ÉDUCATION DES OISEAUX DE VOL
La fauconnerie a, comme la vénerie, son langage consacré, et il nous faudra bien employer quelquefois .certaines expressions plus ou moins heureuses, mais techniques, dont nous donnons, en terminaiit, le répertoire et l'explication par ordre alphabétique, afin de ne pas être obligé d'ouvrir à chaque instant une parenthèse qui nuirait à nos descriptions, souvent empruntées aux anciens auteurs.
Nous ne pouvions parler de fauconnerie sans rappeler les anciens usages, mais le but que nous nous proposons est de faire revivre un moyen de distraction qu'il est plus simple et plus facile qu'on ne pense de se procurer ; Fart du fauconnier ne demande que de l'intelligence et de la patience : c'est ce que nous allons démontrer.
On demande au Faucon, ainsi qu'au Chien destinés à la chasse, l'application, au profit ou à l'agrément du maître, des instincts qu'ils exploitent naturellement à J'état sauvage. Mais pour.obte-
nir ce résultat chez des animaux dont l'organisation est si différente à tous les points de vue, dont les instincts, le caractère et la condition sont si peu comparables, il faut employer Ses moyens en rapport avec leur naturel, leurs aptitudes et leurs sens. Il faut réduire le Faucon à abdiquer Texercice de sa volonté et à perdre toute confiance en ses propres ressources, lui faire voir dans l'homme l'arbitre suprême de son repos et de son bien-être ; en un mot, l'assujettir par la privation de sommeil et la faim, et le fixer par l'espérance ; il faut augmenter ses besoins pour donner plus de prix à leur satisfaction.
On est parvenu à dresser un assez grand nombre d'oiseaux de proie, et même la Pie-Griècbe, mais ce n'est pas sans raisons qu'aux beaux temps de la fauconnerie, on s'est arrêté seulement à quelques espèces qui réunissent ïes qualités essentielles. Les Faucons de chasse doivent être forts, vigoureux et proportionnés au gibier qu'ils doivent entreprendre; leur vol doit être puissant, rapide, et leurs serres organisées pour être liantes, c'est-à-dire à doigts longs, surtout celui du milieu, bien contractiles, ner\'eux et à ongles acérés. Ainsi, en Europe, on repousse les Aigles parce qu'ils sont trop lourds à porter sur le poing, trop indociles, et qu'ils pourraient blesser les fauconniers ; les Buses et les Milans, parce que leurs serres ne sont pas assez liantes et que leur caractère n'est pas assez souple, ni assez régulier ; les Busards, parce que leur vol est trop lent, etc. Les vrais Faucons, les Autours et les Éperviers sont les chasseurs par excellence. On distinguait autrefois la fauconnerie, ars falconaria, et l'autourserie, axs accipitraria, qui correspondent assez à la division en haute et basse volerie, comme nous le verrons plus loin. Les fauconniers n'employaient que les Faucons, tandis que les autoursiers se senaient de plusieurs oiseaux, mais surtout de l'Autour et de rÉpervier. « Je m'amuseroy un peu à parler de TEspervier, dit G. Tardif, dans son Traité de fauconnerie, pour autant
qu'il est fort noble et fort usité en France : et aussi que qui sçaural)ien voler, gouverner et affaiter l'Espervier, il sçaura aisément tout le traictement et la volerie des autres : joint qu'on s'en peut ayder hyver et esté, et avec grand plaisir pour les beaux vols qu'il fait : car chacun a endroit soy de quoi voler : et aussi qu'on en peut voler à toutes manières d'oiseaux, car il est commun à tout, plus que tous les autres Faucons et oiseaux.» Si nous comparons Foiseau de volerie au Chien de chasse, nous trouvons des différences énormes et qui ne man(iuent pas d'intérêt. « La perfection de l'animal, dit Buffon, dépend de la perfection du sentiment; plus il est étendu, plus l'animal a de facultés et de ressources ; et lorsque le sentiment est délicat, exquis, lorsqu'il peut encore être perfectionné par l'éducation, comme chez le Chien, l'animal devient digne d'entrer en société avec l'homme ; il sait concourir à ses desseins, veiller à sa sûreté, l'aider, le défendre, le flatter ; il sait, par des services assidus, par des caresses réitérées, se concilier son maître, le captiver, et de son 4;yran se faire un protecteur. Le Chien a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le Chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède dans le Chien domestique aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire ; il vient en rampant mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage; il le consulte, il l'interroge, il le supplie ; un coup d'oeil suffit, il entend les signes de sa volonté. Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du^ sentiment ; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections : nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle, tout ardeur et tou obéissance, plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages; lesmau-
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vais traitements ne le rebutent pas, il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage. Loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves ; il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne lui oppose que la plainte et il la désarme par la patience et la soumission. »
A ce tableau vrai du caractère du Chien, nous ajouterons seulem^t quelques mots : Le Chien, même sauvage, est naturellement sociable, il vit en troupes plus ou moins nombreuses, prend un soin extrême et longtemps prolongé de ses petits. Le Chien de chasse est choisi, il est vrai, parmi de nombreuses races qui n'ont pas toutes les mêmes aptitudes cynégétiques, et qu'on dresse pour tel ou tel genre de chasse, mais, le choix une fois fait, ce Chien devient Tesclave de son maître. L'exquise fineése de son nez, l'organe le plus parfait de ses sens, le besoin qu'il éprouve de plaire, la crainte d'une punition, ou même d'un reproche^ en font un élève aussi soumis qu'intelligent et que ne . décourage même pas la brutalité trop fréquente de maîtres qui n'ont ni sa patience, ni ses qualités affectives, et ne comprennent pas la vivacité et l'ardeur qui l'excitent. Le Chien est d'ailleurs rempli de bon vouloir : c'est spontanément qu'il met ses services à la discrétion de l'homme, et il se dresse souvent sans difficultés; il comprend ce que veut son maître, et il est satisfait de la caresse qui récompense sa docilité, de même qu'il se montre sensible à une simple louange. Le désir d'une nouvelle caresse, l'espoir d'une autre louange l'encouragent, et chaque leçon se grave dans son cerveau. Il conserve le souvenir de ce qu'il a appris, et six mois de repos, sans chasser, ne portent aucune atteinte à son savoir-faire. S'il se trompe, ou si son ardeur l'emporte, une correction qu'il sait mériter, puisqu'il la prévoit et qu'il subit parfois avec une résignation qui se distingue au milieu de ses plaintes, lui inspire, pour quelque temps du moins, la crainte de
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retomber dans la même faute et lui donnerait plus de prudence, si la violence de ses instincts chasseurs ne lui faisait pa§ de temps à autre oublier qu'il travaille non pour lui, mais pour son maî^ tre. L'éducation du Chien est donc généralement facile ; sa domestication est plus complète, plus franche que celle de tout autre animal. Il est heureux de son esclavage ; sa soumission et son intelligence permettent de modifier ses instincts au profit de r homme auquel il s'attache, près duquel il revient toujours et qu'il reconnaît même après une longue absence. Le logis de son maître* est son logis, et, s'il s'égare, l'intonation de ses plaintes indique probablement autant ses regrets que l'espérance d'un appel qui le remettra sur le bon chemin.
Le Faucon est sauvage, naturellement indocile, insensible à la louange, aux caresses, aux corrections. Ses instincts l'éloignent de l'homme; il n'aspire qu'à la liberté et ne demande que l'isolement et l'espace. 11 hait la main qui le nourrit, ne se soumet qu'à la faim et n'a même pas la reconnaissance de l'estomac, car dès qu'il n'a plus faim il cesse d'être soumis et n'a plus la moindre excitation pour la chasse. Il est si sauvage et si peu propre à la domestication que malgré des tentatives nombreuses et les soins les plus intéressés, on n'est jamais parvenu à faire reproduire en captivité ces belles ^pèces que, depuis des siècles, les fauconniers font venir à grand frais des pays privilégiés qui les fournissent. La faciHté de l'affaitage des Faucons niais ou branchiers et n'ayant pas connu la liberté, comparée aux difficultés que présente l'affaitage des oiseaux adultes, suffisait pour ne négliger aucun des moyens d'obtenir, dans tous les pays où la fauconnerie était en honneur, l'acclimatation et la reproduction d'oiseaux si recherchés. Toutes les tentatives sont restées infructueuses. Le Faucon n'est même pas sociable, et, dans les lieux qu'il habite, forêts, montagnes ou falaises^ il vit solitaire, ne cherchant compagnie que pour obéir à Timpé-
rieuse loi de la reproduction, encore n'est-ce souvent que pour le temps strictement nécessaire à l'accomplissement de cette loi. 11 ne semble goûter les joies de la famille que par devoir, et il s'y soustrait avec empressement dès que ses petits commencent à pourvoir seuls à leur subsistance. La première proie que ces petits saisissent dans le voisinage de Taire éteint même le sentiment maternel, éveille la rivalité et l'égoïsme. Dès lors, le père et la mère poursuivent leurs nourrissons avec acharnement et comme des ennemis qui chasseraient sur leurs domaines et leur déroberaient une part de butin. Chez ces oiseaux, ce ne sont pas les jeunes qui, jaloux de leur indépendance et avides de liberté, abandonnent leurs parents, ce sont ces derniers qui les repoussent et qui se disputeront bientôt entre eux l'espace dans lequel ils ont vécu pendant quelque temps en bonne intelligence.
Avec une si grande sauvagerie, on comprend que le Faucon ne s'attache point à l'homme. C'est un esclave toujours prêt à s'affranchir, à se révolter, et dont la servitude n'a qu'un prétexte, la faim. Aussi Verrons-nous bientôt que les fauconniers tiennent sans cesse leurs oiseaux en appétit et qu'ils renouvellent et entretiennent le besoin de manger par des cures ou purgations. Cette sauvagerie n'est assouplie que» momentanément et en apparence par l'éducation. Quelques jours de liberté ou de repos laissent promptement dominer les instincts du Faucon, et lui font oublier tout ce qu'il avait appris. U faut l'exercer sans interruption, sinon l'éducation est toujours à refaire. Le sens le plus fin chez l'oiseau de proie est la vue. U aperçoit les plus petits objets à des distances incroyables, et en planant au plus haut des airs il surveille ses victimes qui se promènent dans les champs.
Cet exposé des conditions cynégétiques du Faucon et de son caractère farouche semble faire prévoir. des difficultés insurmontables pour son éducation. Il n'en est rien le plus souvent.
et, pour dresser un oiseau, dominer Ses instincts, tirer parti de la finesse de sa vue, de la rapidité de son vol, de la force de ses mains et de son courage, il ne faut, comme nous Favons dit, que de la patience et de F intelligence.
Les besoins matériels sont la bîise de sa dépendaiice ; on ne le dompte que par des privations de toutes sortes. Les moyens de répression sont nuls; en effet, trop fier et d'une organisation très-inférieure si on la compare à celle du Chien, le FauQon ne peut comprendre une coiTection;- son intelligence ou, si Ton veut, ses instincts, ont une autre direction ; n'étant destiné qu*à Tétat sauvage, il n'a que des aptitudes qui sont en rapport avec cet état. H ne comprend pas mieux une caresse qu'une punition : lune rirrite, Tautre le révolte.
Le principe de l'éducation du Faucon diffère donc essentiellement de celui de l'éducation du Chien ; et nous allons voir que les moyens à employer sont aussi bien différents.
Parmi toutes les espèces d'oiseaux employés au vol, il est des individus si fiers et si fidèles aux vues de la nature à leur égard, que tous les procédés, tous les expédients, toutes les ruses et toute la patience des maîtres en fauconnerie n'ont jamais pu les dompter, bien moins encore les familiariser; si l'on s'obstine, ils crèvent de faim et de fierté. On a, en effet, remarqué que ces sujets si réfractaires, loin de s'adoucir avec le temps, se roidissent de jour en jour davantage, qu'ils s'aigrissent, et que leur indocilité et leur méchanceté augmentent en proportion des soins qu'on leur .donne. Quand on a des élèves aussi intraitables, il faut les détruire, et ne conserver d'eux que les ailes et la queue, qui peuvent trouver leur emploi pour enter leurs pennes sur des pennes cassées.
Le succès de l'éducation et les qualités qu'on exige d'un oiseau bien dressé dépendent donc du choix qu'on fait des sujets, et, quoiqu'il soit impossible de préciser les caractères qui, à
première vue, peuvent déterminer ce choix, il existe cependant quelques signes qui permettent de reconnaître les aptitudes des Faucons. On ne connaît réellement leurs qualités ou leurs défauts que pendant Taffaitage.
« Un bon Faucon doit atoir Tœil fier et assuré, le bec court et gros, le cou fort, gros, la poitrine bien musclée, les mahutes larges, les cuisses longues, les jambes courtes, la main large, les doigts déKés, allongés et nerveux aux articulations; les ongles fermes et recourbés; les ailes longues; le pennage foncé et sans mouchetures. La bonne couleur des mains et du bec est le jaune verdâtre. Placé sur le poing et exposé au vent, le bon Faucon doit se tenir ferme. Les oiseaux trop fiers et obstinés qui s'irritent contre les moyens employés pour les dompter doivent être aussi promptement abandonnés que ceux * qui sont paresseux, lourds et peu courageux ; on perdrait son temps à élever les uns ou les autres. Les Faucons de passage, jeunes de Tannée, Faucons sors^ sont préférés par quelques faucoimiers, même à ceux pris au nid ou niais.,
« . Il faut dans ce choix avoir égard d'abord au pays d où ils viennent, car il est des contrées où ils naissent bien plus aisés à affaiter que dans d'autres. Ceux qu'on apporte de Suisse sont fort estimés. Il nous en vient encore de la Russie; leur affaitagc est aussi très-facile, et généralement on dit que les oiseaux de ces climats sont toujours de meilleure afiaire et plus gracieux que ceux qu'on envoie d'ailleurs. On fait encore cas de ceux qu'on tire des Alpes du côté dé Vérone et de Trente. Cette remarque faite, on a égard au pennage, qui est de deux sortes, le blond et le noir. Celui-là est garni d'égalures, et l'autre tout d'une pièce ; mais, comme dans l'un et l'autre def ces pennages on peut être trompé, il faut toujours choisir l'oiseau qui a le plus large devant et derrière, dont les mahutes sont relevées, de manière qu'il semble que cet oiseau ait la tête entre les deux
épaules. Son vol doit être affilé, et prendre garde quil ne croise point. 11 doit avoir le balai fort court, les mains déliées et les serres fort longues et fermes.
« L'oiseau le plus pesant sur le poing est toujours le meilleur, c'est-à-dire celui qui, parmi les oiseaux de son espèce, pèse le plus; car, par exemple, un lanier est plus lourd que son laneret : ainsi du reste. L'oiseau de proie doit être plein, car cette plénitude est une marque de son bon tempérament. »
Dans les beaux temps de la fauconnerie, en Europe, le Danemark, la Suède et la Norvège faisaient le commerce des grands Faucons, assez communs dans le Nord et fort recherchés à cause de leur force et de leurs qualités. On expédiait des Faucons sur tous les points du continent, et ils s'achetaient à des prix assez élevés pour l'époque. Les Faucons Pèlerins étaient rapportés des cotes d'Afrique, des îles de la Méditerranée et de rOrient. On en prenait beaucoup en France, en Suisse et en Italie; ils étaient l'objet d'un commerce fort étendu.
Ainsi on se procurait des Faucons 1** en les achetant tout élevés; 2° en les élevant* après les avoir pris dans l'aire, niais ^ ou à leur sortie de l'aire, branckiers; S'* en les prenant au piège ou au filet aux époques du passage, passagers.
On n'achetait un Faucon qu'après un examen bien minutieux : il fallait le déchaperonner pour voir si ses yeux étaient beaux et sains; s'assurer de la couleur rouge de l'intérieur du bec et de l'intégrité de la langue, quelquefois chancreuse ; tàter la mulette, qui ne devait pas être empelotée ; porter l'oiseau au vent, et reconnaître qu'il s'y tient ferme et le chevauche opiniâtrement.
On reconnaît qu'un Faucon est d'un bon tempérament lorsque ses émeus sont réglés, qu'ils ne sont point épais, et qu'après la digestion il rend son pat gluant et non pas sec. Si les émeus cfu'il rend sont verts ou bleus, on ne doit point le prendre, car
il ne peut vivre longtemps. Cet oiseau donne une preuve de santé parfaite lorsqu'on le voit se tenir tranquillement sur le bloc, ou bien lorsqu'à l'aide du bec il nettoie les pennes de ses ailes, qui doivent être luisantes. Il ne doit point hérisser ses plumes, frissonner, fermer les yeux, ni lever alternativement les mains.