influence qu'exerce la circulation du sang sur l'activité du système nerveux, je rapporterai une observation de J. MiiUer (i).
(1)J. Mûller, Ueber die p ha nias Use hen Gesichlerscheinuriffen, p. 15.
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w Quand j'avais observé longiemps, les yeux clos, les champs obscurs de la vision, il m'arrivait souvent de voir une faibie lumière qui irradiait rythmiquemeot d\\n point au-dessus du champ interne, puis disparaissait. Ces phénomènes lumineux étaient syjichrones des mouvements expiratoires et ne pouvaient avoir d'autres causts qne Tafflux plus copieux du sang -vers le cerveau pendant l'expiratien et le mouvement accéléré du sang dans la substance aerveuse destinée à la vision.
L'expérience a démontré que l'attenlion n'est pas un processus' continu, mais qu'elle procède par intermittence, comme par saccade. Ces intermittences ont bien été éiiidiées par Wundt et spécialement par Lange.
Leumann aurait observé que les oscillations périodiques de l'attention étudiées par Lange et d'autres étaient synchrones avec les périodes respiratoires. Toutes les fois que ce fait a lieu, nous devons admettre qu'à toute excitabilité plus grande, produite par l'aûlux sanguin dans le cerveau, correspondent des périodes dans la puissance de l'attention.
Outre la respiration, il existe d'autres causes capables de produire des périodes dans les fonctions des centres nerveux. Dans le sommeil profond, l'activité respiratoire peut être interrompue régulièrement par des pauses qui durent près d'une minute.
Dans le sommeil, notre respiration est régulière ; mais il suffit de faire un léger bruit pour déterminer un arrêt pespiratoire, auquel succède une profonde inspiration; les minutes qui suivent les mouvements respiratoires présentent une série successive d'augmentation et de diminution de force, et le tracé indique une série d'ondulations que j'ai désignées sous le nom d'oscillatioris successives, L'ëaergie des centres nerveux ne se dégage pas suivant un mode continu, mais bien suivant un mode alternatif d'une activité variable. Quand on trouble l'équilibre des •centres nerveux, on voit naître des oscillations de plus
en plus fortes, comparables à ce que Ton observe quand on sonne une lourde cloche : chaque traction de la corde accumule en elle une force qui détermine des oscillations de plus en plus énergiques. Ce que nous venons de dire pour la respiration s^applique à Tattention et à la fatigue. Pour s'en convaincre, il suffît de regarder fixement le soleil ou encore une lumière pendant la nuil, pour épuiser une région de la rétine et obtenir ensuite une image successive qui est un effet de la fatigue. En regardant cette image, nous la voyons disparaître puis revenir, et ces oscillations se répètent pendant un temps assez long, jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent totalement.
En étudiant ces phénomènes, nous voyons avec quelle rapidité s'épuise l'énergie des éléments nerveux; quelques secondes de travail suffisent pour amener cet épuisement dans les cellules cérébrales; et l'activité prolongée du cerveau, malgré cette rapide fatigue de ses éléments, ne s'explique que par la présence, dans les circonvolutions, de milliards de cellules qui se suppléent réciproquement.
Haller niait que l'homme fût libre de diriger à son geé son attention. Nous savons en effet que celle-ci varie beaucoup suivant les individus et les moments. Nous verrons même plus loin que les plus grands efforts de notre volonté ne réussissent pas toujours à la fixer. Chez les personnes faibles et nerveuses, principalement chez les femmes, l'attention prolongée peut amener des troubles graves. Ceux qui, les yeux bandés, arrivent à lire la pensée des personnes dont ils tiennent les mains dans les leurs, obtiennent ce résultat grâce aux contractions fibrillaires involontaires qui se produisent chez ces sujets. L'effet hypnotique d'objets longtemps considérés est bien connu. Dans l'église Saint-Dominique de Sienne, il y a une peinture de Sodoma représentant. Sainte Catherine. Aucun