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CHAPITRE IV

Caractères généraux et particuliers de la fatigue

Si un exemple était nécessaire pour avertir les sceptiques que, dans les sciences naturelles, rien ne doit être considéré comme imposible, il suffirait de rappeler ce fait si instructif : Jean Millier fut un des plus grands physiologistes de notre siècle, un de ceux qui ont le mieux étudié les fonctions des nerfs. Dans son célèbre Traité de Physiologie^ parlant de la manière dont l'excitation nerveuse se propage de la moelle épinicre aux muscles le long des nerfs, il dit (1) que ce phénomène ne s*expliquait pas, et, selon lui, il s*agissait là d'un problème dont la solution était probablement pour toujours irréalisable. Or, peu d*années après, en 1850, un disciple de ce même Millier, Hermann Helmholtz, déterminait avec précision la vitesse avec laquelle se propagent, le long des nerfs , les ordres que le cerveau envoie aux muscles, et mesurait la rapidité avec laquelleles impressions produites à la surface du corps arrivent au cerveau. Chacun a pu noter qu'à peine se senton piqué on retire instinctivement la main : Helmholtz mesura le temps qui s'écoule i^ entre la piqûre et la perception de la douleur, 2^ entre la perception de la douleur et la contraction musculaire de réponse. Il trouva que

(1) J. Mûller, Handbuch der Physiologie des Menschen, vol. Il, p. 93.

chez rhomme Tinflux nerveux parcourt les nerfs moteurs avec une vitesse de 30 mètres par seconde. Et la rapidité avec laquelle se propagent las excitations le long des nerfs sensitifs, qui sont ceuxqui conduisent les impressions de la périphérie du corps aux centres nerveux, est peu différente. Certains auteurs ont trouvé que cette vitesse de propagation le long des nerfs peut diminuer jusqu'à atteindre 20 mètres par seconde.

Les travaux d'Helmholtz furent le premier rayon de lumière qui pénétra dans les ténèbres dont reste encore enveloppée la nature des processus nerveux, et ce fut une stupéfaction pour tous de voir que les mouvements volontaires qui succèdent aux excitations sensitives ou aux processus psychiques se propagent si lentement dans les nerfs.

Pour donner un exemple, supposons que la statue de Bartholdi représentant la liberté, qui a été érigée dans la baie de New-York, devienne vivante par un miracle. Les Américains avec leur esprit éveillé et pratique renverraient aux Français cette femme dont la France leur fit présent, parce qu'elle ne pourrait être utile à rien, pas môme à faire une gardienne de port, tant elle serait lente à sentir et à se mouvoir.

Etant haute de 42 mètres, si elle avait des nerfs et une moelle épinière commci nous, il faudrait, en la touchant au pied, attendre environ quatre secondes avant qu'elle ne donnât signe de sensibilité et qu'elle ne commençât à faire un mouvement.

Nous verrons sous peu les modifications que la fatigue produit dans la contraction des muscles. Wundt, le grand philosophe de Leipzig, avait songé vers 1858 à utiliser le myographe pour étudier les modifications qui se produis sent dans le muscle, par l'effet de la fatigue.

SO LA FATI6UE INa'ELili^CXiJiiiLK Kï vaYSIQUB

Ghtries Lùdwig' iiitroduisi4> dans les^ étude» phymoI(K llique» les appamiisienregists^urs» et après liri Kmy, avee* aonhalniétéiDécaiiîqQe, lit géffiaKté &è BèB découverte» et sat penévéranoe infetigable, vulgarisa la mé^ode gn^ phique en médecine.

À peine Helmholte avait-41 pablié ses travaux, qu'une tém de physiologistes de grande valeur firent fttire* d'importants progressa la physiologie des mnsdes et des^ nerfs^ Je citerai parmi eux Flck, Heidenhain> PflQger Marey perf)»etfonint le myographe et élimina les déforma*» tixins^que lesmyographes trop lourds produisaient dans la. courbe de la contraction. Quelques myographes se bor^ naîent à! inscrire seulement la hauteur de la contraction. Oetle métiiode présentait Fèpvantage de pouvoir comparer* rinteosité de \m cootractiOD dans- une série d'excitations, maift neb parmsttait pas de voir les modifications produites daos- las détails de chaque contraction. Marey proposa» d'inscrire roue mr Fautra les contractions qae donne un muide jusqu'à répoisement. et il obtint des^ tracés plus démonstratifs.

ni

Le nom d'EugoKroneokenresteraiindissolublemeofr lié à rétude delà fatigue. Quand, en 1873, j'asrLvai au laboratoire de Leipzig» j'eus encore le temps d'assister aux. dernières expériences que le professeur Kronecker. faisait pour compléter ses recherches sur la fatigue et la reBlauxation. des mttsdes striés de la grenouille. C'est un devoir et même plus qu'un devoir, unejpie pour moi,.dadédarert que ce furent ces expériences qui firent naître en moi le désir de m'appliquer à l'étude de la fatigue. L'exactitude de la méthode, l'élégance des appareils, la précision des

CARACTÈB£5 0£ LA. FATIGUE 51:

résultats^ ne poicvaient que ciiarmdr un. novice.. Et les pr,enrières expériencesiqufi je' Ws. faîro par le- professeur Kro*^ neeker h Leipsig neâftèDent teJlemieAft Imprimées dansma mémoive ipt^elles; fuceati le modèle qm j'aisuÛRi constamoiontf âaus^mùeSiiBcherchea sus laifiâigpe.

Le» recherches ialtes aupanavafit par Ludwig et Alex. Schmidt avaient d^i&montné: que'to.muBcles d*un chien ymnt pendant un tamps sufffsammaiitloiif quand ils sont détachés du cerpa, si Toui fhit cinuiler artîiîciellemeni du sang défibriné dans leurs artères.

Kronecker, en éliminant certaines causes d'erreur et en expérimentant sur les grenouilles, adonné à la loi delà fatigue sa fort>ule la plus simples Ksonecker, avec des musple? détachas du corps, a léasBK à obtenir i,OÛO et même ^,500 contractions) Tune apnès Tautrcv ayec la plus grande^ régularitéi

Les conttaotions se' répétant; à meamra que croit la fati-' gne, l^eur k|iuteur devient moindre et ¥a diminuant régulièrement jusqu- à dlisparaitre tout à; fait. Kronecker en a tiré Ht' loi suivante' (9 > : « La couiiiB ÙBi Im fatigue d!un muscllB qui se- conti^aete hi des- intervalfes égaux^ et. a^eo dès secousses d^ihduction' également £axtea^.est représentée par une ligne droite. »•

Uïie autre Ibi formulée paitlm* est la suivante,: «. La différence d'ans Ib hauteur des contraotisnB diminue qucmd s'accroissent les inte^rallès de> temps;. En^ dlauûresi termes, là hauteur dercontï^d^ons diminue d'auiantcpluarapide*^ ment que le rythme suivant lequel se produisent le& contractions est plusrapideei^viee versas. »•

Kronecker étudia Tes changement qui se pmduisenti dans^ la substance des muscles faiâguéë et démontra la» différences individiieiles: profonde» que les^ animauib k sang chaud' aussi hien que les grenouilles^ présentent dans-

(I) Kronecker, Ueber die ErmUdung und Erholtmg der quergestreifien Muakeln. Berichte der yèrbandruQgon d. k. sschsiischeir Gesell. der Wîss. zu Leipzig, 1871, p.718t

52 LA FATIGUE INTELLECTUELLE ET PnYSIOUE

la résistance à la fatigue. Il est des animaux qui, après avoir donné 150 contractions, ne répondent plus; leurs muscles excités présentent un raccourcissement minime et à peine visible; tandis que d'autres, dans des conditions identiques d'expérimentation, donnent 350 à 500 et môme 1,500 contractions, soulevant 40 et 50 grammes avant d'épuiser complètement leur force

Quant aux autres parties du travail fondamental de Kronecker, j^aurai Foccasion d'en parler plus tard.

Les instruments faits pour mesurer la force musculaire se nomment dynamomètres. Ce fut Buffon qui pria Régnier de lui construire un instrument pour connaître exactement la force de l'homme dans ses divers âges, selon les différentes races et conditions. Le vieux dynamomètre de Régnier est celui que tout le monde emploie encore en médecine et en anthropologie: il consiste en un ressort d'acier en forme d'ellipse. On le prend dans la main, et on le comprime de façon à rapprocher par la pression ses deux arcs dans le sens du petit axe. Le degré du rapprochement, autrement dit la déformation imprimée par la force de la main à ce ressort, est indiqué par la dévia* tion d'une petite flèche sur une échelle graduée.

Certain^ de ces instruments peuvent encore inscrire la force des contractions et sont appelés dynamomètres enregistreurs ou dynamographes. Ils ont pourtant tous le grave défaut de ne pas fournir des indications constantes. Et ceci se comprend facilement si nous pensons au nombre considérable des muscles qui agissent quand nous serrons le poing. La cause d'erreur est encore plus grande si on veut répéter une longue série de contractions; dans ce cas les muscles fonctionnent alternativement, et, quand l'un est fatigué, il est remplacé par un autre qui n'a pas encore épuisé sa force.

Aussi toutes les recherches ont-elles été faites sur des mascles de grenouille détachés du corps. Mais avec les grenouilles il n*est pas possible de reproduire la fonction normale des muscles et d*imiter Taction d'un homme qui accomplit un travail mécanique. M*étant consacré à cette étude, j'ai cherché avant tout à construire un instrument qui mesurât exactement le travail mécanique des muscles de rhomme et les variations qui, par Teffet de la fatigue, pouvaient se produire durant le travail des muscles mômes.

Les difficultés que je dus vaincre furent de deux sortes: la première consistait à bien isoler le travail d'un muscle, de manière qu'aucun autre muscle ne pfit Taider dans son travail, surtout quand il était épuisé; la deuxième difficulté consistait à maintenir bien fixe une extrémité de ce muscle, tandis que l'autre, laissée libre, devait inscrire ses contractions. A l'instrument que j*ai construit je donnai le nom (Tergographe qui veut dire enregistreur du travail. Il se compose de deux parties, une qui tient la main fixée, l'autre qui inscrit les contractions sur un cylindre recouvert de noir de fumée et qui tourne lentement, ainsi que cela se passe dans toutes les recherches graphiques.

Le support fixateur est constitué par une plate-forme de fer longue de 50 centimètres, large de 17, épaisse de 0,7, comme on le voit dans la figure 2. Pour comprendre comment la main est fixée, il suffit de regarder cette figure. Nous avons là deux coussinets; sur le premier s'applique la face dorsale de la main, et sur le second, légèrement incurvé en forme de demi-cylindre, s'appuie Tavant-bras. Pour bien fixer cette partie du corps, je me sers de deux autres coussinets faits de façon à étreindre légèrement la lace antérieure de l'extrémité inférieure de l'avant-bras. Chaque coussinet est formé d'un demi-cylindre creux de laiton, matelassé sur la iace interne. Sur la face externe est soudée une tige cylindrique métallique qui s'introduit

-54 LA FATIGUE INTELLECTUELLE ET PHYSIQUfc'.

dans Touverture d'un petit mors, où elle est fixée par tiim fis.

La main se trouve fixée à la partie antérieure psr deux tubes de laiton* Dam Ton s'introduit le doigt: indica*' (eur, et dans Tautre l'annulaire de 1& main droite.

Fig. 2. — DispotiUon de l'ergographe pour obtenir un tracé de la fatigue .

Dans l'espace laissé libre entre les tubes se meut le mé« dius, auquel on attache une ficelle qui fait marcher Pàppareil enregistreur.

Pour donner une position commode an bras qui tra* vaille, je me suis avisé qu'il ne fallait pas le tenir en> supination, mais en légère pronation. Pour cela la plate forme

CARACTEflES DE, LA FATIGUE

#rt. inclinée (fenWronaQ^ du oôfé' inicnia et est légèi^ement scaiLeyée. da coude à rextrémiiéde la main d'enWron 2 ou 3 centimètres. Ces deux inclinaisons obligent à changer la position du support quand on travaille avec le bras droit ou le bras gauche.

Au milieu, la plaque du support présente une vis de

ng. 3. •- Carsenr enregistreur de Tergograpte.

pression qui permet de la faire tourner, changeant ainsi son inclinaison, tantôt à droite, tantôt à gauche, selon la main sur laquelle on veut étudier la courbe de la fatigue. La seconde partie de Tappareil représentée par la figure 3 est un curseur enregistreur. Elle consiste en une plate-forme de fer large de 7 cent, et longue de 32, que supportent deux colonnettasder. laiton. B1268 ont la forma d'une: fourche et portent chacune deux: tiges cylindrique»

LA FATIGCE INTELT ÈCTUEtLE ET PHYSIQUE

en acier distantes de 4 centimètres, et servent de guide au curseur métallique. Celui-ci glisse au moyen de deux trous

cylindriques le long des tiges d*acier susdites et porte un crayon qui inscrit la hauteur de la contraction sur la

feuille de carton D placée en dessous ; quand la ligne est tracée et pendant Tintervalle de repos entre deux contractions, on presse sur le bouton G, qui, actionnant un levier, fait avancer d*un millimètre vers la droite le guide métallique sur lequel est tendu le carton. On obtient ainsi une série de traits régulièrement espacés qui donnent les courbes de la fatigue, telles que les tracés 5 et 7. Dans les laboratoires, on peut substituer au crayon et à la feuille une plume d^oie^ comme dans la figure 2, qui écrit sur la feuille enfumée du cylindre tournant. Sur le cylindre est établi le contactdelaplumeetdu papier. Le curseur est muni de deux crochets; à Tun est fixée la corde P, qui attire le curseur au moyen de la flexion du doigt. Cette corde présente à une extrémité un fort anneau G, de cuir, dans lequel on introduit la première phalange du médius. A l'autre crochet du curseur qui se trouve à Tautre bout, par le moyen d*une autre cordelette 0, on attache un poids de 3 ou 4 kilogrammes, au plus 5, comme cela est indiqué sur la figure. Gette cordelette passe sur une poulie de métal. La corde à boyau présente une résistance à Tusure supérieure.

La figure 2 représente Tappareil disposé comme au moment de faire une expérience, n manque seulement le cylindre enfumé, quUl était inutile de représenter. Les contractions du médius s*exécntent suivant le rythme d'un simple pendule à seconde, ou d'un métronome. La figure 4 représente les positions successives que prend e médius en soulevant les poids pour ios Hre une contraction des muscles fléchisseurs.

LÀ FATIGUE mTKLLECTUELLE ET PHTSIQUB

Examinons lej^traeé 5, qui représeate la courbe de U fatigue du professeur Victor Aducco, inscrite en 1684 : contraction du médius dcoiti le poids soulevé étant de 3 kilogrammes.

Un métronome bat un coup toutes les deux secondes* Suivant ce rythme, le profesfieur Aducco a continué à contracter les muscles iLéchisseurs du médius.

Nous voyons que la hauteur des contractions va gra-

Fig. 6. — Tracé de la fatigue du professeur Adunco.

duellement en diminuant jusqu'à ce que,parlafatigue,les muscles n'ayant plus la force de soulever le poids, le tracé est interrompu.

Le profil de la courbe, ou encore la ligne qu'on obtient en suivant le sommet de chaque contraction, forme une courbe qui peut varier suivant les personnes. Je n'ai pu m'expliquer la raison de ce fait, et j'ai dû finir par me convaincre que véritablement c'était un fait constant qui indiquait la variété que chaque personne présente dans la manière dont elle se fatigue.

Le tracé 6 représente la courbe de la fatigue du docteur Maggiora en 1884. En le comparanft au tracé du professeur Aducco, nous voyons combien peut être grande la différence delà courbe de la fatigue sur deux personnes dans des conditions expérimentales identiques et suivant le même ryt!ime de deux secondes.

Le professeur Aducco et le docteur Maggiora avaient tous deux à peu près vingt-huit ans; ils vivaient dans le même milieu, avaient les mêmes occupations et le môme

Fig. 6. - Tracé de la fatigue da 0' Maggiora.

régime de vie. En confrontant les deux tracés, nous voyons que pour le professeur Aducco les contractions au début se maintiennent presque à la même hauteur, pour tomber presque tout d'un coup quand commence répuîsement de la force. Chez d'autres personnes, cette diminution soudaine de la force était encore pJus apparente, à ce point que les contractions cessaient presque brusquement, passant de quelques centimètres de hauteur à peu de millimètres. Le docteur Patnzi exécute environ 4o contractions qui

Tont 8*abaissant lentement, et puis, soudainement et mal* gré sa volonté, la force de ses muscles s^évanouit tout à coup (4). Les muscles exécutent encore quelques faibles contractions et puis s^arrètent. Chez le docteur Maggiora la fatigue suit une ma>che inverse; la force diminue rapidement au début, puis les contractions faiblissent lentement jusqu'à Vépuisement complet. U y a là une grande dififérence avec la ligne droite trouvée comme expression de la fatigue par Rronecker, sur les grenouilles et sur les muscles du chien séparés du corps. Ceci démontre que

FIg. 7. — Tracé d« U fatigtie obtenu par 1a D' Patrizi.

chez lliomme le phénomène est plus complexe. On dirait que, dans la courbe musculaire enregistrée par Tergographe, nous lisons la dififérence si caractéristique que présentent les sujets dififérents dans la résistance au travail. Quelques-uns se sentent soudainement fatigués et cessent

(1) Les figures 5 et 6, comme celles des traoés sui? aots, sont un peu plus peUtes que les tracés réels. En mesurant sur les tracés originaux la hauteur de 46 eontractions, données par le professeur Aducco, et, en les additionnant, on troufe qu*il a soulefé uo poids de 3 iLilogrammes Jusqu'à la hauteur de 1>, 177; de façon que le travail en iLllogrammètres fût de 3,531. Le docteur Maggiora en 7S cootraetions soulève le poids à une hauteur de O*, 596, soit un travail de 1,788 l[ilogrammètres.

CARACTÈRES DE tA FATIGUE 61

tout travail, tandis que d^aatres, plus perséTérants, dépensent graduellement leurs forces allant par degrés jusqu*à répuisement complet dMcelles.

L'ergographe nous donne ainsi Tinscription d*un des faits les plus intimes et les plus caractéristiques de notre individu : la manière dont nous nous fatiguons, et ce caractère particulier se maintient constant. Si chaque jour, à la même heure, nous faisons une série de contractions avec le même poids et suivant le même rythme, nous ob. tiendrons des tracés qui présentent toujours le même profil et nous nous convaincrons ainsi que le type individuel de la fatigue se maintient constant. Voilà déjà sept années que je fais des expériences avec mon appareil, et les courbes inscrites par les diverses personnes ont peu varié.

Dans le mémoire que j*ai publié sur les lois de la fatigue, sont reproduits des tracés qui démontrent cette constance dans les caractères personnels de la courbe inscrite par Fergographe (1). Ici, pour abréger, Je me borne à dire que ces courbes sont semblables et qu*on ne distinguerait pas Us tracés pris en 1888 de ceux pris en 1884.

Pourtant il ne serait pas exact d*af&rmer que la courbe de la fatigue reste absolument constante. Son type varie quand se modifient les conditions de Torganisme. Chez le docteur Maggiora, entre la quatrième et la sixième année on note une sensible différence, mais il est devenu plus fort, et sa santé s^est améliorée. U résiste mieux à la fatigue, et, tandis que sa courbe, dans la première partie, va décroissant rapidement, ce qui est sa caractéristique personnéne, elle présente dans la seconde partie une résistanee sufSsante à la fatigue avant que son énergie soit totalement épuisée.

Gomme le docteur Maggiora et le professeur Adueco ont travaillé avec moi pendant sept années environ, je

(I) A. Motto, /et Lois de la Faligue éludiéee dam les musclée Je Phammêf Archives tkeatmkmée ÏÏÊbtaf^; t. XHI;pp.f2^ à 186.

conserve toute la série de leurs courbes durant cet espace de temps. 11 ne s'est jamais passé un mois sans que, pour une raison quelconque, nous .n'ayons fait des ^expéniences avec Tergographe; j*ai donc toutes les iransformaltons» l^s augmentations et les diminutions que, pour des motifs divers, a présentées leor force. J^i noie que les variations sont plus marquées ehez mes collègues qui sont jeunes que chez moi, dont le type ^aphique.eetiresté invadable.

Pour obtenir dhaque jour la môme coar^, il estnéces- «aire que nous maintenions ausei notre organisme dans des conditions identiques. Le régime, le repos de la ionit, les émotions, la fatigue intellectuelle, exercent une influence évidente sur la courbe de la fatigue. Il suffit qu'on digère ou qu'on dorme mal, ou qu'on fasse quelque < excès pour que, subitement, la courbe change, non seulement quant à la durée du travail, c'est-à-dire du nombre descontractions, mais même quant au type lui-même de la odurbc, de telle sorte que tel qui présente une courbe comme celle du professeur Aducco peut, sous l'influencede. causes débilitantes, en fournir:une qui ressemble. à celle du doc- ^ur Maggiora.

Les différences se Ta^iportent non seulement à la quantité de travail mécanique et à la forme de la courb«, mais encore au temps nécessaire à .a réparation ^des muscles» de telle sorte qu'on devra attendre pins longtemps qu'à •état normal pour que les ;musûles récupèrent leur force. Nous verrons alors que, après Tépuisement de la force, deux heures ne sulïkient phis, mais qu'il faut attendre |i lus longtemps pour que les muscles donnent une courbe normale.

Une différence notable dans la force se produit avec le ciiangement de saison. Je me suis convaincu du fait par de nombreuses expériences faites sur le professeur Aducco^ chez lequel la chaleur de Tété modifie sensiblement la nutrition de l'organisme. .

L'exercice est, de toutes les causes qui modifient les

coDdi liens physiques» celle qui augmente le plus la force des musclesé C'est ainsi qne le professeur Aducco, après un mois d'excercice quotidien, obtenait avec Tergographe un tiravail doubla de celui qu'il produisait dans les commencements.

Quaûdie traiterai de là fatigue musculaire, je consacrerai

Fig. 8. — Tfftcé de I» fatigue, sans participaUonMie IftToloBté. ExcitatK>n électrique da muscle fléchisseur sûul&yant on poids de l kilog»

un Ghaipitre' à Tentrainemient', sur lequel j'ai fait beaucoup dfexpériences; j'ai voulu donner une idée de Tinfluenee âeTexetreice^ parce' qoe ttrat ce que j'expose maintenant ssr lli physiologie des musclés me sert pour ainsi dire d'introduction pour mieux faire comprendre la fatigue nerveuse. Chacun sait que pour le cerveau nous avons

UQ entraînement, et Texcrcice a une grande influence pour rendre plus facile le travail intellectuel. Pour en avoir une preuve, il suffit de rappeler ce qu'a écrit Victor Alfieri dans sa biographie (1). « Ce furent pour moi des moments très agréables et très utiles que ceux où je me repliai sup moi-même et où je travaillai efûcacement à dérouiller ma pauvre intelligence, où j'ouvris dans ma mémoire la porte du savoir. »

Pour éliminer l'élément psychique qui peut altérer la courbe de la fatigue du muscle, je songeai à exciter directement les nerfs du bras et même les muscles fléchisseurs du doigt. En appliquant un courant électrique sur la peau, l'électricité la traverse et diffuse jusqu'aux muscles ou aux nerfs qui se trouvent au-dessous.

On peut ainsi faire travailler les muscles sans le concours de la volonté. Le tracé 8 représente une de ces courbes de la fatigue artificielle, s'il est permis de s'ex« primer ainsi, pour indiquer que la fatigue du cerveau était exclue ainsi que celle des nerfs, les muscles étant excités directement par un courant électrique.

La durée de l'excitation et le nombre et la fréquence des chocs du courant électrique imitaient autant que possible l'incitation de la volonté. Le médius, en se contractant soulève un poids de i kilogramme. Ce qui surprend, c'est la régularité de cette courbe, où apparaît l'épuisement graduel de la force musculaire auand le muscle travaille sans participation de la volonté.

Au lieu d'irriter le muscle directement, on peut exciter le nerf. Dans ce cas, on applique les électrodes un peu audessous de l'aisselle, sur le bord interne du muscle biceps, où chez quelques personnes on sent le nerf à travers la peau, au voisinage de l'artère humérale. Ces expériences ont une g ande importance pour nous physiologistes, parce qu'elles nous permettent de voir ce qui se passe

(1) Vita di Villono Alfieri, p. 190

dans les muscles, quand ils travaillent sous Vinfluence d'un excitant appliqué sur le nerf et se fatiguent sans que le cerveau participe au travail. Nous excluons ainsi le facteur psychique, et, là encore pourtant, la courbe conserve une certaine ressemblance avec la courbe volontaire. La ressemblance ne peut être complète parce que les poids que soulève le muscle dans cette expérience •ont plus petits. J'ai déjà dit que, dans le tracé 8, le

Pig. 9. — Tracé de la fatigue inTOlontaire obtenue en excitant le nerf médian, le muscle fléchisseur du doigt souIeTant un poids de 3 IlUos.

muscle travaillait en soulevant un poids de 1 kilogramme. Pour faire soulever 5 kilogrammes, il fallait un courant trop fort et douloureux dont je n'ai pas voulu me servir, malgré le dévouement du docteur Maggiora.

Dans le tracé figure 9,1e médius de la main droite^ en se contractant, soulève 3 kilogrammes. La fatigue se produit avec là même courbe que lorsque les muscles se contractent sous rinfluence de la volonté. Si le type personnel de la fatigue demeure identique quand il n'y a

pas. participation de. ku volonté;, il tajoà ea conclupe qooi rinfluence ps^tohii^^o nfexâroa j^aa une afition> prépoopdérafite et que la fatigue! QâuieDAore. Mm un phéâosiènepériphérique.

Nous devons; admettra qpe.lefr musolesi ont uqb: énergie et une exjQiiabilité praipiea„ qu'ils- usent, indépendammeni de rejLcitabillté eidoirénei^iades ceatrea nerveuK.

Poucâ compleie que soit. l'acte* ps^^chique qnldDnna naissance à une contraction volontaire, nous devons, à la saite de cea expériences» leeonnattre que la fonction desmoacleeest, par ^e-méme, non moins compliquée et q\i& les changements qui se produisent dans Tétat des muscles sont également caraetéristiqnes. Nous devons donc, et c'est le résultat le plus neuf et le plus intéressant de ces recherches faites avec Tergographe, rapporter à la périphérie et aux muscles certains phénomènes de la fatigue qu'on croyait d'origine centrale.

La fatigue efït un processus de nature chimique. Lavoir sier, à l'a fin dû siècle dernier, avait fait une expérience fondamentale en démontrant, par une série mémorable d'analyses chimiques, faites .avec Seguin, que l'exercice musculaire augmente la quantité d'oxygène absorbé et de Tacide carbonique éliminé par l'homme.

Les expérieuises Vas plu» démon stmtîves éans l'analyse de la fatigue sont ftdta& d^hointude sur les aaimaux à' sang tfoîà et suk les gnenouilies. En excitant le nerf sciatique, nous voyons que la patte exécute une contraction. La contraction, en se répétant un grand nombre de fois, devient toujours de plus %n plus fàiUe. Cette diminution de force ne doit pas être attribuée à un épuisement de la matière pour ainsi dire explosive, contenue dans le muscle, c'est-à-dire de la substance apte à se. contracter. En effet, Ib muscle continuera encore à se contracter longtemps, mais aucune excitation ne pourra donner une contraction aussi forte que Tes premières. Le défaut d'énergie dtos lés mouvements d*iin homme fatigué dépend, comme chez la grenouille, de ce que le muscle, en traTaillant, produit des substances nocives, qui l'empêchent peu à peu de se contracter, r^ous avons la preuve qu^if ne s'agit pas là d'Un phénomène de déficit, dans le fait qu'une patte de grenouille, quand nous l'avons fati-

guée par un long travail, peut être restaurée et rendue capable d'une nouvelle série de contractions par un simple lavage. Naturellement, on ne lave passa surface extérieure, mais, après avoir cherché Tartère qui amène le sang au muscle, on fait passer par cette artère de Teau salée (sept grammes de sel par litre), au lieu de sang. C'est la solution qui ressemble le plus au sérum du sang. En faisant passer un courant d'un tel liquide dans le muscle, la fatigue disparait, et les contractions redeviennent aussi fortes qu'au début.

Nous verrons, dans la suite, en parlant du massage, qu'il suffit de comprimer et de bien exprimer un muscle fatigué pour qu'il récupère immédiatement la force qu'il avait avant la fatigue.

La respiration est, de toutes les fonctions, celle qui se modifie de la façon la plus visible, au cours de la fatigue. Dante a exprimé cette observation physiologique dans quelques-uns de ses vers :

£ corne Tuoin cbe di trottare è lasso Lascia andar II compagni, e si passeggia Fin che si sfoghi TaffoUar del casso,

J'ai profité des régates sur le lac de Côme et sur le lac Majeur, pour étudier le maximum de fréquence qu'atteignent les mouvements respiratoires dans les efforts musculaires intenses. A la fin d'un exercice de rames, le rythnie, qui était de 14 à la minute, s'élève au chiffre énorme de 120. Ces rameurs, qui comptaient parmi les plus vigoureux de l'Italie, respiraient avec une fréquence dix fois plus grande qu'au repos. Dans certaines courses à la rame, j'ai vu l'essoufflement devenir assez fort pour supprimer la respiration et les rameurs, après avoir atteint le milieu

de la course, se renverser en arrière comme si le souffle leur manquait et qu'ils se seqtaient suffoquer.

L'essoufflement qui nous prend, après avoir monté rapidement un escalier, peut être expliqué de deux façons. Ayant reconnu que pour gravir un escalier, il y a une dépense de forces plus grande, puisqu'il s'agit de soulever le poids de notre corps à une hauteur déterminée, certains ont dit que l'essoufflement dépend de ce que nous devons respirer un plus grand volume d'air pour fournir une plus grande quantité d'oxygène à l'organisme, qui doit présenter des combustions plus rapides. D'autres au contraire ont dit : nous faisons, dans la fatigue, des respirations plus fréquentes et plus profondes, pour chasser du corps les produits de la désassimilation de nos muscles» c'est-à-dire l'acide carbonique.

Examinons ces deux hypothèses. Une grenouille, en hiver, même quand son cœur a été enlevé et que la circulation est arrêtée, ne meurt pas tout de suite. Si la température est de peu de degrés supérieure à zéro, les muscles restent excitables et se contractent même au bout d'une semaine. En été, les pattes séparées du corps peuvent donner des contractions pendant une journée tout au plus.

Parmi les substances qui sont produites par l'effet de la fatigue dans les muscles ou dans le cerveau, une des plus importantes est l'acide lactique. Mais l'acide carbonique et l'acide lactique ne dérivent pas d'une combinaison immédiate de l'air que nous respirons avec la substance du^ muscle, n est au contraire beaucoup plus probable que l'oxygène se trouve déjà combiné très lâchement avec les substances albuminoïdes qui forment la fibre musculaire. Dans le travail, des corps albuminoïdes se décomposent et, produisant une énergie mécanique, donnent naissance à d'autres composés chimiques, comme les acides carbonique et lactique.

Une expérience intéressante est celle de Pfliiger et d'Oert-

mann qui y. ayant enlevé le sang à des grenouilles et rayant remplacé pars da Teau salée, trouvèrent (jue la grenouille continuait à ae mnuvoiretà produire de: Tacide caboniquc.

Dan» son étrangeté» cette espérkn^e a une gcaade aignificationi Le sang, ce liquide myaténeux dans lequel Moï&e croyait que se tn>uvait le siège de la vie et que Pythagone appelait rinstniment de TÀnae^ n'est pas absolument né^ ceseaîre aux fbnctiona de la. vie, puisque nous? pouvons Tenleven en. totalité et mettre de l'eau salée à sa place« Les grenouilles peuvent vivre un jour ou deux dans cet état, et dans les iO ou< 12 premières lieures on les distingue difficilement d'une grenouille normale. U n'est pas possible de faire une expérience semblable sur un animal à. sang chaud, parce que le système nerveux ne peut pas résister à une perturj>ation aussi grande du milieu interstitiel.

L*aiihélatian, sous rinfiluence du mouvement, s'observe sur tous le» animaux, même chez les poissons, qui^ comme on sait,, n'ont besoin que d'une petite quantité d'air.

flT

L'expérience des grenouilles lavées à l'eau salée JODontre que; pour maintenir la^ contraction desr muscles,, il n'est pas besoin d'un contact continuel, de la fibre* maaaulaire avec l'oxygène de l'air par l'intermëdiaiTe du sang^; il ne reste plu» que l'acide carbonique à éliminer. L'aobélaftion respiratoire pouvait être' considérée comme néeestaire pour extraire cette substance nouvelle du sauf,. gracia des mouvements respiratoires plus actifs. L'anhélatûm ne serait donc pas à comparer avec le mouvement: phia ra<* pide du soufflet de la^ forge qui envoie un couraBtplus actif d*oxygène pour mieux brûler lie carbone^ nutis^ au contraire à* la ventilation^ que Ton produit dans un théâtre pour chasser l'air vicié, pour éliminer l'acide carbonique, qui ne doit pas s'accumnlei^^au delà d'une certaine limiter

Mais cette deuxième doctrine est encore inauffisante. J^firès avoir reconnu qu'il est indispensable de débarrasser les tissus et le sang de Tacide carbonique produit par la noiltFKotîoa musculaire, Geppert £t Zuntz, firent connaître quHl «liste encore d'autres facteurs cfaiaiiqiies, entre autres certaines sobstances non isolées. qui font que Ton orespirerplus Vite quand les muscles se fatiguent.

Pour rendre moins incom.plet Texposé des opinions les plus importantes qu'ont imaginées les-physialogistes pour expliquer l'anhélation par Teffet du travail musculaire, ie deis raippeler les expériences de Charles Richet (1). Quand nous respirons plus rapidement, la température du corps s'abaisse pour deux raisons : la première parce quîil se fait une évaporation d'eau rapide dans Tintérieur des poumons, en second lieu parce que l'air entre généralement dans le corps, à une température inférieure à celle du>8ang et se inSchauife. .En plaçant un chien au soleil, la respiration s'accélère tellement que quelquefois le point de régulation thermique est dépassé, et il peut arriver, que la température interne de l'animal, au lieu d'augmenter, diminue, bien qu'il soit resté plusieurs heures exposé à un soleil de juillet.

Charles 'Richet .a démontré quciuaus avons deux mécaaisnoBs nerveux, qui, indépendamment de notre volonté règlent les mouvements respirartoires pour rafraîchir le sang par la ventilation. Le premier réside dans les nerfs sensitifs qui se trouvent dâns la ,peau ; mais : « si, pour un motif quelconque, dit. Richet, cet appareil périphérique lOe fonctionne pas, la nature prévoyante en a, pré paré un auire plus lOentral pour (la réfrigération , lequel supplée quaad fait défaut Tavectissemeat des nerfs périphériques. Getappareil, qui se trouve dans les centres nerveux, est un appareil de précaution qui, normalement, ne doit.pasionc-

{l)'Ch. Richet, la Chaleur animale, BibKothèque scientiliciuo mteraationale ; Alcan, 1889.

72 LA FAHCUE INTELLEGTUEXXE ET PHTSIQUB

Uonner, maïs qui peut remplacer les réflexes produits par les nerfs cutanés quand ceux-ci sont insuffisants ou que leur fonctionnement est empêché, i

Si un chien faisait, par exemple, seize mourements respiratoires à la minute, et qu'en électrisant ses centres nerveux, on détermine une augpnentation de sa température, il fera 340 respirations à la minute quand sa température arrivera à 42<»,8. C'est un accroissement énorme, puisque le chien respire vingt-deux fois plus rapidement qu'à rétat normal. Mais, quand Tanimal se sera refroidi jusqu'à 39«,7, il fera encore 240 respirations, c'est-à-dire douze fois plus qu'au début. Il y a donc une certaine inertie dans cet appareil de refroidissement par le moyen de la respiration, car un animal placé dans un milieu beaucoup plus chaud ne se met pas tout de suite à respirer avec une plus grande fréquence et puisque l'anhélation ne cesse pas immédiatement après le retour à la tempe rature normale.

Les causes de Tanhélation qui survient quand on gravit un escalier sont donc multiples, et, du rapide exposé que j'ai fait des plus communes, on voit combien est complexe le problème de la fatigue.

Les causes que nous venons de citer sont donc insuffisantes pour expliquer Tanhélation.

Certains physiologistes proposent d'expliquer l'augmentation de la respiration en la faisant dépendre des troubles qui se produisent dans le mouvement du sang durant les efforts ; mais encore cette opinion, que nous pouvons appeler hydraulique, seulement pour loi donner un nom, n'est pas suffisante. Il ne reste plus d'autre moyen que d'examiner les muscles et les centres nerveux et de chercher si, dans notre organisme, se produisent d'autres substances, autres que l'acide carbonique, qui

soient capables de modifier les fonctions respiratoires. Ce n'est pas le moment d'exposer ou seulement d'indiquer les recherches très compliquées qui ont été faites sur les modifications que subit le muscle durant le travail. Je devrai m'en occuper plus tard; mais, pour le moment Je ne puis passer sous silence deux faits importants, parce qu'ils marquent le début de nos connaissances sur la chimie des muscles.

En 1845, Helmholtz trouva qu'un muscle au repos contient peu de substances solubles dans l'alcool. Supposons que la quantité trouvée soit égale à 1. En prenant un même poids de muscles d'un animal fatigué, il vit qu'ils contenaient une plus grande quantité de substances solubles dans l'alcool. Il se trouva que l'accroissement atteignait 1,3. C'est une expérience, comme on dit, faite en bloc, par laquelle on entrevoit les transformations qui se produisent dans les mucles par l'effet du travail.

Une autre découverte non moins importante est celle de Du Bois-Reymond, qui vit que le muscle fatigué est acide tandis que le muscle au repos est alcalin. Les physiologistes ne sont pas encore bien d'accord pour établir la signification et la valeur de ces deux observations. Quoi qu'il en soit, il est certain que la substance du muscle engendre durant le travail des matières de rebut, des scories, pour ainsi dire, qui sont toxiques.

Ranke, pour démontrer que dans le muscle s'accumulent des produits qui sont nuisibles à la contraction, fit un extrait aqueux des muscles qui avaient travaillé, et, l'injectant dans un muscle frais, vit diminuer son aptitude au travail. En lavant le muscle, celui-ci recouvrait sa force.

Selmi, de Bologne, a montré qu'après la mort il apparaît dans le corps des animaux des substances toxiques qu*il décrivit sous le nom générique de plomaïnes, mais dans notre organisme se produisent également des substances toxiques durant la \ie.

C'est un chimiste français, A.. Gautier, q^û isola cerlaines llo8»o. — La Fa;u;nir,. ^

Tl LA rATIGUE LVTELLECTUtLLE KT l'UïSIOCE

de ces substances qui dérivent des substances albumi noïdes des cellules vivantes ; il leur donna le nom de /cmcomaïnes, pour indiquer que ce sont des con)posés chimiques provenant de la décomposition de Talbumine. Ce sont là des études très récentes qui ouvrirent un nouvel horizon à Tétude des causes qui produisent les maladies. BriegeT a réussi à isoler les poisons produits par ks baefles de la fièvre typhoïde, du tétanos, de la diphtérie, etc.

De la même manière que les bactéries, les collules da notre corps, celles du cerveau, par exemple, éliminent des substances nocives, et, plus est intense la vie du cerveau, plus abondantes sont les déjections de ces cellules qui souillent le milieu dans lequel elles vivent et salissent le sapg (s'il est permis de s'erxprimer ainsi) qui, après avoir lavé le cerveau, vient irriguer les nerfs et les cellules desantres parties du corps.

Ces substances produites dans Forgîmisme vivant, vcri» tables déchets et scories, sont normalement brûlées au moyen de Toxygène du sang, détruites dans le foie ou éliminées par les reins. Si ces déchets s'accumulent dans le sang, nous nous sentons fatigués ; quand leur quantité dépasse la limite physiologique, nous devenons malades»

Ainsi va s'élargissaint la conception de la fatigue. C'est un processus que nous verrons devenir toujours plus compliqué à mesure que nous l'examinerons. Pour le moment, nous savons que la fatigue n'est pas produite uniquement par le défaut de certains corps qui seraient consommés dans le travail, mais qu'elle dépend en partie aussi de la présence de nouvelles substances due anx décompositions de l'organisme.

En voyant qu'après une marche de toute une journée, le soir les muscles des bras eux-mêmes étaient fatigués, ridée me vint que la fatigue altérait la composition du

sang, et déjà, vers la fin de 1887, je trouvai que le sang d'un animal fatigué est toxique, car injecté à un autre animal il produit chez cet animal les phénomènes caractéristiques de la fatigue.

Une expérience que je communiquai au Congrès international de médecine de Berlin en 1890 est même très démonstrative. Nous pouvons endormir un chien avec de la morphine et ensuite injecter dans ses veines le sang d'un chien quelconque, sans que ni la respiration, ni les battements du cœur se modifient. En somme, il ne se produit rien qui mérite d'être noté.

Mais si, par contre, nous excitons fortement le système nerveux d'un autre chien au moyen d'un courant électrique et si nous produisons le tétanos (même seulement pendant 2 minutes), le sang de ce chien ne sera plus normal. Injecté dans les veines d'un chien endormi, il produit l'anhélation respiratoire, et le cœur se met à battre rapidement. Et cela 'ne dépend pas de l'acide carbonique, mais bien des substances qui ont modifié la composition du sang, car, en battant le sang au contact de l'air, de façon à l'artérialiser, il reste toujours capable d'accélérer la respiration et les battements du cœur.

L'idée que la fatigue est comme un empoisonnement dû aux produits qui dérivent des transformations chimiques des cellules, n'est pas nouvelle. Ce sont spécialement les physiologistes Pfliiger, Preyer et Zuntz qui ont ie plus contribué à établir les fondements de cette opinion. Mais nous sommes encore au début de ces recherches, et nous ne pouvons rien dire de précis sur la nature de ces substances, et la question est si complexe et si controversée, que je n'essaierai certes pas de faire une esquisse de l'état actuel de la question. Je me bornerai à rapporter quelques observations des plus simples.

Quand un individu qui n'est pas habitué aux alcools boit le soir un verre de vin ou de bière, il arrive souvent que le matin il a un peu mal à la tête ; il est pro-

bable que c'est un empoisonnement par les leucomaïnes et les substances nocives qui se produisent dans Festomac et dans Tappareil digestif.

Le mal de tète est un phénomène commun dans Tépui' sèment du cerveau. Dans le plus grand nombre de cas, c'est simplement une lourdeur de tête qui se manifesta. La cause de ce signe de la fatigue doit être cherchée da^is les produits de décomposition des cellules nerveuses qui souillent, avec les scories du travail, le milieu dans lequel elles vivent. Probablement, la fatigue est localisée dans quelques régions du cerveau, parce qu'on voit souvent des personnes devenues incapables de penser et de méditer sur une question donnée ou une affaire et qui peuvent, par contre, trouver un soulagement à penser à autre chose ou même se guérir de leur lourdeur de tête, en appliquant leur attention à des sujets tout à fait différents, comme, par exemple, au jeu des échecs.

Pourtant, môme dans ce cas de fatigue intellectuelle limitée à quelques régions du cerveau, on reconnaît que l'empoisonnement est général, car la lourdeur de tête, quand elle apparaît, est accompagnée d'une fatigue musculaire, d'une excitabilité nerveuse exagérée, de défaut d'énergie, d'un changement d'humeur, etc.

Quant aux différences énormes qui existent entre les hommes, chacun les voit continuellement. Certains se fatiguent pour une petite promenade, d'autres font 100 kilomètres sans repos; certains s'enivrent avec un verre de vin, et une tasse de café ou de thé les empêche de dormir toute la nuit. Les mêmes différences existent entre les divers individus vis-à-vis des produits de la fatigue. Plus que tout, c'est l'exercice et l'habitude qui font les hommes résistants à la fatigue du cerveau et des muscles.

Je me suis adressé à des officiers de mes amis, pour avoir des renseignements sur les phénomènes de la fatigue qui peuvent s'observer sur les soldats quand ils apprennent à lire et à écrire. Le colonel Airaghi m'a

lES SUBSTANCES QUI SONT PRODUITES DANS LA FATIGUE 77

écrit: « J'ai vu souvent des soldats très robustes, au\ examens de la classe, devant fournir la preuve qu'ils n'étaient pas illettrés, pour obtenir la libération, la plume à la main, suer de grosses gouttes qui tombaient sur le papier. J'en vis un à Lecce s'évanouir durant l'examen, puis, rétabli, deniander un autre examen, mais sur la porte, à la vue du papier et du livre, pâlir et tomber de nouveau en faiblesse. »

Certainement le travail du cerveau, pour qui n'est r^as habitué, doit donner plus de fatigue que le travail des muscles. Mac Gauley raconte l'histoire de certains Indiens de la Floride qu'il interrogeait avec insistance et qui finissaient très vite par rester paralysés, tant l'attention épuisait rapidement la force de leur cerveau. Un d'eux lui dit de ne plus lui faire tant de demandes, sans lui donner le temps de se reposer pour comprendre ; et puis il le pria de revenir l'année suivante pour l'interroger, disant qu'il voulait sur-le-champ aller à l'école, et que» certainement, il répondrait mieux après et sans tant de fatigue.

Il est des individus robustes, quant au développement et à la force des muscles, et qui sont incapables de faire n'importe quel travail intellectuel; môme la lecture des journaux et des romans les fatigue. Ils n'écrivent plus de lettres, ne s'occupent plus d'affaires et ne se livrent plus à la conversation ; ils ressentent un grand malaise, des palpitations, une lourdeur de tête et une grande prostration des forces pour un travail quelconque du cerveau continué pendant un peu de temps. J'ai connu des jeunes gens qui réussirent à passer l'examen de licence et depuis n'eurent plus la force de continuer leurs études à l'Université. D'autres devinrent plus tard incapables de se livrer au travail.

Un de mes élèves, jeune homme d'une intelligence très vive, avait passé avec félicitations tous les examens de médecine et pris son diplôme. Il lui vint le désir

IS LA FATIGUE INTELLIiCTUEUt: ET PHYSIQUE

de s'engager dans la carrière universitaire». Les premiers travaux qu'il publia produisirent une excellente impression; puis, tout d'un coup, il s'arrêta, ne donna plus aucune autre publication et ne fit plus parler de lui. J'appris qu'il soufl'rait beaucoup de maux de tète, qu'il était devenu un peu triste, mais que pourtant il continuait à être assidu à l'hôpital. Un jour, je le rencontrai, et, désespéré, il me raconta les transformations profondes qui s'étaient produites dans sa puissance de travail intellectuel, qui diminuait toujours davantage au point que la lecture même de quelques pages le fatiguait. Ce n'était pas un défaut des yeux, qu'il avait très bons, mais un affaiblissement du cerveau. Du reste, il faisait de longues promenades et se portait bien, de sorte que, si ce n'eût été cette impuissance progressive au travail et le chagrin de voir brusquement sç briser ses espérances, il n'aurait pas eu motif de s'inquiéter. Je le réconfortai en lui citant d'autres cas où cet état n'avait été que passager.

D'autres fois, l'incapacité du travail cérébral se manifeste dans un âge avancé. Je demandai à un de mes maîtres, devenu vieux, si le travail intellectuel lui coûtait plus de fatigue que dans ses meilleurs temps. 11 me raconta comment peu à peu il avait dû mettre de côté ses livres de sciences; étant donné son âge, il ne s'en serait pas autrement inquiété, mais la raison qu'il me donna prouve que certainement la méditation scientifique devait fatiguer davantage son esprit, et que les forces de son cerveau ne devaient plus suffire à de tels travaux. Il me dit : « Je lis assidûment des romans, même pendant la nuit ; mais, si je prends quelque traité ou un journal scientifique, mes yeux deviennent rouges et me font souffrir.

Vï

Quand nous disons « excès de manger et de boire >>, nous ne donnons pas la mesure de ce qui constitue l'excès,

LES SUBSTANCES QUI SONT PRODUITES DANS LA FATlGL't: 79

parce que tout est relatif à la personne dont nous parlons. 11 en est pour la fatigue comme pour Tamour qui, alors «qu'il constitue un excès pour certains, pour d'autres peut être un excitant agréable qui les fait se mieux porter.

En médecine, on appelle neurasthéniques les individus qui épuisent rap ide mien t l'éneirgie des centres nerveux et qui réparent lentement les pex'tes de cette énergie. Nous verrons dans la suite qu'il y aeu des neurasthéniques qui, malgré la faiblesse de leur système nerveux, ont produit dans les arts ou dans les sciences d;ôs œuvre immortelles. Je citerai comme exemple lu nom de Charles Darwin. La faXigue, chez les personnes vigoureuses, produit seulement des désordres locaux dans les organes qui travaillent, -comme le cerveau, les yeux, les muscles, etc.; chez les neurasthéniques, la fatigue produit plus facilement des désordres généraux.

On voit combien devient de plus en plus complexe celte q-icsLion de la fatigue.

Mais je n'ai pas fini d'énumérer les causes qui produisent 1 33 phénomènes de la fatigue. Nous nous sommes tous aperçus qu'à la fin d'une longue marche les pieds se gonflent. Le travail d'un organe est toujours suivi d'un changement dans la circulation du sang et de la lymphe ; si l'activité de l'organe dépasse la juste mesure, il se produit comme un œdème et une rougeur intense de la région. Il suffit d'un tout petit trouble dans la circulation lymphatique du cerveau, pour qu'il se manifeste une modification dans son mode de fonctionnement.

Le professeur Guye rapporte plusieurs observations dans lesquelles une maladie de la muqueuse nasale peut amener un trouble grave dans l'activité cérébrale, caractérisé par ce fait que l'attention ne peut plus se fixer sur rien et qu'on ne peut plus contraindre le cerveau à aucune occupation ; il désigne cet état sous le nom d'aprosexie. On ne peut considérer cet état d'impuissance à penser comme un phéfïomcnc de fatigue, parce que cette impuissance se pro-

duit sans qu'il y ait aucun excès commis auparavant.

Certainement chez tout le monde il y a une aprosexie produite par la fatigue, puisque Tépuisement du cerveau nous rend impuissants à penser, mais, le résultat étant le même, le mécanisme et Forigine peuvent être différents.

Le professeur Guye, pour expliquer ce phénomène, pense que le gonflement de la muqueuse nasale produit un trouble dans la circulation lymphatique du cerveau et que c'est la cause d'un désordre dans la nutrition cérébrale, la cause de l'incapacité à penser. Dans les écoles d'enfants, il a observé souvent Vaprosexie consécutivement à une maladie du nez, et, en voyant des enfants intelligents qui n'étudiaient plus comme avant, il a pu s'assurer que, quelquefois, ils dormaient la bouche ouverte, et que c'était leur nez qui en était la cause.

11 suffit de bien peu de chose pour interrompre le travail de la pensée et troubler la raison. Les preuves abondent, mais il y en a une, peu connue du public extra-médical, c'est celle de la maladie dite folie circulaire. Il est des fous qui ont des intervalles lucides avec une clarté d'intelligence complète, et qui peu de temps après retombent dans un dolire furieux. Les accès maniaques peuvent durer plus d'un jour, des semaines ou des mois, mais, ce qui est extraordinaire et qui stupéfie quiconque a pu être témoin de ce fait, c'est la cessation soudaine de l'accès, qui disparaît comme par enchantement. Le malade cesse de crier et de s'agiter, son œil devient serein, il comprend ce qui s'est passé et s'adresse à celui qui l'assiste en le priant de le délier. La période de lucidité peut durer un jour seulement, et il y a eu des fous qui étaient sains d'esprit un jour sur deux. J'ai vu de ces individus qui deviennent fous par série une fois l'an, et d'autres qui ont des intervalles lucides encore plus longs.

Les célèbre philologue Ghérardini, à la suite d'un terrible drame domestique, eut son système nerveux tellement • secoué, qu'il tomba gravement malade. Le professeur

A. Verga,qui a publié Thistoire de cette maladie, raconte (1) : « Les sensibilités interne et externe étaient comme abolies; le docteur Ghérardini ne ressentait ni faim,oi soif, ni chaud ni froid, ni saveurs, ni odeurs. Stupide, sans som. meil, privé de force, il semblait destiné à mourir de consomption. Mai» un matin, après avoir enfin dormi, il sentit le désir de prendre une prise de tabac. Il se réveille, se met à sa table, saisit la plume et écrit son ouvrage : Vocie manière di dire addilate ai futuri vocabolaristi. Mais si de celte maladie Tintelligence parut sortir affermie, le physique en garda un amer souvenir. »

Au bout de sept ans, il eut une rechute avec la môme stupeur profonde ; il fallait le nourrir artificiellement. Il ae déglutissait plus; la salive coulait de sa bouche, et, au bout d'un an et demi qu'il présentait ce spectacle attristant, tout à coup son intelligence reparut, et il commença à écrire un autre traité, la Lessigrafia e il supplemento ai vocabolari. Au bout de sept ans encore il eut un troisième accès, mais cette fois il avait soixante dix-sept ans, et les forces lui manquèrent pour une troisième résurrection.

(1 A. Verga, Délia malallia c/ie Irasse a morte ti aoUor GiO' vanni Ghérardini, Milao, iSGl,

Personne n'ayant écrit, que je sache, iVouvragc complet sur la fatigue cérébrale, il m'a semblé qu'il pouvait être utile de recueillir et de classer les observations faites par d'autres et d'y joindre les miennes. Je veux me limiter dans ce livre à l'étude de la fatigue du cerveau, mais on ne peut séparer l'étude du cerveau de celle du muscle.

Je ne parlerai cependant de la fatigue musculaire et des changements qui se produisent dans les muscles qu'autant qu'il sera nécessaire pour mieux faire comprendre la fatigue du cerveau. Le problème de Tâme est si grand et si sublime que le désir de l'attaquer, môme sans l'espoir de le résoudre, est par lui-môme un but qui élève l'esprit.

Cherchons pour le moment à connaître quelques-unes des transformations les plus importantes qui se passent dans les muscles, et nous verrons ensuite si, dans les centres nerveux, il y a des changements ayant quelque ressemblance avec ceux qui se passent dans les muscles par l'effet de leur fonctionnement.

Au repos, les muscles fléchisseurs du doigt ont la supériorité. 11 faut faire un effort avec les muscles extenseurs pour vaincre la flexion naturelle des doigts au repos. Une contraction trop forte du muscle ou un travail excessif .ne permet plus au muscle de se relâcher complètement

€t à cet état de tension anormale du muscle on a donné \e nom de contraclurek

Quand on saisit la barre du trapèze et que Ton soulève plusieurs fois le poids du corps par la force des bras, ou encore quand on fait un bon exercice de rame, si, TelTort étant fini, on laisse tomber les l)rasle long du corps, on verra que les mains sont fermées.

Un des exemples les plus communs de contracture, c'est le torticoli rhumatismal. Quand, pour une cause quelconque, le muscle sterno-cleido-mastoidien entre en contraction permanente, nous ne pouvons plus tenir droit notre cou. Le menton se dévie du côté opposé et s'élève légèrement de façon que la tête reste inclinée du côté de répaule. Au toucher, on sent qu'il y a de ce côté un muscle tendu que nous ne pouvons relâcher volontairement.

Il y a des personnes très excitables qui, après s'ctro fatiguées à écrire, ressentent une extrême fatigue dans la main. Les mouvements des doigts deviennent douloureux €t moins sûrs. La difficulté croît quand ces personnes se sentent observées et mettent une attention plus grande à ce qu'elles font.

L'écriture s'altère beaucoup et, dans certains cas, devient indéchififrable. S'il s'agit d'employés qui doivent écrire beaucoup, la maladie fait des progrès très rapides ; après une heure ou deux de travail, ils doivent s'arrêter, parce <iue la main tremble et que les doigts sont rigides. A peine ont-ils cessé d'écrire, la main et le bras ne présentent plus aucune irrégularité dans les mouvements, maU la douleur persiste. Cette maladie, connue sous le nom de crampe des écrivains, est assez fréquente. Le symptôme le plus -caractéristique est une grande fatigue dans la main et uie 4ifûcuil<^ dans les mouvements, limitée au pouce, à l'index «t au médius.

La crampe des muscles, quand elle se manifeste chez Jcs pianistes ou les violonistes, les force aussi à se repo-

8i LA FATIGUE lïiTELLECTUELLE ET PHYSIQUE

ser. Généralement, ce sont des personnes hypochondriaques, un peu hystériques ou nerveuses qui abusent de leurs muscles et qui sont tellement excitables qu'un travail de quelques minutes suffit pour amener la contracture.

11 est des nageurs très habiles qui n'osent pas s'éloigner du bord de la mer parce qu'ils redoutent les crampes aux mollets. Tous nous avons ressenti la douleur qu'oc- • casionnent ces crampes quand elles se produisent à l'improviste, la nuit, pendant le sommeil. D'habitude elles se manifestent à la suite d'une contraction musculaire, mais chez les personnes très nerveuses elles se produisent même quand les jambes sont immobiles. En touchant la jambe, on reconnaît quel est le muscle qui reste contracté. Malgré tous les eftorts de la volonté, nous ne pouvons le relâcher, et la douleur persiste quelque temps.

Chez les temmes hystériques, la contracture est fréquente, et les médecins l'observent aussi dans certaines maladies de la moelle épinière. La contracture est donc lin phénomène dépendant du système nerveux, mais il peut aussi être local. Il y a des personnes hystériques chez lesquelles il suffit de comprimer légèrement un muscle pour qu'il entre en contracture et ne puisse plus se relâcher, de façon qu'on peut produire un torticoli artificiel en serrant légèrement ou encore en touchant seulement le muscle sterno-cleido-mastoidien.

Dans l'hypnotisme, on voit bien quelquefois apparaître dans les muscles un état qui a été décrit sous le nom de flexibilité de cire. Les doigts, les. bras, les muscles du tronc et du cou, les jambes, gardent sans résistance la position qu'on leur a donnée, comme si la personne était en cire. .Cet état particulier des muscles est encore connu sous le nom de catalepsie et se manifeste plus spécialement dans rhypnotisme, à ce point que certains auteurs ont voulu l'appeler catalepsie expérimentale. En touchant les muscles de la face ou encore ceux des yeux, on pro-

duit des contractures et des grimaces qui peuvent durei plusieurs heures.

Quelquefois la contracture devient une maladie grave, et il y a des hystériques dont lés extrémités demeurent fixées en une certaine position, sans pouvoir se relâcher. Au moyen du chloroforme seulement, les muscles se re lâchent, mais à peine cesse l'action de l'anesthésique que la contracture se reproduit. Certaines femmes qui ont un bras fléchi, et qui, malgré tout Tefifort de leur volonté ne peuvent retendre, trouvent quand elles s'éveillent leur membre dans une autre attitude, mais toujours contracté et rigide, parce que durant leur sommeil, sous l'influence du chloroforme, la position a été changée. Cette contracture, on la voit quelquefois aussi dans le somnambulisme, et elle peut durer quelques minutes, quelques heures ou môme des jours entiers.

La pathologie de la contracture a été étudiée spécialement par Charcot, qui a écrit des pages magistrales sur ce sujet dans ses traités des maladies nerveuses, où sont reproduites par la photographie les attitudes étranges de ces malades.

Les maladies des muscles se réduisent pour ainsi dire tontes à une exagération ou à une diminution de leur mode de fonctionnement; voyons les conditions physiologiques qui servent de base à ces faits pathologiques.

Le professeur Kronecker est un des premiers physiologistes qui aient décrit avec précision le phénomène de la contracture. Avec lui, plusieurs physiologistes s'en sont occupés, et je citerai, entre autres, Hermann, Rossbach, Ch. Richet, Max V. Frey, Kries. Mais aucun n'avait fait des recherches sur l'homme; nous pouvons maintenant étudier facilement sur nous-mêmes avec l'ergographe les phénomènes observés sur les grenouilles.

Je commencerai par donner un tracé de la contracture (fig. 10), pour montrer comment se présente ce phénomène à la suite des excitations électriques des muscles.

Le docteur Colla tient soulevé avec sa main, fixée sur i^ergographe, un poids de 500 grammes attaché au médius droit. Sur les muscles fléchisseurs, nous appliquons un courant induit toutes les deux secondes; l'excitation les lait contracter indépendamment de la volonté.

Fig. 10. — Contracture du inuscle fléchisseur par excitation électrique directe.

On voit par ce tracé que la seconde contraction est plus élevée que la première, et ainsi successivement pour les suivantes d'où résulte une sorte d'échelle formée par les cinq premières contractions. Par Teffet de la contracture, le muscle une fois contracté ne se relâche pas. Au sommet de cette échelle, il y a une contraction plus faible, puis tout à coup le phénomène de la contracture cesse, et la partie descendante de la courbe (autrement dit le rÉ»Hche^ ment du muscle) tend à revenir à Tétat normal. Il est

important d'observer que, quand la contracture diminue, la fatigue commence à se manifester. Le phénomène de hi contracture peut ^'observer aussi dans les contractions volontaires, et chez certaines personnes cet état est tel que les muscles peuvent tenir soulevé Un poids de 3 kilogrammes.

Kroncckcr avait déjà observé sur les grenouilles que la contracture se produit toujours au début d*une série de conliactions, qu'elle atteint vite son maximum, comme nous lavons vu reproduit chez Flionime, et puis dispar.iit. Alcme il suflU d'un repos de deux minutes pour la voir disparaître.

En employant un courant électrique plus intense, le phénomène de la contracture est plus marqué.

Ch. Ricliet avait déjà fait des observations très importantes sur la contracture dans les muscles de Técrevisse. 11 se trouve que les muscles ne présentent plus le phénomène quand les écrevisses sont depuis longtemps en captivité en dehors de leur milieu naturel. Môme en employant des courants très forts, on ne peut obtenir trace do contracture. Et ce défaut, Uicliet le fait dcpcndre de la diminution de l'excitabilité des muscles.

Chez l'homme, on observe aussi des différences très notables. J'ai trouvé la contracture plus marquée chez les personnes très excitables. Que la contracture soit un phénomène qui se produise' indépendamment de l'action nerveuse, cela résulte du fait quelle a été observée et étudiée pour la première lois sur des muscles détachés du corps. Comme je l'ai trouvée plus évidente chez des personnes très nerveuses, cela me porte à conclure que, chez ces individus, tous les phénomènes de Texcitabilité exagérée ne doivent pas être rapportés au système nerveux, mais bien que ces personnes présentent aussi une très grande excitabilité musculaire.

Tous les muscles ne sont pas également excitables ; par exemple les muscles fléchisseurs de la patte d'une gre-

UO LA FATIGUE LNTELLKCTL ELLE ET mYSIQUE

vailler ou à lire, la vue redevient cou fuse, et leurs yeux rouges et douloureux, si elles continuent plus longtemps. A cette fatigue des yeux on a donné le nom dasîénopie ^iaôEvr;?, faible). Le repos a une telle influence sur la vue que certains ouvriers, par exemple les typographes, les tailleurs, les cordonniers, après le repos du dimanche, voient très bien pendant quelques jours; mais, au milieu de la semaine, les phénomènes de Tasténopie recommencent, à tel point qu'ils doivent cesser de travailler.

Quelquefois le défaut de la vue dépend d'un état de contraction excessive du muscle ciliaire, et c'est là le cas inverse du précédent. Il y a des personnes très impressionnables qui, à la suite d'une émotion, deviennent soudainement myopes.

Un avocat, dont Schmidt Rimpler a publié l'histoire, portait sur lui deux paires de lunettes. Quand il était tranquille, il se servait des verres les plus faibles, mais il savait que, dans l'émotion d'un discours, il devait aussitôt prendre les lentilles les plus fortes, parce que autrement il ne pouvait plus lire. Un phénomène analogue, mais à un moindre degré, se produit chez presque tout le monde.

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