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CHAPITRE IX La fatigue intellectuelle

Nous ne savons- pas encore la nature intime de nos pensées, et le mieux serait de n'en pas parler; mais la physiologie, comme Ta dit Du Bois-Reymond, est la seule des sciences naturelles dans laquelle nous soyons forcés de parler de ce que nous ne savons pas encore.

En physiologie, il nous arrive aussi souvent de parler d'organes dont nous ignorons les fonctions, tels que la rate, le thymus, la glande thyroïde, la glande pituitaire. Tout au plus savons-nous qu'une pensée, une émotion, un sentiment, nécessitent une transformation d'énergie, mais nous n'en possédons pas encore de preuve palpable. Le principe de causalité est encore l'expression d'un postulat.

Comme élément fondamental de la pensée, on peut noter la mémoire, qui repose certainement sur une base matérielle : l'état physique de la cellule cérébrale. Nous ne savons pas du reste comment les sensations extérieures arrivent à laisser un vestige de leur existence dans le cerveau, mais nous savons que la réaction du monde extérieur est plus ou moins profonde et durable, suivant des conditions normales ou pathologiques du cerveau. L'action de répéter ou de réciter à haute voix une leçon, comme le font les enfants, rappelle l'impression telle qu'elle se pratique dans certains arts. Il s'agit d'un phénomène analogue tu dessin d'une aquarelle, c'est-à-dire fait avec des cou-

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leurs légères et faciles à cflucer, qu'il faut parfois retoucher à certains endroits.

La continuité du souvenir, Técho qui se fait en nous des processus chimiques qui se passent en nos cellules cérébrales, la mémoire persistante et jamais interrompue sont la base de cette entité que les philosophes ont appelée le « moi ». I/aptitude des cellules nerveuses à retenir les impressions reçues est une de leurs propriétés les plus caractéristiques. On peut comprendre que la plante soit privée de mémoire, mais chez Tanimal c'est la tendance à se rappeler les impressions antérieures qui crée l'instinct et plus tard les processus psychiques plus compliqués. L'instinct, l'association des idées, l'éducation vont en se perfectionnant dans la série zoologique, mais au fond le phénomène reste toujours le même.

C'est cette phosphorescence continuelle des images représentatives qui constitue la conscience, et c'est le contenu non le contenant qui donne l'expression du Moi.

L'image est de même nature que la sensation. C'est un éclair, un fantôme, qui se réveille spontanément sans l'intervention du dehors.

Ce que nous appelons imagination et vivacité de l'esprit est le pouvoir que nous avons de réveiUerfapidenieiit des sensations simples ou complexes, les émotions et les états psychiques qui ont laissé une trace dans notre cei»veau.

Les yeux de notre esprit contemplent ce spectacle qui se passe en dedans de nous par le réveil des sensations passées. Et ceux qui voient le mieux ces images internes sont les poètes et les artistes.

Mais cette richesse, cette profusion d'images, ne sert à rien si on ne peut les classer et les mettre dans un certain ordre. Comment se fait ce classement? Il est difficile de

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le dire, c'est là un domaine où la physiologie a bien peu progressé. Nous savons tous que ce réveil de la mémoire s'effectue parfois en dehors de notre volonté et même contre notre volonté. Si nous nous croyons les maîtres de notre moi, c'est parce que nous ignorons les phénomènes psychiques inconscients qui ont précédé la détermination de notre pensée. Mais aussitôt que disparaît la faculté de choisir entre les différentes idées qui se présentent à Tesprit, le processus des images qui nous conduisent à un résultat psychique cesse d'être conscient; quand une idée s'impose, se fixe, le libre arbitre disparait et fait place à la folie.

Alexandre de Humboldt, pour montrer combien le contact intime d'un peuplé avec la nature peut enrichir une langue, raconte que les Arabes ont plus de vingt mots pour indiquer le désert. Mais nous, nous n'avons qu'un terme pour désigner la fatigue. La raison de cette différence est facile à comprendre : le désert peut être plat, ondulé, montagneux, recouvert de ^able, sec ou marécageux, et ridée de désert peut s'associer avec les attributs topographiques les plus différents. Mais la fatigue est une sensation interne qui ne présente pas de reliefs caractéristiques suffisants pour décelerles variétés de sa. physionomie.

Quand on dit fatigue, plaisir, faim, soif, clracun comprend ce qu'on veut dire «t peut, au moyen d'adjetrlifs, exprimer l'intensité plus ou moins grande de la sensation ; mais nous ne pouvons comparer la précision de l'image que nous éveillons ainsi à celle que produit en noQS'la vue du désert.

îDiiDs le travail moscirlaire de peu d'intensité, il y a un légw sentiment de pesanteur. Si le travail a été considérable, nous ressentonsiine sensBition douloureuse qui per-siste quelques joirre. La sensation d'abattement que nous

éprouvons à la suite d'une violente émotion, le besoin de repos qu*éprouve le cerveau après s'être fatigué, est quelque chose de beaucoup plus vague et de beaucoup plus indéchiffrable que la fatigue musculaire. Ce qui complique cette étude, c'est que la fatigue nerveuse n'agit pas de la même façon chez tous les hommes, et nous ne pouvons par suite jamais être certains, quand nous parlons à quelqu'un des sensations que nous avons éprouvées, que celui-ci les a ressenties de la même façon. La douleur ou le plaisir qu'une même cause détermine chez plusieurs personnes peuvent faire supposer que celles-ci éprouvent les mêmes sensations, mais rien ne le démontre, et, quand nous parlons de fatigue intellectuelle, nous n'avons pas le droit de généraliser les faits que nous observons sur nousmêmes, de les étendre à d'autres.

Les sensations internes sont si obscures qu*elles ne peuvent nous faire connaître directement la position de nos organes intérieurs. Les viscères abdominaux ne révèlent leur présence que lorsque leurs nerfs sont rendus plus excitables par un processus morbide, par rinflammation. Le cerveau lui-même est insensible, et Galien avait déjà remarqué qu'on pouvait toucher la substance cérébrale sans déterminer de douleur.

Les nerfs sensibles à la douleur se retrouvent principalement dans la peau, à la limite du monde extérieur contre les injures duquel ils nous défendent, grâce aux phénomènes douloureux que celles-ci y déterminent.

Nous avons une si faible notion de ce qui se passe ea nous que, pour apprécier la température fébrilej il faut recourir au thermomètre.

Ainsi certains malades croient avoir froid quand leur température interne dépasse la normale. Certaines maladies infectieuses très graves ont une période d'incubation dont la victime n*a point du tout conscience. Elles agissent ainsi comme certains venins qui s'introduisent furlive* ment dans l'organisme pour le tuer sans douleur.

La latiguc, qu'on peut considérer comme une sorte d'empoisonnement, peut allérer la constitution du sang et les conditions de la vie, sans que nous ressentions autre chose qu'une sensation vague d'épuisement.

C'est un fait accidentel, si je puis m'exprimer ainsi, que ce pouvoir que possède l'homme civilisé d'aujourd'hui de s'étudier lui-même et de Yoir ce qui se passe en lui. L'homme n'était point fait pour ce but : il était seulement destiné, comme l'animal, à lutter pour la vie, et c'est sur ce plan qu'il est b&ti tout entier.

Si la sensibilité interne est peu marquée, c'est pour ne pas fatiguer le système nerveux, occupé tout entier par le combat contre le monde ambiant.

n est assez difficile de dire par quoi se révèle la fatigue du cerveau, à cause des différences individuelles à la résistance, à répuîsement. Je veux me faire comprendre par un exemple. Si un grand nombre de personnes s'exposent aux causes de refroidissement, il se peut que les unes prennent une pneumonie, une autre le tétanos, une troisième une paralysie faciale, une quatrième un rhumatisme, une cinquième une entérite, une sixième une maladie de la peau, ttmdis que les autres resteront indemnes.

Ces différences de tempérament, sur lesquelles insistaient tant les anciens, ne dépendent pas de la bile, du sang, du flegme, comme le croyait Hippocrate, mais bien du système nerveux. Il est probable que les personnes dites nerveuses n'ont pas un système nerveux proportionné à leur organisme. Dans ces personnes, il y a comme un arrêt de développement du système nerveux qui a gardé quelques-uns de ses caractères infantiles.

Malheureusement, il nous manque des études comparatives entre le poids des centres nerveux et celui des muscles chez différentes personnes dont on connaîtrait

bien la psychologie et le faciès intellectuel. La comparaison entre rhomme civilisé et rhomme sauvage est à peine indiquée; les documents anthropologiques et ethnologiques que Ton possède ne peuvent servir encore pour une étude physiologique.

Haller, dans son grand Traité de Physiologie, compare les effets de l'amour à ceux de la fatigue qui excite la circulation sanguine et provoque la sueur. Buffon, qui travaillait douze heures de suite, s'apercevait qu'il était fatigué quand il avait chaud et que la sueur commençait à perler. J'ai déjà parlé, dans mon livre sur la Peur, du retentissement du travail intellectuel. sur le cœur et les vaisseaux sanguins. Je rappellerai seulement que la fatigue cérébrale rend le pouls petit, que la tète s'échauffe que les yeux s'injectent, que les pieds se refroidissent. Il y a des personnes qui ressentent en même temps de» bourdonnements d'oreilles. Ces phénomènes sont produits par le resserrement des vaisseaux, qui tendent à maintenir à un chiffre élevé la pression sanguiae. ' Cet excès de tonicité se rencontre même sur d'autres organes à fibres lisses, par exemple sur la vessie, ce qui noas force à uriner plus souvent que lorsque nous nous reposons ou que nous sommes en promenade. Le refroidissement des pieds, les crampes des mollets, réchauffement de la tète ont tous une même caisse :>leTes8errement des vaisseaux périphériques dont le sang afflue au Cerveau.

Le docteur Gley, étudiant l'influenee du travail intellectuel sur la température intenie du corps, observe que lorsque nous nous mettons à table pour écrire ou lire, il y a d'abord abaissement de la température, du fait de l'immobilité à laquelle nous nous astreignons. Mais c'est là un phénomène passager, et, peu à peu, surtout si le travail intellectuel est intense, la température du corps

s'élève au-dessus de la normale. Uq phénomène plus grave, c'est Tapparition de palpitations de cœur. Deux confrères, se portant bienJdu reste, me racontent que, lorsqu'ils sont en vacance à la campagne, ils n'ont jamais de palpitations, mais que celles-ci reviennent dès qu'ils recommencent à travailler. A ce moment, ils sont obligés de se fatiguer beaucoup pour leurs recherches de laboratoire et les soins à donner à leur clientèle; le soir, quand ils se mettent à leur table de travail, il leur survient des palpitations de cœur qui les forcent à se reposer, s'ils ne veulent pas voir ce phénomène empêcher tout sommeil. Dans ces cas, est-ce le cœur qui bat plus fort, ou la sensibilité à ces battements qui est accrue? Probablement l'un et l'autre à la fois.

Un travail intellectuel exagéré peut amener même des irrégularités et de la tachicardie, et c'est là un phénomène que je ressens pour ma part.

Subitement, je sens une contraction au thorax avec tendance à révanouissement, dont je ne peux m'expliquer la cause. La respiration est libre, tous les sens fonctionnent bien, et cependant je sens qu'il vient de se passer quelque chose en moi. Si j'interroge mon pouls, je vois que mon cœur bat plus vite, si vite même que j'en compte difûcilement les pulsations. Cela dure à peine une minute, puis lea battements du cœur se ralentissent et tombent même au-dessous de la normale, de telle sorte qu'il existe à peine une pulsation cardiaque toutes les deux ou trois secondes ; cette deuxième période dure à peine une demiminute. Chez Charles Darwin, le travail intellectuel exagéré produisait facilement le vertige. Maurice Schiff est pris dans les mêmes circonstances de légers tournoiements de tête, n s'occupait de la réédition de son Traité sur la phjfsiologie du système nerveux. Le jour, il expérimentait avec une intensité de travail et uneattention merveilleuses î le soir, il me dictait. A certains moments, quand il voulait par exemple aller prendre un livre dans la bibliothèque.

il était pris de vertige; puis ces vertiges le prirent de temps à autre dans sou laboratoire; mais, le Traité ayant été publié, les tournoiements de tête cessèrent. Ces phénomènes ne paraîtront pas nouveaux à ceux qui travaillent activement du cerveau.

Foscolo écrivait à un de ses amis: « Je travaille à ne pouvoir plus ni manger ni digérer i. Les mauvaises digestions, comme nous le verrons dans la suite, sont un accident des plus fréquents chez ceux qui travaillent beaucoup du cerveau, tellement que Tissot disait : « L'homme qui pense le plus est celui qui digère le plus mal ». Les observations que j'ai recueillies chez des sujets bien portants, ne confirment cependant pas toujours cet axiome de Tissot; chez quelques-uns, le travail intellectuel intense aiguise au contraire Fappétit.

Moleschott a fait ressortir que le travail intellectuel exagère la nutrition ; aussi dit-il que les artistes et les gens de lettres sont rarement gras, malgré la vie sédentaire qu'ils mènent.

Ces exceptions que nous avons dû faire pour Fappétit, nous sommes obligé de les répéter pour le sommeil. Un travail intellectuel qui fatigue sans épuiser, dispose à dormir. Après une journée de travail intellectuel intense, si nous voulons continuer le soir, nous nous apercevons que nos idées sont confuses, que nous travaillons avec mollesse et que notre mémoire même ne nous sert plus bien. Un des mes amis, qui est poète, m'a raconté que le soir, s'il se trouvait fatigué et qu'il voulût néanmoins composer une pièce de vers, il ne trouvait plus les rimes. A certains moments, nous avons tous éprouvé une cer* taine difficulté à suivre un raisonnement; nous avons senti une torpeur intellectuelle qui se révélait par un état vague et mal défini et qui montrait l'épuisement de notre cerveau. Certaines difficultés, que nous nous

ferions un jeu de vaincre le matin, peuvent nous paraître le soir insurmontables; nous perdons à ces moments toute confiance en notre esprit, et notre volonté même devient molle ; les lettres d*un manuscrit ou d*un livre dansent devant nos yeux, nos paupières deviennent pesantes, nos yeax clignotent, nous bâillons et sommes forcés de cesser tout travail. Frédéric Galton, dans un travail intéressant sur la fatigue mentale, rend compte de quelques expériences qui prouvent que certains écoliers ne peuvent plus mettre l'orthographe quand ils sont fatigués et qu'ils sautent des mots en écrivant. Dans la fatigue du cerveau, on observe des phénomènes qui ont une certaine ressemblance avec ceux qu'on a à noter dans les muscles, après une longue marche. Nous avons tous éprouvé des engourdissements des jambes, qui nous empêchent de reprendre la marche si nous sommes assis pour nous reposer; il en est de même du cerveau, et, lorsque nous sommes fatigués par un long travail intellectuel, nous ne pouvons nous remettre à la besogne qu'au prix d'un grand effort. Le mal de tête qui succède à un travail cérébral intense est de même nature que l'engourdissement de la jambe qui survient à la suite d'une longue marche ou à la raideur qu'on ressent dans les muscles du bras après une partie de ballon. Nous verrons plus tard qu'il suffit d'un léger œdème et d'un petit trouble dans la circulation lymphatique pour produire l'incapacité de penser.

Chez moi, la fatigue des yeux précède la fatigue du cerveau, et je ne travaille pas plus de quatre à cinq jours de suite, d'un travail intense. J'ai eu l'occasion de m'en convaincre plus d'une fois en écrivant ce livre. Tant que durent mes occupations de professeur, mes leçons, mes travaux de laboratoire^ leur variété fait que je ne me fatigue pas beaucoup le cerveau. Mais, s'il survient une semaine de vacance et que je m'abandonne à toute la fougue d'un travail suivi de dix à douze heures, je suis obligé de cesser au bout de trois à quatre jours. Le soir

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du troisième jour, je sonfifre de la tète, et, si je mai%iit«, Je sens une légère incertitude dans les mouvements des membres inférieurs, bien que les contractions de leurs muscles s'accomplissent comme d'habitude ; Tappétit reste bon, j'ai chaud à la tète, et je ressens dans différentes parties du corps un léger fourmillement avec des sensations lugaces de chaud et de froid ; j'éprouve un peu de lourdeur dans les reins. Le soir, quand je vais au lit, il me faut attendre une demi-heure et quelquefois une heure avant de m*endormir, ce qui chez moi est tout à fait anormal. De plus, mon sommeil est mauvais, et je m'éveille à la suite de cauchemars. Le matin, quand je m'éveille, j'ai les yeux rouges et chassieux, je me sens fatigué, et le repos de la nuit n'a pas suffi à me remettre ; mes muscles sont paresseux, ma main se fatigue rapidement d'écrire, et je ressens une pesanteur continue de tète ; je ferme alors les livres, je mets de côté mes papiers, et, après vin^çtquatre heures de repos, je me trouve guéri.

La fatigue des yeux dans la perception des couleurs a été surtout bien étudiée parGœthe. L'œuvre scientifique qui lui a coûté le plus de peine est son traité en quatre volumes sur les Couleurs (i). Dans le quatrième, il raconte ce qui Ta conduit à entreprendre cette étude.

« Plus je contemplais, dit-il, les œuvres d'art qui se présentaient à mes yeux dans l'Allemagne du Nord, et plus surtout je m'entretenais avec des personnes instruites ayant voyagé au dehors, plus je sentais qu'il me manquait une base à toutes mes connaissances, et plus je me persuadais qu'un voyage en Italie pouvait m 'offrir quelques enseignements; et finalement, après l)ien des hésitations, je franchis les Alpes. Je compris, en vovant un si grand

[i) Gœlhe. Zur Farbenlhere, 1812

nombre d'objets nouveaux tout autour de moi, qu'il ne s'agissait pas de remplir des lacunes et de ramasser de& trésors nouveaux, mais bien de me défaire de toutes mes connaissances antérieures et de chercher la vérité dans les éléments les plus simples; il y avait surtout une chose dont je ne pouvais pas me rendre le moindre compte : c'était le coloris. » Gœthe était convaincu que la nature n'a point de secret si caché qu'il ne puisse être découvert par une observation attentive, et il se lança avec un enthousiasme, juvénile dans l'étude des problèmes les plus ardus de l'optique physiologique. Je vais reproduire quelques paragraphes du traité de cet écrivain qui ont plus spécialement trait à la fatigue oculaire. Une expérience que nous avons tous faite, c'est de regarder la lumière du soleil on la flamme d'une bougie et de fermer les yeux mous avons encore dans l'œil la sensation d'un cercle dont le centre est coloré et comme jaune pâle, tandis que les bords sont rosés.

« Il se passe un certain temps avant que la couleur pourpre des régions périphériques ne pénètre jusqu'au centre et fasse disparaître le cercle interne ; le point central reste longtemps clair. Dès que le cercle interne est devenu rouge, les bords deviennent azurs et recouvrent peu à peu les parties centrales rouges; cette transformation accomplie, la tache lumineuse s'efface peu à peu. » J'ai eu une sensation semblable en voyant fondre le premier canon de cent tonnes à l'arsenal de Turin. Je fus si ébloui, qu'une demi-heure après, les yeux fermés, je percevais encore une tache lumineuse. Gœthe a signalé également l'influence que la faiblesse exerce sur l'œil : « Celui qui passe d'un lieu clair à un réduit obscur ne distingue rien dans les premiers moments, puis peu à peu le point visuel récupère sa puissance, les hommes d'une bonne constitution y voient plus rapidement que les personnes débiles II ne faut qu'une minute aux premiers, et il en faut huit aux autres. » C'est là une remarque d une

grande importance sur la persistance des phénomènes déterminés par la fatigue chez les sujets affaiblis.

Dans certaines maladies, la rétine présente une sensibilité anormale. Aussi chez les personnes opérées d'un glaucome, Timage d'un objet persiste longtemps après la ^ disparition de celui-ci. Une dame qui avait vu un char plein de foin me raconta qu'elle l'aperçut encore pendant une minute, bien qu'elle eût fermé les yeux. Un astronome de mes amis, quand il quitte son télescope, voit longtemps scintiUer dans les ténèbres l'étoile qu'il vient d'étudier.

Fechner consacre un chapitre de son Traité de Psychophysique à établir un rapprochement entre ces images successives et celles de la mémoire, et il s*appuic sur ce fait que les sujets débiles voient longtemps par la vision interne les objets qu'ils ont aperçus, de telle sorte que cette représentation interne se superpose à l'image fournie parla mémoire. La seule différence entre ces images persistantes et les hallucinations est la cause tangible du phénomène et la continuité de la sensation. Au contraire, les hallucinations et les images fournies par la mémoire se produisent longtemps après que les objets ont impressionné nos sens, et par des associations d'idées indépendantes de notre volonté.

Fechner remarque que chezlui la mémoire visuelle donne des sensations plus confuses que ces images persistantes. Il ne peut se représenter mentalement aucun objet avec des contours précis, même quand il s'agit de choses qu'il voit tous les jours; il ne peut même garder que fort peu de temps présentes à son esprit ces images que lui fournit sa mémoire. Mais, si son attention se tourne vers une autre image, celle-ci lui apparaît avec netteté. Le phénomène précédent ne résultait donc pas de la fatigue visuelle.

Lorsque cette deuxième image commence à s'épuiser, il peut se représenter de nouveau la première image, et c'est par ce moyen déterminé qu'il peut revenir à celle-ci. La sorte de vision interne à laquelle on donne le nom ^e mémoire ne peut nous donner qu*une idée de la réalité ; quelle que soit la fantaisie de notre imagination, elle ne peut sortir non plus du cadre des choses visuelles. Ainsi nous ne pouvons nous représenter au même instant un homme vu de face et vu de profil. Ces exemples peuvent suffire à faire comprendre comment les modifications du système nerveux se reproduisent quand nous pensons à des objets vus autrefois, et comment il en résulte de la fatigue intellectuelle parle même épuisement de l'organisme.

Pour beaucoup de personnes, la seule pensée d'une éponge ou d'un morceau de drap déchiré entre les dents donne la même sensation d'agacement que la réalité. Le grincement d'une lime contre le fer par exemple, qui est vin phénomène auditif désagréable, accompagné d'un resserrement des vaisseaux, peut, quand il est évoqué par l» mémoire, ramener les mêmes sensations qu'autrefois.

Certaines personnes me racontent que, quand elles sont en train de travailler du cerveau et qu'elles sont fatiguées, elles sont en proie à des hallucinations bizarres, semblables à celles qu'elles éprouvent dans les promenades où elles sont épuisées par la fatigue. Ces hallucinations se produi- ^nt, à un degré léger il est vrai, chez tout sujet un peu nerveux ayant épuisé son cerveau. Plus spécialement le soir, parfois aussi le jour, quand nous sommes éreintés, notre esprit commence à se distraire, et des images visuelles s'éveillent. Dès que l'attention est réveillée, le phénomène disparaît, tout en laissant un souvenir de son passage, puis le travail peut recommencer ; survient encore une distraction : on voit se reproduire la même image ou

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une autre nouvelle, et on Faperçoit distinctement, elle a trait à un paysage qu*on a contemplé autrefois ou à une personne connue. Or tout cela se produit quand nous sommes convaincus que noua ne dormons pas. Le matiii, quand nous sommes frais et dispos, ce phénomène ne peut guère se manifester.

Un auteur dramatique de talent me raconte que, quand il compose, il doit se renfermer dans Tisolement, parce qu'il est obligé de faire parler constamment à haute voix les personnages de ses pièces. Il les voit comme sur la scène, leur serre la main, leur offre un siège, les salue d'un petit geste, et pleure et rit avec eux quand Faction Tindi- •que. 11 lui semble entendre la voix de ses comédiens, mais sourde et étouffée. Si cette voix devient plus forte et plus sonore, il cesse d'écrire et va se promener.

L'expérience lui a appris qu'il doit alors cesser de travailler s'il ne veut pas passer la nuit sans sommeil. Pendant qu'il écrivait un de ses drames dont la composition lui avait causé de grandes fatigues, il était arrivé à un t^ état morbide, que non seulement il entendait les acteurs quand il faisait parler ses personnages, mais il avait le désagrément de voir que, parla suite, ceux-ci ne voulaient plus se taire. Il ne s'en inquiéta pas beaucoup, persuadé que c'était là le résultat de la fatigue ; il fit un petit voyage et les hallucinations disparurent.

Toutes les recherches que j'ai faites sur la fatigue cérébrale tendent à comparer celle-ci à la fatigue musculaire, et je m'inquiéterai peu des impropriétés de termes* Je vais donner tout d'abord une esquisse du phénomène de la fatigue intellectuelle.

La fatigue, le jeûne et toutes les causes de débilitation peuvent rendre plus sensible notre cerveau. Une longue marche nous rend plus excitables, et les plus petits désagréments deviennent alors insupportables, à cause de ces accès d'irritabilité. JoUy a pensé que, dans le cas d'hallucination de l'ouïe, il existait une bypéresthésie du nerf

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auditif. Pendant les deux ou trois années que j'ai passées à recueillir les idées et les faits qui composent cet ouvrage, j'ai interrogé souvent mes collègues et mes amis «ur ce phénomène, la fatigue. Je m'adressais principalement aux médecins et à ceux qni étaient à même d'avoir éprouvé les symptômes de la fatigue intellectuelle. Or quatre des personnes que j'ai interrogées me déclarèrent que la fatigue les excitait; je leur demandai généralement : < Et par quoi sentez- vous que vous êtes fatigués ? » Ils me répondirent qu'entre autres sensations ils se trouvaient plus portés aux jouissances sexuelles. Cette réponse franche et subite me fait croire que ce phénomène est plus fréquent qu'on ne le croirait à première vue. Chez beaucoup, le sentiment de fatigue est d'abord précédé par une phase d'excitation, et celle-ci peut précéder pendant longtemps l'épuisement. Chez d'autres, la période d'excitation est au contraire très courte, et on peut dire que l'épuisement du cerveau finit par diminuer l'activité du sens sexuel.

Tant que nous nous portons bien, la fatigue intellectuelle ne se fait point trop sentir; mais, dès que notre organisme se trouve débilité, nous éprouvons combien le travail cérébral est épuisant. Notre pensée et notre force d'attention se trouvent pour ainsi dire à sec, et les idées surgissent lentement les unes après les autres; quand nous sommes convalescents, la conversation suffit pour nous fatiguer. Pour continuer à répondre et recueillir nos idée», il nous- faut fermer les yeux et soutenir notre tète avec no* deux mains- c'est alors an grand travail de retrouver un nom ou une dat« vulgaire que nous sommes «urpris de ne point nous* rappeler du premier coup. Il arrive au cerveau ce qui arrive aux musicles : tant qu'on est vigoureux, on peut répéter les efforts sans s'épuiser, mai^, si Ton est débile, on ressent bientôt tous les symp-

tomes de la fïitigue. Oo entend quelquefois dire que, lorsqu^OQ est atteint de fatigue cérébrale, il suffît de varier ses occupations pour se reposer. C'est vrai jusqu*à un certain point, lorsque, par exemple, nous avons fatigué une région limitée de notre cerveau par un travail momentané; mais cela ne se produit que lorsque nous sommes vigoureux, et il n*en est plus ainsi lorsque nous sommes déprimés; j*en ai eu la preuve ces derniers temps. J'étais en train d'écrire les derniers chapitres de cet ouvrage, lorsque je fus pris d'influenza; la fièvre me força à garder plusieurs jours le lit. Il y avait déjà presque Une semaine que je m'étais levé ; je m'étais mis de nouveau à écrire, et mon travail allait assez bien, quoique lentement, lorsque je reçus un de mes amis qui est professeur en Allemagne et qui était venu en Italie dans le but d'apprendre l'Italien. Je ne pus naturellement réconduire. Ù commença à me parler en italien, au lieu de se servir de l'allemand, comme d'habitude. La conversation se tint naturellement sur les choses les plus simples; je n'avais qu'à essayer de le comprendre dans les endroits difficiles et à corriger ses fautes de langage, ce n'était par conséquent rien du tout; cependant, je ne saurais dire combien j'étais épuisé par ce petit travail. Au bout d'une demi-heure je lui proposai d'aller faire un tour, et je me retirai un moment dans ma chambre pour me reposer; j'espérais que l'air libre suffirait pour me distraire, mais ce fut pire, car mon ami me demandait sans cesse le nom des objets qu'il apercevait. Si ces quelques lignes lui tombent sous les yeux, j'espère qu'il me pardonnera — car il est aussi médecin — et qu'il comprendra mon obstination à faire une expérience sur moi-même. Après une heure de cette conversation, qui en d'aulres circonstances ne m'aurait nullement fatigué, je rentrai chez moi si harassé, que je dusm'étendre sur un canapé et condamner absolument ma porte, et il me sem-* blait môme que j'étais pris de vertiges.

La fatigue intellectuelle ou musculaire, lorsqu'elle est

très forte, produit un changement dans notre humeur, qui devient irritable; il semble que nous n'ayons plus ces qualités généreuses qui distinguent Thomme civilisé du saui> yage ; nous ne pouvons plus nous dominer, et nos passions ont une telle violence que nous ne pouvons plus les maîtriser par la raison ; l'éducation qui réfrénait nos réflexes disparait, et nous descendons plusieurs degrés de la hiérarchie sociale; nous n'avons plus ni la résistance au travail intellectuel, ni la curiosité, ni la force d'attention qui distingue Thomme supérieur de l'ignorant.

Les personnes qui sont atteintes d'affections chroniques du système nerveux sont généralement irritables. La physionomie expressive, le geste vif, la puissance du regard, l'état nerveux, caractérisent les artistes; ces habi* tudes, assez étranges au premier abord, dépendent en grande partie delà moindre résistance du système nerveux, d'une espèce d'épuisement, de nervosisme, qui est produit par la fatigue continuelle du cerveau; mais, à côté de cette excitation qu'on rencontre chez quelques-uns, on voit chez d'autres une dépression de la sensibilité. On dirait un cheval épuisé qui n'agit plus sous l'éperon. Beaucoup ont ressenti un état semblable après une longue marche après la première période d'excitation, il arrive peu à peu un épuisement qui nous rend insensible, et il nous semble que noiis uurchons par la seule force acquise. On trouve la description de ces phénomènes dans le journal des de Concourt (1).

« L'excès du travail produit un hébétement tout doux, une tension de la tète qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses telle, que des lettres d'affaires très pressées sont remisées dans un tiroir, sans les ouvrir. »

(1) Journal des de Concourt, 1. 1, p, 219.

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