‹ La faune des cadavresChapitre 3 sur 55 · P. MÉGNIN · texte numérisé non relu

P. MÉGNIN

Vincennes, le 28 mai 1894.

Depuis longtemps on sait que, dans les cadavres exposés à l'air libre, se développent des myriades de vers, à la génération spontanée desquels on a cru longtemps ; le vulgaire y croit même encore.

Virgile savait que de ces vers sortent des mouches, mais il croyait que ces mouches étaient des abeilles et que celles qui naissaient des entrailles corrompues du taureau étaient plus dociles et plus travailleuses que celles qui naissaient dans les entrailles du lion.

C’est un naturaliste de la Renaissance, Redi, qui démontra que les vers des cadavres ne naissent pas spontanément, et qu'ils ne sont autres que des larves provenant d'œufs déposés par des mouches et retournant elles-mêmes à l’état de mouches. Les expériences de Redi sont

restées célèbres et nous les rapportons ici : Il exposa à l’air un grand nombre de boîtes sans couvereles dans chacune desquelles il avait placé un morceau de viande, tantôt crue, tantôt cuite, afin d'inviter les mouches atüirées par l'odeur à venir pondre leurs œufs sur ces chairs. Non seulement Redi mit dans ces boites des chairs communes de mammifères, comme celles de taureau, de veau, de cheval, de bufle, d’àne, de daim, ele., mais aussi des chairs de quadrupèdes rares, qui lui furent fournis par la ménagerie du grand duc de Toscane, comme le lion, le tigre ; 1l essaya aussi les chairs de petits quadrupédes, d'agneau, de chevreau, de lièvre, de lapin, de taupe, etc, ; celles de différents oiseaux, de poule, de dinde, de caïlle, de moineau, d’hirondelle, etc. ; de plusieurs sortes de poissons de rivière ou de mer, enfin des chairs de reptiles.

Ces chairs variées attirèrent des mouches dont edi constata la ponte, et il vit apparaître de nombreux vers sortis de ces œufs qui eux-mêmes se transformèrent en mouches diverses dont il conslata quatre sortes : des mouches bleues (Musca vomiloria), des mouches noires chamarrées de blanc(Sarcophaga carnaria ou vivipara); des mouches pareilles à celles des maisons

INTRODUCTION il

(Musca domestica où probablement la Curtonevra stabulans) enfin des mouches vert-dorées (Lucilia Cæœsar),

L’accroissement de ces vers de la viande, ou larves de mouches, était considérable en peu de temps : Redi reconnut qu’en 24 heures, les larves de la mouche bleue dévorant un poisson augmentaient, selon les sujets, de 155 à 210 fois leur poids initial.

Il fallait faire la contre-épreuve. Les mêmes viandes furent placées dans des boîtes recouvertes de toile à claire-voie afin qu’elles ne fussent pas sous{railes au contact de l'air qui en déterminait la putréfaction, mais, afin que les mouches, atürées par l'odeur mais arrêtées par la toile, fussent dans limpossibilité de déposer leurs œufs, Redi vit les chairs se corrompre, mais aueun ver ne s'y développa. Il vit les femelles de mouches introduire l'extrémité de leur abdomen entre les mailles du réseau pour tâcher de faire passer leurs œufs, et deux petils vers, issus d'une éelosion interne chez la mouche vivipare trouvèrent ainsi le moyen de passer à travers la toile.

Redi s’attacha aussi à réfuter l’opinion commune si souvent répétée dans les sermons des prédicaleurs sur la vanité de l’homme, päture

des vers immondes après sa mort. Il fit voir, par expérience, que les mouches ne savent point fouiller la terre, et que les lombrics, ou vers de terre, qui abondent dans le sol végétal, ne sont pas carnassiers et ne vivent que de lhumus d’où ils peuvent extraire les sucs nutrilifs. Il constata, par de nombreuses épreuves, que les chairs et les cadavres placés sous terre, même à une médiocre profondeur, se corrompent lentement mais ne sont la proie d'aucun ver.

lei Redi est trop affirmatif, car nous démontrerons plus loin que, dans certaines circonstances, les cadavres inhumés servent de pâture à certaines larves de mouches et d'insectes parliculiers, aussi bien que ceux qui se décomposent à l'air hbre.

Car il n’y a pas que des larves de mouthes vivant des décompositions cadavériques, il y a aussi des larves de coléoptères el même de lépidoptères. |

« Les soins que prennent certaines mouches pour assurer leur postérité, dit Macquart, consistent dans le choix qu’elles font du berceau de leurs petits ; l'instinct leur indique à cet égard tous les corps qui ont cessé de vivre, et la dissolution qui commence s'accélère tellement par l’action de leurs larves qu'elle semble leur être

uniquement due. C'est ainsi que les Calliphores et les Lucilies déposent leurs œufs sur les cadavres ; les Curtonèvres sur les végétaux et particulièrement sur les champignons qui se décomposent, les autres font leurs pontes sur les bouses et les fumiers ».

La pullulation des mouches des cadavres est quelquefois si grande et leur rôle si acuif que Linné s’est cru en droit de dire, sans trop d'hyperbole : « que trois mouches consomment un cadavre aussi vite que le fait un lion ».

Mais, ainsi que le fait observer Macquart dans le passage que nous venons de rapporter, la destruction des cadavres, malgré l'apparence, n'est pas exclusivement due aux larves sarcophages; la preuve, c'est que cette destruction peut se faire et se fait même souvent sans elles ; cellesei n’agissent même que quand la matière morte est devenue pour elles un aliment convenable : par suite des préparations que lui font subir des myriades d'agents beaucoup plus petits, qui ne sont autres que les microbes de la fermentation putride.

Depuis longtemps un fait, que nous avons été le premier à observer, nous avait frappé : c’est que les insectes des cadavres, les travailleurs de la mort, n'arrivent & able que successivement,

et toujours dans le même ordre; nous avons compté ainsi une douzaine de périodes depuis la mort jusqu'à la destruction complète du cadavre, dans chacune desquelles apparaît toujours le même groupe d'insectes.

Ce fait concordait bien avec ce que l’on savait grosso modo, que la putréfaction est une série de fermentations et qu'alors les produits de cha= cune convenant mieux à une escouade de travailleurs qu'à une autre, ainsi s'explique leur succession régulière.

La belle Étude sur la putlréfaction que M. le D' Bordas à publiée récemment, confirme ces vues et permet d'en donner une explication plus complète. En effet, voici ce que nous lisons à la p. 6 de l’Introduction de cet ouvrage.

« Si l’on recueille du sang dans un ballon (où l'air pénètre librement) il ne tardera pas à se coaguler et à se prendre en un caillot; puis, au bout de quelques jours, suivant la température, la surface exposée à l'air prendra une teinte plus ou moins verdâtre, tandis qu’une parbe de caillot se liquéfiera ; cette liquéfaction de la fibrine aura lieu du haut en bas du ballon et s'effectuera avec un dégagement gazeux plus ou moins putride.

€ Si l’on examine une goutte dece liquide, on

y remarquera une multitude énorme de microbes

organismes très tenus, mobiles où immobiles, plusieurs mêmes se déplaçant avec une certaine rapidité.

« Après quelques jours encore, toute Ja masse de sang sera complètement liquide et présentera une couleur d’un vert noirâtre.

« Les micro-organismes qui se sont développés au début de la période de la putréfaction sont des espèces aérobies. Ils absorbent l'oxygène avec une très grande rapidité et leur puissance comburante est telle que l'oxygène contenu dans le ballon disparaît entièrement et se trouve remplacé par l'acide carbonique.

« Certains microbes doués de la propriété d’ètre à la fois aérobies et anaérobies, pourront commencer à se développer et à produire, non plus des corps totalement brülés, comme l'acide carbonique, mais des gaz réducteurs tels que l'hydrogène libre, l'hydrogène sulfuré et même l'azote dans certains cas.

« Les êtres anaérobies trouvant de la sorte un milieu propre à leur croissance, continueront l’œuvre de destruction commencé par les aérobies facultatifs et augmenteront l'intensité de dégagement des gaz réducteurs. C’est à ce moment que l'hydrogène libre apparaitra en

quantité considérable,

« Ces ferments anaérobies ne {ardent pas à leur tour à être arrêtés dans leur développement par la présence de certains produits plus ou moins complexes auxquels ils ont donné naissance et qui ne leur permettent plus de vivre.

« Ces produits, au contraire, peuvent être utilisés à nouveau par les aérobies qui, grâce au secours de l’oxygène, accentuent de plusieurs degrés encore la marche descendante de la matière organique vers la destruction finale gazeuse.

« Non seulement ces aérobies détruisent la matière organique, mais ils brülent les débris des ferments anaérobies eux-mêmes.

€ Enfin ils sont brülés par les mucédinées, les végétalions cryptogamiques et divers ferments de la cellulose, et c’est ainsi que peu à peu sous l'influence d'espèces microbiennes différentes, vivant les unes et les autres sur un milieu qu’elles auront tour à tour transformé en milieu impropre à leur développement, la matière organique complexe se trouvera ramenée et restituée au règne minéral. »

Comme on voit, des microbes de différentes espèces se suivent d’une manière régulière dans les phénomènes complexes de la putréfaction et leur action est accompagnée chaque fois d’une émission de gaz odorants; ce sont ces gaz, perçus

par les insectes, souvent à des distances prodigieuses, tant leur sens olfactif, est, comme on sait, puissant, qui leur indiquent le degré auquel la putréfaction est arrivée et leur permettent de choisir celui qui est le plus convenable à leur progéniture. Ainsi s'explique la succession réguhère de ce que nous avons nommé les travailleurs de la mort, qui se continue même après que le rôle des microbes a complètement cessé, s’il resle des parties, tendons, ligamentsou peau, qui, desséchées, ont résisté à la putréfaction; elles n’en sont pas moins détruites par certains insectes rongeurs qui viennent ainsi compléter le rôle de leurs prédécesseurs.

Il arrive un moment où tout est consommé et où 1l ne reste plus rien à côté des ‘os blanchis, qu'une sorte de terreau brun, finement granuleux, mêlé de carapaces de pupes d’insectes ; ainsi s'est accompli cette parole de l'Écriture : Tu es poudre et lu relourneras en poudre. Cette poudre, examinée de près, n’est autre chose que l'accumulation des excréments des générations d'insectes qui, à l'état larvaire, se sont succédé sur le cadavre.

L'action des insectes, parallèle a celle des microbes et la complétant, s’opérant par la succession régulière des escouades de {ravailleurs

à Mécxx — La Faune des cadavres 2 f

de La mort sur un cadavre à l’air libre, fait de ces derniers de véritables réactifs animés, indicateurs du degré auquel est arrivée la décomposition cadavérique et, par suite, indicateur du temps qui s’est écoulé depuis le moment de la mort du sujet, à celui de la dernière escouade de travailleurs apparue, comme le montrent les nombreuses applications que nous avons faites de la connaissance de ces faits à la médecine légale.

Dans les cadavres inhumés, les choses se passent moins régulièrement, bien qu'ils ne soient pas complètement à l'abri des insectes, comme le croyait Redi et bien des bons esprits après lui, mème dans un cercueil de plomb. C'est ce que nous montrons dans la deuxième partie de ce travail que nous consacrerons à la faune des tombeaux.

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