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CHAPITRE PREMIER

Les migrations des oiseaux et les pigeons voyageurs

rétais à Rome à la fin de mars. Ayanl appris que le passage des cailles était déjà commencé, j allai sur le bord de la mer, pour voir si ces oiseaux, arrivant d'Afrique, présentaient quelque phénomène de fatigue, le me fi^ai à Palo. Le jour suivant, je me levai de bon matin, quand il faisait encore nuit noire, je pris un fusil, et je m acheminai vers Fiumicino^ le long de la mer. Çà et là sur la plage se voyaient les feux allumés par les chasseurs pour attirer les cailles qui arrivaient pendant la nuit. A peine à la pointe de Taube, des coups de fusil commencèrent à se faire entendre dans la campagne. Les cailles pa^-- 8aient dans le voisinage, volant en petits groupes de quatre ou cinq avec une grande rapidité. A peine posées à terre, elles se tenaient tapies, je cherchais à m'approcher d*ellesle plus possible; elles me laissaient arriver doucement à petits pas, en me regardant, puis s'enfuyaient très alertement en trottinant. On dit que quelauefois les cailles se BIosso. — La Fatifl:ue l

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laissent prendre avec les mains, mais cela ne m'est jamais arrivé, et tons les chasseurs que j'ai consultés m'ont dit ne pouvoir Taffirmer par expériejice personnelle.

Cependant la matinée était devenue splcndide, et une bise fraîche soufflait du côté de la mer. Les cailles continiiaicnt à arriver toujours plus nombreuses malgré le vent contraire. Je crois que je n'en ai jamais vu voler aussi rapidement. Je rencontrai un paysan, et je cheminai de compagnie avec lui le long des murs qui clôturent les propriétés de la campagne romaine. Il me dit que chaque jour, à l'époque du passage, il faisait une tournée pour ramasser les cailles mortes et que précisément tout le long de ces murs, au pied des poteaux du télégraphe, il en trouvait toujours quelques-unes.

Ces pauvres oiseaux, dans l'élan qui, de la mer, les entraîne vers terre, ne voient même pas les arbres ou du moins n'ont plus la force de modérer ou d'arrêter leur vol, et se heurtent aux troncs et aux branches avec une telle impétuosité qu'ils se tuent. Je voulus accompagner ce paysan pour voir combien on trouverait de cailles mortes et dans quel état. Nous nous dirigeâmes vers une tour datant du moyen âge qui s'élève sur la plage, h peu de distance d'un bouquet d'arbres. Là, me dit le paysan, en montrant la tour, est un des endroits où on en trouve le plus. En effet, nous en trouvâmes trois dans le fossé: deux étaient déjà rigides et une encore chaude. En les prenant dans la main et en soufflant à travers les plumes, je vis qu'elles n'étaient pas maigres, qu'elles avaient encore de la graisse sous la peau dans plusieurs parties du corps et que les muscles pectoraux étaient bien conservés.

Ces pauvres bêtes sont tellement épuisées par le voyage, qu'elles n'ont plus la force de voler. Quand de loin, tandis qu'elles sont encore sur la mer, elles voient apparaître la ligne brune de la terre, elles sont attirées par les taches blanches des maisons et s'y dirigent avec une telle ardeur et une telle impétuosité, qu'elles arrivent dessus pour ainsi

dire avanide les avoir reconnues. Je démontrerai sous peu que dans les grands efforts musculaires et la fatigue cxlrôme, il se prod»ùit une anémie du cerveau, el que celte anémie peu! diminuer la puissance visuelle. Dans le voisinage d'une maison, je rencontrai plusieurs personnes qui m'assurèrent que beaucoup de cailles allaient butter de la tête contre les corniches de eette maison, parce qu'elles n'avaient plus la force de s'élever encore d'un mètre pour franchir le toit.

La caille fait environ dix-sept mètres par seconde, et soixante kilomètres à l'heure, ce qui est la vitesse d'un train ordinaire.

Le voyage d'Afrique en Italie est beaucoup plus facile qu'il ne semble parce que, àToeil nu, de l'Afrique on voit très bien la Sicile. La distance du cap Bon à Marsala est de 135 kilomètres. Une caille, avec une vitesse de 1,020 mètres à la minute, emploie pour celte traversée, deux heures onze minutes. La distance du cap Bon à Rome est de 549 kilomètres, et une caille venant en droite ligne pourrait faire cette traversée en neuf heures. C'est ainsi que l'on comprend comment, par suite du peu de durée du voyage, elles ne sont pas très amaigries.

Un chasseur romain m'a raconté qu'il s'amusait à ensemencer dans son jardin les graines qu'il trouvait dans le jabot des cailles et que, chaque année, il se divertissait à y voir naître des plantes africaines.

La caille est un animal peu sociable, qui vit, la plus grande partie de sa vie, isolé. Môme à l'époque des nmoars, elle ne manifeste pas l'amour de la famille, car le mâle abandonne la femelle au début de la couvaison. Ces oiseaux ne voyagent pas en troupe comme les hirondelles et les canards, mais chacun se met en roule sans se soucier des autres. Quand, en mer, les cailles ont à lutter contre un vent fort, elles résistent tant qu'elles peuvent; puîs^ quand elles sont à bout de forces, elles s'abandonnent à sa puissance et finissent par tomber sur les écueils ou

sur le pont des bâtiments qu'elles rencontrent. Les tempêtes les plongent, comme dit Brehm^en une telle peiir et confusion, que, même après que la bourrasque a cessé et que le vent est redevenu favorable, elles restent encore immobiles pendant plusieurs jours à Tendroit où elles se sont posées, avant de se résoudre à continuer le voyage* Si une bourrasque ne les surprend pas, les cailles traversent la Méditerranée sans grande fatigue; j'en ai vu qui, à peine arrivées, prenaient de nouveau leur vol pour se poser plus loin sur une des collines voisines. Brehm a décrit l'arrivée des cailles en Afrique : « En se tenant en observation sur un point de la côte nord de TAfrique durant le temps de la vraie migration des cailles, on peut souvent assister à leur arrivée. On aperçoit une nuée obscutc, basse, se mouvant au-dessus des eaux, qui s'approche rapidement et qui pendant ce temps va toujours s'abaissant pour s'abattre brusquement à la limite extrême de la mer; c'est la foule des cailles mortellement épuisées. Les pauvres créatures gisent tout d'abord pendant quelques minutes comme étourdies et incapables de se remuer, mais cet état prend bientôt fin; un mouvement commence à se manifester : une des premières arrivées sautille et court rapidement sur le sable en cherchant un meilleur endroit pour se cacher. Il se passe un temps considérable avant qu'une caille se décide à faire fonctionner de nouveau ses muscles thoraciques épuisés et se mette à voler. En règle générale, elle cherche son salut dans la course, elle ne s'élève pour voler dans les premiers jours qui suivent l'arrivée, que par suite d'une nécessité absolue. Pour moi, il n'est pas douteux que, du moment où cet oiseau a de nouveau la terre ferme sous lui, il n'accomplisse en courant la majeure partie du voyage qui lui reste à faire. »

De Fiiippi raconte avoir vu des pigeons en pleine mer reposer les ailes ouvertes sur les flots; et, pour ces oiseaux, il devait y avoir là, un signe d'invincible fatigue.

tES MIGRATIONS DES OISEAUX 5

Brehm dit avoir entendu raconter par des marins dignes de foi que la caille aussi, dans un cas de fatigue extraordinaire, se pose sur l'eau et s'y repose pendant quelque temps, puis s'envole de nouveau et poursuit sa route. Je ne sais plus dans quel livre j'ai lu que l'on a vu en pleine mer des oiseaux, parmi ceux qui étaient le plus forts au vol, portant sur leur dos quelque petit fatigué qui de cette façon avait trouvé le salut dans une situation désespérée.

Nous trouvons un témoignage très connu de la fatigue des cailles, dans la Bible. Au livre de VExode, il est raconté comment les Hébreux se nourrirent de cailles dans le désert. La facilité avec laquelle elles se laissaient prendre montre combien elles étaient épuisées par le voyage. n est des oiseaux qui, à chaque printemps, font plus de quinze mille kilomètres, pour aller de TAfrique australe? delà Polynésie et de l'Australie jusqu'aux régions polaires et qui, en automne, refont en sens inverse le môme voyage, pour retourner à leur station d'hiver. Le martinet accomplit chaque année le voyage du cap Nord au cap de Bonne-Espérance et vice versa.

Nous voyons se répéter chaque année les migrations des grues et des cigognes, mais nous ignorons comment celles-ci s'orientent à travers les monts et sur la mer, comment de l'Afrique, les cigognes et les hirondelles retournent à leur ancien nid, comment s'est développé l'instinct qui les guide.

Il a été écrit, dans ces dernières années, des livres très estimables sur cette question. Je citerai ceux de Palmen, de "Weissmann et de Seebohm. A cette heure, les ornithologistes ne se contentent plus, en contemplant les oiseaux qui volent à travers les airs, de dire qu'il s'agit là d'un admirable instinct.

Sur cette question aussi, des études approfondies ont été entreprises. Palmen démontre que les individus les plus vieux et les plus forts guident les troupes voyageuses

et que la majeure partie des oiseaux, qui se fourvoient et se perdent en route sont des jeunes de la dernière couvée, ou des mères qui s'arrêtent et se détournent pour chercher leurs petits égarés. Les mâles adultes, s'ils ne sont pas abattus par une tempête, perdent rarement leur route.

Palraen a publié une carte des grandes voies d'émigration. Les bornes miliaircs de ces longues routes sont les endroits où les oiseaux peuvent se reposer et trouver, une nourriture abondante. Pour Palmen, il serait inconsidéré d'admettre que les oiseaux sortent de l'œuf portant innée en eux la connaissance de ces lieux.

L'instinct que possèdent les oiseaux a besoin d'être éduqué. A peine sortent-ils du nid, qu'ils commencent à étudier l'espace qui les environne, puis ils s'éloignent à la recherche de la nourriture, et l'ardeur du vol les entraine dans des lieux lointains dont ils gardent le souvenir. C'est ainsi que se développe rapidement en eux le sens des lieux et delà direction.

Quand arrive l'automne, ils s'élancent vers les contrées méridionales, et,. si un oiseau né dans l'année, dans son impatience, part avant ses parents et réussit quelquefois à trouver le bon chemin, par contre, le plus souvent, il succombe. C'est pourquoi généralement ils voyagent en troupe et en nombreuse compagnie. C'est ainsi qu'ils apprennent des vieux à connaître les accidents du terrain, les montagnes, les fleuves et les vallées qui sont les grandes voies principales des émigrations. Ce qui nous semble un instinct merveilleux et aveugle n'est qu'une connaissance des lieux que les générations des oiseaux se transmettent comme une tradition.

Afin de mieux étudier les phénomènes de la fatigue et les changements qu'un long voyage provoque dans l'organisme des oiseaux, j'ai installé dans mon laboraloire une

station de pigeons voyageurs. Le ministère de la guerre a bien \oulu m'aider dans cette œuvre en me faisant don des pigeons. C'est pour moi Toccasion d'exprimer ici ma reconnaissance au gouvernement, et pour ce cas et pour le concours qui m'a été offert quand j'ai étudié la marche des soldats. Les pigeons ne deviennent bons voyageurs . que s'ils ont été instruits. C'est seulement dans la troisième année d'éducation, qu'ils acquièrent le maximum de leur force et de leur habileté et que le sens de l'orientation atteint son maximum de perfectionnement. Un pigeon peut continuer à voyager jusqu'à d^uze ans, mais après la sixième année, sa résistance à la fatigue va en diminuant de plus en plus. Au sujet des pigeons voyageurs, de nombreux volumes ont été déjà publiés : je citerai entr< autres les livres de Lenzen, de Schomann, de Chapnis, di* Puy de Podio, de Gigot. En Belgique se publient troi> journaux concernantles pigeons voyageurs. En Italie, à la date de 1887, a paru un bon livre du capitaine Malagoli, chargé du service des colombiers militaires.

L'installation de mon colombier fut faite en 1885, avec cinquante pigeons tout jeunes qui n'étaient pas encore sortis de l'endroit où ils étaient nés. Ces pigeons me furent expédiés du colombier militaire d'Alexandrie ; ils étaient de race belge. C'est la meilleure race pour la puissance de l'instinct, la force et la rapidité de leur vol.

Dans l'éducation des pigeons voyageurs, il faut surtout s'attacher à rendre le séjour de leur colombier agréable. Il faut prendre grand soin qu'ils vivent tranquilles, qu'ils aient la qualité de nourriture qu'ils préfèrent, et qu'ils trouvent dans le colombier toutes les aises et tous les agréments qu'ils recherchent; ils retourneront ainsi d'autant plus facilement à leur demeure quand ils se verron» lancés au loin. L'instinct qui les guide est une sorte de nostalgie et l'assurance qu'en aucun endroit ils ne pourront se trouver aussi bien que dans leur pigeonnier.

Pour les faire sortir la première fois du colombier, on

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