CHAPITRE XI
Les méthodes de travail intellectuel
Je pourrais faire de ce chapitre un livre.
Montrer le mécanisme du travail intellectuel, Tart d'utiliser le temps consacré au travail, celui du repos, les méthodes pour recueillir les matériaux pour une œuvre à composer, les façons différentes de l'ébaucher et de Fé- •crire, les artifices qu'on met en œuvre pour créer quelque •chose de bon et de aouveau, tel serait Tobjet d'un livre vraiment utile, qui, je crois, n'a pas encore été écrit.
Il arrive à la plupart des travailleurs le malheur de manquer d'appui au début de leur carrière et de se décourager parce qu'ils ne se croient pas assez forts. Ces personnes trouveraient dans cet ouvrage des conseils et des encouragements, en voyant que des gens plus faibles qu'eux et peu favorisés par la nature sont arrivés cependant à produire des œuvres excellentes.
L'histoire est pleine de ces hommes qui se sont rendus •immortels malgré une santé chancelante, et qui sont arrivés néanmoins, grâce à leur persévérance, à des résultats inespérés. Choisissons, entre tous, l'exemple glorieux donné par Darwin dans la lutte soutenue courageusement jusqu'à la fin de ses jours. A la suite d'un voyage de cir- ■cumnavigation, sa santé fut tellement compromise, qu'il du t, quoique jeune encore, quitter Londres et aller s'enterrei •dans la solitude d'un petit village. Charles Darwin nous 9
laissé des renseignements trèsintéresdants sur ses facultés mentales et son na^e de tra.Yail. il dit dans son antobiographie(l) : « L'école, comme moyen d''édacation,n adonné comme résultat qu'un pur «épa. U m'a été impossible pendant toute ma vie de Taincns les difficultés qu'&a éprouve à apprendre une langue éiarangère.
« Je n'ai point du tout la rapidité de conception et cette présence d'esprit si marquée chez certaines personnes intelligentes. Je suis un critique médiocre. La faculté de suivre une longue série d'abstraVîtions est fort limitée chez moi, et je n'aurais jamais été reçu à un exp.men de mathématique ou de physique. Ma mémoire est étendue, mais confuse et suftit à peine pour me rappeler que j'ai lu quelque chose de favorable ou de contraire à mes conclusions. Ma mémoire laisse tellement à désirer que je n'ai jamais pu me rappeler plus de quelques jours une dateoii un vers. J'ai autant d'invention et de sens commun qu'un avocat ou un médecin de force ordinaire, mais pas plus. »
Un homme qui s'estimait si bas au point de vue inteltectuel a réussi à changer l'aspect de la science par quarante années de travail. Il était si faible et si souffrant qu'il ne pouvait presque jamais recevoir d'amis dans son agreste et silencieuse denaeure, parce que, chaque fois qu'il essayait d'enfreindre la consigne, il était pris, à la suite de l'émotion et de la fatigue qu'il avait ressenties, d'étourdissements et de vomissements. Et cependant cet homme 31UX désirs si simples, qui s'occupait uniquement de son jardin et de ses livres, a transfusé une vie nouvelle à la .philosophie et a fécondé, pour ainsi dire, toute la science. O&QS le petit village de Down, à Tombre des grands arbres qui entouraient sa maison, il a engagé une lutte gigantesque. C'est là que se sont ouverts de nouveaux horizons et qu'a pris naissance une vie nouvelle pour Tin tel
(1) La V:e et la Corv9spondance! dB Charles Darwin, Paris, 1888, «. ï, p. 102..
ligence humaine. Darwin a eu le bonheur rare de voir le triomphe de ses idées et le développement rapide de Tédi-. fice dont il avait jeté les fondements.
c Mon esprit, dit Darwin, est victime d'une fatalité qui fait que mon exposition ou mes propositions se présentent d*une façon défectueuse et maladroite. Au début, J'avais rhabitude de réfléchir beaucoup à mes phrases avant de les écrire. Plus tard, j*ai compris que je gagnais du temps à griffonner sommairement des pages entières, avec le plus de h&te possible, raccourcissant et traçant à mesure, puis à corriger le tout à mon aise. Les phrases jetéea ainsi à la volée sont souvent meilleures que celles auxquelles on a longtemps réfléchi. Ayant ainsi exposé ma manière d'écrire, je dois ajouter que, lorsque je m'occupais de mes œuvres volumineuses, j'ai consacré beaucoup de temps à trier mes matières. Je faisais d'abord une esquisse grossière en deux ou trois pages. Une phrase, parfois un mot, y indiquaient une discussion entière ou une série de faits* Chacune de ces discussions était augmentée ou transposée avant de rédiger le livre in extenso. Gomme j'avais toujours à traiter plusieurs sujets en même temps, j'avais organisé de 30 à 40 portefeuilles à dos mobiles, qui portaient chacun leur étiquette et qui renfermaient mes esquisses et mes notes. J'avais acheté un grand nombre de livres et j'avais fait sur chacun une table renfermant tous les faits qui intéressaient mon travail. Quand l'ouvrage ne m'appartenait pas, j'en faisais des extraits, dont j'avais une caisse toute pleine. »
A peine revenu de son voyage autour de la terre, Darwin écrivait à Lyell : c Mon père ne croit pas que ma santé puisse s'améliorer avant quelques années, l'arrêt est grave pour moi, parce que je crois que la course sera gagnée par le plus vigoureux ; il ne me restera plus qu'à suivre les traces laissées dans la science par les autres concurrents. » Une autre fois, écrivant de Londres à Lyell : « J'ai adopté votre système de ne travailler que deux heures de
suite, je fais ensuite une promenade, puis je me remets au travail. Je fafs ainsi d'un jour deux. » Je rappellerai encore ce trait caractéristique de la figure de Darwin, bien que le livre que Darwin fils a écrit sur son père soit bien connu, c II avait une façon toute particulière de s'habiller chez lui, évitant, comme tous les gens délicats, le froid ou le chaud; ainsi, en plein été, il mettait des escarpins sur ses souliers. Souvent le travail mental lui amenait des bouffées de chaleur; il ôtait alors son paletot, si les idées ne prenaient pas la forme désirée. Il se levait de bonne heure et faisait une petite promenade avant la première collation. Il considérait le temps qui s'écoulait entre huit et neuf heures du matin comme le moment où il étudiait le mieux; à neuf heures et demie, il retournait dans sa famille, il se faisait lire les lettres, ou quelques pages des journaux, d'un roman, d'un voyage. A dix heures et demie, il retournait au travail et étudiait jusqu'à midi et demi ; à ce moment, il regardait sa journée de travail comme finie, et il disait souvent avec satisfaction. « J'ai fait une bonne journée de travail. » Il songeait alors à aller se promener, sans se préoccuper s'il faisait beau ou s'il pleuvait. »
Son fils rappelle un axiome que Darwin répétait souv.en t c'est qu'on arrive à faire son compte en épargnant les minutes. Darwin faisait cette grande économie de temps en sentant quelle était la différence de travail d'un quart d'heure ou de dix minutes. La majeure partie de ses expériences, dit Francis Darwin, étaient si simples, qu'elles ne nécessitaient aucuïi préparatif. C'est à ces habitudes que j'attribue le désir d'épargner ses forces et de ne pas se perdre dans les petits détails. « J'ai été souvent . surpris, dit Francis Darwin, de la méthode de travail que mon père a suivie jusqu'à l'extrême limite de ses forces. Souvent, quand il dictait, il s'arrêtait subitement, disant : je crois qu'il faut que je cesse. » Pendant ses quarante dernières années, Darwin n'eut pas un instant de santé par-
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faite. Son secret a été la persévérance qu*il a mise à réflé* cbir des années entières sur im problème inexpliqué, et d'être né avec la force de ne pouvoir suivre sèchement les traces des antres. Grâce à ces qualités, bien qu'il succombât chaque jour sous le poids du plus petit effort, Darwin émerveilla le monde par les lois qu'il découvrit,^ et par l'interprétation plus logique qu'il donna de l'origine des êtres vivants, et sur la lumière qu'il a jetée sur bien des phénomènes delà nature. Darwin restera immortel, par la nouveauté de ses conceptions si élevées, et par une explication idéale, telle que l'esprit des philosophes n'avait pu en concevoir jusqu'à lui sur les origines de la vie.
« L'aurore est amie des Muses, et les poètes cherchent les bosquets, c'est-à-dire la solitude et le calme, » a dit Haller dans son Traité de Physiologie, où il étudie les conditions qui prédisposent à l'activité de l'imagination. Donc le matin et la solitude favorisent le travail du poète» Mais le physiologiste ne se contente plus de ces indications vagues. Dans l'analyse des phénomènes nerveux^ nous devons étudier, nous aussi, les conditions qui favorisent la pensée, avec l'espérance d'y découvrir de? lois. Si on demandait à un physiologiste quelles sont parmi les différentes heures de la journée celles qui sont le plusfavorables au travail intellectuel, je crains bien qu'il ne^ sache que répondre, ou que sa réponse reste ipcertaine^ tant il a devant lui de faits contradictoires !
Un écrivain me montrait que le matin son écriture était celle d'une personne âgée, tandis que le soir lescaractère» qu'il traçait étaient plus fermes et plus nets. Il était facile de reconnaître sur ses manuscrits ce qu'il avait écrit le matin ou le soir. Ce faH. qui étonnera bic»
des gens, n'est du reste que Texagération d'un phénomène^ physiologique. Des individus atteints de troubles médullaires, qui ne peuvent se remuer le matin, ont plus tard' des mouvements beaucoup plus assurés. Les raisons â«* ce pbéAomène sont multiples.
Parmi les causes que Ton peut invoquer, il faut rappeler que» dans la station debout la pesanteur accumule le sang dans les vaisseaux da la moeUe; il en résulte un* excès de pression et une congeetioa qui irrite ceUe-<îl, ce qui fait que les mouvements sont mieux coordonnés et que les malades traînent moins la jambe. La personnedont je parlais plus haut est directeur d'un journal. H m'a avoué que, malgré sa mauvaise écriture du matin, c'est cette partie de la journée qu'il préfère pour travailler, parce qu'alors son esprit est plus calme. Le soir, il a plus d'imagination, et à ce moment il refait souvent ce qu'il a écrit le matin, parce que ce qu'il a écrit lui semble trop £roi(| et aride* £n général^ los neurasthéniques sont plus souffrants le matin que le soir. J'ai interrogé plusieurs de mes collègues qui s'adonnent au microscope, et qui se montrent très habiles à faire des coupes extrêmement minces; la plupart m'ont dit qu'ils travaillent mieux lematin que le soir; l'après-midi, ils sont plus nerveux et ne peuvent plus réussir aussi bien les manœuvres délicates.
La .physiologie se trouve ici sur un domaine en quelque sorte inexploré. Quelques voies sont à peine tracées, mais il reste encore beaucoup à travailler pour pouvoir s'orienter convenablement. Il faudrait étudier Tacuilé des sens aux différentes heures de la journée, examiner de môme la perception, le jugement, l'étendue et la duréede la mémoire, le temps de réaction, etc.
Toutes les mesures, toutes les recherches qui se font lu l'hemre actuelle en physiologie «devraient pivoter sur cette question des variations diurnes de l'activité nerveuse. Nous savons déjà que la température du corps, la pression du sang, le nombre des battement;s cardiaques, les-
mouvements respiratoires, présentent des différences notables dans les différentes heures de la journée, n faudrait savoir si Tactivité cérébrale est parallèle aux exacerbations et aux affaissements de la vie en général dans Fespace d\me journée, ces modifications étant un phénomène constant.
Le docteur Patrizi (1) a fait dans mon laboratoire, avec Tergographe, une série de recherches d*où il résulte que rénergie musculaire pour le travail, soit qu'elle soit mise en jeu par la volonté, soit qu'on ait fait intervenir Télectricité, augmente et diminue, suivant les variations diurnes de la température de notre corps.
Nous nous refroidissons pendant la nuit, puis la température s'élève progressivement dès notre réveil, pour atteindre son maximum vers trois ou quatre heureq^de raprès-midi et diminuer ensuite de nouveau.
La résistance des muscles au travail est parallèle aux modifications journalières de notre température, mais sans que celle-ci, le repas ou le sommeil puissent être invoqués comme la cause de ce phénomène. Ces variations journalières dans l'activité du système nerveux, dépendant peut-être de Tintensité lumineuse ou d'une autre cause inconnue, sont des lois profondément liées à la nature de notre corps. A ces variations correspondent des variations plus ou moins actives de la nutrition, d'où résulte la contraction musculaire.
Sénèque avait dit déjà qu'il faut violenter un peu son esprit quand on se met à travailler.
Cogend:i mens, ut incipiat.
Alfieri se faisait lier à sa table de travail par son do-
(i) Patrizi, Oscillations quotidiennes du travail musculaire en rapport avec la température du corps, Archives italieunes de liiologie, t. XVII, p. 134.
mestique. Sans aboutir à de pareils excès, nous savons tous qu'en nous mettant à un travail intellectuel quelconq^ue, nous ne sommes pas aussi bien disposés que quelques temps après.
Dans les œuvres d'imaginations, où il faut émettre des idées et les associer entre elles, cette différence est plus sensible que dans les travaux où il s'agit de jugement dans les recherches scientifiques, où il s'agit seulement de comparer les faits qui nous sont présentés par la nature.
Ce sont surtout les poètes, les artistes et les compositeurs de musique qui ont besoin de se «remonter », pour employer une expression commune. Un de mes amis, un spiritualiste pur sang, avec lequel je discute volontiers sur les phénomènes de l'âme, me disait une fois : «Voici un fait que les physiologistes n'expliqueront pas : le corps est rebelle au travail, et il faut que l'âme le violente pour en obtenir ce qu'elle veut. » L'explication me parait devoir être tout autre, et la nature y gagne, car l'hypothèse du physiologiste est plus merveilleuse que celle du spiritualiste. Il arrive au cerveau ce qui nous est arrivé à tous quand nous marchons. Après une heure de chemin, nous sommes plus éveillés, la jambe devient plus agile, les pas sont plus déliés, et nous ressentons une excitation agréable, qui nous chasse en avant comme si nous étions devenus plus légers et plus sveltes.
C'est là une des perfections les plus sublimes de notre machine, que celle qui fait que l'action ne la déprime point et n'épuise pas ses forces, mais la rend plus apte au travail. Les cendres et les scories qui brûlent dans le foyer de la vie, pour se servir d'une comparaison matérielle, n'éteignent pas l'activité du système nerveux, mais l'attisent.
Bien des phénomènes qui se succèdent dans le système nerveux, principalement ceux qui sont soustraits à la volonté, sont volontiers expliqués par les physiologistes comme s'ils étaient simplement mécaniques. Il y a dans les centres nerveux des voies plus résistantes que les
autres, mais Tacte de répéter la même action nerveuse dan» des conditions identiques diminue cette résistance à la transntission. 11 n'est point douteux que bien des faits deviennent plus facilement intelligibles avec cette théorie mécanique. L'hypothèse que jt crois proposer ici pour expliquer Taugmentation de Téaergie initiale du système nerveux par la mise en jeu de son adiyité, est d'ordre chimique ; on la comprendra mieux quand j'aurai fait allusion aux phénomènes similaires qui se passeat dans les muscles. Un muscle détaché du corps répond d'abord faiblement aux excitations qui le font contracter. Le cou. rant électrique donne d'abord quatre à cinq contractions d une hauteur égale, puis ce nombre croit jusqu'à 50 et iOO^ et elles atteindront une hauteur quatre fois plus élevée qu'au début de Texpérienee. Pais, le maximum atteint, le courant électrique conservant la môme valeur, les contractions diminuent progressivement comme force et comme nombre, jusqu'à ce qu'elles disparaissent au moment de l'épuisement total du muacle. Un fait analogue se passe du côté du cerveau, où les produits de combustion attisent son activité et rendent son fonctionnement plus facile.
ly
Je trouve dans la biographie des grands poètes et compositeurs, que les procédés qu'ils employaient pour abor* der leur travail présentent entre eux de grandes ressemblances. Bdffon disait que, pour hien travailler, il faut c considérer son Bujet jusqu'à ce qu'il rayonne ». G^tain^ arrivent vite à l'excitation voulue, en coaoentrant quelques minutes leur .attention ; d'autres ont besoin de plus de temps; cbex qiftclfiies ôerivainft» l'excitaiion se main* tient quelques semaines pendacnt lesquelles le travail est plus fécand, puiis l'épuiaetneBft survient, et ils doivent se reposer. C'est une e»pèoe de fièvre i» travail. C'est un vieil
adage en médecine que- de dire-qu'une fièvre modérée rend rimagînation plus féconde et la parole plus facile.
Albert Haller, le plus érudît des écrivains en physiologie du siècle dernier, fut en même temps un poète distingué. Ses poésies lyriques, ses odes, ses poèmes descriptifs sur les Alpes, forment un volume qu'on peut lire encore avec plaisir. Haller raconte dans sa physiologie qu'il a plusieurs fois remarqué que, lorsqu'il avait la fièvre, il versifiait plus facilement. Rousseau dit quelque chose de semblable.
C'est une règle sans exception en physiologie, que toutes les substances et toutes les causes qui dépriment le système nerveux commencent d'abord par l'exciter. On sait qu'une dose d'opium, de chloral ou de morphine, au lieu de faire dormir, agite quelquefois, et que e médecin averti doit augmenter la dose, qui était d'abord insuffisante pour produire les effets voulus; quand on donne de l'éther ou du chloroforme à un malade pour le rendre insensible, il y a d'abord une période d'excitation qui peut être très violente et, bien que la conscience soit déjà perdue, il faut parfois plusieurs personnes pour maintenir le sujet jusqu'à ce que le médicament ait amené le résultat désiré.
L'anémie, elle aussi, produit de l'excitation, et on sait que les anémiques sont souvent très excitables, très nerveux> suivant l'expression usuelle. La mort elle-même •est précédée d'une période dans laquelle l'activité cérébrale jette comme un suprême éclair.
L'abbé de Caluso raconte que Victor Alfieri, avant de mourir, eut un réveil d'imagination et de mémoire qui surprit les assistants. Il se rappela des travaux datant de plus de cinquante années, et ce qui émerveilla le plus, c'est qu'il se mit à réciter une grande quantité de vers grecs d'Hésiode, qu'il n'avait cependant lu qu'une fois. Se levant de son siège, il alla s'étendre sur son lit, et, peu après, le jour baissant, il expira.
172 lA KATIGUE INTELLECTUELLE ET PHYSIQUE
Je pourrais encore citer d*autres exemples pris sur des hommes célèbres, qui s'animèrent avant leur mort, comme si leur esprit se réveillait. Ce sont là des phénomènes que le physiologiste peut facilement étudier sur les nerfs des animaux en expérience : la mort est toujours précédée d'une période d'excitabilité anormale.
On s'imagine souvent que les modifications qui sont survenues de nos jours dans l'existence ont engagé beaucoup d'écrivains à travailler pendant la nuit. Mais il suffit de lire la biographie des hommes célèbres pour voir qu'un grand nombre d'entre eux travaillèrent la nuit dans les siècles précédents. Cardan en est un exemple,
Rousseau dit dans ses Confessions : « Je travaillais ce discours d'une façon bien singulière, et que j'ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les insomnies de mes nuits, je méditais dans mon lit les veux fermés, et je tournais et retournais mes périodes, avec des peines incroyables; puis, quand j'étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire, jusqu'à ce que je pusse les mettre sur le papier; mais le temps de me lever et de m'habiller me faisait tout perdre, et, quand je m'étais mis à mon papier, il ne me venait presque plus rien de ce que j'avais composé. » Pour éviter ce désagrément, il faisait écrire à M"»« Levasseur avant de se lever, et c'est ainsi qu'il dicta de son lit pendant bien des années. « Et cette pratique que j'ai longtemps suivie m'a sauvé bien des oublis. »
Cependant le travail de jour est plus physiologique, et certains écrivains disent qu'ils travaillent d'autant mieux que la chaleur et la lumière sont plus intenses. Jean Mûl- 1er ne pouvait travailler dans les ténèbres. « U nous faut un jour lumineux quand, en pleine activité d'esprit et dans le feu de nos pensées, nous voulons produire et voir
clair dans une question. Celui qui est excité ferme les yeux pour s'abandonner à la fantaisie de ses idées. Le nerf optique excité par la lumière joue le rôled*un stimulus sur rimagination. <( Une des plus belles découvertes de Moleschott est la démonstration que la lumière augmente la production de Tacide carbonique, en accélérant les processus chimiques de la vie.
n n'y a que ceux qui n'ont pas la liberté de leurs journées qui travaillent la nuit; les médecins anciens avaient fort bien dit que les veilles engendrent les veilles. Le travail intense du cerveau produit une excitation qui ressemble à la fièvre, et Ton tombe dans un état nerveux qui supprime le sommeil. Quelques-uns, plus vigoureux, réussissent à en faire une habitude et intervertissent ainsi le rôle du jour et de la nuit; mais il est plus profitable et plus sain de suivre Tordre naturel des choses ; j'en dirai plus loin les raisons. La seule excuse que Ton puisse alléguer, est l'intensité plus efficace du travail. « La continuité de la pensée sur un seul objet, disait Alfieri, dans son autobiographie, et la suppression de toute cause de distraction, multiplie singulièrement la valeur du temps. » Aussi se levait-il de très bonne heure. Goethe écrivait dans sa Vie :
€ Je consacre les premières heures du matin à la poésie, et le reste de la journée aux affaires mondaines. »
J'ai interrogé des écrivains très laborieux sur leur ma« nière de composer; ils m'ont tous dit qu'ils réservent le soir aux occupations de moindre importance; ils ne composent plus, à proprement parler, et se bornent à prendre des notes, à revoircequ'ils ont écrit. La majorité des grands travailleurs, après avoir passé toute la journée à leur table de travail, se reposent le soir.
Stricker, dans ses nouvelles études sur la conscience, dit, dans un chapitre consacré à l'humeur: « En général, les hommes, quand ils ont bien et suffisamment dormi, sont plus joyeux le matin que le soir, et ce fait est des
plus manifestes chez les enfants. Les hommes que des préoccupations accablent, lorsqu'ils ont passé une bonne nuit, voient le matin leoraTenir pins en rose que le reste de le journée. C'est le soir que les ennuis deviennent le plus cuisants ; c'est surtout le cas pour les personnes qui sont forcées de travailler de la tête pendant toute la joutnée et de fatiguer, ou, pour employer le langage physiologique, de diminner l'excitabilité de leur cerveau. Pour ces sortes de gens, un problème dont la résolution serait facile le matin devient insoluble le soir. »
C'est Socfate, je crois, qui a dit le premier : « Laissez aller votre pensée comme un insecte que vous laisseriez voler dans les airs, un fil àla patte. » H* aTalt raison, Montaigne a eiprdmé cette rnéme^îdée, mais^d'une façon plus profonde.
« Mes conceptions et mon Jagement ne^naarchent qu'à tftstonS) chancelant, bronchant et chopant, et quand je suis alié le> plus avant que je puis, et ne me suis auculnement satisfaict, je veois encore du pais au-delà, mais d'une veue tPoyrMe et en nuage, que je nepuis desmeler. » Cette phrase de Montaigne nous rappelle qu'à l'heare actuelle non seulement nous ne connaissons pas tonte la conscience, mais que nous n'en avons exploré de temps à antre qu'une très minime partie.
L'enâuit qui rédige on devoir sent en petit 1& fatigue qu'un grand écrivain éprouve en composant un chapitre d^'ime de ses œuvres. Il y a deux méthodes pour écrire. Certains- pensent^.repensent et polissent leurs idées avant de prendre !& plume, de telle sorte que» quand ils saisissent celle-ci, ils ont àes idées claires et correctes des choses et de la forme qu'ils leur donneront, et semblent écrire comme sous la dictée. C'était ainsi que devait faire GuerrasEzl» doatlev manuscrits élégants ne portent aocune eature. Les biographies* des grand» hommes sont pleines
de pareils exemples. Cicéron avouait que tout ce qu'il pensait et composait, il le faisait en se promenant. C'est là une méthode des plus communes, que suivent les penseurs quand ils composent.
Beethoven a été iin de ceux qui méditaient le plus en se promenant; beaucoup de ses compositions ont été faites en plein air. Mais en général les écrivains^les artistes, se contentent d'esquisser le sujet dans leur tête. La plus grande partie du travail, après cette esquisse, se fait à leur bureau.
Foscolo, dans son autobiographie, parlant de Didimo Ohi^ricD, disait : « Il avait le bonheur d'écrire plus de trente feuilles allègrement sans interruption, et il avait à subir ensuite le malheur de vouloir réduire le tout à trois pages, ce qui lui donnait une peine extrême. » Il y a des pages immortelles, en littérature, qui ont passé par une série de remaniements, d'évolutions et de transformations telles, que celui qui les a écrites ne voudrait pas en pévtéler le secret au lecteur. Quelques écrivains célèbres travaillaient comme s'ils avaient à faire de la mosaïqire, ils assemblaient leurs mots et leurs idées, comme les dés de verre dumosaïste, et c'est'ainsi qu'ils arrivaient à donner à leurs œuvres leur aspect et leur coloris. Sur leur table reposent des cahiers de mots et de phrases, qu'ils font rentrer avec une industrie patiente dans leurs œuvres. Aiucun ne peut improviser et inventer dans le sens propre du mot : personne n'a le don de la création immédiate. G. Vasari raconte que Michel Ange fît détruire, avant de mourir, un grand nombre de dessins, esquisses et cartons faits de sa main, afin que le public ne pût pas se douter de la peine que lui avaient coûtée ses ouvrages. Aussi n'avadt-il pu ti^ouver à Florence aucune ébauche de ce grand maitre qui, lui tiussi, avait besoin du marteau de Vukainv quand il voulait faire sortir Miverve de la tête de Jupiter
176 LA PATIGUB INTELLECTUEUE ET PHYSIQUE
Si J*en avais le temps, je voudrais écrire ud ouvrage sous ee titre : Génie et fatigue. Je ne dirai pas que le génie est de la patience. Il siérait en effet moins à un physiologiste qu*à tout autre d*admettre que la volonté et la persévérance suffisent pour donner du génie; mais je me contenterai de dire que la fatigue est la base de toute création en science, comme dans les beaux-arts. 11 y a bien, il est vrai, des natures véritablement privilégiées. Gomme il y a des prodiges de mémoire, il y a des esprits d*une fécondité merveilleuse. Mais, si nous étudions de plus près ces exceptions apparentes, nous voyons qu'elles ne sont pas plus que le reste soustraites à la loi de la fatigue. Leur activité cérébrale, le mécanisme de leur imagination est au fond toujours le même que chez les autres. Seule, la rapidité des conceptions et leur précision nous offrent à considérer une rapidité merveilleuse, et, comme ces hommes sont placés au-dessus de leurs semblables, il semble qu'ils soient à une hauteur inaccessible et qu'un miracle les y a juchés. Cependant Raphaël avait Thabitude de dire que lo don surnaturel qui permet à Fesprit de trouver l'image sublime du beau est révélé à la conscience par le travail. Je ne crois pas que la nature ait accordé à quelqu'un ce trésor de l'inspiration absolue. Même pour Raphaël la fatigue a été la cause de son immortalité. Michel-Ange, qui était un juge compétent, l'avait reconnu : « Raphaël, disaitil, ne tient pas sa perfection de la nature, mais d'une longue étude. » Les préjugés qui courent sur le génies sont nombreui;; ils tiennent à notre amour du merveilleux et des désirs qu'ont les hommes supérieurs de cacher leurs labeurs afin de paraître encore au-dessus de ce qu'ils sont réellement. Certaines erreurs des biographes sont vraiment singulières, comme cette fameuse histoire de la pomme qui, en tombant, révéla à Newton la gravitation
universelle. Or Newton, comme Galilée et Darwin, a été un travailleur infatigable, i Je ne perds, disait-il, jamais mon sujet de vue, attendant que la faible lueur se transforme enfin en une lumière éclatante. »
Un seul homme que j'ai cru pendant quelque temps avoir fait exception à la règle, est Gœthe, grâce à la richesse de son imagination et à la hauteur de son esprit. J'avais lu son autobiographie, ses lettres, la relation fort intéressante sur la vie du grand homme que nous a laissée Lewes et qui me parait être la meilleure de toutes celles de ce genre. Il me semblait de plus en plus que le travail ne devait avoir causé aucune fatigue à Gœthe. Ce qui me le faisait croire encore plus volontiers, c'était cette phrase de Schiller : « Nous devons réunir péniblement nos matériaux pour composer lentement quelque chose de tolérable, mais lui n'a besoin que de secouer légèrement Tarbre pour en faire tomber ses plus beaux fruits. » Mais j'ai dû en rabattre quand j'ai lu dans le dernier volume de la théorie des couleurs de Gœthe cette confession : « Mes contemporains se sont montrés bienveillants pour mes premiers essais poétiques, ou du moins ils ont bien voulu y voir du talent poétique et de la vocation. Et cependant mes premiers rapports avec la poésie ont été merveilleusement prosaïques et tout à fait terre à terre; dès que j'avais un sujet qui m'attirait, un modèle qui m'excitait, j'y réfléchissais si longtemps qu'il me fallait des années pour arriver à faire quelque chose qui pût me sembler passable. Puis tout d'un coup et comme instinctivement, comme si le fruit était mûr, je mettais mes idées au net. »
Flaubert travaillait quatorze heures par jour. Tout le monde sait que, pour cet écrivain, la recherche de la perfection dans le style était devenue une véritable maladie. On a raconté sur lui bien des anecdotes, on a dit entre autres, qu'il se levait la nuit pour aller corriger un mot, qu'il restait les doigts enfoncés dans ses cheveux pendant plus de deux heures lorsqu'il réfléchissait à un adjectif
Le Style le torturait, et il recherchait avec passion la loi mystérieuse d^une bielle phrase ; et finalement il en arriva à ne pltis pouvoir travailler, vaincu qu'il était par des obstacles insurmontables. Dans la vie de Flaubert» il y a des côtés qui intéressent le physiologiste. Flaubert disait : « Penser, e*est parler», et personne n'a mieux ooin* pris peut-être les rapports qui existent entre la prasée et la parole. Il exprimait le rythme de ses périodes en les lisant à haute voix. Une phrase mal faite, disait-il, oppresse la poitrine; elle n'est pas naturelle si elle ne s'accorde pas avec la physiologie du langage, et si elle ne peut pas se prononcer harmonieusement à haute voix.
Stricker a fait des études physiologiques sur ce point particulier, et il a montré qu'en pensant à un mot, souvent nous le prononçons silencieusement, et que nous pouvons arriver à sentir les mouvements du larynx, comme si on parlait sans donner du son aux paroles qu'on prononce.
Nous avons tous vu bien des fois, en passant dans les rues, des personnes qui se parlent à haute voix ; elles se taisent quand on arrive dans leur voisinage, puis elle reprennent dès que nous nous sommes un peu éloignés, comme si elles avaient été un moment distraites de leurs pensées par notre présence.
Les biographies des grands écrivains nous offrent de beaux exemples du lien indissoluble qui existe entre la pensée et la parole, principalement dans les parties de leurs œuvres qui portent le plus l'empreinte des passions qui agitaient leurs Ames. Alfieri, revenant à vingt ans de la Hollande, le cœur plein d'amour et de mélancolici sentit la nécessité d'appliquer son esprit à quelque étude sérieuse. Il se mit à lire Plutarque. « Je lus quatre ou cinq fois ces Vies des grands hommes, mais avec de tels cris, avec de telles larmes et môme avec une telle rage que celui qui aurait été dans une chambre voisine m'aurait pris immanquablement pour un fou. »
LES MÉTHODES DE TRAVAIL INTELLECTUEL i 79
Honoré de Balzac, le célèbre romancier dont la merveilleuse fécondité n'est comparable qu'à Tétonnanle fantaisie de son esprit, composa tellement d'ouvrages qu'on aurait de la peine à croire qu'il ait eu le temps de les corriger. Mais il y a quelque chose qui surprend plus que sa facilité, c'est sa manière difficile et fatigante de composer. Voici comment il opérait : il méditait longuement son plan, puis il en traçait une esquisse informe en quelques pages. 11 les envoyait à l'imprimerie, qui les renvoyait sur des larges feuilles. Il y ajoutait sur le verso une foule d'additions et de corrections, de telle sorte que, de chacune d'elles, il semblait sortir un véritable feu d'artifice d'idées. Il retraçait une nouvelle esquisse renfermant le texte primitU avec ses nouvelles modiilcatioas. Il le remaniait encore, le corrigeait sans cesse et très profondément. 11 lui fallut douze épreuves pour certains romans, et jusqu'à vingt pour d'autres. Lesprotes se déseapéraieût d'abord à composer de pareils manuscrits, et leséditaurs se reiuâaient à payer le prix de ses chadagements et de ses additions incessantes.