‹ La fatigue intellectuelle et physique: intellectuelle et physiqueChapitre 5 sur 16 · A. MOSSO · texte numérisé non relu

A. MOSSO

10 LA FATIGUE LNTELLECTUELLE ET PUYSIQUE

daigne traversent la mer en cinq heures environ, et c*est certes un des résultats les plus brillants que de faire ainsi rivaliser nos colombiers militaires avec ceux de l'étranger.

De Rome, il n'est pas possible de voir la Sardaigne, parce que la distance qui sépare le mont Mario du mont Umbara est de 299 kilomètres. Pour voir ces deux points, il serait nécessaire de s'élever verticalement à 1,510 mètres environ. Or il est certain que les pigeons ne s'élèvent pas à plus'de 500 ou 600 mètres. Quand les pigeons militaires se dirigent de Rome vers la Sardaigne, ils doivent donc se fier à l'instinct de l'orientation, car il ne voient devant eux que de l'eau.

La légende et l'histoire des pigeons voyageurs sont pleines de poésie. Les cités de Babylone et de Jérusalem furent célèbres pour leurs pigeons. A Rome, cet animal fut consacré à Vénus ; et, dans la religion du Christ, la colombe fut prise comme le symbole mystique de l'amour. Le pigeon qui a choisi une compagne ne l'abandonne plus pendant toute sa vie. On leur donne pour leurs noces un panier d'osier qui est fait comme un casque ou une grande poire, et là, comme dans leur demeure, ils commencent l'idylle de la vie qu'ont décrite les poètes.

En les voyant dans leur nid, il me revenait à l'esprit les très beaux vers de Pétrone, que j'ai écrits sur la porte du colombier militaire de mon laboratoire:

xMililis iu g;ilea oidum fecere rolumbie:

Adparet Marti quam sit arnica Venus (1).

Et c'est un spectacle charmant que de les voir roucouler, tourner les uns autour des autres abaissant et élevant les ailes, élargissant laqueue,etsebecqueter.Bientôt commencent les soucis de la famille; le mâle couve, lui aussi» les œufs, de dix heures du matin à quatre heures de Taprès-

(\) Dans le casque (fim soldat les colombes feront leur nid : OQ voit combieo Véoas s'accorde avec Mars.

LCS MIGRATIONS DES OISEAUX ii

midi, et la lemelle le reste de la journée. Après des années et des années, le môme couple se retrouve encore dans le même nid. Mes pigeons forment quarante ou cinquante familles dans le même endroit ; chacune a son numéro et sa petite case fixée au mur. 11 n'y a pas de danger qu'ils abandonnent ou qu'ils changent jamais de case, tant est grande et indissoluble la tendresse du premier amour. Les femelles ou les mâles arrachés à leur nid, à leurs œufs ou à leurs petits sentent plus impérieusement le besoin de retourner avec leur famille. Il est difficile d'imaginer ce qu'ils supportent de fatigue et de labeurs pour retrouver leur demeure quand ils sont transportés au loin. S'ils s'égarent en route, ils n'ont plus de repos : et il n'y a pas de tempête et de bourrasque qui les retiennent. On dirait qu'ils sont devenus aveugles, qu'ils ne connaissent plus les dangers, qu'ils ne songent plus à leur vie, qu'ils sont affolés d'amour. Ils volent sur la mer, traversent les nuages, bravent le tonnerre, passent de ville en ville, affaiblis, exténués, à la recherche de leur grenier, errant sur les toits, cherchant dans les champs quelque malheureux grain à manger jusqu'à ce qu'enfin, après des jours et des semaines d'inquiétude passés à errer dans l'ardeur de leurs recherches, ils arrivent haletants au logis, se postent sur les toits voisins en face de leur fenêtre et tombent en la regardant, comme si la force leur manquait, et qu'ils succombent de fatigue et d'épuisement.

La caille, quand elle vole, fait un bruit spécial : friilla, disent les Toscans, et cette expression tire son origine du bruit du rouet ou de toute autre machine qui tourne rapidement. Mais ce sont les oiseaux qui battent rapidement des ailes qui produisent ce bruit. L'hirondelle, les pigeons volent d'une autre façon, sans faire de bruit. Qui a vu les aigles sur les,Alpes n'oublie plus leur vol majestueux et

les lents battements de leurs ailes. On peut dire en général que plus les oiseaux sont petits, moins ils sont aptes au vol, plus ils doivent corriger par la rapidité des mouvements la disproportion qui existe entre le poids de leur corps et la longueur de leurs ailes.

L'anatomie comparée montre que Taile des oiseaux est analogue à notre bras et aux membres antérieurs des mammifères. Les muscles qui meuvent les ailes recouvrent toute la partie antérieure du thorax et prennent un appui solide sur le sternum qui atteint, lui, un développement énorme et double la surface sur laquelle doivent s'exercer les fibres musculaires au moyen d'une forte crête qui le parcourt dans sa longueur. Chez nous, les muscles pectoraux s'étendent delaclavicule jusquesous la mamelle. Mais, bien qu'ils soient plus développés que cbez les autres animaux, ils sont très petits par comparaison avec ceux des oiseaux, puisque chez eux les deux muscles pectoraux représentent à eux seuls un sixième du poids total du corps. Mais il ne pouvait en être autrement pour ces animaux qui doivent se mouvoir dans les airs. Tout le monde sait avec quelle fatigue nous cheminons sur le sable fin et sec ou sur la neige. Les pieds s'enfoncent et, à chaque pas, une partie de la force des muscles est employée à trouver un point d'appui et à exercer une pression pour pouvoir ensuite porter le corps en avant. Ceci fait comprendre combien doit être plus grande la difficulté de se mouvoir dans l'air. A chaque coup d'aile, l'air fuit au-dessous : il est donc nécessaire que l'aile soit large et que ses battements soient rapides pour que l'air présente uue certaine résistance.

Mais plus s'accroit la rapidité du vol, plus les ailes doivent se mouvoir rapidement pour trouver un appui sur l'air. Et la rapidité avec laquelle volent les oiseaux est vraiment prodigieuse. Flying ChilderSy le cheval de course le plus célèbre jusqu'à nos jours faisait seulement 14 m. 29 à la seconde sur un parcours de 4 kilomètres. Mais il faut

se rappeler que le meilleur cheval ne conserve une telle vitesse que pendant 6 ou 7 minutes et après avoir été longuement entraîné. Les pigeons ont une vitesse deux fois plus grande; ils font 30 mètres à la seconde. Pour un voyage un peu considérable, la vitesse des pigeons est de 60 à 70 kilomètres à Theure. L*hirondelleparcout45 mètres à la seconde, et il est largement prouvé que ces oiseaux peuvent se tenir plusieurs jours dans les airs sans se reposer. C'était déjà un fait connu des anciens que les animaux sont d'autant plus forts qu'ils sont plus petits. Haller, dans son Traité de physiologie^ compare la force des portefaix de Londres à la force d'un cheval et conclut que l'homme est plus fort.

Plateau a étudié cette question et a vu qu'un insecte comme l'escarbot commun peut traîner un poids quatorze fois plus grand que celui de son corps, et certains in sectes jusqu'à quarante-deux fois ; le cheval deux ou trois fols à peine.

Selon Plateau, quand il y a dans le môme groupe deux insectes de deux espèces qui diffèrent par le poids, le plus petit et le plus léger est toujours le plus fort. Ceci ne dépend pas de ce que les insectes plus petits ont les muscles relativement plus volumineux, mais de ce qu'ils ont des contractions musculaires plus énergiques. Une fourmi porte un poids vingt-trois fois plus grand que son corps.

Je ne puis m'arrôter à parler ni de la force spécifique des muscles ni du mécanisme du vol. Marey a déjà traité cette question dans son livre : la Machine animale (1). La locomotion terrestre et aérienne a été étudiée si magistralement par Marey, que son livre restera toujours un modèle de science populaire qu'on ne pourra dépasser. Les recherches sur le mouvement, les instruments enregistreurs construits par lui et l'application de la photographie instantanée à la connaissance exacte de la motilité ani-

(1) -Marey, La Machine animale, i vol. in-S. Bibliothèque scientifique luternationale. Paris, Alcan.

maie feront époque dans la science. Chez aucun animal la contraction des muscles n'est si rapide ni si fréquente que chez les insectes. Nous nous rendons compte de la grande différence que présentent les insectes dans leur façon de Yoler, quand nous les sentons passer près de notre oreille.

Le rythme des battements d*ailes est une des choses les plus importantes dansTétude du mouvement, et les physiologistes ont tourné vers cette étude leur attention, pour savoir combien de fois un muscle est capable de se contracter et de se relâcher en une seconde. Le son très aigu que produisent les cousins est dû au mouvement de leurs ailes dans leur vol. On détermine la fréquence de ces contractions, en comparant le son que les divers insectes produisent en volant, avec des notes musicales. C'est ainsi que nous savons que les abeilles communes donnent un la, soit 440 vibrations à la seconde.

La mouche donne le fa, soit 335 battements par seconde. Marey a obtenu la démonstration graphique de ces faits. Nous savons que, quand on saisit une mouche par les pattes, elle bat régulièrement des ailes. Marey approchait une mouche tenue de cette façon, au point de faire toucher par ses ailes un cylindre enfumé qui tournait très rapidement. De cette manière, chaque coup d'aile laissait une trace en enlevant le noir de fumée- Connaissant la rapidité avec laquelle tourne le cylindre, étant donné qu'un diapason vibrant en est ensuite approché, on voit que la mouche, en une seconde, bat 330 fois des ailes.

Les abeilles, qui ont été les mieux étudiées, nous fournissent un exemple très concluant du changement de leur allure, suivant les émotions qui les agitent comme l'homme. C'est un son plus aigu qu'elles émettent quand on les effarouche et qu'elles s'excitent dans leur vol, L'abeille tranquille qui va à la recherche du miel sur les fleurs, dans son vol tranquille, donne un la de 440 vibrations par seconde, et quand le soir elle arrive fatiguée à la ruche, son bourdono^Boifiai con*espond à un son olus

bas, soit à un sol, avec à peine 330 vibrations à la seconde, de même que l'homme, après une longue marche, chemine à pas plus lents et en traînant les pieds.

Qaali colombe dal disio chiamate, . Con Tali aperte e ferme, al dolce nidu Volan per J'aer dal voler portale.

DA.NTE, Infernoy V. 82.

C'est ainsi que Dante décrit le vol des colombes, et j'ai pensé souvent à ces vers pendant les longues heures que j'ai passé sur le toit de mon laboratoire, attendant que les pigeons revinssent de leur long voyage. Mon laboratoire» comme le plus grand nombre de laboratoires des universités italiennes, est situé dans les bâtiments d*un vieux cou> vent Quand le lâcher des pigeons se faisait de Bologne ou d'Ancone, à peine les pigeons étaient-ils mis en liberté, le chef de station m'envoyait un télégramme. A Vheure à laquelle ils pouvaient arriver, je montais seul ou avec mes assistants sur le clocher de l'église voisine et nous restions là à attendre, la longue-vue à la main. Les pigeons arrivaient très rapidement. A peine avait-on le temps de les voir qu'il étaient pour ainsi dire sur le toit. Pourtant, après avoir fait 500 kilomètres en venant d'Ancone à Turin, ils devaient être fatigués. On reconnaît du reste facilement le pigeon fatigué, car il reste immobile, affaissé, ne jouant plus pendant plusieurs heures.

Chez des pigeons qui venaient de parcourir la distance de 296 kilomètres (de Bologne à Turin) et qui paraissaient peu fatigaés> je trouvai ime température reclaie légèrement supérieure à la moyenne^ 4^ an lieu de 42^, mais les animaux qui ont f€>arai une longue course se refroidissent raf»dem€i:i^ ei, quelques heures après leur retour, leur température était inférieure à celle des pigeons restés au colombier. Je «oulais surtout étudier les modifications des

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muscles et du sang chez ces animaux, et je sacrifiai par décapitation deux pigeons qui venaient de faire le trajet de 500 kilomètres et en môme temps deux pigeons normaux. La couleur des muscles pectoraux était plus brune, mais le fait le plus saillant, c'était la rapidité avec laquelle apparaissait la rigidité. Au bout de huit minutes, les pigeons fatigués étaient rigides, alors que les pigeons normaux n'avaient encore aucune trace de rigidité.

Le muscle petit pectoral était plus pâle que le grand pectoral.; on peut expliquer cette différence par ce fait que le petit pectoral travaille moins, sa fonction se bornant à soulever Taile. La majeure partie de la fatigue incombe certes au grand pectoral qui se trouve au-dessus de lui et qui donne le battement puissant de Taile.

Je dois rappeler une dernière observation faite ce jour-là, parce qu'elle est importante au point de vue des phénomènes de fatigue qui s'observent dans le système nerveux. Ayant mis à nu le cerveau des quatre pigeons sacrifiés qui avaient fait le voyage, je le comparais à celui de quatre pigeons restés au repos. La différence de couleur était si évidente que tous, dans le laboratoire, nous la distinguâmes. Chez les pigeons qui avaient voyagé, le cerveau était pâle, presque exsangue. On peut expliquer ainsi pourquoi les cailles, quand elles arrivent d'Afrique, voient moins bien et pourquoi nous mômes sommes incapables de faire un travail cérébhal après une grande fa'ci'^ue.

Au printemps, on voit quelquefois des oiseaux volaot ensemble et formant deux lignes qui se rencontrent suivant un angle aigu >; ce sont les canards sauvages qui, venant d'Afrique, émigrent par les pays septentrionaux. Peu de jours après, certains de ces groupes de canards sont vus passant sur la mer Baltique, puis traversant la Finlande et s arrêtant seulement en Lanonie ou en Sibérie.

La famille des charadrîidées renferme environ cent espèces d'oiseaax qui font chaque année le voyage de Téquateur à rislande, aux îles du Spitzberg et à la Sibérie.

Je citerai deux exemples de- cette grande famille : les Tourne-pierre, qui nichent sur les rivages de FOcéan Glacial et en hiver se trouvent dans l'Afrique centrale, la Polynésie el l'Australie; le pluvier qui, lui, va nicher seulement au printemps au Cercle arctique et passe rhiverdans l'Afrique australe.

Seebohm a écrit un livre très Important sur les voyages qu'accomplissent ces charadriidées. Les observations sont prises sur le fait, car il est allé d'abord faire ses études dans l'Afrique australe, à Natal, et puis il est allé une autre année attendre ces oiseaux dans les régions polaires. 1| a passé un hiver en Sibérie au 66« degré de latitude, près du cap de Yenissei, pour être sur les lieux mêmes à attendre les charadriidées qui arrivent, quand la longue nuit de Thiver cesse à peine.

L'été, dans ces régions arctiques, est tellemenl court, que les oiseaux, à peine arrivés, commencent rœuvrs de la reproduction, et, dans leur hâte, aucun ne fait de nid; ils déposent simplement les œufs dans un petit trou qu'ils font dans la terre ou le sable. A la fin de juillet, les petits commencent à voler et, quand le soleil se cache pour quelques minutes sous l'horizon, à la fin d'août, ils se préparent au départ. En octobre, la vie cesse dans les régions polaires, et pour deux mois règne la nuit complète.

En étudiant, avec grande attention, tous les lieux où ont été vus certaines espèces d'oiseaux et ceux où on n'en a jamais vu, Palmen formule une loi qu'il donne comme la loi fondamentale de son livre. Les migrations que les oiseaux accomplissent vers les lieux où ils vont faire leur nid et vers leurs stations d'hivers, ils les accomplissent suivant un parcours déterminé, et ils ne suivent pas toujours, durant leur voyage, la môme direction du ciel. An contraire, ils parcourent des voies fixes, bien délimitées

géographiquement, et qui font diverses courbes, pour aller des régions septentrionales où ils ont niché à celles de l'Afrique ou de TAsie méridionale où ils se transpor* tent pour passer l'hiver. Dans les contrées que côtoient ces voies ou qui se trouvent conoprises entre elles, on ne rencontre pas généralement ces oiseaux, à moins qu'il» n'y soient portés par le vent ou qu'ils ne s'égarent.

Par l'examen de la carte géographique des voies que suivent les oiseaux migrateurs en Europe et en Asie, on voit qu'ils suivent de préférence les vallées des grands fleuves et les rivages de la mer et de l'océan. Une des voies les plus fréquentées de l'Europe est la vallée du Rhin jusqu'à la Suisse. En effet, c'est autour des lacs de la Suisse que les chasseurs trouvent en plus grand nombre les oiseaux du Nord. Pour aller vers FAfrique, ils passent par le lac de Genève, par la vallée du Rhône et atteignent la Méditerranée. Là, la route se bifurque : les uns suivent la côte vers l'Espagne, les autres le littoral italien jusqu'à ce qu'ils arrivent en Afrique.

Les oiseaux migrateurs, pour aller des stations hivernales aux lieux où ils nichent, traversent les Alpes dans les endroits où leur altitude est le moins considérable.

Parmi les bandes d'oiseaux qui parcourent les grandes voies d'émigration, il en est qui font quelques petites variantes : ils dévient de leur route, puis reviennent rejoindre la voie principale. Quelquefois aussi, ils sont pris par les tempêtes, si bien qu'ils se réunissent à des oiseau qui appartiennent à d'autres familles et se laissent entraîner dans des pays où ils ne voulaient pas aller jusqu'à ce que, fatigués et désorientés, ils s'arrêtent en route. Les anciens, quand ils voyaient arriver un oiseau exotique et inconnu, croyaient qu'il apportait des présages heureux

Ces longues pérégrinations des oiseaux voyageurs me

rappellent des scènes d'émigrations plus tristes et plus pénibles. Chaque année, des milliers d'ouvriers piémontais vont en France ou en Suisse, et, retournent au pays au commencement de Thiver, par la vallée du Rhône. Chaque année quelques-uns meurent de fatigue et de froid, le long de la route du Grand-Saint-Bernard. Les cadavres sont portés dans une station qui se trouve à environ cent mètres de distance de Thospice, et ils sont laissés dans rétat où ils ont été trouvés, pour que les parents qui viennent les chercher puissent les reconnaître.

Celui qui regarde par la fenêtr^. l'intérieur de cette chambre mortuaire n'oubliera de la vie ce qu'il a vu. Sur les dalles, çà et là, sont rassemblés des ossements détachés, des crânes et des haillons à moitié ensevelis sous la poussière, qu'ont laissés depuis des siècles les malheureux voyageurs rassemblés pieusement sous la voûte spacieuse de ce tombeau.

Contre les parois sont adossés des squelettes qui se dressent encore sur leurs articulations rigides. Quelquesuns sont là depuis cinquante ans, avec les bras levés, les lèvres rétractées et les dents blanchies, avec leur bâton à la main, et ils gardent les attitudes étranges qu'ils avaient lorsqu'ils furent trouvés sous la neige. Il y a là peut-être trente cadavres appuyés au mur, et le spectacle de la mort est rendu plus triste par la misère de leurs habits, qui tombent en lambeaux et laissent voir au-dessous la teinte brune de la peau momifiée.

Parmi ces squelettes, on reconnaît une femme qui tient dans ses bras son enfant, et il semble qu'elle lui tend encore le sein. L'oeil reste fasciné par la figure de cette mère qui, au suprême moment de la mort, espère encore sauver le petit être. Comme un rayon de lumière sereine, elle illumine les ténèbres et adoucit l'horreur de ce sépulcre par un sentiment de piété. L'image sublime du sacrifice et l'attitude de la mère annoblissentla mort de ces victimes inconnues que personne n'a plus cherchées.

que personne peut-être n'a pleurées. Celui qui n'a pas été dans les Alpes ne peut s'imaginer combien ont souffert ces malheureux avant de mourir. Ce sont des paysans et des ouvriers piémontais qui retournent au pays au début de rhiver, un sac ou une valise sur l'épaule et portant à leurs familles leurs petites épargnes. Parfois ils se mettent en route trop tard, et la neige les surprend le long des chemins et des défilés des Alpes. Us sont mal vêtus, épuisés de fatigue, et, quand souffle la bise, ils doivent s'arrêter, vite engourdis, les mains et les oreilles gelées.

Parfois la neige là-haut devient si épaisse qu'il faut s'arrêter. C'est une véritable nuit, et l'atmosphère s'assombrit de telle façon qu'on ne voit plus la route ni les abîmes qu'elle côtoie. Sur les Alpes, la neige ne tombe pas à larges flocons comme dans la plaine, c'est une neige fine, pulvérulente. Il y a des grains de glace que le vent chasse impétueusement sur la face, qui sautillent pénètrent partout et glissent sur la peau et dont aucun vêtement, si hermétique qu'il soit, ne défend suffisamment. Le vent fait tourbillonner furieusement la neige, la faisant glisser sur lés pentes et l'accumulant daps les défilés. Dans quelques circonstances on voit le tourbillon qui traverse vertigineusement la route et fait craquer des sapins qui roulent dans les vallées. Le sifflement de la tourmente, le fracas et le grondement des avalanches doivent produire une impression terrible sur ces malheureux voyageurs. Et malheur à eux si par désespoir ils s'arrêtent, si, engourdis ou découragés, ils cherchent un refuge! Qui se repose est perdu : car le sommeil le surprendra. Ce suprême et dernier soulagement delà misère lui fermera dou'^ement les yeux et il ne sentira plus, il ne verra plus la triste fin qui Fattend : du sommeil il passera dans la mort.

La seconde fois que je traversais le Grand-Saint-Bernard, ce fut en août 1875, et, dans la chambre mortuaire, je vis plusieurs cadavres qui paraissaient pour la plupart y avoir

été mis depuis peu de jours. Le frère qui m'accompagnait me dit qu'ils étaieut morts à la fin du mois de novembre de Tannée précédente. La feuille d'Aoste du 25 novembre 1874 a raconté cet accident dans ces termes :

t< Jeudi matin, à quelques pas de Thospice, on a trouvé deux cadavres qu*on croit être ceux de deux scieurs de long. On organisa une expédition pour voir s'il y avait plusieurs autres infortunés en péril. Deux moines de l'hospice partis avec un domestique trouvèrent trente personnes sur la montagne de la Péra ; ces trente voyageurs avaient vécu pendant vingt-quatre heures avec un peu de farine mouillée d'eau et du sel. Le vendredi, ils se décidèrent à quitter la Péra et se mirent en route avec beaucoup de fatigue vers l'hospice. Un confie leur barra la route et les ensevelit tous(i).

« Un chien du Saint-Bernard venu àl'bospice dans un état lamentable donna l'avis de cette catastrophe; tous les autres moines partirent pour porter secours. Ils rencontrèrent tout d'abord un des leurs et un ouvrier piémontais qui avaient réussi à se sauver de la neige. On leur prodigua tous les secours possibles, mais ils moururent peu après.

On retira de la neige six cadavres, deux ouvriers encore vivants qui moururent peu après. Les deux autres moines qui étaient accourus les premiers pour perler secours étaient morts ainsi que le domestique de l'hospice. Deux ouvriers piémontais furent seuls retirés vivants après un séjour de vingt-deux heures sous la neige. »

(1; Dans le dialecte vaudois, ces amas de oeige produits par le vent se oomment confie.

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