CHAPITRE X
Leçons et Examens
Gicéron disait que les meilleurs orateurs, ceux qui parlent avec le plus de facilité et d'élégance, éprouvent tout comme les autres de Tappréhension quand ils s'apprêtent à parler et qu'ils se troublent dans Texorde de leur discours. Quelques personnes ne peuvent même jamais arriver à se maîtriser suffisamment pour parler en public, si forte est leur émotion en ce moment. Je pourrais rappeler à ce sujet <iue Darwin ressentait un tel malaise de se trouver Tobjet de l'attention d'autrui, qu'il ne se décidait que très rarement à figurer dans une cérémonie publique. J'ai connu des professeurs qui ont mieux aimé renoncer aux av^antages que leur aurait certainement procuré Leur nomination dans une grande université, que de surmonter l'aversion qu'ils éprouvaient à se trouver en présence d'une nombreuse assemblée d'étudiants. Cela fait pardonner la joie ^vec laquelle beaucoup de leurs collègue» accaeilleot l'annonce de vacances inattendues.
C'est un phénomène contre lequel la volonté reste impuis&ante. Il y a eu des professeurs célèbres qui, même dans leur vieillesse, n'ont pu vaincre cette émotion et continuent à éprouver^ lorsqu'ils vont parler en public, lès mêmes tourments qu'ils ressentaient aux débuts de leur <;arrière. J'ai vu le professeur Paul Mantegazza troublé -chaque fois qu'il commençait ses leçons. Un jour iL me parut même qu'il n'avait point préparé, son coursv tsnt il fut incertain dans son débit au moment où il alla s'asseoir 4ans sa chaire. Mais ce fut- l'hésitation d'une minute, il
s'anima à mesure qu'il parlait, et bientôt ou put voir à quel grand orateur on avait affaire. S'échaufl'ant de plus en plus, il devint peu à peu éloquent et disert, et l'expression de son visage, le geste mesuré qui accompagnait son improvisation arrivaient aux effets les plus puissants de l'éloquence, à tel point que j'avoue avoir vu peu do professeurs montrer autant de perfection et d'élégance dans leurs leçons. Du reste le trouble et l'incertitude que ressentent les grands orateurs dans l'exorde de leurs discours est souvent pour eux un élément de leur succès.
En effet, plus ils sentent l'importance de ce qu'ils vont dire, plus ils planent sur leur sujet, mieux ils sauront traduire exactement leurs pensées et fouiller minutieusement le moindre coin de leur sujet. Pour être orateur, il faut être nerveux. L'excitabilité exagérée qui fait trembler^ la dépression apparente de l'organisme, deviennent en réalité un avantage pour l'orateur, car l'éloquence découle plutôt du sentiment que de la pensée. Cicéron éprouvait cette agitation plus que tout autre.
Mantegazza m'a raconté qu'après trente ans d'enseignement il ne peut manger tranquillement que lorsqu'il s'est débarrassé de son cours, qu'il éprouve toujours avant de commencer une grande inquiétude, une soif intense, une impossibilité absolue de penser à autre cbose qu'au sujet qu'il va traiter; parfois môme les symptômes vont jusqu'aux nausées et aux vomissements lorsqu'il doit faire une leçon solennelle.
On reconnaît facilement que certains professeurs viennent de finir leurs leçons à la rougeur de leur visage et k la façon dont ils serrent autour d'eux leur manteau comme certains prédicateurs, quand ils s'en retournent chez eux» Mais tout cela n'est rien en comparaison delà prostration qu'éprouvent les grands orateurs. Cicéron, dans son Traité sur Brutits, raconte que Lélius avait défendu avec tant
d'éloquence la cause des collecteurs d'impôts que les consuls avaient prorogé la sentence; les accusés, ayant appris que Galba aurait encore mieux défendu leur cause, le chargèrent de leur défense. Galba s'enferma chez lui jusqu'au moment de prendre la parole ; lorsqu'il sortit de | sa maison, il avait le visage et les yeux si congestionnés qu'on aurait dit qu'il venait de parler. Ce qui montre, dit Gicéron, que Galba s'était enflammé violemment, non seulement en défendant la cause, mais en la méditant, en l'étudiant.
La force nerveuse est unique dans ces spécialisations diverses, de telle sorte que le fonctionnement exagéré de l'organe retentit sur celui de tous les autres. La consom** mation de la force est un fait général, et les provisions d'énergie de notre corps peuvent se dissiper par l'activité exagérée d'une seule partie de celui-ci. Des expériences que j'ai faites sur la fatigue, il résulte qu'il n'en existe qu^une seule espèce : la fatigue nerveuse. C'est du moins là le phénomène prépondérant, et la fatigue des muscles n'est au fond qu'un phénomène d'épuisement nerveux. La complication des phénomènes réside surtout en ce que ceuxci sont sentis différemment par les divers individus. J'ai pu me convaincre, en étudiant la force musculaire chez plusieurs de mes collègues quand ils venaient de faire une leçon, quelle grande différence on constate d'un sujet à l'autre. Chez le professeur Aducco, le cours qu'il vient de faire a pour résultat d'amener une excitation nerveuse qui augmente sa force musculaire. J'ai constaté plusieurs fois ce fait lorsqu'il me suppléait à l'Université.
Chez le professeur Aducco une excitation telle que celle qu'entraîne un discours solennel ou une leçon augmente la force musculaire ; mais la fatigue intellectuelle et les émotions prolongées diminuent au contraire la force des muscles, et finalement à une surexcitation de la fiStce nerveuse succède les jours suivants une dépression de cette force.
Le docleur Maggiora, qui a le même âge et le même genre de vie que le professeur Aducco, réagit d*une façoa diffcrente à la fatigue intellectuelle ; chez lui la période d'excitation de la force nerveuse est très courte et suivie très rapidement d'une dépression sensible, les fig. 11 et 12
11. — Docteur Maggiora. — Tracé normal, pris avant une leçon. (Poids 3 kilogrammes. Rythme 2 secondes.)
représentent les tracés pris sur le D' Maggiora en avril 1800, le premier tracé (fig. 11) ayant été pris les jours qui ont précédé l'ouverture de son cours, et le second (fig. 12) après
la leçon.
Dans la fatigue que cause une leçon, nous avons deux facteurs, lun d'ordre intellectuel, l'autre d'ordre émo-
tionnel ; du resle, ces phénomèoes ne peuvent se séparer au point de vue ni de leurs causes ni de leurs effets ; ca: rémotion et la fatigue intellectuelle épuisent le cerveau J'éprouve tous les jours Tinfluence qu'exerce sur la fa tigue la présence d'un auditoire nombreux. Je fais deux cours, Tun est consacré à la physiologie, destiné aux élèves de médecine qui accourent au nombre de plus de 200, de telle sorte que l'amphithéâtre est plein. Les jour& suivatils, je fais un autre cours pour les élèves qui étudient l'histoire naturelle, la philosophie et Tart vétérinaire. Les élèves du dernier cours ne sont pas plus de 30 ; les matières sont les mêmes, mais elles doivent être présentées, en raison des auditeurs, d'une façon plus synthétique, ce qui les rend d'une forme plus difficile, parce que beaucoup d'élèves en philosophie n'ont jamais étudié Tanatomie ni pris part à des exercices de laboratoire, et cependant ma fatigue est beaucoup moindre, à cause du petit nombre des auditeurs ; ce n'est pas là un effet d'ima gination, et ces différences se traduisent par des chiffres, pour peu qu'on étudie les modifications des battements du ciœur, de la pression sanguine, de la chaleur animale, de la la respiration et de la force des muscles, avec l'ergographe.
L'enseignement expérimental, quand il est fait devant un public nombreux, éveille de grandes préoccupations. Lorsqu'il s'agit d'expériences délicates, c'est la partie de la leçon qui certes fatigue le plus. On sait en effet qu'il ne suffit pas de se bien préparer ; on a, malgré tout, à craindre les milles péripéties et les accidents qui peuvent se produire et vous mettre dans l'embarras en présence des étudiants. Ceux qui ont à refaire une expérience qui a raté, pour peu qu'ils soient nerveux, sentent leursmains trembler. Us n'ont plus ni le calme, ni la sécurité des mouvements, ni l'acuité de la vue qu'ils possédaient lorsqu'ils faisaient cette expérience hors de la présence du public.
La fatigue que fait éprouver une leçon ne dépend pas
tant des études préparatoires qu'elle a nécessitées que des matières à exposer et de Fintonation à donner au début. Ceux qui s'épuisent le plus sont les professeurs qui tiennent à une forme élégante, au luxe des citations, des noms d'auteurs, des dates. Plus une leçon est solennelle, et plus domine l'élément émotionnel. Ceux qui se fati-
F!g. iî. — Docteur Maggiora. — Tracé pris après une leçon. Toutes autres coaditians identiques
gncnt le moins sont ceux qui adoptent le mode familier et 5C mettent le plus à la portée des étudiants.
J'ai étudié sur moi-môme les modifications de l'organisme, après une leçon, maïs les résultats obtenus ont été moins frappants que chez mes collègues. Cela provient en partie de ma constitution et en partie de ce que Je fais mon cours sans prétention aucune.
Déjà dans mon livre sur la Peur, j'ai décrit les graves
Îihéfiomènes que peuvent amener les leçons solennelles, e me rappelle des nuits d'insomnie que déterminait Tappréhension d'avoir à faire un discours, une conférence. Je sais combien cette agitation fait éprouver de tourments. J*ai vu mon écriture changer quand j'étais obligé d'écrire immédiatement après une leçon. Mes lettres étaient plus grosses et tracées d'une main moins ferme que d'habitude. Ordinairement, sauf une fatigue de jambes quand je dois me tenir debout, je n'éprouve aucun phénomène particulier après mes leçons. Quelquefois cependant, à la première ou à la dernière leçon de mon cours, j'éprouve des symptômes d'excitation. Je sens la chaleur envahir mon visage, ma voix tremble ou bien je ressens des maux de tète.
Je pourrais citer bien des exemples prouvant l'influence de l'activité du système nerveux sur la température du corps. Les plus connus sont ceux de Davy ; les plus récents, ceux de Speck; mais aucun des auteurs qui se sont occupés de cette question n'a signalé des change" ments thermiques aussi marqués que ceux que j'ai observés sur moi-môme ou sur mes assistants.
J'ai bien des fois mesuré la température de mon corps en certaines circonstances exceptionnelles, soit avant, soit après la leçon, et j'ai toujours trouvé une différence notable avec la moyenne. Une fois, après une conférence faite devant un auditoire nombreux et choisi, j'ai trouvé une température rectale de 38°. n y avait donc fièvre légère déterminée par la fatigue de la leçon et qui se dissipa du reste vers le milieu de la nuit.
Mais c'est chez mes assistants que j'ai observé les modifications thermiques les plus élevées, déterminées par la fatigue qu'entraîne un cours devant les élèves. Toutes les fois qu'une maladie ou une circonstance importante m'obligeait à abandonner mes leçons, je priais un assistant de me suppléer. J'ai pu recueillir ainsi une quantité d'observations importantes ayant trait k celte question, et
j'ai VU que les augmentations de température par suite de l'action nerveuse sont beaucoup plus élevées qu'on ne l'aurait cru.
Je vais rappeler une de ces expériences, celle du doe< teur Mariano Patrizi, lorsqu'il fit sa première leçon dans ma chaire; il s'était livrée des recherches qui nécessitèrent plus d'une semaine de travail et une grande attention. Il étudiait les changements de la température interne par rapport à la moyenne, lorsque je le priai à rimprovîste de me remplacer.
Gomme contribution à ce phénomène physiologique, que j'étudie, je vais donner ici un fragment de la lettre que m'écrivit de Rome le docteur Patrizi, après avoir fait sa première leçon : t J'ai le malheur de n'être pas parmi ces natures privilégiées, qui dorment profondément la veille d'une bataille; la nuit avant mon cours, je sentis la nécessité de reviser les principaux passages de ma leçon, et je ne me couchai qu'à une heure du matin. A cinq heures, j'étais déjà debout, et ce repos d'une si courte durée n'avait pas été compensé par un sommeil calme* Le thermomètre traduisit mon agitation, car, au lieu de trouver 36,<»9 comme température rectale, il y avait 37,<>8. Je me levai et cherchai à surmonter mon émotion crois* santé et à tromper l'ennui des quatre interminables heures qui me séparaient de l'instant solennel, en donnant les dernières retouches aux dessins qui devaient servir à la démonstration des centres corticaux du langage. Mais c'est difficilement que j'arrivai à corriger le tremblement de ma main, et le pinceau laissait des lignes inégales et ondulées.
€ Vers dix heures, la température était toujours 37<>,8. Je pris à 10 heures i/2le tracé du pouls de l'avant-bras droit avec l'hydrosphygmographe. En comparant ce tracé à ceux des jours suivants, on voyait réellement que le pouls était plus fréquent (115 pulsations au lieu de 78) ; le tracé ascendant de la systole était plus vertical, le tracé descendant de la diastole plus rapide, et le dicrotisme plus
4 42 LA FATIGUE INTEU.ECTUELLE ET PHYSIQUE
manifeste. Ces caractères dilérentiels davec le pouls normal étaient plus accentués après la leçon, parce que le dicrolisme était beanconp plus marqué; c'était un indice certain du relâchement des parois vasculaires.
«A iO heures 27, peu d'instants avant d'entrer en chaire» le nombre des battements cardiaques s'était accru. Il yen avait 136 par minute. Le nombi*e des mouvements respiratoires complets montait à 34. J'éprouvais une sensation de pression et d'étranglement à l'épigastre, et la salivation s'était un peu accrue, de telle sorte que j'étais obligé de cracher un peu.
«J'entrai, et, après avoir parlé 70 minutes, marchant et gesticulant avec vivacité, en partie pour dissimuler mon embarras, je sortis à moitié couvert de sueur, et un grand soupir s'échappa de ma poitrine. Je pris de nouveau le pouls dans les mêmes conditions que précédemment, les pulsations étaient au nombre de 106 par minute. La température était montée à 38o,7. Avec l'ergographe, en soulevant un poids de 3 kilogrammes, je ne pus^ exécuter qu'un travail de 4,50 kilogrammètres alors que deux heures auparavant, lorsque mon agitation était à son comble, j'avais accompli un travail de 5,95 kilogrammètres. On voit que je n'étais pas ei^core entré dans la phase de dépression nerveuse, parce que ce travail de 4,50 kilogrammètres, accompli immédiatement après la leçon, est encore supérieur au travail normal, accompli à la même heure, celui-ci n'étant que de 4,35 kilogrammètres. Je sentis que mon exaltation nerveuse allait disparaître el faire place à la dépression. Je traînais la jambe comme si je venais de faire une longue course. Je m'endormis bientôt d'un sommeil profond et continu, qui dura deux heures et restaura mes forces. »
n y a bien des manières de faire une leçon. Elles varient suivant le caractère théorique ou expérimental de celle-ci.
LEÇÛNS ET EXAMENS 443
Certains professeurs se fient eatièrement à leur mémoire; D'autres se servent de notes, et la façon d'en user est trê» variable. Il y en a quiles tiennent devant eux, mais sans les lire; quelques-uns ne peuvent pas dire deux phrases de «uite sans y jeter un coup d'œil. Ceux-ci font de temps à âulre quelques lectures, ceux-là les prodiguent tellemenf^ <iue toutes leurs leçons sont écrites, pour ainsi dire, et qu'ils gesticulent d'une main, pendant que l'autre suit les lignesde leur écriture, pour qu'il n'y ait point d'erreur.
Celui qui récite une leçon par cœur se trahit facilement par sa voix monotone, son geste sans chaleur et son œil sans expression. On comprend facilement que l'esprit de •ces professeurs ne se trouve pas dans le milieu ambiant, qu'ils craignent de se distraire, qu'ils ne sont pas en contact avec leurs auditeurs.
J'ai entendu raconter à des professeurs célèbres qu'au •début de leur carrière, ils avaient une telle peur de se tromper sur un nom, une date, une formule, qa'ils écrivaient çur leuTR on^es ou sur les manchettes, avant de pénétrer dans l'amphithéâtre. Ils n'avaient point occasion •de s'en servir, mais cela suffisait pour leur donner du <îourage. En général, les jeunes professeurs craignent toujours d'épuiser leur sujet avant d'ôtre arrivés à la fin de l'heure. Seul un long exercice donnela notion du temps qui ■s'écoule et de la longueur des explications qu'ils doivent 'fournir en tenant compte du temps qu'ils ont devant eux. Les vieux professeurs n'ont pas besoin de regarder Theure pour savoir le moment où ils doivent terminer leur leçon,
Une des parties les moins étudiées en physiologie hu* inaine est la bonne ou mauvaise disposition. Il y a ainsi des phénomènes d'observation journalière et qui cependant n'ont pa& encore été analysés scientifiquement. Le matin, en se levant, on a d'abord une sensation de bien-
i44 LA FATIGUE INTELLECîO^LLE ET PflYSIOUE
être; puis, sans savoir pourquoi, on sent qu'on est maldisposé. Une autre fois, on se lève croyant ôtre en mauvaise disposition ; on se met à table, et Ton travaille mieux que les jours précédents. C'est ce qu'on éprouve quand on fait une leçon, et à ce point de vue on ne peut pas dire qu'un jour ressemblera à l'autre. A tel moment, il est impossible de trouver un mot pour traiter un sujet sur lequel on se croyait sûr de faire une bonne leçon; d'autres fois, on parle avec une facilité singulière sur des matières qu'on croyait mal posséder. Certes, dans la nutrition du cerveau, il doit se passer des phénomènes très compliqués. Nous en entrevoyons quelques-uns ; mais, quant aux autres, bien qu'ils existent, nous n'en avons pas la plus Caible idée. Les substances toxiques qui se fabriquent et se détruisent sans cesse dans l'organisme doivent être la cause de ces variations. L'estomac et les intestins sont probablement le siège le plus important de ces causes, qui inodifient notre entrain. Cette croyance est vieille comme la médecine ; on sait, en effet, que mélancolie signifie, en grec, bile noire.
^ Il n'est pa» besoin d'être médecin pour avoir connu des personnes mélancoliques, dont l'humeur est maussade et qui ont peur sans savoir pourquoi. Un examen détaillé ne. révèle pus la moindre altération fonctionnelle, mais elles sont déprimées, elles pleurent et demeurent inquiètes.
Généralement, lorsqu'un professeur prépare une leçon, il prend des notes sur des feuilles blanches, n suffit d'un mot pour lui rappeler toute une série de faits. Ceux qui enseignent depuis longtemps font néanmoins encore usage de ces sortes de mémento.
Les professeurs qui improvisent sur des sujets qu'ils ont beaucoup étudiés sont ceux dont l'enseignement est le plus agréable à entendre, qui exposent le plus brillamment leurs idées et qui s'abandonnent, pour ainsi dire, au torrent de leurs pensées.
L'auditoire sent très vite qu'on a abandonné le terre à terre des manuels pour se lancer dans les sphères supérieures de la science. Il est facile de voir que les yeux sont plus attentifs, le corps plus immobile; ceux qui vous écoutent participent à votre émotion, parce qu'ils sentent qu'on atteint une source d'où s'écoule une nouvelle doctrine, ils sentent que votre émotion ne vient pas de l'incertitude, mais de la fougue de la pensée, et que ce qui vous préoccupe c'est uniquement la recherche d'une forme plus exacte pour revêtir vos conceptions. C'est une parole plus adéquate à une pensée que vous avez longtemps caressée. Ce sont là des moments qui vous rajeunissent et pendant lesquels vous sentez le feu sacré de l'enseignement, car vous comprenez qu'aucun traité, aucun livre ne peut suppléer ni égaler l'efficacité de votre leçon pour la formation des esprits. Les traits brillants, les idées nouvelles que vous exprimez dans cette heure avec une voix que vous entendez résonner dans tout l'amphithéâtre ouvriront des horizons nouveaux à l'esprit des jeunes gens qui vous écoutent et resteront dans la mémoire de quelques-uns un souvenir heureux pendant leur existence entière.
Il y a eu des orateurs petits et grêles de stature, comme Thicrs et Guizot, qui pouvaient parler pendant trois heures de suite, émerveillant tout le monde par la puissance de leurs poumons et la force de leur cerveau .
Les improvisations des orateurs qui arrivent à dominer toute une assemblée ne peuvent pas durer plus de quelques minutes. C'est ce qui arrivait à Mirabeau, qui s'épuisait très rapidement, et il n'aurait du reste pas pu faire autrement, c'est-à-dire mettre un frein aux élans de son éloquence, parce que l'émotion perd en partie ses effets quand elle se prolonge trop longtemps.
Mosso. — La Fatigue. 9
Aucun professeur ne peut parler plus de deux heure» dans un amphithé&tre. Ce n'est qu'en Allemagne que j'a» vu une exception à cette règle : des professeurs de Pan* dectes (de droit) faire des cours de trois heures, et j'ai vu les élèves, pendant les instants de repoe qu'imposait la fatigue pulmonaire, manger aUègireinttat des peUis pains. J'ai entendu à Leipzig des cours de deux heures, et je m'f suis ennuyé ferme.
£n Italie, les professeu4*s sont rares, qui peuvent parkr une heure et demie et môm« deux heures de suite; je n'e& connais pas qui puissent faire coup sur conp trois coms^ d'une heure, et, s'il en existe, je les plaint : je dois avonfir pour mon compte que parler plus d'une heure m'épui«^ rait excessivement. Un de ces professeurs me JÙim% qu'après avoir parlé pendant deux heures il éprouYaitw» besoin irrésistible de se taire ; il sentait sa poitrine cootm^ oppressée et sentait le besoin de dormir. J'ai attribué ^ce malaise à une hypérémie pulmonaire et h une aBéoaie é» cerveau, et je ne crois pas avoir tort, car ces personnoaM plaignaient de ressentir des vertiges et comme nu vldo dans la tète. Un de mes coUèf i»ea, ^m quelquefois dé|pa«fio le temps qui lui est assigné, disait ressentir un épuiaaiSbeflat très grand de la vue chaque fois qu'il faisait une leçoD trop longue. Ce phénomène se produisait surtout lorsque la chaleur de l'été venait troubler un peu les fonctions^ digestives. Une leçon d'une heure et demie suffisait alors pour affaiblir la vue au point qu'il ne pouvait plus Ure.
G^était là une perturbation provenant de l'épuisemeEtt du système nerveux, Qui dîsipapaiaaaît du veste i^eii é» temps s^près la leçon.
Vin
Le docteur Ignaoe Salvioli, qui m'u aiipplM pluai^ura^ fois, en 1891, pendant mes absences, a fait une séried observations sur les modifications de la pression san-
ii-;
gHÉDie, le poiilF, la T'espiratioD, la tempôralui'C. D'après une note qu'il a eu Tamabilité de me i^mettre, il résulte que, pen^t la nuit i|ui préeédait tine leçon^ il dormait mad et se réveiHait s-pon^tanément de bonne heure Même au laboratoire, il n'avait pas de peine à reconnaitri, son GX£itaifl[On nerveuse [pendant qu^il préparait les déraponstrations de son cours, et il était pris de troubles vésicaux
^'4.%vf#^^%
la^-
A.JMV/ V.^M^\^
Fîg. 13. — Docteur Salvioll. Trace du pouls. A avant la leçon; ^ à la fin de la môme leçon.
et intestinaux earactérisliques ; mais, dès qu'il était entré d^X\^ J'ej3[iplxi,Uiéâ,trç, t<xwt malôise digipamaaait. Le éoC'tevîr.S9jyioii c}jisi^t.eftç;Qr:e qu'au ibaut â\\m deniii-hauire de leiçon, U était p,m d'ufte ^gitMiou ft^rvwae ftgréabto. Je v^is doApcr quçjquestivw dQS ç^BS^igawftCtnts numérique* €t,çr§BWqwQs qu'il ?i"jweii wquJu we iQ\^mr :
13 mars 18i)l,
A Ç U.. 3Q du «JftUft, G^ pMlwUftft* m waulc.
A 10 h. 30, peu de miaates avant d'entrer à Tamphithé&tre, 98 pulsations.
A 11 h. 35, 10 minutes après la leçon, 60 pulsations.
D après la moyenne des faits observés par le docteur Salvioli sur lui-même, il résulterait que le pouls se maintiendrait pendant la journée où il fait sa leçon un peu audessus de la normale.
La courbe A de la figure 13 représente le tracé du pouls pris par le docteur Salvioli sur lui-même avec mon hy* drospliygmographe avant la leçon, quelques minutes avant d'entrer à lamphithéâtre. Le cœur battait 116 fois par minute; on volt sur ce tracé des ondulations qui correspondent à des modifications lentes dans la tonicité artérielle et qui se succèdent périodiquement sur les vaisseaux. L'influence de la respiration est presque nulle sur ce tracé.
La leçon était à peine finie que le docteur Salvioli prenait la courbe inférieure B avec l'hydrosphygmographe. Le pouls est moins fréquent; de 116, il est tombé à 92, mais ce chififre est encore supérieur à sa moyenne normale : 69. La forme du pouls n'est plus celle observée quelques minutes avant la leçon. La tonicité vasculaire a diminué, Tinfluence respiratoire se décèle facilement par les oscillations de la courbe. Le docteur Salvioli me racontait que, le jour où il allait faire son cours, son appétit était diminué.
JX
Ce sont les officiers chargés de faire un cours dans une école militaire qui souffrent le plus pendant leurs leçons. D'après les renseignements que j'ai recueillis en Italie et à l'étranger, les effets observés sont vraiment graves. Je connais le cas de deux professeurs militaires qui se sont vus forcés de suspendre leurs cours. La dépression cérébrale s'annonçait par une telle diminution delà mémoire qu'ils ne comprenaient plus ce qu'ils lisaient, et ils res-
tEgONS ET EXAMENS 149
seataîent une douleur de reins que le repos prolongé n'arrivait pas à faire disparaître. Un de ces officiers était très agité; il était pris d'un découragement profond, d'anorexie; des bouffées de chaleur lui montaient continuellement au visage; plus tard, le mal s'aggrava, il eut de véritables hallucinations la nuit, qui disparurent dès qu'il eut obtenu son congé. Plusieurs raisons expliquent cette aggravation des troubles nerveux chez les professeurs militaires. La première est le manque d'exercice. Certains officiers distingués, connus par leur application au travail et leur talent, viennent sans transition de l'air vif des camps et des places fortes à l'air confiné d'un amphithéâtre. Beaucoup n'ont pas eu le temps matériel de se préparer, ayant reçu Tordre dé faire des leçons sans un délai suffisant. Les professeurs de l'Université ont moins de crainte de ceux qui les écoutent, parce que la différence entre maître et élève est plus grande que dans les instituts militaires. La discipline militaire est plus dure et plus intimidante même pour celui qui enseigne. A l'Université, nous n'obligeons personne à suivre nos cours : vient qui veut, et ceux qui le désirent peuvent s'en aller même avant la fin de la leçon. Dans les écoles militaires, la discipline de fer, à laquelle sont soumis les subalternes, les indisposent contre ceux qui enseignent. Et le professeur se doute bien des jugements que ses auditeurs portent sur lui dans le secret de leur for intérieur. Ainsi se trouve créé un élément nouveau qui n'existe pas dans nos universités et qui aggrave singulièrement Tépuisement du système nerveux chez ces officiers enseignants.
Les examens constituent une fatigue pour les étudiants elles professeurs. La continuité de l'attention pendant les interrogations, la monotonie des examens, la responsabilité grave que Ton encoure, le déplaisir que l'on
iôO LA FATIGUE INTELL£€TI;ELIE ET PUYSIQUIS
^pnMivo do refuser cert«nn candidats, la crainte (favoir des coniplcâ à rendre an pubUe, joints aax tnauTais etfets habilucls du travail intellectuel, tout semble s^èlre réuni tn un seul bloc. Ce q«ii fatî2fa& le plus, c*est d'avoir à ctierclicr dans tous les coins de sa mémoire pour ne pas répéter indéfiniment les marnes questions. Et ce n'est pas tout d'interroger, il s'agit de démêler, dans la réponse confuse de Télcve, une trace do vérité, un indice prouvant qu'il se fait quelque idée de ce qu'on lui demande. Si le candidat ne répond pas, il faut savoir lui présenter la même question sous «ne autre forme, changer les paroles, décomposer le problème en ses divers éléments, de façon que l'élève puisse en résoudre quelques-uns. Si l'étudiant ^st timide, il faut l'encourager en lui posant d'abord des questions faciles; parfois nous devons répondre noosméme à sa place, car le silence ne ferait que l'effrayer davantage. D'autre fois, il se présente devant nous des candidats trop hardis, à la parole facile et à la mémoire sûre. Certains parmi eux savent nous amener sur des points qu'ils savent par cœur; ils se garent sur les faits principaux et résistent à la main qui les conduit; il faut savoir les ramener peu à peu au droit chemin et murcher ■au but.
Si les membres du jury d'examen ne savent pas abstraire à temps leur esprit, ils éprouvent bientôt les effets de l'épuisement nerveux. Celui qui est juge ne peut rester insensible aux mille péripéties d'un examen. En outre du devoir professionnel qui pèse sur lui, il est pris d'une nouvelle curiosité à chaque candidat nouveau qui se préV sente. Malheur à ceux qui se laissent envahir par l'ennui» car pour eux les examens deviendront la partie la plua pénible de leur carrière de professeur. Je n'ai vu aucun de «nés collègues de l'Université de Turin ne pas interronipre leurs recherches et donner fcrèvo à leur cerveau au temps des examens, regaidaint cette époque comme perdue au point de vue produc'tiL Je m connais pas de professeur
LEÇONS ET £XAH£NS loi
4[ui ait la force de se retnetti^ à sa tabte de travail ap)-cs irois on qoatre heures d'^exatneti. fl ee produit dunti le -caractère des modifications qM no contribuent pa« à les lendre plus aimables ni plus gais.
Pour comprendre les conditions dans lesquelles se fixent les observations que je vais rapporter, je rappellerai que les examens se passent en juin et en octobre. Chaque professeur doit interroger sur les matières qu'il a enseignées. •Chaque étudiant est interrogé pendant au moins vingt minutes. Dans les grandes Universités, telles que celle de Turin, il y a parfois plus de cent élèves à examiner. Le i)' Maggiora, pHvat docent en hygiène, suppléait le professeur Pagliani, qui se trouvait appelé à Rome en b. qualité de directeur général de la santé publique. Laconimission composée par le professeur Bizzozero, le D' Soavc, était présidée par le D' Maggiora, qui interrogeait. Le labcratoii^ de physiologie était proche de la salle d'examens, -de telle sorte que je pouvais prendre le tracé de lenipouls à rhydrosphygmographe et le tracé de la faligue, sitôt la séance finie. J'ai fait différentes observations su i* moi et Sur mes collègues. Je donnerai d'abord la relation des phénomènes observés chez le D' Maggiora, parce que chez lui les effets de la fatigue nerveuse ont été plus marqués que chez les autres.
Le 9 juin 1889, avant d'entrer dans la salle d'examen, le D' Maggiora prend le tracé de la contraction volontaire avec le médius de la main gauche, et soulève un poids de 2 kilogrammes toutes les deux secondes. Pour abréger, je «e reproduirai pas ici le tracé obtenu que j*ai déjà publié autre part (1). A 2 heures commence l'examen d'hygiène :1e O' Maggiora examine onze candidats, obligé de tenir en htt-
<i) lIoBso, Archives italiennes de biologie^ t. Xin, p. 154» (Ig. 37.
152 LA FATIGUE INTEILECTUELLE ET PUYSIQUE
leine son cerveau pendant trois heures et demie. En outre de la fatigue intellectuelle, du sentiment de grave responsabilité qui pesait sur lui, il se trouvait gêné par la présence de collègues compétents qui rasêistaient dans le Jury d*examen. Celui-ci à peine terminé, le D' Maggiora retourne au laboratoire, et, à 5 h. 45, il donne un tracé dans les mêmes conditions que tout à Theure.
La première contraction est encore forte, mais les autres décroissent rapidement comme hauteur, et, après 9 contractions, la force du muscle est complètement épuisée. Il est inutile de dire que le D' Maggiora s*était servi comme précédemment, pour cette expérience, du médius de la main gauche. A 6 heures, il dîne; à 7 heures, il retourne au laboratoire pour prendre un troisième tracé, qui montre que la force musculaire s*est accrue, bien qu'encore inférieure à la moyenne.
En voyant cette diminution si considérable de la force musculaire après un travail cérébral, la première idée qui vient & Tesprit est que cette fatigue est d'origine cérébrale, que c'est la volonté qui ne peut plus agir avec la même intensité sur le muscle, parce que la fatigue des centres psychiques a envahi les centres moteurs. Mais Texpérience suivante montre que les phénomènes sont beaucoup plus complexes : J'applique le courant électrique sur la peau, près du creux de l'aisselle, de façon à produire l'excitation du nerf brachial, puis sur les muscles de l'avant- bras pour les faire contracter, sans que la volonté intervienne, et les tracés obtenus sont semblables aux tracés obtenus par l'exercice de la volonté. Le tracé de la figure 14 fut écrit le jour suivant en excitant directement les muscles fléchisseurs avec l'électricité. Ces excitations étaient faites comme d'habitude toutes les deux secondes; le médius soulevait, sous l'influence de l'électricité, un poids de 500 grammes. Tous les tracés pris ainsi avant l'examen étaient semblables entre eux. Je reviens donc à celui pris à 9 heures tracé !•
LEÇONS ET EXAMEiNS
fîg. 14. -~ Docteur Maggiora. — Contractions infolonlaircs. Dlminutioià de la force musculairo par l'effet des examens. Les muscles fléctiisseurs sont excités par un courant électrique toutes les deux secondes. 1 Tracé avant l'examen.— 2. Imiiédiatcment à lasorlia de 1 examen I. Deux heures après \a fin de l'cxamca.
loi LA KATIGUE LNTKLLECTUELLE ET PHYSIQUE
A 2 heures commence Texamen d'hygiène. Le D' Mag- ^iora interroge ses élèves; à 5 h. 20, Texameù terminé, il prend le tracé 2 de la figure 14. U est évident, quand on examine ce tracé, que la force musculaire est diminuée môme à Texcilatlon électrique. Au lieu de 53 contractions avec le même courant» on n^obtient plus que 12 contractions. Après répuisemeut nerveux produit par Texamen, le tracé 3 de la figure 14 montre que, malgré 2 heures de repos, la fatigue n'a point encore disparu. Ce n'est donc pas seulement la volonté, mais aussi les nerfs et les muscles qui s'épuisent après un travail intense du cerveau.
Rappelons-nous que la fatigoe intellectuelle retentit sur la périphérie; nous verrons bientôt Timpoilance de cette remarque.
Parmi les écrivains que j'ai interrogés, c'est Edmond De Amicis qui a le mieux compris la relation existant entre la fatigue cérébrale et 1& fatigue musculaire. Après s*ètre livré pendant quelques jours à un travail intellectuel intense et prolongé, il s'aperçoit d'une légère incertitude des mouvements de la jambe et du bras. Quelques années après qu'il m'eut communiqué cette observation, je l'interrogeai de nouveau. 11 me dit qu'il avait observde nouveau ce phénomène et qu'il y avait une modification manifeste dans les mouvements du bras, après un travail intellectuel assidu de quatre à cinq heures.
Des amis que j'ai interrogés à ce point de vue, m'ont dit qu'ils sentaient une certaine paresse dans les jambes, quand ils avaient écrit toute une journée et travaillé du cerveau d'une façon intense.
La sensation de malaise et la prostration qui caractérisent la fatigue intellectuelle vient de ce que le cerveau épuisé doit envoyer des excitations plus fortes à des muscle» plus
LEÇONS ET ElAMEnS ioo
faibles, pour les faire oontmcter. L'épuisement est datrble, ceatral et périphérique; ceia expliqua pourquoi, après répuisement du cerveau, on sent tewt^ don éû<Grp^ disparaître au plus petit HiouYemeat, et poan}uoi to^ute féisis- 'tance à vaincre semble nécessiter un effort de plus en pliis pénible. Dans ces «onéitions, il faut fuir les exercices Tiolents p*rce qu'ils soat dangereux. Un assaut d'arittiftà et la gymnastique, ou n'importe quel effort musculaire, sont alors nuisibles parce qu'ils aggravent cetétat de Forganisme. C'est donc une erreur physiologique d'ittlerrompr^ les leçons pour faire faire ausi écoliers des e&ercices gymâastiques, dans Tespoii* que l'an diminuera aitisi \^ fatigué du ■cerveau. En oblig<eant le système nervettx à un effort musculaire, quand il est épuisé par un travail irt<?ellectael, on trouve des muscles motAs aptes au travail, et nous ajoutons à la fatigue précédente une fatigue de même Ddture comme nous le verrons plus loin, et qui nuit également; au système nerveux. Pour se reposer, le mieux est de rester immobile et de distraire son esprit. Il faut laisser les enfants jouer et se divertir dans un air libre et pur.
Deux systèmes seulement mettent en rapport le cerve&u «t les muscles : ce sont les nerfs et le sang. Dans l'état actuel de la science, rien n'autorise à dire que, pendant le repos du muscle, le cerveau qui travaille envoie quelque «hase à la masse musculaire, par Textrémité des nerf^. £n comparant les nerfs à deux circuits télégraphiques, nûus •comprenons qu'ils ne se fatiguent pas. Mais la station centrale ou psychique peut iniuer sur la station périphérique ou musculaii^e môme, si cette dernière ne travaille pas, parce que muscle et cerveau sont irrigués par le sang. Le courant sanguin peut apporter aux mnscles quelque •chose de nuisible produit dans le oerv^eau par l'activité des eentres psychiques. U est possible aussi que le torrent
sanguin enlève au muscl e des substances utiles, pour U porter au cerveau qui réclame une forte provision d*énergie chimique. Examinons cette deuxième hypothèse, puisque nous nous sommes déjà occupés de la première dans le chapitre V.
Nous savons que, lorsque la nourriture est insuffisante, il se produit de Tamaigrissement ; la première chose qui disparaisse, c'est la graisse, puis les muscles; mais ce sont surtout les organes internes qui s'atrophient. Dans la mort par inanition, la rate et le foie perdent plus.de la moitié de leur poids normal. Pour les muscles, la perte est de 30 0/0. Seuls le cœur et le cerveau ne dépérissent et ne maigrissent point, si je puis m'exprimer ainsi, dans la mort par inanition.
Quand Ghossat annonça en 1843 que le cerveau résistait jusqu'à la dernière heure au milieu de l'atrophie générale déterminée par Finanition, ce fait fut considéré comme une grande merveille par les physiologistes. Beaucoup n*arrivaient pas à croire que le cerveau fût doué d'une si grande résistance et pût ainsi survivre à tous les autres organes; mais, en répétant les expériences de Ghossat, ils durent se convaincre que chez l'homme, chez les animaux qui meurent dlnanition, le cerveau ne diminue pas de poids quand le reste du corps s'atrophie.
Pour comprendre la suprématie du cerveau et le mécanisme par lequel les autres parties du corps se détruisent pour le nourrir, il me faut rappeler quelques observations faites sur des saumons par le professeur Miescher de B&le. Ces poissons, qui vivent dans TOcéan Atlantique et dans la mer du Nord, s'approchent en mars de l'embouchure des grands fleuves, et, après avoir stationné quelque temps pour s'habiluer à l'eau douce, ils s'avancent ensuite <5ontre le courant. Dans le Rhin les saumons finissent par arriver au niveau des Alpes; mais, à peine scnlils entrés dans Teau douce, qu'ils ne mangent plus. Sui deux mille saumons que le professeur Miescher a examinés à
Bàle pendant quatre ans, pas un n'avait d'aliments dans Festomac.
11 est donc absolument certain que les saumons qui entrent dans le Rhin ne mangent rien tant qu ils n'ont pas déposé ou fécondé leurs œufs. Mais pendant ce temps leur organisme subit des modifications internes très profondes. Les saumons, quand ils quittent la mer, sont très gras; leur chair est rouge et très délicate, leur peau brune avec des taches rouges. Quand ils retournent à la mer, après quelques mois de jeûne, ils sont méconnaissables, tant ils sont maigres. Leur peau est devenue plus claire, et leur chair blanche est moins agréable et peu estimée. Pendant que les saumons remontent ainsi plus de 1,000 kilomètres pour arriver à Bâle, les œufs qui sont dans le corps de la femelle deviennent sans cesse plus gros; en juillet, les ovaires pèsent 4 0/0 du poids total, et en novembre 25 0/0. Le gras des muscles disparait peu à peu, et, après s'être liquéfié, passe dans le sang pour se porter dans les œufs, aussi les œufs acquièrent-ils un volume si énorme qu'ils constituent plus du tiers des parties solides de tout le corps. Une modification analogue se présente chez le m&le. En hiver, les testicules ne constituent que la millième partie du poids du corps ; mais, dès que les mâles sont entrés dans l*eau douce, le sang affine si copieusement à la glande qu'elle parait enflammée, tant la circulation y est considérable. Pendant ce temps, les muscles diminuent progressivement de volume et s'atrophient, leur matière albuminoïde servant d'aliment au testicule, qui se développe comme l'ovaire et se prépare à l'œuvre de reproduction. En septembre et en octobre, les testicules sont devenus cinquante fois plus gros qu'ils n'étaient au début. En novembre, ils se modifient encore, et, au lieu d'une masse gélatineuse, ils se transforment en une masse dure et blanche renfermant un liquide blanchâtre analogue à du lait et plein de spermatozoïdes.
Cette transformation de la matière vivante étudiée par
le professeur Miescher oheales sMimoM, de transport des matières albuminoïdes du muscle à Fovaire et aux testi- -cules sont des faits d'âne très gr&Dde importance. La science doit être très reconnaissaiite ftu physiologiste de Bâle d'avoir étudié ces phénomènes dans leurs moinéf es détails avec le soin le plus attentif. Le sauition q^ii pénètre dans le Rhin ne doit pas se contenter de jeûner; il doit <;onsacrer une partie de Ténergie de ses muscles et de son -système nerveux à remonter le cours impétueux de ce Aeuve. Suivant les calculs du professeur Miescher, un sau mon du poids de iO kilogrammes perd 7 grammes de son poids par jour.
Malgré ces pertes et le jeûne absolu, les modiâcations exposées plus haut sont encore plus importantes. Le professeur Miescher, par un grand nombre de pesées exécutées très soigneusement, a vu les muscles du dos s'atrophier ■à mesure que les ovaires s'accroissent, et les deux faits «ont exactement proportionnels. Le fait le plos importëfnt qui se dégage de cette étude estque l'albumine, les graisses -et les phosphates des muscles, après tme série d'aclfes chimiques, forment de nouvelles combinaisons, par et^emple la lécithine. Or celte substance est nott seulement abondante dans les œufs, mais encore dans le cerveau. Aussi, je crois qu'il est probable que non seulement diA&s le jeûne, mais encore dans l'épuisement prodmt par nn travail intellectuel excessif, les muscles peuvent cédiar une partie de leurs matières albuminoMes au cerveàti par la voie sanguine.
Dans la mort par inanition, les tissus les moins inypoftants sont détruits pour conserver ceux qui le sont davantage dans rinoendie qui doit anéantir Ift vie, quand le corps ne renferme plus d'aliment Jusqu'au dernier moment ûà ta vie est encore possible, tous les ot^anes se détruisent, sauf le cerveau et lo cœur. Même quand le cœur est aux abois et que la température du sang tombe à 30«, et que les contractions cardiaques sont à la fois moins énergiques
et moins fréquentes, lui qui a commencé le premier à se remuer dans Torganisme continuera à remplir fidèlement ses fonctions jusqu'à la dernière minute, et il recueillera jusqu'à Tinstant suprême les derniers résidus d'énergie <lcs organes pour les transnaetlre au cerveau, et le derniei -échange se fera avec la dernière systole du cœur; merveilleux exemple d'un organisme où la suprématie intellectuelle est respectée et entretenue jusqu'à la fin, au milieu de la plus terrible des destructions, c'est-à-dire de la moit par inanition.
Mais pourquoi la fatigue intellectuelle augmente-frelle tout d'abord l'énergie musculaire? C'est là une propriété étonnante de notre organisme ; à mesure que l'énergie cérébrale se consuma et que Torganiame s'affaiblit, l'excits bilité nerveuse augmente : c'est là un moyen de défense antomatique très efficace que crée la nature en faveur d'un organisme qui se débilite. Il y a ainsi une exagération de la sensibilité, de l'irritabilité nerveuse, à mesure qu'un animal devient moins apte à la lutte, à la suite de l'inanition ou de la fatigue.
Nous en avons un exemple dans ce fait que les per- ^nnes les moins fortes et les moins robustes sont les plus sensibles. Dans les maladies graves, la dénutrition altère les centres nerveux ; elle les perturbe et amène des «ecousses et des convulsions. Le soir, un travail intellectuel exagéré produit des convulsions chez les personnes ^ui y sont prédisposées. Quelques malheureux atteints il'épilcpsie espèrent diminuer les accès de leur maladie en affaiblissant leur système nerveux, par exemple, par les excè» vénériens ; mais l'expérience a démontré d'une m«-« oière irrécusable qu'on ne fait ainsi qu'aggraver le mal; les attaques devenant plus nombreuses et plus fortes è mesure que le système nerv«uK> s'épuise davantage.
Je reviendrai encore sur ee sujet dans un prochain chapitre. En attendant,, noua savons que les différences observées chez le pro&sseur Aducca et le docteur Mag
giora sont plus apparentes que réelles. Chez le doctear Aducco, la première période des symptômes déterminés par la fatigue, c'est-à-dire la surexcitation, dure plus longtemps, mais chez lui aussi on voit survenir finalement l'affaiblissement de la force musculaire. Chez le docteur Maggiora, la première phase dure peu et est remplacée presque tout de suite par la période d'épuisement.
Du reste, en physiologie, nous ne devons pas prêter trop d'importance à la durée et à l'intensité des phénomènes, parce que ce qui importe surtout, c'est leur succession et leur mode d'enchaînement. Cette remarque est applicable à toutes les actions ^thérapeu tiques. J'aurais Men des expériences personnelles à rapporter à l'appui de cette proposition, mais je me contenterai 4e faire allusion à une vérité tout à fait élémentaire en médecine. Je voulais faire des recherches sur la circulation et la respiration pendant le sommeil chloroformique. Plusieurs de mes collègues et amis voulurent bien se prêter à ces expériences, qui n'étaient pas sans danger. Le professeur Pagliani m*avait prêté son concours, et, comme pendant la durée des expériences, il me fallait examiner avec beaucoup d'attention mes appareils, j*avais besoin d'un ami sûr comme lui pour administrer le chloroforme.
Un certain jour, nous vîmes un de nos amis tomber dans le coma après avoir absorbé au plus 2 grammes de chloroforme; nous fûmes émus, mais non stupéfaits, car nous nous rappelions qu'il y a des sujets tout particulièrement sensibles à l'action du chloroforme et qui ont succombé k des doses très faibles; aussi procédionsnous avec la plus grande prudence. Le jour suivant, le professeur Daniel Bajardi s'offrit gracieusement à se faire chloroformer. On lui donna plus de 50 grammes de chloroforme sans obtenir aucun effet. On le consulta alors sur ce qu'il fallait faire, il nous dit de continuer; il perdit la conscience et la sensibilité quand on lui eut fait absorbé 100 nouveaux grammes de chloroforme. L'expérience
finie et le docteur Daniel Bajardi réveillé, il rendait une si grande quantité de chloroforme par les poumons, qu'on en sentait très fortement Todeur chaque fois qu'il parlait. Lorsqu'il rentra chez lui au bout d'une heure, ses parents se plaignirent de Todeur qu'il avait apportée avec lui et dont ils ne s'expliquaient pas l'origine.